‹ Les voix du cœur et de l'âmeChapitre 3 sur 8 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Va, retourne au désert.

Va, retourne au désert, reprends ta marche errante. Puisque mon pauvre amour ne sut pas te charmer; Mon cœur seul te suivra, voulant toujours t'aimer, Et répandre un peu d'ombre à l'entour de ta tente.

Je serai l'herbe douce au pas de ton cheval, Et le lent bercement des pirogues légères, Et le chant des rameurs sur les eaux étrangères Eveillant les échos du fleuve oriental.

Je serai la fraîcheur qui glisse au long des cîmes, Le sommeil déployant ses voiles sur tes yeux... Et dans l'apaisement profond venu des cieux. Les torrents se tairont, pour toi, dans les abîmes.

Lorsque tu rêveras, un peu de brume au cœur, Sentant peser sur toi la solitude immense, Tu t'écrieras soudain: "Est-ce un oiseau de France Qui plane dans le ciel avec tant de douceur?"

Cette ombre dans l'azur, ce sera ma pensée, Aile te caressant, fleur soumise à tes pas, Dans l'espace infini, grand lys qu'on ne voit p>as, Balançant sur tes jours sa divine rosée.

Je te garde ma foi, sans rien te demander, Je suis l'algue attachée à tes flancs, beau navire! Qu'importe si le flot aveugle me déchire Puisqu'au même rivage il nous fait aborder.

Toute patrie, où tu n'es pas, m'est étrangère ; Chaque monde où tu vis me devient immortel ; Où flotte ton drapeau, je dresse imon autel, Et je bâtis mon nid à son ombre légère.

La maison qui devait te revoir.

La maison qui devait te revoir est en deuil... Elle regrette une ombre et je pleure un visage; Elle et moi t'attendons vainement sur le seuil.

Par la fenêtre ouverte, elle guette au passage Le rythme d'une voix, la cadence d'un pas... Sa vitre croit soudain refléter ton image.

Elle espère... et je sais que tu ne viendras pas,

Que longtemps nous pourrons, toutes les deux t'attendre,

Toutes les deux, longtemps, te regretter tout bas ;

Et qu'il restera d'elle, hélas, un peu de cendre, Que mon cœur épuisé sera près du cercueil, Que nous ne pourrons plus ni te voir, ni t'entendre, Quand tu nous pleureras à ton tour sur le seuil.

Notre petit jardin se meurt.

Notre petit jardin se meurt au clair de lune, Parce qu'il te fut cher et que tu l'as quitté, Les fleurs que tu aimais s'effeuillent une à une.

Puisque tu ne viens plus rêver les soirs d'été, Les rosiers ont laissé partir toutes les roses. Ton souvenir est seul au jardin dévasté.

Puisqu'il n'attend plus rien des hommes ni des choses, Que des parfums meilleurs, au loin, t'ont retenu, n s'est couché parmi les corolles décloses,

Et gardant ton image en son cœur ingénu. Trop petit pour porter à lui seul l'infortune De t'avoir appelé sans que tu sois venu, Le jardin déserté se meurt au clair de lune.

Nous nous sommes assis sur ce banc.

Nous nous sommes assis sur ce banc. Je t'aimais, Et je croyais ton âme à mon âme donnée... Et tu m'as dit adieu sans revenir jamais.

Chaque jour, je revois ta place abandonnée. Chaque mot d'autrefois berce mon souvenir, Et l'heure ancienne endort chaque fin de journée.

Ne redoutes-tu pas l'inflexible avenir,

Où se glissant, muet, par la grille rouillée.

Ton cœur, vers le passé, te fera revenir ?

Et le jardin désert, et la maison ployêe. Le banc où tu venais t'asseoir et que j'aimais, A ton âme vieillie et de larmes mouillées Diront que tu partis sans revenir jamais !

Lorsque vous descendrez.

Lorsque vous descendrez vers ma maison penchante, Pour plaire, nous joindrons nos efforts toutes deux, Mais nous n'aurons alors plus rien qui vous enchante.

Elle fera briller ses vieux meubles poudreux Qui se raconteront de très anciennes choses, Et ses graves bahuts s'exciteront entre eux.

Le temps m'aura changée en un jardin sans roses, Et le carreau doré par le déclin du jour Cruel, réfléchira mon visage morose.

Garde-toi de sortir de ta poussière, Amour!

Ce n'est pas une grande peine.

Ce n'est pas une grande peine Que vous m'avez faite, et pourtant, Lorsque je pense à vous, j'ai peine A raffermir mon cœur tremblant...

Ce n'est pas une grande peine.

Ce n'est même pas un chagrin Qui vous réveille d'un coup rude:

C'est le hasard, c'est le destin, C'est une très vieille habitude, Ce n'est même pas un chagrin.

Ce n'est pas une grande flamme Qui ravage tout en passant, C'est une fumée en mon âme, Ce n'est qu'un vague goût de sang, Ce n'est pas une grande flamme.

Ce n'est pas l'orage à grands flots Emixtrtant la pierre et la vase.

Mais c'est plutôt la goutte d'eau Qui fera déborder le vase, Ce n'est pas l'orage à grands flots.

Ce n'est qu'une ombre qui persiste Sur mon cœur qui ne sait pourquoi, Sans cause vraie, il est si triste, Sans mal réel, il est si coi...

Ce n'est qu'une ombre qui persiste.

Ce n'est pas encore un remords Qui vous poursuit et nous divise.

