PASSÉ ET AVENIR DU SOBINAMBULISME
Sommaire. — Comment on doit étudier le magnétisme. Coiip-d'ceil rétrospectif sur les Oro£les anciens, Pythies, Sibylles, Extatiques. — Les modernes et les anciens. — Les oracles et les premiers Chrétiens.- La prévision prouvée par l'histoire et la physiologie. — Science du Somnambulisme. — Avenir du magnétisme.
Un chêne antique s’élève; l’œil en voit de loin les feuillages ; il approche, il en voit la tige , mais il n’en aperçoit pas les racines : il faut percer la lerre pour les trouver.
Montesquieu.
L’étude du magnétisme ne peut procéder comme celle des autres sciences, par la lecture des traités et 1 étude des théories.
Toute théorie pour être sérieuse a besoin de s appuyer sur une longue expérience et de minutieuses observations. Et le somnambulisme, quoique pratiqué depuis le commencement du monde, ne nous est connu que d’hier seulement! Par conséquent les traités qu’on en peut faire sont prématurés, incomplets ou faux. S’en rapporter à eux seuls, pour apprendre le magétisme, c’est s’exposer à adopter mille erreurs, mille opinions erronées, que la réalité vient bientôt détruire, en couvrant de ridicule et 1 auteur et ses adeptes.
Rien ne nuit davantage au magnétisme , d’ailleurs, que la multiplicité des traités que l’on en fait; rien ne prête plus au ridicule , au sarcasme que de voir les auteurs magnétiques, qui devraient être bien renseignés sur cette matière.
se contredire et se combattre les uns les autres. Les ennemis du magnétisme ne manquent pas de profiter de cette confusion, pour nier l’existence d’une puissance dont les expérimentateurs expliquent diversement les effets.
Beaucoup d’auteurs magnétiques ne sont pas d’anciens croyants. Ils ont observé une certaine quantité de faits, plus nombreux qu’il ne faut pour former leur conviction, plus qu’insuffisants pour faire une théorie. Enthousiasmés des résultats obtenus , il semble qu’ils viennent de découvrir un monde nouveau, dont ils ont besoin de parler à tous. Ils croiraient manquer à un devoir sacré, s’ils n’apportaient leur pierre à l’édification du magnétisme ; et leur tribut devient... une théorie nouvelle. Le sentiment qui les inspire est louable sans doute, et le public leur doit de la reconnaissance. Mais, malheureusement, il ne peut en être ainsi pour les apôtres du magnétisme : ils savent qu’avec de tels matériaux, on n’élèvera jamais qu’une tour de Babel, avec la confusion des langues; ils savent qu’avec des lueurs autant incertaines, on ne pourra produire qu’un chaos d’ombres et de lumières, et jamais un pur flambeau !
Ce qu’il faut au magnétisme, ce sont des faits, toujours des faits; non par centaines, mais par milliers. Le rapprochement des faits nouveaux entre eux, et leur comparaison avec les faits anciens, produiront seuls une théorie certaine, logique, impérissable.
On ne doit, selon nous, étudier le magnétisme que par l’expérience personnelle et par l’histoire. Observer froidement et comparer avec sagacité, tels sont les moyens de s’instruire en magnétisme.
Le devoir des Apôtres du magnétisme est donc d’exposer à tous le résultat de leurs observations, et de remettre sans cesse sous les yeux de tous l’histoire du somnambulisme. C’est ce que nous avons entrepris de faire, en suivant les traces des Deleuze, des Puységur et de tant d’autres.
Mais avant de poursuivre ici, l’esquisse que nous avons commencée du magnétisme dans les temps anciens, peutêtre n’est-il pas inutile de parler encore des Pythies et des
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Sibylles, ces somnambules anlUiucs ; et de dire de quelle manière elles faisaient leurs prédictions. Elles ont poitc le somnambulisme à un tel degré de perfection, que tout en elles est un sujet d’enseignement pour le magnétisme moderne.
Nous prendrons pour type l’oracle de Delphes, le plus ancien, le plus illustre, et celui qui a joué un plus grand rôle historique.
Le temple de la Pythie de Delphes était, comme la plupart des temples d’oracles, situé dans un pays montagneux. Il était construit à mi-côte du Parnasse, dans un site agreste, entouré de toutes parts de rochers arides, de sombres cavernes, dans un lieu bien choisi, comme on voit, pour disposer l’esprit au recueillement, pour préparer 1 âme à des phénomènes mystérieux, à des révélations divines, (i)
On désignait parmi les prêtres qui desservaient le temple de Delphes cinq des plus distingués par leurs vertus ou leurs talents ; des plus respectables par leur âge que l’on nommait Osioi ou Saints. Ils étaient chargés de choisir parmi les prêtresses celle qui devait remplir les fonctions de Pythie, car de même que les magnétiseurs exigent chez celle qui doit devenir somnambule lucide, certaines prédispositions d’esprit ou de tempérament, de même les prêtres de Delphes ne croyaient pas que toutes les prêtresses fussent également aptes à devenir lucides.
Celle que l’on choisissait était ordinairement une jeune fille d’une organisation délicate, d’une constitution éminemment nerveuse, impressionnable, sensitive; et pendant plusieurs années on s’efforçait encore de développer en elle ces dispositions, par des moyens enseignés par la tradition; notamment par des jeûnes, des macérations, une vie austère et acétique : elle ne connaissait, dit Plutarque, ni essences, ni rien de ce qu’un luxe raffiné a fait imaginer aux femmes.
(1) Fonlcndlc, Histoire des oracles, édil. d’Amslerd. 1742, p. 407. t. i.
