LA SUPRÊME COUR
On avait laissé Joanne seul quelques instants. Sa colère était tombée. Dans Tintérêt de ses amis, il regrettait ce qu'il venait de faire; il songeait aux conséquences que le procès de Max pouvait avoir pour rtionneur de Mélida, et il se disait : Je n'ai vu que ma vengeance, j'ai agi comme un égoïste.
On l'appela pour le confronter avec Max.
Celui-ci entra, pâle, chancelant comme un bomme ivre; la sueur lui tombait du front. Il s'inclina devant le juge avec les marques du plus profond respect, et se tournant vers Joanne, il lui dit :
— Je vais vous épargner la peine de m'accuser; je ne chercherai pas à défendre une vie qui m'est devenue insupportable. Tout est fini pour moi sur cette terre. Ne vous reprochez jamais de m'avoir livré, Joanne ; un peu plus tôt, un peu plus tard, j'avais un compte terrible à rendre à la justice. Si j'avais employé ma force, mon intelligence au bien, j'aurais été un homme remarquable I J'ai fait
moi seul des choses presqu'iacroyables. Ce vol l'escorte, qu'on a attribué à vingt personnes,
)us étions deux pour le faire. Il est vrai que j*ai
lé mon complice dans la crainte des indiscrétions.
A cette révélation sur le vol de l'escorte, qui avait ité UQ véritable événement dans la colonie, le juge le put réprimer un mouvement de surprise et presque de satisfaction. L'impunité de ce crime avait [été une douleur pour la magistrature entière.
Max Gontinua sans avoir Fair de s'apercevoir de fimpression qu'il avait produite.
— Je sais que je ne mérite aucune compassion. t'avais une intelligence et une éducation qui au-
lient dû me protéger coYitre mes mauvais instincts;
n'ai même pas cherché à les combattre. La pitié était une émotion inconnue pour moi. J'ai commis des crimes sans besoin; mon cœur ne doit pas être fait comme celui des autres hommes. J'ai volé mes bienfaiteurs : je pouvais bien tuer des étrangers. .Roanne ne connaît qu'une partie des faits dont je we suis rendu coupable. Je vais tout vous dire moimême ; car si un autre vous le racontait, vous ne le croiriez pas. La bande des voleurs d'or, qui s'est répandue dans les diggings de Balaratte, se composait de moi et de mon complice, le Coupeur, échappé comme moi du bagne de Sydney, un bmme remarquable dans son genre. Max commença alors une longue énumération de vols et de meur- ^^^8 ; plusieurs fois les auditeurs de celte confes-
fiion ne purent réprimer un mouvement d'horreuh Max s'arrêtait un instant, s'essuyait le front et
continuait.
Arrivé dans son récit au moment où il avait connu
le docteur et ses filles, il regarda Joanne qui, aussi
pâle que lui, un doigt sur les lèvres^ semblait le
supplier de se taire.
— C'est tout... reprit Max en baissant la tète.
— Emmenenez le prisonnier,- dit le magistrat. Max fut reeonduit dans sa chambre : un lit de
sangle, un matelas de maïs, une couverture gris6 composaient le mobilier de cette chambre. Il se jeta sur son grabat, et cachant sa tète entre ses mains, il resta en proie à ce morne désespoir de Thomme qui, seul avec le spectre de sa conscience, après une vie souillée de forfaits, attend dans cette veii* lée suprême du crime que la justice des hommes s'accomplisse.
Joanne sortit brisé par ses émotions ; il avait à la fois le désir et la crainte de se trouver en présence de la famille Iwans.
Il traversa la place ; au moment d'entrer chez te docteur, il hésita, puis, frappant, et regardant la prison avec effroi :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il , comment lui cacher !... Pourvu qu'ils ignorent...
— Qu'avez-vous donc , Joanne ? demanda IwaM en lui ouvrant la porte. Vous paraissez souffrir.
— Non, docteur, répondit Joanne, je vous assu/«
LES VOLEURS D*OR. i$%
16 je me sens très-bien ; et s'approchant d'une laise, il n'eut que le temps de s'asseoir.
— Je vous dis, moi, que vous souffrez.
— Ce n'est rien, un peu de fatigue peut-être.
Aa bout de quelques instants, Jo^nne se leva et l'approcba de la fenêtre :
— D'ici, pensa-l-il, on ne voit rien; mais des ehambres du haut on doit voir dans la cour de la jnsoii.
— Vous devriez quitter cette maison, docteur. On peut assis ter.d'ici à de bien tristes spectacles.
-- Je ne regarde jamais dehors, répondit M. Iwans, et J6 pense que mes filles font comme moi.
— Hélas I murmura Jeanne , on pourrait voir «ans regarder.
— Du reste, reprit H. Iwans, qui ne comprenait ncû à l'insistance de Joanne, vous savez que nous devons partir bientôt ; Pair de l'Australie nous est funeste, et, toute réflexion faite, il vaut mieux èUe pauvre dans son pays que riche à l'étranger. Vous partirez avec nous, mon cher Joanne ; nous ûe formerons pas un cortège bien gai, mais nous ^Terrons ensemble l'Angleterre.
