VOLCANS DE BOUE
En Sicile, se trouve une salse qui a été fréquemment visitée parles naturalistes modernes depuis qu'elle fut signalée à leur attention par Dolomieu; c'est la salse de Girgenti. Le géologue français, quittant le chemin qui conduisait à cette dernière ville, alla observer un endroit nommé Macaluba, qu'on lui avait annoncé comme très-singulier et sur lequel la variété des relations avait appelé sa curiosité. Ayant trouvé l'endroit désigné, il vil une montagne d'argile à sommet aplati, dont la base n'annonçait rien de particulier ; mais sur la plaine qui la termine il observa, dit-il, le plus singulier phénomène que la nature lui eût encore présenté.
Cette colline peut avoir 150 pieds d'élévation. On voit sur son sommet un très-grand nombre de cônes tronqués plus ou moins éloignés les uns des autres. Le plus grand peut avoir un mètre. Ils portent tous à leur sommet de petits cratères en forme d'entonnoir. L'intérieur de chacun de ces cratères est toujours humecté et Ton y observe un mouvement continuel. 11 s'élève à chaque instant du fond de rontoniioir une argile grise délayée, à surface convexe, qui, en s'arrondissant, arrive aux lèvres du cratère, qu'elle surmonte ensuite en forme de demi-globe. Cette espèce de sphère s'ouvre pour laisser éclater une bulle d'air qui fait tout le jeu de la machine. Cette bulle, en se crevant avec un bruit semblable à
celui d'une bouteille que l'on débouche, rejette hors du cratère l'argile dont elle était enveloppée, et cette argile coule à. la manière des laves sur les flancs du monticule; elle en gagne la base et s'étend à une grande distance.
Lorsqu'on enfonce un bâton dans un de ces cratères, il en ressort peu à peu et par saccades. Quelques petits monticules sont entièrement secs et ne donnent plus passage au gaz. Le nombre des uns et des autres est en général de plus de cent, et varie chaque jour.
Tel est l'état de cette montagne pendant l'été jusqu'au lenqis des pluies. Mais pendant l'hiver les circonstances sont toutes différentes : les pluies ramollissent et détrempent l'argile desséchée de son sommet; les monticules coniques sont dissous; ils se rabaissent et se mettent de niveau, et le tout n'offre plus qu'un vaste gouffre de boue et d'argile délayées, dont on ne connaît pas la profondeur, et dont on ne s'approche qu'avec le plus grand danger. Un bouillonnement continuel se voit sur toute cette surface; l'air qui le produit n'a plus de passage particulier et vient éclater dans tous les endroits indistinctement.
Ces deux ('tats différents n'existent que dans les temps de calme de cette montagne. « Elle a aussi ses moments de grande fermentation, dit Dolomieu, où elle[)résentedes phénomènes qui inspirent la terreur et la crainte dans tous les lieux v(tisins, et sont analogues à ceux qui annoncent les éruptions dans les volcans ordinaires. » Des secousses de tremblement de terre, souvent très-violents, se font sentir dans un rayon de
Ndl.CA.NS lU: UOlilv .ii9
(l('ii\ (III li'dis lieues; (iii eiileml des liciiits Miiilerraiiis seiiililahles aux i^riiiKleiiieiils du toiuii'i're ; el a|nès |ilusieui's jdiiiN de ir,iv;ii| e| (raii^iiieiilatidii progressive dans la t'eiiiieiilaliim iiitiM'ieuii', il suivieiil des éru|tli(»iis violentes (|iii l'Ièveiil |)er|ieii(liciilaireiiieiil, (iiielquel'ois à plusdetiGO (lieds, une gerbe de leiTc, de boue, d'argili' tlélreiui)ée, mêlée (le (iuel(|ues pierirs. Toutes ces matières retombeiil ensuite sur le terrain même d'où elles sont sorties. Ces explosions se répètent trois ou quatre l'ois dans les vingt- (|uatre heures ; elles sonl accompagnées d'une odeur IV'tide qui se répand dans tous les environs, et parfois de l'uuii'e. Les phénomènes cessent ensuite, et la montagne repreiul de nouveau son étal ordinaire.
Les éruptions de ce singulier volcan, (pie jtolomieu appelait nu volcan d'air, arrivent principalement à la lin de l'aiiloiiiiie, lors([ne les étés ont été secs el longs, mais à des iiilervalles irréguliers. Il se passe sonveni un grand nombre daimé'es sans (pi'il en survienne, puis il s'en produit cliaqiu' aniu'e pendant deux ou trois ans consécutifs. Hivers auteurs ont admis, sans foiidemeiil sérieux, une iiitei'mittence régulière de cin(| aiUM'cs.