La Pythie ne rendait ses oracles qu’une fois l’an, vers le printemps; on la préparait à ses fonctions par plusieurs ceremonies, et par un jeûne de trois jours.
Au fond d’un sanctuaire, où la lumière n’arrivait que tamisée par un rideau de branches de laurier (i), au-dessus d’un orifice d’où sortait, des entrailles de la terre, un gaz excitant les facultés mentales , était placé le trépied de la Pythie, derrière lequel s’exhalaient des parfums enivrants qui l’entouraient et l’enveloppaient comme dans des nuages.
La jeune Pythie était amenée dans le sanctuaire, par les Grands- Prêtres; elle montait sur le trépied pour rendre ses oracles et, bientôt, sous l’influence des vapeurs, des parfums et d’une musique cachée, dont les sons combinés, harmonieux, divins, transportaient son imagination, la crise prophétique se déclarait. La fièvre alors se distillait au cœur, les pieds et les mains se glaçaient; la poitrine, d’abord comprimée par la congestion, se soulevait par commotions inégales; la respiration devenait haletante, le cœur, les artères, les tempes battaient avec violence; une secousse nerveuse ébranlait tout son être, qu’un tremblement convulsif parcourait et envahissait déjà. Le visage pâlissait, la sueur perlait au front, les narines se contractaient, les lèvres brûlantes s’entrouvraient; l’œil injecté de sang, le regard fixe et plongé dans l’espace annonçaient que l’oracle allait parler...
Les paroles étaient saccadées; la voix, stridente, paraissait avoir des sons plus qu’humains; et, lorsque l’exaltation était arrivée à son paroxisme et ne permettait plus au corps de supporter ce réveil de l’âme, alors la crise cessait brusquement ; la Pythie tombait évanouie, les prêtres l’emportaient dans sa cellule, où souvent une congestion cérébrale s’emparait d’elle; et une mort prompte, dit Lucain, était le prix ou la peine de son enthousiasme.
Il était extrêmement rare qu’une Pythie prophétisât deux
(1) Le laurier était l’arbre consacré â la di'’ination; on faisait mâcher de ses feuilles à la Pythie , les croyant douées d’une rerlu inspiratrice.
années de suite ; la folie ou la mort détruisait, dès la piemière fois, leur existence ou leur raison.
On voit que l’existence de la Pythie n’était qu un long martyre , et qu’il fallait bien que la faculté de prévision fut donnée comme une faveur singulière de la divinité, pour qu’il se présentât toujours des jeunes filles prêtes à faire abnégation de leur jeunesse et de leur vie même , et pour qu il se trouvât toujours des parents qui souscrivissent à un sacrifice aussi douloureux. Cette raison seule suffirait à expliquer pourquoi les oracles étaient rendus au nom des Dieux.
Tous ceux qui prophétisaient dans l’antiquité n étaient pas, comme la Pythie, choisis par des prêtres ; tous n étaient pas, pendant plusieurs années, préparés à leurs fonctions; et, en dehors des temples magnifiques, élevés par des villes puissantes, et consacrés par les magistrats, à la prévision, il existait encore d’autres sujets lucides, moins connus peut-être de notre temps, mais dont les prédictions n’étaient pas moins respectées par leurs contemporains ; nous voulons parler des Sibylles et des illuminés extatiques.
Les Sibylles étaient des femmes jeunes ou vieilles d une organisation impressionnable, comme la Pythie qui, sans doute, après avoir éprouvé dans le monde de grands chagrins, de douloureuses déceptions, dont leur âme avait gardé une empreinte ineffaçable, après avoir brisé toutes relations avec le monde, allaient liermites volontaires, cacher, dans de profondes cavernes ou de mystérieuses forêts, leur misanthropie amère , leur mélancolie douce ou leur folie inofîensive. Leur âme toujours en présence de la nature devenait indifférente aux choses du monde, et elles ne se montraient aux hommes que pour leur rendre des oracles. Virgile a peint merveilleusement l’existence et le caractère de ces Sibylles dans ce passage de V Enéide :
» Au fond d’une grotte^ près le port de Cumes, est la Si- » bylle qui dévoile aux humains les secrets de l’avenir ; elle )) écrit ses oracles sur des feuilles volantes, qu’elle arrange » dans sa caverne, où ils restent dans l’ordre qu’il lui a plu » de leur donner. Mais il arrive quelquefois que le vent,
» lorsqu'on ouvre la porte ^ dérange ces feuilles ; la Sibylle » alors dédaigne de les rassembler et de rétablir l’ordre des » vers (i). »
Les illuminés extatiques étaient des sujets lucides qui inspiraient encore de la confiance aux anciens; ils tombaient dans des extases prolongées et restaient privés de sentiment pendant des heures, des jours entiers, sans donner aucun signe d’existence. Leur réveil était suivi d’une vive exaltation nerveuse, pendant laquelle ils faisaient de longues et brillantes narrations de ce qu’ils avaient vu ou entendu dans leurs extases.
Nous regrettons vivement que le cadre étroit de cet ouvrage ne nous permette pas de continuer et d’étendre cet examen des oracles anciens, car chez tous nous aurions fait voir une méthode unique, universelle de produire l’état de prévision ; nous aurions montré que les Augures, les Aruspices, les Astrologues mêmes, qui à Rome étaient condamnés à mort, lorsque leurs prédictions étaient reconnues fausses, (2) ne s’exposaient pas à de tels dangers, sur la foi seule de leurs déductions incertaines, mais qu’ils possédaient et cachaient au vulgaire la conscience d’une . puissance réelle, d’une faculté naturelle : la prévision , qui est la base du somnambulisme. Nous aurions établi que les philosophes qui s’étaient fait de la croyance en la prévision un article de foi savaient à quoi s’en tenir sur leurs cérémonies ridicules ; et ces documents n’auraient certainement pas été inutiles, car on se fait en général de l’antiquité une idée bien fausse , en ce qui concerne les oracles, la prévision.