Joanne ne répondit pas.
Il ne pouvait détacher ses yeux de la prison ; il se figurait déjà voir la potence se dresser comme ^ géant décapité au milieu de la cour de gauche. H comptait les pas réguliers de la sentinelle en ha* ivl touge qui se promenait au pied du mur, et il
songeait que cette place allait être le théâtre du dénouement sanglant de ce drame dont la famille Iwans et lui étaient les principaux acteurs.
£n ce moment les deux jeunes filles entrèrent. Mélida était appuyée sur le bras d*Émeraude, sa tète était penchée sur son épaule.
— Comment vous sentez-vous ? dit Joanne en allant au devant d'elle.
— Mieux , beaucoup mieux , répondit Mélida qui venait de voir le regard attristé de son père ; je me sens tout à fait biem
Ces paroles contrastaient singulièrement avec le cercle bleu qui entourait ses yeux, ainsi qu'avec le blanc mat de son front et de ses joues.
— Du courage, dit Émeraude en l'embrassant; nous partirons bientôt.
— Oui, fit Mélida avec un sourire d'une horrible tristesse ; oui, je partirai bientôt.
— Méchante, lui dit Émeraude en lui parlant à demi- voix et en lui montrant son père des yeux.
— Jamais je n'aurai le courage de les prévenir, se dit Joanne de plus en plus troublé.
Comment dire à une pauvre femme : Demain peut-être on pendra le père de votre enfant !
Comment dire à un père : Le séducteur de votre fille va mourir sous vos yeux ; réjouissez -.vous !
Il réfléchit que le docteur ne sortait presque plus, que madame Iwans et Émeraude étaient absorbées par les soins que réclamaient Mélida et Bijou.
II y avait des chances pour que la fatale nouvelle
leur parvînt pas. Dieu, sans doute, leur épar-
jerait cette dernière douleur !
les formes de la justice, dans les colonies anlîdses, sont plus rapides qu'en France. Les aveux
Max, d'ailleurs, dispensaient de toute instruc-
)n el rendaient le dénouement inévitable. [' Dix jours après son arrestation, Max fut amené
?ant ses juges.
La salle regorgeait de curieux,
La présence d'esprit de Taccusé ne se démentit fas un seul instant.
Il répondit à toutes les questions avec une aisance et une facilité de paroles qui frappèrent les juges de surprise. II raconta tous les détails de ses crimes avec une tranquillité qui glaça Pauditoire d'épouvante.
Il entendit prononcer son arrêt avec un sangfroid impassible.
On remarqua même, qu'au moment où le mot mort retentit dans le silence, Max s'inclina, et murlûura : Enfin I
L'exécution devait avoir lieu le lendemain.
Oo le conduisit dans le cachot des condamnés à mort.
A peine Max y fut-il renfermé, qu*il reconnut ^ue ce cachot prenait jour sur la place par une ouverture pratiquée à huit ou dix pieds du sol. Dès l^ïs il n'eut plus qu'une pensée, qu'un besoin,
qu'une passion, apercevoir la maison habitée pai Mélida ; s'élançant jusqu'à la hauteur de la petik croisée, il s'accrocha parles mains aux barreaux de fer qui la garnissaient; ses yeux brillaient comme des éclairs ; la sentinelle le vit et lui ordpnna de se retirer. Il ouvrit les inains, et il se laissa retomber comme une masse, mais il avait eu le temps d'apex cevoir Joanne, qui venait de traverser la place et frappait à la porte du docteur. Il va leur dire que j^ suis là, pensait-il ; ce n'est pas de la pitié qu'ils auront pour moi, c'est de l'horreur. Je voudrais qu'elle me vit mourir, j'aurais du courage, et il se cramponna de nouveau à ses barreaux ; on lui ordonna encore de se retirer; un des gardiens prévenu par la sentinelle , le menaça de le mettre au cachot sotts terre, s*il recommençait. Il promit d'obéir, mais à peine le gardien fût-il sorti, qu'il réussit à construire avec son lit de sangle un échafaudage qui lui permettait de voir, sans mettre les moins aux barreaux, ni coller sa figure au grillage. Il resta là, suivant chaque mouvement qui se faisait chez le docteur, espérant toujours qu'on regarderait de son côté. Il ne vit rien : quand même on eût regardé, eût-on distingué cette lucarne de cent autres pareilles qui se dessinaient sur la muraille ! ' Le lendemain, dès cinq heures du matin^ une masse d'hommes et de femmes débouchait de toutes les rues aboutissantes à la place ; le ciel était gris et Chargé de vapeurs brumeuses. On marchait smH
LES VOLEURS D'OR. Mt
Irait, on parlait bas. Toute cette foule venait là comme à un spectacle; mais quelqu'insensibilité fi'on éprouve ou qu'on affecte, les apprêts d'un npplice imposent toujours une sorte de recueille* ment ; le bruit d'abord confus devint plus distinct, et il se dégageait du milieu de ces milliers d'hommes comme un bourdonnement de voix et de pas.
