‹ Les voix intimes [microforme]Chapitre 45 sur 86 · TU · texte numérisé non relu

TU

Son mari! ses enfants !... ah! qui pourrait redire La tendresse et l'amour qu'elle éprouvait pour eux ? Seuls les anges du ciel sur leur divine lyre

Auraient pu retracer ces sentiments pieux !

Pierre et Rose étaient fiers de se sentir revivre

Dans les deux jumeaux blonds aux yeux intelligents ; Nous leur enseignerons la route qu'il faut suivre Pour accomplir le bien, disaient ces bons parents. Mais ce rêve enchanteur, ces projets fort louables

Ne devaient pas avoir leur accomplissement,

Car Dieu, dont les décrets sont tous impénétrables,

Allait anéantir leur rêve en un moment,

Le trois septembre au soir, par un beau clair de lune, Pierre, la rame en mains, refoulait le courant.

L'air était embaumé, mais le sournois Neptune Agitait quelquefois les flots du Saint-Laurent.

Rose et les chérubins se tenaient près de Pierre, Assis, en cercle, au fond de l'embarcation,

Et contemplaient, ravis, l’éclatante lumière

Que l’astre répandait sur la création.

—# Voyez donc, chers parents, comine lu lune est belle, S'écria Pierre-Emile, en eroquant un gâteau, ” Rose reprit :

— # Pourtant, ce n'est qu'une étincelle Qui s'échappe la nuit du céleste Flambeau !

Mais si vous restez bons, pieux et charitables, Si vous savez porter des malheurs le fardeau, Un jour vous quitterez tous nos biens périssables

Pour aller contempler cet astre encor plus beau 1?

Pierre, depuis longtemps observait le silence : Un noir pressentiment faisait battre son cœur ; Il avait beau lutter, se faire violence,

Il restait au pouvoir de l’occulte oppresseur, Aussi redoutait-il ces bourrasques fréquentes Qui sont le cauchemar du courageux marin, Car le vent soulevait les vagues écumantes,

L'air devenait plus lourd, et le ciel moins serein.

Tout à coup un éclair, un éclair grandiose, Décrivit dans l’espace un long serpent de feu, Et l'orage éclata. Les deux enfants et Rose,

Affolés de terreur, tremblaient en priant Dieu.

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Pierre les rassurait en montrant le rivage

Qu'il s'efforçait d'atteindre avec son vieux canot ; Le vent le repoussait, Sous un épais nuage

La lampe de la nuit se déroba bientôt !

Les malheureux étaient plongés dans Les ténèbres Et ballottés ainsi qu'un fragile roseau,

Le tonnerre aux échos jeta des sons funèbres,

Et la vague lança les promeneurs à l'eau...

Mais Pierre, redoublant aussitôt de courage, Saisit d'une main Rose et de l'autre un enfant ; Et, vif comme un poisson, il revint à la nage

Sur les flots tourmentés sans cesse par le vent,

Eh ! que pourrait-il faire ainsi sans assistance, N'ayant plus de canot ni la moindre clarté ?

Mourir... hélas ! oui, car une bonne distance Le séparait encor de sa chére cité !..

Quoi ! mourir à cet âge où la vie est si belle, Où tout sous Le soleil nous parle Joie, amours... Mourir ! lorsqu'on possède une épouse modèle

Dont l'esprit, les vertus embellissent nos jours...

Ce lugubre penser hantu l'esprit de Pierre, Mais il le repoussn de suite avec déduin ; Puis, bravant derechef du fleuve l'onde amere, Il se mit à jouer du pied et de lu main, Le nageur quelquefois disparaissait dans l'onde, Entrainé par sa femme et l'un de ses enfants ; N'importe, il n'aurait pas—pour les trésors du monde Voulu laisser périr ces deux êtres charmants ! Mais ses forces d'Iereule à la fin s'épuisérent ; Le Saint-Laurent allait se refermer sur eux, Quand six robustes bras prestement les tirérent

De ce gouffre, ou plutôt de ce tombeau houleux !

Les sauveurs étaient trois bateliers de Saint-Pierre, En route pour Québec avec un lot de bois,

Ils avaient aperçu sur le fleuve en colére,

Cet homme que la vague enveloppait parfois.

Ils firent à la hâte un lit de fraiche paille,

Au fond de leur bateau, pour les trois malheureux. Mais, Ô fatalité ! le sort, de sa tenaille,

Voulait broyer le cœur du père courageux.

Car, spectacle navrant ! c'était deux corps livides,

Deux cadavres que Pierre avait ravis aux flots !

Is étaient là, gisant sur les grabats humides,

Le visage éclairé par le feu des falots….