. Ceux qui n’ont pas fait une étude sérieuse de la prévision dans l’antiquité considèrent les oracles comme faisant partie intégrante de la religion païenne; ils croient qu’on ne peut les admettre sans admettre la mythologie pour les expliquer.
(1) Virgil. Enéid, lib. vr, p. 48. '
(2) Suélon. lib. xiv — Tocit. Jnnales, liv. 2-20-20.— Dion, lib- lt-xi.
et ils ne considèrent les oracles que comme un abus résultant d’une superstition grossière et donnant naissance à des superstitions plus grossières encore.
On s’est tait, de nos jours, une idée bien commode dè l’antiquité ; tout ce que les Anciens ont enseigné , que nous comprenons, et que nous approuvons, est de la science ; mais tout ce qu’ils ont enseigné, que nous ne comprenons plus ou que nous n’approuvons pas, est de l’ignoranee, de la superstition , de la barbarie. L’antiquité , vue au travers du prisme de notre vanité, et selon le point de vue où elle nous place, présente le type complet de la science ou de l’ignorance portée à son comble; de la civilisation la plus raflinée ou de la barbarie la plus grossière. Périsse tout entier le passé; pourvu que l’honneur du présent soit sauvegardé ! tel est, il semble, le sentiment général et, pour arriver à ce but, on ne tient compte d’aucune invraisemblance.
On admire avec quelle merveilleuse sagacité, quel profond discernement les anciens ont étudié Dieu , la Nature et l’Homme; on s’étonne des admirables progrès qu’a fait la philosophie et les sciences dans l’antiquité ; on est obligé quelquefois de reconnaître la supériorité des Anciens sur les Modernes ; on invoque sans cesse leur autorité, on respecte leurs décisions, on rend justice à leur esprit vaste, à leur sagesse profonde, à leurs connaissances remarquables. Ils ont étudié la nature dans tout ce qu’elle a de plus parfait, on se contente de l’étudier dans leurs œuvres ; ils ont posé les règles du beau, du grarid, et ils font loi suprême
en toute chose autant qu’ils approuvent les idées reçues
de notre temps ; mais s’ils s’en écartent, s’ils désapprouvent les opinions présentes, les théories acceptées; alors, on ne craint pas de récuser leur témoignage , on les accuse d’ignorance, de superstition, de barbarie; et, au nom de notre orgueil froissé, on les précipite de l’autel que notre orgueil leur avait élevé.
C’est ce qui est arrivé pour les oracles , à propos des somnambules.
On établit que parmi toutes les sectes philosophiques de
l’antiquité, deux seulement, des moins importantes,, les Épicuriens et les Cyniques, ont rejeté les oracles, non comme n’existant pas, mais comme n’étant pas utiles ; que tous les autres auteurs, savants, historiens, orateurs, poètes, sophistes, mathématiciens, rhéteurs, etc», dont il nous reste quelques ouvrages ont reconnu la vérité des oracles et ont attesté les services qu’ils ont rendus.
Pour expliquer l’opposition des Épicuriens et des Cyniques, on remarque qu’il était impossible que les premiers admettent la faculté de prévision , puisqu’çlle était la preuve la plus flagrante de l’existence et de l’immortalité de l’âme , dont la négation était la base de leur système. On rappelle que le témoignage des Cyniques ne peut être d’aucune valeur puisque , loin d’être des savants, de véritables philosophes , ils faisaient profession de rejeter toute science y compris la philosophie même (i) et que pourvu qu’ils eussent un bâton, une longue barbe avec une extrême impudence, ils étaient reconnus comme philosophes cyniques quoi qu’ils fussent les plus ignorants du monde. Enfin on prouve que, s’il .s’est trouvé pendant trois mille ans quelques hommes pour nier l’utilité de la prévision , il n’y en eût pas un seul qui osât émettre un doute sur la bonne foi des Pythies et des Sibylles, et qui niât la réalité de leur exaltation prophétique; que, par conséquent, toute l’antiquité a été persuadée de l’existence de cette faculté, à laquelle la plupart des auteurs ont eu recours, et dont ils ont pu contrôler l’utilité. Toutes ces preuves semblent n’avoir aucune valeur pour les savants et les Docteurs modernes; ils semblent convaincus que le scepticisme, la raison et la vérité sont nés avec Voltaire, Diderot et d’Alembert. Ils comprennent qu’on ne peut admettre les oracles sans la prévision et la prévision sans les somnambules, et ils persistent à traiter la faculté de prévision comme une superstition , une sottise. Pour expliquer la
(I) Diogen -Laërt de vit. philos, lib. vi. in Menedemo.
croyance des anciens, ils sont obligés d’avoir recours à des machines, à des artifices dont le dernier des rustres ne serait pas dupe deux fois.
C’est un des caractères de notre époque de prétendre avoir tout inventé ou tout au moins tout expliqué; et comme jusqu’à ce jour, elle n’a pu donner une explication de la prévision, elle la nie; cependant, comme elle ne peut par un acte de sa volonté anéantir d’un seul coup les témoignages du passé, elle ne craint pas d’accuser les anciens d’avoir oublié toutes les lois de la physique qu’ils ont fondée; toutes les lois de la raison qu’ils ont formée; toutes les lois de la morale qu’ils ont fait respecter; toutes les lois de l’intelligence dont ils sont l’honneur.