- Â quelle heure est Texécution ? demanda une femme à une autre qui s'avançait vers la prison.
•^ On a dit à huit heures, répondit celle qu'on ifiterrogeait, d*une voix enrouée, mais je connais ça» OD avance toujours d'une heure.
- Tu as vu pendre, toi? demanda une voix ; moi B'wl la première fois.
- Il y a déjà quelque temps qu'on n'a pas pendu, l'en aï vu pendre six presque coup sur coup, mais à eux six ils ne l'avaient pas tant mérité que celui-là.
- Est-il vieux? demanda une troisième commère en 8'approchant.
-^ Non, il est jeune.
-Est-il bel homme?
- On dit que oui I Nous allons voir.
-* Dis donc, fit la première femme en s' arrêtant, je tue sens mal à mon aise, j'ai envie de m'en aller»
"^ Poule mouillée, répondit l'autre en avançant toujours, alors tu ne le verras pas.
Elles arrivèrent près de la cour fermée de planches.
—Le verrons-nous arriver ?
••Non,nousleverron8s'enleverelfairesagrlmace.
Mille groupes chuchottaient ainsi en attendant h patient.
Deux hommes, le dos appuyé à la ferîaelure ei planches, fumaient d'horribles pipes noires en s< disant à voix basse :
— C'en était un rude, celui-là ! On aurait dû lui permettre de faire des élèves avant de rallonger. Chaque fois que j'en vois suspendre un, je me promets de quitter le métier.
Nous avons dit que la figure de Max était belle, malgré certains signes de dureté qui n'étaient que passagers; aussi lorsqu'il apparut sur l'estrade, entre deux exécuteurs, un murmure d'admiration ou de tristesse courut à travers la foule venue pour assister à son supplice.
— Quel malheur I disait-on de toutes parts. Un si méchant cœur avec une si jolie figure ! Qui croirait cela à le voir I
A peine la porte du couloir qui conduit les accusés sur l'estrade avait -elle été ouverte que Max chercha des yeux la maison de M. Iv^rans. Ils dorment encore, pensa-t-il, et moi je vais mourir. Son visage se voila d'une tristesse qui ne ressemblait pas à la peur. Il monta d'un pas régulier les marches qui conduisent à la plate-forme ; ce fut alors que la foule le vit à son aise. Sa chemise était à moitié ouverte et laissait son cou nu, ses cheveux noirs étaient jetés en arrière, ses yeux bleus semblaient avoir pris des teintes plus douces, et il éiâit
si pâle qu'il avait une sorte de distinction, bien rare chez les hommes de cette espèce.
— Ah ! mon Dieu, quel dommage ! fit une femme que sa présence venait d'attendrir.
• — As-tu fini ? lui répondit un homme d'une allure grossière en lui donnant une poussée qui pouvait ressembler à un coup de poing ; lu le trouves bien aussi celui-là, tu voudrais peut-être remplacer la corde qu'on va lui mettre au cou : eh bien ! tu vas voir tout à l'heure comme il sera gentil quand il se sera balancé un peu.
Max avait promené les yeux sur cette masse mou- Yânte, mais il ne Pavait pas vue.
— Mettez-vous là, lui avait dit l'exécuteur, en lui indiquant le pied de la potence, et il s'était approché sans détourner les yeux de la maison du docteur.
— Oh ! si la volonté existe , murmura-t-il avec Taccent du délire, Mélidal Mélida, je veux te voir.
A peine avait-il fini de parler, que la fenêtre du premier s'ouvrit, et Mélida, vêtue seulement d'un peignoir blanc, apparut sur le balcon comme un portrait en pied. Elle regarda cette foule sans rien comprendre; puis, cherchant des yeux ce que l'on regardait, elle distingua trois hommes plus élevés que les autres ; elle allait détourner la tête, lorsqu'il lui sembla qu'un de ces hommes lui faisait des signes.
Max, en la voyant, s'était approché sur le bord de Testrade, puis, montrant les deux hommes qui l'accompagnaient, il fit sans doute signe qu'il allait
mourir. Il joignit les mains comme pour demander grâce, puis il mit une main sur son cœur, et de l'autre il envoya un baiser.
Un cri déchirant fendit Tair. La foule se retourna pour regarder dans la direction où le condamné fai# sait des signes, mais on ne vit rien. Biax regarda ses bourreaux d'un air décidé, qui semblait dire : Qu'attendez-vous ? et, prenant lui-même le nœud coulant, il se le passa au cou.
— Eles-vous prêt ? dit-il, finissons-en; je ne vous demande qu'une chose^ cachez- moi de suite le visage.
Le jeune homme qui était i sa gauche fit signe que oui ; il monta à une échelle qui était derrière la potence, tandis que l'autre homme qui était descendu fit mouvoir le plancher mobile, et le corps du coupable se balança dans l'espace»
Jeanne parut à ce moment sur la plaice. Il s'était promis d'arriver chez le docteur avant l'exécution.