Pierre était atterré. Des lat nes abondantes Inondâient sa figure aux traits mâles et beaux ; Debout, pâle, muet, il ressemblait aux plantes

Qui vivent saas chaleur à l'ombre des tombeaux !

T1 avait tout perdu dans l’espace d'une heure : Son adorable femme et ses fiers rejetons ; I] ne lui restait plus que sa sombre demeure

ed 4 ‘ Où les sanglots allaient remplacer les chansons!

Les bateliers, émus, regardaient en silence L'éloquente douleur de notre infortuné, Et suppliaient tout bas la sainte Providence

De consoler ce brave au chagrin destiné.

Mais Pierre, tout à coup, vaincu par la souffrance, —Ce mal dont les humains doivent subir la loi— Roula sur le carreau, privé de connaissance,

En s'écriant :

‘ Seigneur, ayez pitié de moi! ”

Trois semaines après cette scène terrible,

Que la plume ne peut fidèlement tracer,

Pierre quittait le lit. Il était impossible,

Pour qui l'avait connu, de le voir sans pleurer. Ce n'était plus cet homme à la forte encolure, Au visage serein, aux bras si vigoureux !

Du vieillard il avait déjà toute l'allure,

La tristesse trônait sur son front anguleux.

Il ne ressentait plus de douleurs corporelles ; Son estomac pouvait recevoir tous les mets,

Mais l’âme, hélas ! portait des blessures cruelles Que les princes de l’art ne guérissent jamais... C’est en vain qu’il cherchait souvent à se distraire En lisant les journaux ou quelques bons romans ; L’inexorable sort semblait toujours se plaire

A lui rendre odieux ces doux amusements.

Alors il s'écriait, la voix pleine de larmes :

‘# Accordez-moi, mon Dieu, la résignation,

Ou faites-moi goûter les douceurs de vos charmes

En daignant m'appeler dans la sainte Sion!”

Enfin Dieu lui donna la force et le courage De porter des revers le pénible fardeau.

A la forge bientôt il conduisait l'ouvrage

Pendant que trois gaillards mancœuvraient le marteau.

Un illustre défunt qui vit dans la mémoire

Des hommes d'aujourd'hui, le bon curé Charest, Venait parfois le voir pour lui parler d'histoire Et surtout des héros que Francœur admirait,

Le malade écoutait les récits du vieux prêtre, Récits qui l’enflammaient au suprême degré ;

Au seul nom de l4 France, il sentait tout son être Tressaillir. Ah! ce nom était pour lui sacré. Aussi, c'est qu'il l’aimait ce beau pays de France, —Soleil que les Prussiens ne pourront obseurcir !— C'est là que ses aïeux prirent jadis naissance,

Et c'est là qu'il aurait voulu vivre et mourir !

Or, depuis que l1 mort de sa faux redoutable Avait moissonné Rose et ses dèux chers enfants, Il ne nourrissait plus qu'un désir admirable :

C'ombattre en Canadien contre les Allemands !

Il lui fallait partir, car l’eau de notre fleuve Rappelait à son âme un spectacle navrant:

Toujours il croyait voir insupportable épreuve Les défunts entrainés par l'horrible courant... Mais un autre motif plus grand que la souffrance L'engageait à partir pour le sol étranger ; Il se disait souvent :

Quand on aime la France,

On doit la secourir à l'heure du danger !?*

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L'été de mil huit cent soixante et dix achève’; L'oiseau commence à fuir vers des climats plus doux ;

Le soleil, triste et pâle, à l'horizon se lève ;

La ramure secoue au vent ses cheveux roux.

C'est le dimanche au soir. Une foule innombrable Envahit le forum (place Jacques-Cartier) :

On dirait, à la voir, qu'un malheur effroyable

Menace les mortels de l'univers entier.

Que s'est-il donc passé de si grand sous les astres Pour que sur tous ces fronts éclate le chagrin ? Ah ! la France se meurt ! déjà quatre désastres :

Weissembourg, Reischofen, Forbach et Spickerin !

Eh ! oui, voilà pourquoi l’on pleure et l’on murmure Dans la ville où grandit l’héroïque valeur ; Quand la France reçoit au cœur une blessure,

Les habitants d'ici tressaillent de douleur !

‘# Je vole à son secours, s'écrie un patriote, Et vais au consulat offrir mes faibles mains. Et si je dois tomber sous le fer du despote,

Je mourrai, sans regret, comme les vieux Romains ! ”

Il part, la tête haute et l'œil plein de lumière,

Et va chez le consul, qui l'accueille fort bien.

“ J'appa'tiens, Excellence, à la classe ouvrière, Dit:il, et j'ai l'honneur d’être né Canadien.