Cet esprit, prétendu philosophique, n’est pas seul à produire l’incrédulité en matière d’oracles ; il existe une autre cause puissante qui agit concurremment avec lui, c’est l’altération des traditions anciennes, et cette cause doit être attribuée à l’ignorance ou à la mauvaise foi des traducteurs et des copistes. Nous ne possédons peut-être pas un seul des ouvrages anciens qui ne porte le cachet de l’époque à laquelle il a été traduit ou publié. Cela provient en partie des transformations successives qu’éprouve l’esprit humain , qui changent ou modifient les croyances ou les idées. Autrefois, on idéalisait sans cesse et toutes choses , c’est pourquoi on trouve dans toutes les légendes anciennes une poésie naïve, qui n’existe pas dans les ouvrages modernes , plus parfaits sous le rapport de la forme , poésie que les esprits d’élite savent seuls apprécier.
Dans le génie des grands hommes, dans les révolutions de la nature , et dans tout ce qui impressionne fortement l’âme, les anciens voyaient les traces de la Divinité; c’est pourquoi ils faisaient des héros morts des Dieux et des phénomènes de la nature des mythes. Toutes les croyances anciennes portent en elles deux faces distinctes : comme la loi elles ont l’esprit et la lettre. Enlever l’esprit de ces croyances , pour ne plus laisser que la lettre morte, c’est enlever le sublime pour ne laisser que le ridicule ; c’est à quoi tend l’esprit moderne qui
matérialise toutes choses; et, pour mettre les ouvrages anciens à sa portée , les traducteurs n’ont pas hésité souvent à dénaturer les textes pour ridiculiser les croyances. Les preuves de ce que nous avançons sont très nombreuses , nous n’en citerons que deux exemples ;
Pausanias, dans sa description de l’Achaïe, dit que près de Patra il existe un temple dédié à Gérés et, devant ce temple une fontaine entourée d’une enceinte de pierres, où l’on descend par un chemin extérieur. Les deux traducteurs Gédoyn et Clavier après avoir rapporté ces faits ajoutent : Cette fontaine est un oracle véridique , non en toute matière, mais seulement à l’égard des maladies (i).
Les nombreux lecteurs de ces deux traductions, après avoir vu ce passage , ne pourront assez se moquer des anciens qui avaient la sottise de consulter une fontaine sur leurs maladies, et il suffira d’un exemple de ce genre pour juger d’un seul coup les anciens et leurs oracles. Cependant , si l’on veut s’assurer par soi-même de la fidélité de la traduction , on verra que Pausanias dit : Dans ce lieu est un ORACLE très véridique, que l’on consulte non sur toutes choses, mais seulement sur les maladies', et l’on sera convaincu ainsi que la fontaine qui donne des consultations est une mauvaise plaisanterie des traducteurs.
C’est par suite de ces altérations de texte qu’un grand nombre de personnes sont encore persuadées que les oracles étaient rendus à Delphes, par un personnage jouant le rôle d’Apollon C’est pourquoi encore , Fontenelle (un grand homme!) a fait un livre, V Histoire des Oracles, pour expliquer au moyen de quelles machines, avec quels portevoix, etc., on animait des statues pour leur faire rendre des oracles; lorsqu’il est établi, jusqu’à l’evidence, qu’il n’est pas un seul oracle qui n’ait été rendu par des Prêtres ou des Prêtresses. De pareils faits méritent d’être connus , ils appartiennent à l’histoire , et ils dénoncent la mauvaise foi des
(1) Pausanias, Irad. Gédoyn, tome ni, p. 211 - id. Clavier, t. iv, p. 475.
antagonistes de la prévision dans tous les temps : s’ils indignent le lecteur, que sera-ce donc lorsqu’on écrira l’iiistoire du somnambulisme !
Grâce à ces procédés déloyaux, on est parvenu à rendre les oracles méprisables pour ceux qui s’en rapportent à l’opinion d’autrui sans contrôle; et le plus fort argument que l’on emploie contre l’établissement du somnambulisme, c’est qu’il tend à ramener aux oracles anciens.
Cependant nous avons établi jusqu’ici que la vérité des oracles a été reconnue et attestée par tous les philosophes anciens, leurs contemporains; et si les savants modernes les nient et les rejettent comme de grossières superstitions, nous allons montrer que les chrétiens de tous les temps n’ont pas jugé ainsi les oracles ; qu’ils ont toujours été convaincus de leur faculté prophétique , tout en l'attribuant successivement à l’intervention de Dieu ou à l’influence du Démon.
Saint Clément d’Alexandrie (i) assure que l’apôtre Saint Paul, dans une de ses Épîtres « recommande aux chrétiens » la lecture des livres des Sibylles, qui ont manifestement » prédit la venue du Christ ». Cette épître est sans doute perdue, car nous n'avons pas trouvé ce passage. Quoi qu’il en soit de cette recommandation de Saint Paul, les chrétiens des premiers siècles ont été tort divisés d’opinion relativement aux oracles. Les uns, ne voyant en eux que les Dieux au nom desquels on les rendait , les considérèrent comme une branche de la religion païenne que le Christianisme ne pouvait adopter ; et les Pères de cette opinion , ne pouvant , ni ne voulant nier la vérité de ces oracles solidement établie alors (2) , les attribuèrent à l’intervention du Démon dans les livres mêmes où ils enseignaient que le Démon ne peut
(1) Saint Clément, Alex. Slromat. lib. vi.