— Grand Dieu 1 dit-il, ils ont avancé l'heure, si j'arrivais trop tard... Cette croisée ouverte! pourvu qu'ils n'aient rien vu.
Par un singulier hasard, l'aide de l'exécuteur qui devait jeter un mouchoir sur le visage du supplicié, au moment où les convulsions de la mort le rendraient épouvantable, avait manqué son coup; le mouchoir était tombé, laissant à découvert le visage de Max, déjà violacé.
Jeanne se détourna avec horreur» il se sentit dé-
faillir, et il eut besoin de faire appel à tout son coth rage pour traverser la place. ^
Au moment où il allait fapper chez le docteur, la porte s'ouvrit et la servante, à moitié habillée, lui ^eta ces mots en courant : Je vais chercher un accoucheur.
Joanne entra; il n'y avait personne au rez-dechaussée, il entendit des sanglots, il s'élança au premier, mais le tableau qu'il vit Tarrèta au seuil de la porte.
Mélida, pendant cette nuit, avait eu le sommeil plus agité et plus fiévreux encore que de coutume; le bruit qui se faisait dans la rue Tempèchant de dormir, elle s'était levée machinalement et elle avait ouvert la fenêtre; ce fut alors qu'elle reconnut Max; ellepoussa un cri terrible, et elle tomba à la renverse.
Le docteur et Émeraude ayant entendu ce cri, accoururent. Ils virent la foule et le pendu sans le reconnaître; mais ils ne doutèrent pas que la vue de cet horrible spectacle n'eût été la cause de l'évanouissement de Mélida.
Émeraude se précipita sur sa sœur. Le docteur mit un genou en terre^ et prit la tète de son enfant sur l'autre.
— Mon Dieu ! s'écria-t-il en fondant en larmes. Elle est morte !
— C'est impossible, mon père, répondit Émeraude, vous vous trompez.
A ce mot, elle est morte» un sanglot déchira la
poitrine de lâ pauvre mère qui, muette, immobile, attendant un mot de son mari, s'affaissa sur ellemême, et chercha à dire une prière que la douleur lui faisait oublier.
— Je ne peux pas, moi, disait le docteur, je ii# sens pas son pouls. Je suis trop troublé, mes, membres sont engourdis. Un médecin I allez chercher un médecin, un accoucheur ! amenez-en vingt ! Je sens que ma raison s'égare...
— Mon père, mon bon père! disait Emeraude d'une voix suppliante, remettez-vous, ayez pitié de nous!
Jeanne entra dans la chambre.
— Ah ! c'est vous, s'écria Émeuraude, si vos yeux ne sont pas pleins de larmes comme les miens, venez la regarder, car je n*y vois plus. N'est-ce pas qu'elle n'est pas morte?
Joanne se pencha, et dit à Emeraude :
— Est-ce qu'elle Ta reconnu ?
— Qui donc? demanda la jeune fille étonnée.
— C'est vrai, reprit Joanne, elle n'a pas pu vous dire... C'est lui^ reprit-il en étendant le bras dans la direction du gibet.
— Lui I fit Emeraude, en se levant et en regardant le supplicié avec une fixité effrayante. Oh! reprit-elle avec un accent de haine, cet homme devait finir ainsi ; mais elle !
A cet instant, le docteur s'écria avec une joie d'enfant :
— Son cœur bal ! j*ai senti son cœur I Puis, redevenant sombre tout à coup, il secoua la tète, et continuant, il dit : — Mais elle n'est pas sauvée. 4idez-moi, Joanne, nous allons la porter dans la chambre de sa mère.
Émeraude ferma la croisée qui donnait sur la place, et elle dit tout bas :
^ Mon Dieu ! ne donnez pas cette ânarè, qui vient de s'envoler, à l'enfant qui va naître.
Mélida avait repris ses sens ; elle criait sans se souvenir et sans se plaindre.
— Venez, venez vite 1 dit le docteur à un médecin qui arrivait avec la servante; les douleurs commencent ; je ne puis vous assister. Oh ! monsieur, c'est un père qui vous recommande son enfant ! Elle est si faible ! elle a tant souffert, qu'il faut de grands ménagements.
— Comptez sur moi, dit le médecin en lui serrant la main, j*ai des enfants et je vous comprends.
Il passa dans la chambre de la malade. La famille resta à la porte, pâlissant à chaque cri que poussait Mélida.
Ce que cette pauvre créature, sans force, sans raison, souffrit pendant plusieurs heures. Dieu seul le sait.
C'était un singulier spectacle que ces quatre personnes, debout, immobiles, souvent retenant leur respiration ou répondant par une plainte aux gémissements de la malade. Il se fit un moment de si-
lence. Le docteur, croyant que sa fiile était morte, ouvrit la porte et tous quatre se précipitèrent dans la chambre. Mélida était étendue sur son lit de douleur, pâle, épuisée, sans mouvement. Pourtant (m voyait qu'elle vivait aux mouvements de sa poitrine. Personne n'osait interroger le médecin.