(In trouve dans les environs i)lusieurs monticules préseiitaiil, sur une moindre échelle, des phénomènes du même genre, mais iisnesont point sujets aux fortes éruptions : ou les désigne sous le (liiniinilirde Ma( alnbelte, on petits Macalubas.
Dolomieu constata que cette vase, (pii parait bouillir sans
cesse, a une tempi''rature moins élevi'e de deux ou trois dc-
'(50 LES VUl.CA.NS.
i;résque la leinpérature extérieure. Ayaiil recueilli dans uiw bouteille une certaine (luantité du fluide générateur des liulles, il y plongea une bougie allumée, et la vit s'éteindre surle-champ. Il en conclut que ce tluide, non inflanimaldo et impropre à la combustion, n'était autre que le gaz acide carbonique, auquel on donnait alors le nom d'air fixe, dénomination (pie l'on appliquait indistinctement à tous les gaz qui n'entretiennent pas la combustion. La science était peu avancée àcelte époque, etDolomieu n'avait à sa disposition aucun des moyens nécessaires pour recueillir et examiner soigneusement ce fluide, qui n'est du reste, connue dans les autres salses déjà décrites, <pie de Tlndrogène plus ou nutins chargé d'acide carbonique.
Les volcans de bouc se trouvent ii''|>.indus avec une telle profusion dans le voisinage de la puissante chaîne du Caucase, qu'aucune contrée du monde ne peu! être comparée à celte région; ils occupent piincipaleiuenl lesextrémités orientales et occidentales de ces montagnes et s'étendent de la presqu'île de Taman à la rive opposée du dcHroil de Ki'rtcb, dans la Grimée.
Toutes ces salses se distinguent par leurcdéva lion ; quelquesunes mesurent plusieurs centaines de pieds, l'allas est le premier (pii ait décrit ces contrées sons le rapport scientili-
VOLCAN s m. IKiLiE. ibJ
que; e[ tous ces volcaus, (ju'il ;i si Mcii ('■ludi(''s, jti'ésenfeul des iihônonièuessemblalilos à ceux olVcils par les salses d'Italie : développement de gaz hydrogène carhouc, éruptions fangeuses, composées d'une terre en grande partie argileuse, et dans le voisinage se trouvent des sources de pétiole et du sel marin.
Les plus connus, parmi ces volcans de boue, sont ceux de la presqu'île deTauian, si remarquable par ses sources de naphte et les cavités fangeuses qu'on y trouve. Parrot et Eugelhardt parlent de deux bassins, ou plutôt de deux cratères qu'ils découvrirent sur le penchant d'une colline, entre la ville de Tainan et le lac Sueur. Chacun de ces bassins avait environ 10 mètres de large et 2 à 5 mètres de profondeur; ils étaient remplis d'une masse boueuse formée d'eau et d'argile. De temps en temps s'élevait du centre de chaque cratère une grosse bulle d'air qui avait environ un pied de diamètre; aussitôt qu'elle venait à se rompre, elle était remplacée par un grand nombre de petites bulles. Ce phénomène se répétait par intervalles de trente à quarante secondes. La température de l'eau é'iait. à peu de chose près, égale à celle de l'air. Le gaz qui s'en dégageait n'était ni inllanimable, ni propre à maintenir la combustion. L'eau (Hait jaunâtre et avait un goût légèrement salé ; dans le fond des bassins se trouvaient des fragments de calcaire l)iluniiueux, desélénite et de grès quartzeux.
Avant l'éruplidu du "21 février 17!'4, le volcan gazeux d'Obou, haut de 74 mètres ciivii'OM, iirésenlail à sou soni-
iôii l-ES VO:.CA.N.S.