(2) A peu près vers cette époque, Lucain écrivait ; (Pharsale liv. v) L’oracle de üelphes qui a gardé le silence , depuis que les grands ont redouté l’avenir, et ont défendu aux Dieux de parler, est la plus considérable de toutes les faveurs du ciel que notre siècle a perdues.
connaître l’avenir (i). Les autres, s’appuyant de l’opinion de Saint Paul, et ayant la preuve que les Sibylles avaient fait un grand nombre de prédictions favorables à la religion chrétienne (ce qui ne pouvait être l’œuvre du Démon) , les crurent inspirés de Dieu , et les considérèrent comme de véritables prophètes. Ils furent, en raison de leurs croyances, appelés Sibyllistes. Ils citaient pour justifier leur opinion , un grand nombre d’oracles sibyllins relatifs à la mission de Jésus-Christ ; leurs ouvrages nous en ont transmis plusieurs tels que celui-ci :
Avec cinq pains et deux poissons,
Il nourrira cinq mille hommes au désert.
Et, avec les morceaux qui resleront .
On remplira douze paniers (2).
Ces prédictions étaient-elles réelles ou apocryphes, c’est ce qui ne nous appartient pas de décider, et cela importe peu à notre sujet puisque , dans les deux cas, elles lui sont favorables , soit qu’elles fussent vraiment des Sibylles puisqu’elles étaient trouvées conformes à la vérité ; soit qu’elles eussent été faites après coup puisqu’on les jugeait dignes de faire autorité en telle matière.
La croyance des Sibyllistes se conserva fort longtemps, elle est presque venue jusqu’à nous, et dans une hymne qui n’est pas fort ancienne on lisait ces deux vers relatifs à la venue de l’Ante-Christ :
Solvet-cœdum in favilla Teste David cum Sibjlla.
Il mettra l’ünivers en cendres ,
Témoin la Sibylle et Imvid.
C’était accorder à la Sibylle la même autorité qu’à David.
La croyance des Sibyllistes a été partagée et défendue par
(1) Tertull. in Apolog. -Minutius Félix, in Octavio. - August. de Dioi~ natio. Dœmoniutn,
(2) Voir Philosophie de l’kisUAre par l’abbé Bazin, p. 157 des Sibylles.
un gand nombre de Pères de l’Église et de Docteurs célèbres , et indépendamment de Saint Clémentd’Alexandrie, dont nous avons parlé tout à l’heure, on peut citer Athénagore, Théophile d’Antioche, Saint Justin, Tertullien, Lactance, Césarée, Saint Optât, Saint Jérôme, Saint Prosper , Saint Jean de Damas, Palladius, Saint Thomas avec tous ses disciples; et parmi les Docteurs modernes Sixte de Sienne, le cardinal Baronnius, le cardinal Beliarmin, etc., qui ont reconnu les oracles des Sibylles comme de véritables prophéties (i).
On voit que les somnambules n’ont pas à s’offenser du parallèle que l’on veut établir entre elles : les Sibylles et les autres oracles.
De nos jours l’Église semble admettre encore la vérité de la mission divine des Sibylles en laissant exposés dans un grand nombre de temples, et notamment dans la chapelle Sixtine au Vatican et à Sainte -Marie-de-la-Paix à Rome, des collections de tableaux, signés Michel-Ange et Raphaël, représentant les Sibylles et les Prophètes.
Ici se termine naturellement notre historique de la prévision. Nous avons parlé de sa naissance, nous avons vu son trionjphe et sa décadence , nous ne pouvons qu espérer sa rénovation. Cependant, de notre travail il résulte ceci . c est que dans tous les temps et dans tous les pays civilisés on a tenté d’expliquer la prévision , par conséquent dans tous les pays et dans tous les temps on a cru à son existence, car si l’on discute ce que l’on n’admet pas, on ne tente d expliquer que ce que Ton croit; or, tous les peuples, à tous les degrés de civilisation ayant reconnu sous différentes formes, il est vrai,
(1) y o\t Dissertation sur les oracles anciens parle P. Grasset delà Compagnie de Jésus ; réponse à l’ouvrage du P. Balllius qui n’est lui-même qu une réponse à Fontenelle. Ce dernier attribue les oracles à la fourberie des prêtres ; nous avons eu déjà occasion de parler de son Histoire des oracles , le P. Balthus les attribue à l’influence du Démon et le Jésuite Crasset à 1 intervention de Dieu. — Sun ouvrage est rare; il en existe un exemplaire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris*
la même vérité, l’existence de la faculté de prévision, il résulte que cette croyance, par cela seul qu’elle est universelle, doit être regardée comme nécessaire, et ce qui est nécessairement vrai, est vrai nécessairement. » Le consente- » ment unanime des nations, dit Cicéron, doit être regardé » en toutes choses comme une loi de la nature ». Partant de ce principe, la faculté de prévision admise, l’existence du somnanbulisme est hors de doute.
Ceci n’est que l’argument historique en faveur de la faculté de prévision; mais si l’on observe que l’homme possède en lui un désir ou plutôt un besoin insatiable de pénétrer les ténèbres de l’avenir, si l’on reconnaît l'existence des pressentiments, si l’on accorde qu'il peut arriver quelquefois que des songes présentent des images vraies, claires d’évènements futurs, si l’on remarque qu’il arrive parfois dans le délire, dans l’extase que l’esprit perçoive des faits produits dans des conditions telles que nos organes physiques ne nous en rendraient nul compte , si l’on se rappelle qu’au retour à la raison, il ne reste nul souvenir, si l’on observe que ces faits se produisent fréquemment dans l’agonie , aux approches de la mort, lorsque les membres inférieurs commencent à perdre la sensibilité, et que la vie semble se concentrer au cerveau prête à abandonner le corps, on verra là une preuve irrécusable de l’existence de la faculté de prévison , une preuve tirée de la nature même de l’homme, spirituelle et physique, et presque l’indication des moyens propres à produire le somnambulisme.