— J*ai fait ce que j'ai pu, dit-il, pour sauver l'enfant ; mais la mère a fait une chute : il était mort
deux heures avant la délivrance.
— Qu'importe I s*écria le docteur, peut-être un peu trop vile, pourvu que ma fille soit sauvée.
Émeraude et Joanne échangèrent un regard fartif.
DlS-MOl CE QUEST DEVENU CET HOMME.
Un mois s'écoula pendant lequel les soins assidus du docteur, de madame Iwans et d'Émeraude, ne purent triompher d'une fièvre ardente, qui enlevait à Mélida tout sentiment de raison.
Deux mois se passèrent encore ainsi, deux siècles.
Le lendemain du jour où il s'était aperçu de la grossesse de Mélida et où il avait connu toute retendue du malheur qui frappait sa famille, M. Iwans, sans en prévenir personne, avait écrit à Williata pour lui rendre sa liberté. Il lui avait tout dit.
La réponse de William lui était parvenue. M. Iwans gardait précieusement sa lettre. Il comptait plus sur cette lettre pour opérer une réaction dans Tâme de Mélida que sur toutes les ressources de la science.
Une nuit qu'Émeraude veillait seule la malade, celle-ci regarda longtemps autour d'elle ; puis, s'adressant à sa soeur d'une voix ferme, elle lui dit, comme quelqu'un qui se rappelle tout à coup un rêve :
— Émeraude, où donc est mon enfant? * Ëmeraude fit un mouvement de surprise; elle
n'osait croire encore au réveil de la raison de sa sœur.
Mais celle-ci reprit en se levant à demi et la regardant toujours :
— Je te demande où est mon enfant ?
Ëmeraude s'élança vers le lit avec joie ; elle voulut prendre Mélida dans ses bras, mais la jeune fille la repoussa et réitéra sa question.
— Il est mort, répondit Émeraude à demi-voix; mais c'est de toi qu'il s'agit , tu nous a fait bien peur, va !
Mélida laissa tomber sa tête sur son oreMler ; do grosses larmes coulèrent de ses yeux.
— Elle l'aurait aimé I pensa Ëmeraude, puis elle descendit pour réveiller son père et lui dire que sa sœur Tavait reconnue.
M. Iwans prit à peine le temps de s'habiller, et, emportant la lettre de William, il monta près de sa
fille qu'il combla de caresses, de questions el de promesses.
— Écoute bien, mon enfant chérie, et lis avec moi si tu peux. C'est ton bonheur, cela; le nôtre.
Et le pauvre homme embrassait la lettre.
— Regarde donc 1 elle est signée William Nelson. Ce nom fit tressaillir la malade ; elle regarda, elle
écouta ; le docteur lut.
« Mon cher père, c'est ainsi que je vous appelais » avant que vous n'entreprissiez ce voyage si mal- » heureux pour nous tous, j'ai reçu votre lettre qui » m'apprend de bien tristes choses ; ma pauvre Mé- « lida enlevée, déshonorée et bientôt mère !
Mélida poussa un soupir et se laissa tomber en arrière.
— Assez, mon père, dit Émeraude inquiète.
— Laisse-moi faire, enfant, répondit le docteur; la joie ne tue pas, et il continua la lettre :
« Tout cela est atroce, et j'ai cru devenir fou de » douleur; pourtant, mon père, mes larmes se sont » séchées plus vite que si je l'avais su mariée à » un autre.
Mélida fit un mouvement et appuya sa tête contre celle de son père.
Il reprit :
« Oh ! que j'aurais voulu être près d'elle pour la
9 défendre ou la venger I Voilà donc ce que devep nait mon vrai bonheur, quand je me croyais ici » le plus heureux des hommes : le négociant chez y lequel j'étais employé m'a nommé son successeur » avec des avantages qui sont une fortune. C'est 9 quand j'avais le cœur plein de joie, que j'ai reçu » votre lettre ; vous m'écriviez pour me rendre ma » liberté. Ah l mon père 1 mon père I comment avez- » vous pu douter de moi? Revenez, revenez bien M vite; ramenez-moi ma femme et, s*il le faut, son N enfant, qui sera le mien. Mon coeur bat avec force H en traçant ces lignes ; mais je ne me sens pas le 1 courage de faire porter aux innocents la peine n des coupables. Dites à Mélida que je l'entourerai )» de tant de soins, qu'elle oubliera ces deux années ^ï maudites. C'est de ma faute ; si j'avais été riche, » elle ne serait pas partie : dites-lui de me pardon- » ner ma pauvreté ; je ne veux pas qu'elle me dise » un mot de ce passé qui fait bouillonner mon sang : » ce qui est passé est mort.
— Mort! répéta Mélida, comme quelqu'un qui cherche à se souvenir.
— Eh bien, mon enfant, cette lettre ne te rend- «llepas heureuse? William n'est-il pas le plus généreux des hommes? tu ne m'en veux pas de lui avoir écrit?
— Non, répondit Mélida avec plus de distraction 9^0 n'en aurait attendu le docteur.