iiit'l une i'osse de 0 pieds de large et de '2 ou •" pieds de pi'olondeur, dans l;H[iK'lle se rassemlilaiciil les eaux pluviales. Cette lusse et la uatiii'e du sol ai-gileux de la colline Idiit pii''siiiiier qu'il s'y est opéré plusieurs éruptions à des ('•po(lues reculées, l'allas nous a transmis les détails de celle de 1794, d'après le rapport de témoins oculaires. On ealeudit (TalMU-d un siltlement aigu, auquel succéda nu violent coup de vent, (|ui ne dura (pi'une minute; puis un Jtniil retentissant partit de l'intérieur de la montagne. Aussitôt après, une lumée épaisse et luiire s'éleva du milieu de la sommité, et fut presque iuiniédiatement suivie d'une coloiuie de leii de cinquante pieds de hauteur et de trente pieds de circonférence; cette llamme persista ])enil,int une demilieure. Il se forma sur la coUiue une ouverture ([ui de temps en temps vomissait une boue chaude, accompagnée, par intervalles, de fumée et de llammes. Le hruil d'un sifflement et d'un liouillonuement continuels se lit entendre pendaii! toute la nuit. La montagne lançait souvent de la boue à une hauteur de lu ou ï'î pieds, l'eudant le mois de luars, ou vil encore sortir de la lïnnée et de la boue, mêlée d'une petite quantité de pétrole et chargée de bitume. Pallas, (|ui visita cet endroit peu de temps après l'éiiiptioii, reconnut (|ue la boue déposée sur le sommet de la colline pouvait foriuer nue masse de 100,0(1(1 pieds cubes. Cette masse de boue couvrait de tous côtés le plateau el s'était répandue en torrents de plus d'un uiètre d'épaisseur; la première coulée, celle de février, avait SOU nu'^res de long, et la dernière 600 mètres. La cavité de laquelle ('lait sortie celte énorme (piaulil('' de
te.
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\un\o l'iail ;il(irs ('(nivciMc (riiiio croùto (l('ss(''cli(''(', livs-iliiri", cl siir l;ii|iii'lli' iHi |i(iu\;n'l iiiiirclu^r.
* Los inontagnos croissaiiles dont |i,irlo Mallc-lii-iiii ,i|i|iai-liciiiiciil ;'i la niiMiio classe {\c collines (|ne celles doni je viens lie pailei'. On en i('ne<Milrc à la liase dn Caucase, près do liakon, cl dans le voisinage iln (lenvc Kui'. Kilos sinil produites par des sources qui rejetteni nue lione argileuse et saline. Ia(pudle se pétrifie, s'accumule l't forme ainsi ces collines lianlc-. parl'ois. Ar 1011 à l.Ml ouHros.
Les volcans de boue se renconlrenl en grand ndiiihi'e égaleincnl en Aunnùque.
Nous eu avons vu aux Antilles, à la Trinidad, doul les sommets tronqués et ouverts laissaient échapper de fliydrogène mêlé à des vapeurs de naphte ; et Humboldt on a découvert un gron|ie considérable près de Turbacco, le plus ravissant de tous les villages qui avoisineni la ville de Carthagèno, dans la Nouvelle-Grenade. Au centre d'une vaste i)laine, s'élèvent dix-buit à vingt petits cônes dont la liaulcur n'est que do 7 à N mètres. Les habitants du pays les appellent des vokanitos, et en effet ce sont de petits cônes formés d'un argile gris-noirâtre; à leur sommet se trouve nu cratèie rempli iTcan. Loi'sqn'on s"ap])roclic di' ces petits cratères,
'i.'.'i. LES VOLT ANS.
on (miUmuI. par iiilei'valles, un biuil suurd el assez fort qui précède de quinze à dix-huit secondes le dégagement d'une grande quantité d'air. La force avec laquelle cet air s'élève au-dessus de la surface de l'eau, peut faire suppo.ser qu'il éprouve une grande pression dans rinlérieur de la terre, llumboldt a coniplé cinq explosions en deux minutes. Souvent ce phénomène est accompagné d'une éruption, boueuse. Les Indiens assurent que ces cônes ne changent pas sensiblement déforme dans l'espace d'un grand nombre d'années; mais la force d'ascension du gaz et la fréquence des explosions paraissent varier selon les saisons.
Les analyses que Humboldt a faites, lui ont démontré que l'air dégagé par ces ouvertures contient fort peu doxygène. « C'est un gaz azoté, dil-il, plus pur que nous ne le préparons généralement dans nos laboratoires. »
Ce n'est pas là un phénomène unique dans son genre, mais le plus souvent, c'est l'hydrogène, mêlé à l'acide carboiiitiiie, que les volcans de boue développent en abondance ; aussi M. Karsten, qui visita les volcanitos de Turbacco longtemps ;i|)r(''s le grand voyageur, reconnut-il ces gaz dans la plupart (le ces petits cratères.
L"ile (le .lava, si liclic en i ralércs lirrdaMts, possède aussi de nombreux volcans de boue, et les récentes recherches de M. .lunghuhn, eu faisant connaître les phénomènes (jui
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cnractériscnl ces salsps, ronlirmeiit les oiirionx dt'lails (|ii'iin natiiralistp publiitit. il \ n longtemps déjà, sur nue des salses les plus curieuses de .lava, la salse de Kouvou '.