En elfet, si l’on admet la faculté de prévision, on doit croire qu’elle pai ticipe de la nature des autres facultés qui tirent leur origine de l’âme ou de l’esprit qui en est la manifestation terrestre et qu’elle est soumise aux mêmes lois générales.
Or, toutes les facultés se développent en raison de l’exercice qu’on leur donne, c’est ce que l’on remarque chez les somnambules pour la prévision. Les facultés mentales sont d’autant plus vives que l’esprit est plus dégagé de la matière, c’est ce qui a lieu pour la prévision dans le délire , l’exlaae, le sommeil.
Aussi, quoique la faculté de prévision se révèle à chaque instant dans la vie, il faut pour en obtenir un profit réel, pour la rendre plus sensible , plus vive, plus stable, développer^ cette faculté comme on fait pour l’instinct musical, pour l’imagination, pour toutes les facultés spirituelles; mais en employant d’autres moyens ; il faut que l’organisme se trouve placé, volontairement ou involontairement, dans un état particulier d’annihilation plus ou moins profonde de la matière et d’exaltation plus ou moins grande de l’esprit.
Cette nécessité d’un état d’extase pour développer la prévision , a été connue des anciens, c’est ce qu’ils nommaient la fureur prophétique.
Il semble, a dit Platon, que la faculté de prévision soit audessus de notre nature , car il faut que nous soyons hors de de nous-méme pour en profiter ; » il laut que notre raisonne- » ment nous soit enlevé parle sommeil, par quelque maladie » ou par un enthousiasme , un ravissement céleste » (i). Cicéron a connu aussi ce besoin d exaltation pour prédire, car dans le livre de la divination, Quintus demande ; « D’où » vient que les Dieux avertissent toujours les hommes pen- » dantle sommeil et jamais lorsqu’ils sont éveillés; pourquoi » Cassandre, égarée, hors d’elle-même, prédit-elle 1 avenir » lorsque Priam plein de raison n’en peut faire autant » (2).
La faculté de prévison étant une faculté de 1 âme , il faut pour produire le somnambulisme engourdir la matière pour laisser à l’esprit ou à l’âme toute sa liberté d’action.
Développons davantage cette pensée, qui est le grand arcanedu somnambulisme.
Dieu a imprimé dans la création de l’homme le sceau de sa sagesse infinie ; dans tout l’ensemble de son être et dans ses plus, minimes détails, il règne une harmonie sublime qui est la trace de la divinité toute-puissante; dans l’union du corps et de l’âme , il existe un abîme de perfections devant lequel
(t) Plalon, Timeo, p. 543.
(2) Ciceroo, De la divination. Ht. i. p. t03. , trad, Leclère.
vient s’anéantir toute la sagesse humaine , impuissante à comprendre une œuvre aussi parfaite. En réunissant deux principes de nature aussi dissemblables , Dieu n’a pas voulu les confondre: l’àme est attachée au corps, vase d’argile, comme le prisonnier l’est au mur de son cachot; comme lui , elle a de fugitifs souvenirs de sa patrie lointaine; comme lui, elle a de vagues mais puissantes aspirations vers le passé ; comme lui, elle aspire à la liberté! L’àme préside au corps mais n’en fait pas partie : la science vraie, sublime, c’est l’étude de l’âme et de ses fonctions ; la science fausse, orgueilleuse, vaine c’est l’étude du corps et de ses organes. La première seule peut rendre l’homme heureux par la vertu, la seconde ne peut produire qu’un bien-être matériel et grossier; la première seule peut nous guider dans l’étude du somnambulisme, de ses causes et de ses effets ; la seconde ne peut que s’opposer à son progrès.
La nature impénétrable dans ses vues, inexplicable dans ses actions, possède des moyens puissants pour agir sur l’esprit humain , ils se manifestent par les modifications successives qu’ils apportent, suivant les âges et les circonstances, dans le caractère et les facultés des individus; ils se révèlent dans toute leur puissance par des crises imprévues, des bouleversements subits et incompréhensibles qu’ils apportent au cerveau et qui produisent le délire, l’extase et un somnambulisme naturel dont les exemples, nombreux, sont constatés par la science. Mais outre ces moyens d’action sur le cerveau, dont l’homme subit l’action sans pouvoir s’en expliquer les causes, qui n’appartiennent qu’à Dieu , il en est d’autres qu'il possède et dont il dispose à son gré ; ces moyens sont de trois sortes : 1“ spirituels, 2“ physiques, 3“ médiats.
Les premiers, tels que la prière, la contemplation, etc., agissent directement et presque uniquement sur l’âme, en empruntant cependant le secours des organes. Ils produisent l’extase à tous ses degrés et peuvent développer la faculté prophétique. Sous leur action , l’âme est enlevée de la zône terrestre et plane dans l’infini ; plongée dans une douce béatitude, elle semble se perdre dans le sein de Dieu. Tout
ce qui tend à la ramener vers la terre est une entrave, tous les désirs et les intérêts matériels lui sont étrangers, la conservation même du corps auquel elle est unie lui devient une lourde charge. Phis longtemps l’âme reste plongée dans cet état et plus elle aspire à y demeurer. Cependant l’homme n’est pas d’une nature assez parfaite pour supporter impunément cette crise, qui ne pourrait se prolonger sans rompre le lien qui unit l’âme au corps, sans amener la mort.