Elle semblait chercher avec effort un 8oaTen( dans sa mémoire. '
— Il y a longtemps que je suis malade ; esi-«[| qu*il ne s*est pas passé devant moi quelque chose d'extraordinaire? !
— Non, firent à la fois le docteur et Émera^diil mais tu as eu la fièvre et on voit tant de choses pen^ dant le délire I
— C'est donc cela, répondit Mélida avec un M dincrédulité.
Le lendemain^ Mélida adressa la môme questioi : à sa mère et à Jeanne, qui lui firent la mèmt rè^ ponse. A mesure qu'elle reprenait la conscience de ses idées et de ses sentiments, elle n'avait plug qu'un désir, quitter TAustralie et retourner en Angleterre. Le docteur la trouvait encore bien faible pour entreprendre un si long voyage ; mais sa volonté s'était concentrée sur cette pensée avec une si grande énergie, que M. Iw^ms finit par croire qu'il y aurait plus de péril à k contrarier qu'à la satisâûre.
M. Iwans promit de s'occuper des préparatifs du départ.
. A partir de ce moment, Mélida éprouva un peu de mieux. Elle fut en état de' se lever et de sortir.
Quelques jours après, deux hommes se tenant bras dessus, bras dessous, revenaient du port dans la direction de Melbourn. On était au commeac^ ment de décembre et il faisait une chaleur étouffante. Ces deux hommes étaient M. Iwans et Joann6,
i fiaient de retenir leur passage sur V Étoile des trSf beau navire à trois mâts» qui devait partir hait après pour TEurope.
— Je ne vieudrâd pas de bonne heure demain, dit e en prenant congé de madame Iwans et de
filles, j'irai faire mes derniers adieux à la tombe Louisa.
— Vous n'irez pas seuU répondit Émeraude, nous Vm avec tous.
^ Ce sera ma première sortie, ajouta Mélida en intendant la main; je vous dois bien cette marque faffection*
Tom vint faire ses adieux à la famille du docteur. livrait commencé un petit établissement et il allait s'onir i une femme qu'il trouvait de son goût» et qtiO sa lionne mine.et son joyeux caractère avaient teotée.
— Tu es heureux^ mon garçon, lui dit le docteur^ tant mieux, car personne ne le mérite plus que toi* Je voudrais te laisser un souvenir, mais je ne suis pas riche ; et si je ne craignais pas que Kettly fût une charge pour toi, je te Toffrirais. La pauvre béte est si bonne ! Je ne voudrais pas la vendre à quelqa'fin qui pourrait la brutaliser (
^ Ah i répondit Tom en sautant presque de joie, c'est une bonne idée que vous avez là. J'ai justement besoin d'un cheval pour mes affaires; mais, soyez tranquille, Kettly n'en prendra qu'à son aise ; quand ça montera, je pousserai ma charrette ; quand ça
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descendra, je retiendrai ; et puis elle aura une bonm litière tous les soirs, vous verrez.
— Non, je ne verrai pas, mon garçon, répondit le docteur en souriant, mais je te crois sur parole.
— Regardez plutôt mon chien Actéon, continua Tom, il est plus gras que moi.
En effet, Actéon était un témoignage irrévocable du soin que Tom avait des animaux <^onfiés à sa gardé; il remuait la queue, et il semblait dire : C'est vrai.
On ne laissa pas partir Kettly sans lui faire de touchants adieux. Depuis longtemps la pauvre jument était prisonnière. Pendant la maladie de Mélida on ne la sortait plus. Aussi fit-elle mille folies, et déposa-t-elle deux fois à terre son heureux possesseur sans lui faire de mal. T^ lui adressa des remontrances, auxquelles Kellly répondit par de petits hennissements et des piaffements continuels; ii ^ prit le parti de la mener par la bride.
Pendaiit le trajet, il se retourna vingt fois pour embrasser le nez de sa jument. Le docteur avait trouvé le moyen de faire deux heureux»
Tout était prêt pour le départ. Le jour était arrivé. On se rendit à pied jusqu'à la jetée ; le docteur donnait le bras à Mélida, Jeanne avait offert le sien à Émeraude, tandis que madame Iwans était aux prises avec Bijou qui, comme tous les enfants, se réjouissait à l'idée d'un départ, et n'avait jamais été plus folle et plus mutine.
— Appuie-toi sur mon bras, moji enfant, disait M. Iwans à Mélida d'une voix émue, regarde comme le ciel est pur, c'est d*un bon présage. Appiaie-toi, tu es encore si faible ! J'aurais dû retarder notre départ ; j'ai eu tort de céder aies instances.
Mélida serra le bras de son père; elle voulut le rassurer et elle essaya de sourire ; mais ce sourire était si triste que M. Iwans eut peine à retenir ses larmes.
— Voyons, chère enfant, reprit-il d'un ton de doux reproche, ne marche pas ainsi le front baissé, relève la tête, regarde à Thorizon. Tu sais bien que le bonheur t'attend là-bas; dans trois mois tu vas revoir William et 1* Angleterre*
Mélida secoua la tête d'un air de doute. Le docteur n'essaya plus de la distraire et resta abîmé dans ses réflexions.