Il vil dans la plaine un spectacle ressemblant à celui que présentent les vagues lorsqu'elles se brisent contre des rocliers : une ('cuine épaisse el (ipinpic rchniiliait sous le veiil. Cel endroit était entouré de cabanes qu'on avait conslruiles pour l'exploilalion du sel; et le tout ressemblait à nii grand village. 11 visita les sources, qui se trouvent dans le village de Kouvou. V.u apiu'orhant, il trouva iiin' |ilaine élevée et bourbeuse, dont la circonférence était d'environ deux milles anglais; il s'étail tonné vers le centre d'énormes monceaux il'une boue salée, de lU à 20 pieds de hauteur, qui affectaient la iornie d'hémisphères. Ces masses hémisphériques s'entr'ouvraienl sept à huit fois pai minute, et rejetaient on une seule fois jusqu'à 60 quintaux de boue. Il en sortait en même temps une fumée épaisse et blanche.
En s'approchant du côté vers lequel se portait cette fumée, on .sentait la même odeur qui se répand lorsqu'on nettoie des barils de poudre. On entendait un bruit assez fort au moment de chaque éruption, hruit qui provenait de ce que la masse soulevée retombait sur un fond inégal et raboteux, entièrement formé' de cette même vase. Ce n'était pas .sans (pielque danger que l'on essayait d'approcher de ces hémisphères en ébullition, car le sol environnant cédait sous les pieds, excepté dans les endroits où il avait été séché et durci
' BMi ot h èque universelle. Annéi^ 1817.
i.m; IJ'S vni.r, AiNS.
|i;ir l'ailioii solaiir. Il lallail choisir avec piccaiitidii les endroits les plus fermes. On approcha ainsi du pins i;ros de ces monticules de boue jusqu'à nue dislance de (Kl ni(Mres; mais cliaque fois <pie le pied louchail à un endidil qui u"(''lail pas suffisammenl durci, on s'enfonçait assez profondément.
Dans lieaucoup (Taulres endioits, et autour des plus gros Mioiilicuh's, on voyail jaillir du sol hourheux, de petits jets de linue qui s'élevaient comme des fusées jusqu'à '20 on ."0 pieds, ci (jui élaient accompagnés de fnnu'e. Cela avait lieu surloul dans les endroilsoù le terrain avait déjà pris trop de cousislance p(Mir (jne le fluide put le soulever et en lormer des monticules mobiles.
beshabitanis de Java recueillent iCaii ipii se sépare de la boue : on l'expose aux rayons du soleil, et le sel s'y cristallise, dette espèce de sel est rései'vée excbisivemeni an souverain.
Le lecteur ipii aura médilé les phénomènes (pie nous venons de contempler avec lui, aura trouvé qu'ils oITreiil une ressemblance surprenante avec ceux (pie pré-seule l'aclivih' des volcans. Aussi la plupart des naturalistes, et nous nous rangeons parmi eux, ont-ils pensé que le même jjrincipe, sinon les mêmes agents, animent el les salses et les volcans. Il se p(Mi( que certains gaz, tels (pie l'hydrogène sulfuré qui se trouve en abondance dans les cratères entlammés, soient rares ou maïupient absoliiiii(>iil dans les sals(\s ; mais celles-ci, colonie les grands volcans, ont la chaleur pour principe mo-
voi.r.ws i)i; i;uii:. 4:,7
Iciii-, l'I (|u,iii(l ellos sont l'ii Mclivili', rWfs [ii(''scMtt'iil ik's |j|i(''nonièiics lellemeiit analogues à ceux des éruptions volcaniques, (|ii'oii peni les considérer comme des copies lidèles, mais l'cduiles des j^rands volcans.
D'après les études de M. lUnisen, de M. Charles Sainte-Claii'e heville, ei nolaninient d'après les belles et récentes reclierclies de M. Fouqué, on pourrait dire, il est vrai,(|ue les volcaiisde iioue ne sont en réalité que de tumnllueuses sources de gaz, contenant un ou plusieurs éléments coiniuislililes, de riiydrogène surtout, et des carbures d'hydrogène. Mais on se méprendrait, je crois, sur leur vrai caractère en les considi'ranl seulement avec les yeux du chimiste. Ce qui leur est propre surtout, c'est leur caractère de violence; par la |)éri(idicité de leurs crises, par leur forme conique, pai- t(Mite leur manière d'être et d'agir, ils se rangent comme d'eux-mêmes dans la famille des volcans.
Aussi Humboldt aimait-il à diriger les recherches de ses amis vers ces curieux phénomènes qui nn^riteiit, en effet, toute lalleution des naturalistes.