OURAGAN. — LA- DERNIERE TOILETTE
Le capitaine ne s'était pas trompé.
Au milieu de la nuit, on entendit un craquement général.
En quelques minutes, la tempête éclata avec fureur. Tout le monde fut réveillé en même temps. Rien n*est plus effrayant que d'être brusquement
arraché au sommeil par le bruit que fait un ouragan déchaîné.
Entendre au milieu de la nuit le vent siffler comme des serpents ; sentir les secousses du navire qui tour à tour se dresse au sommet des vagues, ou plonge dans Tabîme; soulTrir sans pouvoir arrêter cet horrible roulis qui vous décroche le cœur et TOUS désarticule les os ; ce ^ont des impressions que ne peuvent oublier ceux qui ont navigué dans ces mers où les coups de vent sont aussi terribles qu'instantanés.
Iwans, quelques heures auparavant, appelait Torage comme un moyen d'aller plus vite. Ses vœux étaient trop bien exaucés, et il le redoutait maintenant comme une secousse dangereuse pour sa chère malade.
Comme tous les Anglais, Iwans avait l'habitude de la mer. Il avait navigué dans sa jeunesse. Mais jamais il n'avait rien senti de pareil.
Il s'habilla à la hâte et monta sur le pont pour s'assurer par lui-même de la gravité du péril.
La mer était furieuse, les vagues s'élevaient comme des montagnes immenses, et retombaient tantôt sur le pont, tantôt sur les flancs du navire. On eût dit qu'elles voulaient le briser.
Le docteur avait saisi un des cordages ; il regardait la tempête.
Malgré ses préoccupations, il ne pouvait se défendre d'un sentiment d'admiration et de terreur,
S6à LES VOLEURS D*OR.
suivant du regard ces pauvres matelots perchés sur des vergues comme ies oiseaux sur une branche dé saule. On les voyait se balaticer dans les airs pour tâcher de saisir des lambeaux de voiles déchirées par le vent.
II Tit, à quelques pas de lui^ Edouard qui contem* plait'ce spectacle imposant.
Émeraude parut à la porte de l'escalier.
— Donnez-moi voire bras, moa père, dit-elle. Edouard courut à elle.
— Que viens-tu faire ici ? mon enfant ! s'écria le docteur.
— Je viens vous chercher, mon père, Hélida est dans un état aflFreux !
— Vous avez bien du courage, mademoiselle, dit Edouard, en la regardant avec admiration.
— Mon affection pour ma sœur double mes forces, répondit Émeraude, en suivant de son corps souple comme un roseau le mouvement du tangage.
Les marins eux-mêmes pouvaient à peine se tenir en équilibre.
Il faisait alternativement sombre et clair, dans cette nuit étrange, suivant que le vent, chajssant devant lui de gros nuages, couvrait ou découvrait la lune.
Tantôt éclairée, tatatôt dans l'ombre, Émeraudç avait Tair d'une apparition fantastique. Elle ne parlait plus qu'Edouard croyait encore l'entendre. Elle était redescendue qu'il croyait encore là voir.
— Comme je souffre, mon père ! s'écria Mélida eu voyant entrer le docteur dans sa cjiblûe. Oh ! ffioû Dieu I mon Dieu ! c'est trop I et elle portait la main à sun cœur, avec une expression déchirante. C'était la première fois qu'une plainte, mèléè d'un peu d'amertume, s'échappait de sa bouche.
Le docteur prit la tète de sa fille dans ses mains,
et là baisa au front avec une tendresse passionnée.
— • Viens dans mes bras, ma sceur, que moft
père nous tienne une fois encore serrées contre son
cœur. Pauvre père I il n'aura plus que toi bientôt
Madame Iwans était trop malade pour leur porter le moindre secours.
Ils passèrent une nuit affreuse.
Le matin la tempête se calma un peu. Métida s'était endormie sur l'épaule de son père. Sa respiration était oppressée, son front brûlant
Émeraude la regardait l'œil fixe, les mains jointes. Ses lèvres remuaient imperceptiblement Elle priait
. — Ai-je dormi bien.longtemps ? demanda Mélida en s'éveillant, avec une voix si faible, qu'à peine on pouvait l'entendre.