VÉtoile des Mers était en grande rade, c'est-àdire à une distance d'environ un mille de la jetée. Les voyageurs montèrent dans la barque qui devait les conduire à bord. La journée était splendide, l'air d'une pureté admirable, l'embarcation glissait silencieusement sur l'eau, et sans le bruit des avirons on eût entendu les oiseaux qui vous accompagnent toujours dans ces parages, battre de leurs ailes blanches la surface de la mer, polie comme un miroir.
Bijou était ravie, elle plongeait dans l'eau ses petits bras potelés , éclaboussant tantôt l'un , tantôt
l'autre; elle attendait en riant ane caresse ou ua reproche pour cesser ; mais personne ne remarquait ses agaceries, chacun semblait absorbé par une pensée douloureuse.
A mesure qu'on approchait du navire, on enteii*dait plus distinctement retentir des cris et des chants d'allégresse. Il régnait à bord un bruit et une Qçnfusiou dont il serait diffieile de se faire une
idée ; c'était un mouvement, une gaieté générale. Hom0t $tD§ethomef disent les Anglais; Nothing Hke hoim* Malgré leur goût pour les voyages « ils sent toujours dans irenchantement à Tidée de revoir leur pays, et ils répètent à tous les bouts du monde : Patrie, douce patrie, rien ne vaut la patrie !
Qu'on s'imagine voir réunis sur le pont d'un navire quatre cents émigrants pour qui l'exil va finir, et Ton comprendra les hourras au milieu desquels la famille Iwans monta à bord ; tout fe monde semblait en proie à la fièvre et au délire*
La joie fait peur à ceux qui ne peuvent la partager ; aussi le docteur s'empressa-t-il de se réfugier avec sa femme et ses filles dans les cabines qui leur étaient destinées.
M. Iwans se promit pourtant une traversée plus calme que celle qu'il avait eue en venant ; il n'était plus médecin, il ét^it voyageur, et il allait pour la première fois, depuis bien longtemps, pouvoir con* sacrer tous ses instants à sa famille.
Le bruit avait cessé comme par enchantement.
LES VOLEURS D'OR. fiS5
U capitaine avait donné le signal d'appareiller; trois ou quatre coups de sifflet se firent entendre, et les matelots levèrent l'ancre avec ce chant guttural et cadencé qui les aide à tirer en même temps m les cordages, en concentrant toutes leurs forces au moment voulu, comme celles d'un seul homme*
Deuxcoups de canon fendirent Pair pour porter aux habitants de la ville le dernier adieu des voyageurs.
Au moment de s'éloigner pour jamais du théâtre de leurs souffrances, Joanne et Mélida regardaient en arrière.
Joanne cherchait des yeux dans l'espace la tombe deLouisa, et il se reprochait de l'avoir abandonnée.
Mélida semblait vouloir distinguer à travers les ombres grises de la ville , qui commençaient à disparaître à l'horizon, une place, un point.
Une vision la poursuivait toute éveillée.
La nuit était venue, le phare de la côte avait disparu qu'elle cherchait encore avoir dansles ténèbres.
EUe quitta la place où elle était restée prescfue tout le temps immobile , et vint prendre le bras de sa sœur, pour l'emmener dans un endroit isolé I
— Voyons, lui dit-elle en la regardant en face, dis-^moi la vérité, qu'est devenu cet homme ? Elle n'osa pas prononcer le nW de Max.
Émeraude s'attendait si peu à cette question, qu'elle se troubla et répondit en balbutiant : Je ne sais.
— Tu as hésité, tu ne sais pas mentir , reprit
Mélida; je t*en prie, Émeraude, dis-moi là vérité. II a été pendu, n'est-ce pas? Ohl je me souviens. C'est à la suite de cela que j'ai eu le délire, mais avant j'avais tout vu ; son dernier regard m'a brûlé comme son premier baiser. Quelle horrible vision I je l'aurai toujours devant les yeux. Oh ! ma sœur, ma sœur, elle me poursuivra jusque dans la tombe. Mélida cacha sa figure dans ses mains.
— Tu n*es pas raisonnable, dit Émeraude en la prenant dans ses bras ; te voilà toute tremblante, tu aggraves ton mal ; pense à notre pauvre père, à notre bonne mère, à tous ceux qui t'aiment ; tâche d'oublier I "^
Mélida releva la tête; son visage était calme, pourtant son cœur battait avec violence.
— Oublier I dit-elle, est-ce qu'on oublie? Je mourrai sans avoir oublié une minute.
Jamais voyage n'avait semblé devoir être si heureux. Le temps était superbe, le vent favorable.
La famille du docteur formait seule un douloureux contraste.
Mélida devenait chaque jour plus pâle, plus faible, plus languissante.
Madame Iwans et Émeraude cherchaient encore à se faire illusion. Quant à M. Iwans, il y avait en lui une anxiété terrible, et le père n'osaitplus interroger le médecin.