2“ Les moyens physiques pour exalter les facultés mentales agissent directement sur les organes et n’ont qu’une action indirecte sur l’esprit, lis consistent généralement en substances narcotiques, alcooliques, etc., qui ont besoin d’être assimilées au corps pour agir sur le cerveau. Ces substances n’ont pas toutes un égal mérite, une égale utilité, une égale puissance ; il en est dont 1 usage est dangereux, et la plupart employées isolément sont insuffisantes. L’expérience indiquera celles qu’il faut préférer.
Nous avons expérimenté, nous-même, et sur nous-même, un grand nombre de ces agents : le haschiths, l éther, le chloroforme, l’opium et des solanées vireuses telles que l’aconit, la digitale, la belladone, à des doses variées et, si nous avons acquis la fâcheuse certitude que l’absorption de ces principes laisse dans tout l’organisme des désoidres graves, difficiles à réparer, et tels qu’il serait impossible d’en continuer quelque temps l’usage, nous nous sommes assuiés aussi que presque aucun d’eux ne peut donner seul de résultats parfaits pour produire un état de somnambulisme utile. Tous donnent des résultats analogues, et des résultats différents. Les résultats sont analogues en ce qui concerne les organes physiques : il y a diminution dans la circulation , arrêt momentané dans les fonctions digestives , suspension de perceptibilité des sens, isolement des choses extérieures et, au réveil, oubli plus ou moins complet. 11 se produit des différences notables dans les effets spirituels. Toute la sensibilité soustraite des membres inférieurs, le sentiment, ce quelque chose indéfini que nous appellerons, nous, l’âme, est porté brusquement au cerveau et y produit d’abord une
exaltation qui pourrait devenir du somnambulisme. Le corps existe encore , mais il ne vil plus; bientôt l’agent thérapeutique employé dépasse le but que l’on veut atteindre, l’exaltation de l’esprit devient du délire, de la folie. La vie de sentiment est transportée subitement du monde réel dans un monde idéal où les sons ont des couleurs, et les couleurs des harmonies. Les moindres incidents qui se produisent dans l’etitourage se transformant, se grossissant, se dénaturant sont perçus par le sujet expérimenté, comme au travers d’un verre infidèle, et produisent en lui des sentiments et des idées qui n’ont plus rien de terrestre. On ne peut maîtriser cette exaltation, il faut la subir , on ne peut l’enlever de son horizon pour l’appeler sur un point désigné, la volonté des expérimentateurs n’a aucune action sur le sujet. Il faut attendre patiemment la fin de la crise.
3“ Enfin vient l’action que nous nommons médiate, c’està-dire, participant des deux natures, spirituelle et physique ; telle est la magnétisation qui procède de l’àme par la volonté, et du corps par le principe tluidique ; telle est, peutêtre, la musique qui procède du physique par le son , et de l’âme par le sentiment. L’homme qui, suivant Pascal, n’est absolument ni ange, ni bête, est trop parfait pour être traité comme un assemblage de molécules, mais il n’est pas assez parfait pour être traité comme un être purement spirituel. C’est pourquoi les moyens complètement spirituels ou physiques sont impuissants à produire, seuls, un état de somnambulisme utile. 11 faut , pour arriver à ce but , employer des agentsqui participent de sa double nature, ce qui explique la supériorité de l’agent magnétique. Comme agent naturel , il n’entraine aucun des dangers qui accompagnent l’usage des autres moyens dont nous avons parlé ; comme agent physique, il permet l’engouidissement de la partie physi(iue de l’homme; comme agent spirituel , il permet l’exaltation des facultés mentales; comme agent émanant de l’homme, il permet l'usage de la volonté. A l’expérimentateur, il donne le commandement actif; au sujet, il donne l’obéissance passive , à tous deux il laisse le jugeaient. Le libre
arbitre subsiste d’abord en partie et, lorsqu’il cesse, c’est comme dans le sommeil, le délire, 1 extase, et, de même que dans ces divers états, le souvenir n’existe plus au reved.
On voit que le somnambulisme n’a rien d'extraordinaire , rien qui doive choquer la raison ou la philosophie, rien enfin qui n’ait son parallèle dans la nature.
Par tout ce qui précède on a pu s’assurer que nous assignons au somnambulisme, en général, un rôle bien plus ^rand que celui qu’on lui a accordé jusqu’ici. Nous ne considérons le somnambulisme magnétique que comme une espèce particulière, la plus parfaite, selon nous, mais non l’unique.
Pour nous, le somnambulisme est une exaltation de toutes les facultés mentales et un engourdissement des sens. Nous croyons que l’agent magnétique est plus apte qu’aucun autre à produire l’état somnambulique, mais nous croyons aussi qu’il peut se produire seul ou avec le concours d autres agents; en admettant, cependant, qu’on puisse constater des différences notables dans les résultats obtenus. ^
Nous pensons que toute personne d’un esprit élevé , d un tempérament sensible, est susceptible de devenir somnambule , soit par la magnétisation seule , soit en s aidant d’autres agents et, à nos yeux, tous les sujets présentent les facultés somnambuliques, telles, par exemple, que la lucidité, la vue à distance ou au travers les corps opaques, etc., sont somnambules, quels que soient d’ailleurs les moyens qui ont servi à développer ces facultés, et bien qu on les nomme Pythies, Sibylles , crisiaques, extatiques, etc.