Or, j'apprends que la France où naquirent nos pères, —Belle France que j'aime autant que mon pays !— Est soumise à cette heure aux troupes meurtrières

Que commandent Von Molke et ses cruels amis!

Eh bien, mille tambours ! je vends maison, boutique, Pour aller me ranger sous son noble drapeau ; Oui, si j'obtiens de vous une pièce authentique,

Je troquerai l'outil contre le chassepot ! ”?

—4 Quel est donc votre nom, homme plein de courage ? —Pierre Francœur, obscur artisan, de Saint-Roch,

—Quoi ! c'est à vous qu'un soir le fleuve, dans sa rage,

Kavissait et l'épouse et les enfants en bloc ?..

—{ Hélas ! oui, c'est à moi que le fleuve en colère, — Ce fleuve au bord duquel j'aimais à respirer—, A ravi les trois cœurs les plus purs de la terre...

Et depuis cet instant je ne fais que pleurer.

—# O0 le plus éprouvé des époux et des pères ! Je comprends vos malheurs et sais y compâtir ; Vous êtes un héros tel que l'on n’en voit guüères,

Et la France de vous n'aura pas à rougir.

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Prenez ce sauf-conduit cacheté de mes armes, Puis rendez vous auprès du gouverneur Trochu ; Devant ce pli les Frances abaisseront leurs armes,

Et par eux vous serez, au besoin, secouru.”

‘__Pour vos bontés, merci mille fois, Excellence ! Je serai, je l'espère, un valeureux soldat, Car je sens dans mon cœur refleurir la vaillance

Que Montcalm a léguée aux fils du Canada !”

Le lendemain au soir, à genoux sur la terre Où dormaient pour toujours Rose et les deux jumeaux, Pierreeparlait tout bas dans ce lieu solitaire,

Mais l'indiscret zéphyr nous apporta ces mots :

Adieu, tombe chérie, , Sombre et muet séjour, Où tous, après la vie,

Nous dormirons un jour !

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Demeure des trois anges Que follement j'aimais Et que les viles fanges

Ne salirent jamais!

Adieu, charmante femme, Adieu, fruits de son flanc : A vous, j'offre mon âme,

A la France, mon sang !

Demain, avant l'aurore, Je quitterai ces lieux ; — Vous reverrai-je encore ?

Oui, plus tard, dans les cieux !

Mais, vive inquiétude, Qui me remplacera ?

En cette solitude

Qui vous visitera ?

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Hélas! sur votre tombe Que j'arrose de pleurs, Nul ne viendra quand tombe

Le jour, mettre des fleurs !

Ni faire la prière, Cette aumône du cœur, Que le céleste Père

Acceueille avec bonheur,

Non, car l'homme se livre Ici-bas aux plaisirs, Et n'aspire qu'à vivre

Pour combler ses désirs !

Eh bien, puisque le monde Ne songe qu'à jouir, Moi, sur la terre et l'onde,

Pour vous je veux souffrir !

Donc, adieu, tendre femme, Adieu, fruits de son flanc !

A vous, j'offre mon âme,

A la France, mon sang ! ”

Laissons dormir en paix dans leur sombre retraite Ces trois infortunés, et rejoignons Francœur,

Qui, près de Châtillon, à la lutte s'apprête

Sous le commandement d'un général de cœur,

Il a pu parvenir jusque là sans entrave,

Grâce à l’aimable pli du consul québecquois ;

Du reste; en lo voyant. on devinait un brave

Dans les veines duquel coulait le sang gaulois !

La France tous les jours éprouve des défaites ; Ses vaillants soldats sont par le nombre écrasés ; Et déjà les Prussiens se préparent «les fêtes

Dans les riches hameaux qu'ils ont yermanisés.

ils ne respectent rien, ces conquérants d’une heure ! Ils insultent l'enfant, la fem.ne, le vieillard, Détruisent la moisson et brûlent la demeure

Où vit paisiblement l'honnête montagnard.

Ivres d'or et de sang, ils attaquent les villes Qu'ils pillent aussitôt et plongent dans le deuil ; Puis, l'esprit ébranlé par leurs succès faciles,

[ls lancent sur Paris un envieux coup d'œil!

Halte-là! car Paris, le vrai cœur de lu France, Le royaume des arts, l'imprenable cité, Secoue avec éclat sa folle insouciance

Et veut garder encor son immortalité !

Jules Favre aux Prussiens demande un armistice, Afin d'examiner leurs nombreux armements ; Mais de Bismark répond :

‘Je ne puis, en justice,

L'accorder...Agréez mes meilleurs sentiments !” #

Cette froide réponse allume la colère Et l’indignation duns l'âme des Français.

4 C'est bien, disent plusieurs, ferlilisons la terre,

Les cadavres prussiens nous serviront d'engrais !

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