— Non, mon enfant, répondit le docteur en lissant de sa main droite les beaux cheveui blonds de sa fille, tandis que de son bras gauche il la serrait sur son cœur.
— Tu as dormi une heure à peine. Comment te scn's-ltt ?
— Je me sens mieux, et vous, ma mère, comment vous trouvez-vous? dit Mélida en cherchant à'apercevoir madame Iwans qui était couchée en face d^elle.
— Il faut que j'aie bien souffert, ma fille chérie, pour n*avoir pas eu le courage de me tmner jusqu'à ton lit.
— Pauvre mère, vous n'avez ni le pied ni le cœur marin, dit Mélida en essayant de sourire.
Une pluie fine comme du brouillard avait abattu le vent. Le jour était triste et humide, pourtant Mélida voulut se lever.
Ëmeraude prépara tout pour sa toilette et l'aida à sortir de son lit.
La jeune fille passa un peignoir; elle brossa ses longs cheveux, puis se retournant tout à coup, elle dit à Émeraude avec Taccent du désespoir :
— Je ne puis plus me soutenir; mes jambes fléchissent sous moi.
Émeraude la reçut dans ses bras au moment où elle allait tomber.
— Pourquoi chercher à te lever?
— Pour voir à quel degré de faiblesse je suis arrivée, dit tristement Mélida ; tu le vois, il ne me reste plus que la force de mourir.
— Tais-toi, tais-toi, lui dit Émeraude en lui mettant la main sur la bouche. Crois-tu mon cœur d'àçier?
— Non, reprit Mélida en repoussant sa main après
ravoir embrassée; non, mais je te sais forte. Tu as pris le courage de la famille. Eh bien, prépare-toi à ridée de me perdre. Je sens bien que je n*ai plus longtemps à vivre; je voudrais seulement arriver en Angleterre.
Elle poussa un profond soupir et garda le silence.
— Où souffres-tu ? demanda Émeraude. Je veux que tu le dises à notre père.
— Je souffre partout, répondit Mélida. Cet enfant m'a déchiré les entrailles. Les événements m*ont blessée au cœur ; le souvenir me tue.
— Tu ne nous aimes pas, dit Émeraude d'un ton de reproche.
— Oh 1 si, je vous aime. J'aimais la vie aussi. Mais n'ai-je pas été la plus malheureuse des femmes î Mon père me parle du bonheur qui jn'attend là-bas. Est-ce que je ne sais pas que c'est impossible? William a été entraîné par un mouvement de générosité; mais il pourrait le regretter un jour. Moi-même ne verrais-je pas toujours entre nous Tombre de cet homme accroché au gibet? Oh I ditelle en cachant sa figure dans ses mains, si j'allais le voir jusque dans la tombe !
Emeraude écarta les mains de sa sœur; elle avait perdu connaissance.
Émeraude contempla une minute ce beau visage pâle, immobile, qui ressemblait à la mort.
— Dieu de miséricorde ! dit-elle, ne sera-t-eîle pas plus heureuse, morte ?
3^ LEd VOLËOHS D*OH.
Puis se reprochant là pensée qu^élle tenait d*â- Toir, elle appela son père à son secours et côuvHt dà sœur de baisers, en la suppliant de lui répondre, de revenir à elle.
Mélida, depuis la terrible scène qui s'était passée sous ses yeux^ avait des moments d'absence pendant lesquels elle perdait là mémoireé
Aussi, quand elle rouvrit les 'yeux, demanda-t- « elle ce qui s*était passé. ^
— Rien, dit Émeraude, tu es tombée quelques ji instants en faiblesse ; la fatigue de la nuit, sans j; doute. )
L'attitude de M. Iwans frappa Émeraude de stupeur. D'une main, il tenait le poignet de Mélida; de lautre, sa montre. A chaque seconde que marquait Taigùille, il semblait ressentir une piqûre au cœur.