Nous n’admettons pas que, deux individus se magnétisant, puissent se communiquer l’un à l’autre une faculté que tous les deux ne possèdent pas en germe. C’est pourquoi, tout en admirant la prévision, nous ne croyons pas qu’elle ait rien de surhumain; c’est pourquoi aussi, nous croyons que le somnambulisme ne donne aucune faculté nouvelle, mais qu il développe d’une manière extraordinaire toutes les facultés de l’homme, auxquelles il donne plus d’activité, de puissance et de stabilité.
S’il faut, en un mot, exprimer notre pensée sur le som-
nambulisme, nous dirons : que l’existence des facultés mentales chez l’homme est la preuve de l’existence de l’àme, mais que le somnambulisme est la preuve de sa spiritualité, de sa ressemblance divine ; nous dirons que l’âme, qui , par son incarnation a perdu en partie son indépendance et son individualité, retrouve tous ses attributs dans le somnambulisme.
Le somnambulisme, ainsi présenté, dégagé de toute exagération et, par conséquent, dénué de toute invraisemblance, ne peut être rejeté par les esprits sérieux et désintéressés qui voient , dans l’homme, autre chose qu’une créature matérielle douée d’instincts et de besoins ; son existence cesse d’être invraisemblable pour devenir probable. Il suffira d’être sujet ou témoin d’expériences magnétiques pour que la conviction se fasse, satisfaisant, en même temps, l’esprit et ■* la raison. La faillibilité du somnambulisme, l’inconstance même des phénomènes cessent d’être des motifs d’incrédulité, car on ne peut exiger d’une faculté naturelle, la prévision, une infaillibilité que ne possèdent ni les autres facultés spirituelles, ni même le témoignage des sens.
Lors de la réapparition du magnétisme , sous Mesmer , les uns lui ont opposé les opinions du passé, les autres, les intérêts du présent ; tous l’ont condamné par ignorance. Cependant le magnétisme a surmonté tous ces obstacles; et maintenant qu’il commence à être mieux connu, chaque découverte nouvelle, en simplifiant davantage sa doctrine, assurera son triomphe prochain. Le magnétisme, par le progrès naturel des sciences , deviendra immortel comme la vérité.
Le temps qui retourne sans cesse , avec les astres , sur ses propres traces et qui n’amène rien d’absolument nouveau , ramènera bientôt, nous l’espérons , le règne de la prévision. Ce progrès ne pourra rester isolé, car il sera l’indice d’une prochaine régénération des esprits. Par le triomphe d’un spiritualisme éclairé , le somnambulisme assurera la défaite du scepticisme qui, de nos jours, détruit toutes les croyances, sape toutes les institutions, cojcrompt tous les sentiments, et
tend à ne laisser debout, sur tous leurs débris, qu’un égoïsme monstrueux! Par le triomphe del’àme sur les sens, la prévision fera renaître tous les grands sentiments qui lui sont contemporains dans l’antiquité; le dévouement des Curtius, le patriotisme des Codés, la piété filiale des Coriolan qui , pour nous , sont devenus de 1 histoire. Ce sera le triomphe du sentiment sur l’égoïsme, de l’enthousiasme sur le calcul, de la croyance sur le sensualisme. Ce sera le règne de la Foi, de la Poésie et de l’Art, succédant à l’anarchie de la spéculation.
La prévision, en effet, ne peut exister avec le scepticisme , car l’une est produite par l’inspiration, l’autre par le raisonnement ; l’une procède de l’âme et doit donner naissance à la science de l’homme par Dieu ; l’autre procède de la raison et produit la science de l’homme par l’homme. Le scepticisme se croit être la dernière perfection de l’esprit et produit l’athéisme. La prévision, au contraire, la plus sublime révélation de l’âme, commande impérieusement la foi, la foi en toutes choses; la foi religieuse, cette unique consolatrice de la vie, cette unique espérance de la mort ; la foi morale, qui fait de chaque homme un frère et de l’humanité une famille ; la foi politique enfin, qui fait aimer et révérer le souverain qui guide son peuple d’une main sûre, dans la voie de l’équité et de la puissance, et qui sait faire respecter sa nationalité par les peuples étrangers, et qui sait encore la relever et l’agrandir aux yeux même des citoyens.
Déjà l’aurore de cette ère nouvelle s’est levée , tous les cœurs, toutes les pensées se précipitent vers un avenir qui s’annonce par des présages flatteurs. Le magnétisme, pour sa part, a commencé déjà son action régénératrice, qui deviendra plus féconde en résultats heureux lorsque la science ne verra plus en lui un ennemi , mais un fils qu’il faut protéger contre les égarements de l’inexpérience ; lorsque la religion, par cela même qu’il sera rentré dans le domaine de la science , ne voyant plus en lui un sujet d’impiétés, mais un des dons les plus précieux de la divinité.
adhérera à cette conviction admirable formulée du haut de la chaire de Notre-Dame, par le R. P. Lacordaire ;
» Le somnambulisme est une parcelle brisée d’un grand » palais; c’est le dernier rayon de la puissance adamique » destinée à confondre la raison humaine et à l’humilier » devant Dieu , c’est un phénomène qui appartient à l’ordre » prophétique. »
Paroles éloquentes, confirmées encore en ces termes, par Monseigneur l’Archevêque de Paris :
» C’est Dieu qui parle par la bouche de l’illustre Domini- « cain :
« Allez , mes frères , et répandez ces vérités ! »