Tous les jours, dans l'après-midi, la famille se réunissait sur le pont.
La mélancolie de ce petit groupe excitait Tintérêt de tout le monde.
On les sentait si malheureux, qu*on avait pour eux toutes les prévenances possibles.
Parmi les passagers, il y en avait un surtout qui cherchait toutes les occasions de se rapprocher d'eux, leur montrant en toutes circonstances une grande sympathie.
C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, qui paraissait ne goijiter aucun des plaisirs à Taide desquels on essaie de tuer le temps à bord. Il ne passait pas, comme les autres, des journées entières à jouer aux cartes. Son regard avait une remarquable expression de franchise. Il marôhait la tête haute, comme un homme sûr du témoignage de sa conscience ; l'ensemble de ses traits était agréable. Il était en deuil; son costume noir, qu'il portait avec sévérité, la teinte de mélancolie répandue sur son visage ajoutaient encore au sérieux de son maintien et à la distinction de sa personne.
Eq homme bien élevé, il se montrait simplement poli avec les dames Iwans ; mais il fit au docteur quelques avances, que celui-ci accueillit avec une grande réserve.,
Iwans était devenu méfiant ; Max l'avait frappé partout à la fois; ce n'était plus cette nature facile qui tendait la main et ouvrait son cœur à ceux qui venaient à lui ; n'est-ce pas là le grand crime de ceux qui trompent notre bonne foi ? Ils nous arrachent
398 LES VOLËUHS D'OR.
DOS illusionsi et pour les âmes tendres, vivre dans illusions, ce n'est plus vivre.
Repoussé de ce côté, l'étranger s'appliqua à filire la conquête de Bijou. L'enfant le dédommagea largement des soins qu'il se donna pour lui plaire ; elle le prit en si grande amitié, qu'Émeraude commença par en être un peu jalouse. Mais bientôt elle se reprochait ce sentiment; il y avait quelque chose de si naturel dans les manières de Tétranger, il se montrait à la fois si affable et si respectueux, qu'il était impossibjp de lui en vouloir de sa sympathie.
On avait chargé Jeanne de prendre auprès du capitaine des informations dont le résultât né fit que confirmer la bonne opinion, qu'à la première vue on était forcé de concevoir de lui.
11 se nommait sir Edouard. La mort de son père l'appelait en Angleterre, où l'attendaient un grand nom et un grand héritage.
Un jour, madame Iwans alla chercher Bijou qui jouait sur le pont avec son bon ami.
— Madame, dit Édotmrd en riant, je finirai par vous voler votre fille. ^
— Ce n'est pas ma fille, répondit madame Iwans^ mais elle le serait que je ne saurai» Taim^r davantage.
Le jeune homme réfléchit un peu ; il savait que les filles du docteur n'étaient pas mariées, il crai* ghait de faire une demande indiscrète, mais la curiosité remporta et il reprit :
^ C*eét au moind une de vos proches parentés.
•— Non, répondit madame Iwans, c'est une orphé* Uneque nous avons adoptée. ---Oh! fitle jeune homme eu embrassant l'enfant, elle vous aimera bien, et il la remit entre les bras de madame Iwans, tandis que la petite fille se débattait un peu pour rester avec soti ami.
— Voye2-vous , l'ingrate , dit madame iHvans presque fâchée ; puis elfe s'éloigna faisant des reproches à Bijou .qui écoutait et ouvrait ses gf àndi yeux noirs sans comprendre.
tJn mois s'était écoulé depuis le départ de Mélboum. Aucun événement n'était venu contrarier la marche du navire; rien, pour des yeux ineipérimentés, n'annonçait que le temps, qui avait toujours été beau, dût changer.
Madame Iwans était assise sur le pont, à cdté de Mélida.
A quelques pas de là, Émeraude, debout au bras de son père, regardait les vagues battre les flancs du navire.
Ses yeux^ en se relevant^^^e fixèrent sur Mélida. Elle fut si épouvantée de sa maigreur, de son anéantissement, qu'elle se retourna vers son père avec désespoir, Comme pour interroger sa pensée.
Son père comprit cet appel muet.
•*- J'ai encore une espérance, mon enfant^ dit-il ; ce qu'il faut à ta sœur, c'est la terre natale, c'est la vue de William. L'amour sera pour elle le meilleur
des médecins. Nous n'avons plus que deux mois à attendre.
— Deux mois ! murmura Émeraude avec découragement; deux mois I ce sont deux siècles, quand on souflfre.
— Il est vrai, répondit le docteur, que, jusqu'à présent, le temps a été beau, la mer bonne ; mais nous n'avons pas fait beaucoup de chemin.
— Avant demain , nouS en ferons trop , dit le capitaine qui passait près d'eux en ce moment ; et il étendit le bras dans la direction du nord-ouest. Nous rentrerons de la toile pour cette nuit, et malgré cela nous filerons quinze nœuds.
— Tant mieux, reprit le docteur, nous arriverons plus vite. /
Madame Iwans devint pâle.