C'est un mourant qui n'est pas mort, C'est un rêve qui agonise, Ce n'est pas encore un remords.

Ce n'est pas une grande peine, C'est bien loin d'être un grand chagrin, C'est une dmibre qui pèse à peine, Et c'est cette ombre que je crains, Ce n'est pas une grande peine...

N'entasse pas les fleurs.

N'entasse pas les fleurs à l'ombre des rideaux; Pour les mieux respirer, ne ferme pas la porte: Ton étroite maison deviendrait ton tombeau, Parmi tant de bouquets, on te trouverait morte..

Ainsi qu'un vase clos, mon cœur rempli de vous Suffoque en ses parfums, éclate sous ses roses. Et pour reprendre haleine, en secret, il dépose Ses enivrantes fleurs, en gerbe, à vos genoux.

Les mots que vous n'avez pas diît

Les mots que vous n'avez pas dits, Qu'en me cachant de vous, j'implore, Que votre bouche s'interdit, Ou bien que votre cœur ignore ;

Ces mots qui se seront fanés Au seuil de vos lèvres arides, On dirait un enfant mort-né Et mon âme est le berceau vide.

J'écoute à peine vos propos :

Les plus vrais ont l'air de mensonges; En vous répondant, c'est aux mots Inexprimés que moi je songe.

Et ces mots qui n'ont pas été, Et ces inconsistants atomes, Par tout mon cœur inhabité Promènent leurs muets fantômes.

Entre dans la maison.

Entre dans la maison que j'ai bâtie pour toi ; Laisse à la porte ta défiance décevante : Que redouter d'un cœur qui tressaille à ta voix? Entre : cette maison est ton humble servante.

Laisse-moi accomplir les rites de l'amour : Ma bouche ne connaît que le goût de ta bouche, Mais à chaque baiser du revoir, c'est toujours Pour la première fois que nos âmes se touchent.

Laisse-moi devant toi courber mon front soumis Pour t'offrir de plus bas la rose préservée Dans l'ombre de l'absence et le froid de l'oubli, Et la cendre versée en nous par les années.

Approche-toi du feu, j'ai mis dans le foyer Ma tendresse robuste ainsi qu'un cœur de chêne Pour tes yeux las, la lampe a des rayons noyés, Car sa flamme trem.pa dans ma secrète peine.

Accepte mon silence, et que tes sûres mains Se ferment un instant sur mes mains incertaines, Pour qu'elles croient sentir, en leur tremblant écrin, Tout le bonheur qui peut tenir aux mains humaines.

Que fais-tu au jardin de la vie? Hâte-toi...

L'ombre augmente son cercle autour de ma chaumière,

Et mon épaule plie à supporter le poids

Des murs que ma patience éleva pierre à pierre.

Attends-tu pour venir vers eux porter tes pas Qu'un cœur vétusté à peine agite ta poitrine En trouvant la maison qu'on ne rebâtit pas, Quand tu la chercheras, écroulée en ses ruines?

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Ah! si vos mains m'aimaient.

Ah! si vos mains m'aimaient... Ce n'est pas un aveu, Ce n'est pas un regard que loin de vous j'évoque, Car vos inertes mains demeurent équivoques, Et moi, ce sont vos mains aimantes que je veux.

Ah ! si vos mains m'aimaient. ..Les miennes étaient prises, Mais la plante du cœur solitaire périt, Et l'imprudente main qui vainement s'offrit, Comme une fleur coupée, au bout du bras, se brise.

Ah ! si vos mains m'aimaient. De votre cœur charnel, Ayant vos tendres mains, je n'aurais pas envie, Et dans mon cœur penché je recevrais la vie, Au travers de vos mains, comme un lait maternel.

Ah ! si vos mains tendaient vers moi leur coupe pleine, Je plongerais mes doigts dans leurs vivantes eaux, Et mon amour craintif, cet incertain roseau, Balancerait sa tige en fleurs, à votre haleine.

Mais vos doigts, sagement, reprendront leur fourreau Et les miens n'auront plus qu'à replier leurs ailes, Car à vos calmes mains, hélas, si sûres d'elles, Votre cœur sans émoi mettra son dur anneau.

Attarde-toi, ce soir.

Attarde-toi, ce soir, dans le jardin en fleurs, Quitte un moment le joug des tâches coutumières, Adore l'heure brève aux mourantes lumières. Passante au front baigné d'indécises pâleurs.

Puisque tu sens ta peine obscurément renaître, Que tes yeux vont pleurer, ton cœur se souvenir. Pourquoi vouloir cacher ta faiblesse et venir, De tes tremblantes mains, refermer îa fenêtre ?

Laisse s'appesantir sur toi la fin du jour, Et gémir doucement ton inlassable peine : Ta blessure demeure, et ton âme ose à peine Se souvenir d'avoir en vain aimé d'amour.

Tu vins ici t'asseoir à la saison passée, Les roses ont fleuri depuis sur le mur nu, Mais les espoirs promis à ton rêve ingénu Ne sont plus aujourd'hui qu'une image effacée.

Reviens porter tes pas dans le jardin en fleurs, Et puisqu'il ne sunit en toi que ta détresse, — Je songe à ton baiser rapide, ô ma Jeunesse, A ton sourire enfui si vite, ô mon Bonheui- ! —

Garde du moins le don des larmes éphémères, Pleure le rêve ancien, et crois entendre encor, Vers l'horizon lointain bondir les sabots d'or De la troupe joyeuse et libre des Chimères !

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