— Cent vingt, murmura-t-il en laissant retomber la main de Mélida pour toucher son front et sa poitrine, cent vingt pulsations à la minute I Pauvre enfant, elle est perdue !
— Mon père I mon père ! ne dites pas cela, murmura Émeraude, vous allez Teffrayer. Il doit y avoir quelque chose à faire.
— N'ai-je pas tout essayé? répondit le pauvre père avec désespoir. Elle n'a pas voulu lutter I Voyons, Mélida, mon enfant, au nom de ta mère, aie pitié de toi-même, ne te laisse pas ainsi écraser par un souvenir. Tu ne peux pas nous punir pour le mal qu'un étranger t'a fait. îl te reste des parents,
LES VOLEURS D'OR. i67
dés amis, qui te plaignent, qui f^stimetit ; ne veuxtu pas vivre pour eux î
Mélida avait les yeux ouverts, elle ne fit pas un mouvement, elle semblait n'avoir pas entendu.
En ce moment, madame Iwans, qui était parvenue à quitter son lit, entra.
— Mon Dieu 1 mon Dieu ! est-ce qu'elle est plus mal? s'écria-t-elle en s'élançant sur le corps de Mélida qu'elle souleva entre ses bras.
La jeune fille poussa un long soupir.
Sa mère la baisa au front et la reposa doucement sur le lit
— Chère mère, dit Émeraude, calmez-vous par pilié pour elle. Depuis quelques minutes elle a eu deux évanouissements, la moindre émotion lui serait fatale !
Madame Iw^ans se laissa tomber sur une chaise.
Le docteur avait repris le bras de Mélida eLil la regardait fixement, comme sll eût voulu étudier un à on tous les traits de son visage.
Était-ce de sa part stupéfaction de la douleur ou désir d'observer quelque symptôme de la maladie de de son enfant ?
Madame Iwans et Emeraude n'osaient pas l'interroger.
Un morne silence régnait dans la cabine. Il n'était interrompu que par les sanglots étouSés de madame Iwans.
Toutes les deux minutes Émeraude se penchait pour écouter si sa sœur respirait encore.
Tout à coup Mélida parut revenir à elle. Ses joues se colorèrent un peu. Elle ouvrit ses yeux, avec une expression presque ardente ; sa bouche s'entr'ouvril sans effort, et, regardant Émeraude, elle lui dit avec tendresse :
— Ma sœur !
— f Elle est sauvée, dit Émeraude incapable de maîtriser son émotion.
Le docteur se leva , il fit signe à sa femme de le suivre.
Lorsqu'ils furent seuls dans le petit salen qui précédait Feutrée des cabines, Iwans prit les deux mains de sa femme dans les siennes.
— Écoute-moi, ma vieille amie, lui dit-il d'une voix tremblante; aie du courage, Dieu va nous soumettre à une rude épreuve.
— ^e ne te comprends pas, dit-elle en devenant pâle comme la mort.
Iwans fit un effort et il répondit d'une voix sourde :
— Mélida se meurt.
Madame Iwans serait tombée à la renverse, si son mari ne Tavait retenue dans ses bras.
Il la fit asseoir sur un petit canapé et se mit à genoux devant elle.
Le coup avait frappé si durement au cœur de ia pauvre mère qu'elle semblait inerte. Elle ne pouvait ni pleurer ni parler.
Ce calme fit peur au docteur.
-- Je puis me tromper, disait-il en embrassant 'Sa femme et en essayant de lui rendre pour quelques instants une espérance quUl n'avait plus.
Au moment où Mélida avait vu son père fermer la porte de la cabine, elle s*était redressée en s'appuyant sur son coude et elle avait fait signe àÉmeraude de s'approcher bien près.
— J'aî, lui dit-elle, une prière à te faire, cela ne saurait avancer les événements; donne-moi des ciseaui.
Émeraude la regarda avec étonnement.
— Veux-tu me refuser la seule chose que je te àcmande ?
Émeraude lui donna les ciseaux.
Mélida prit une de ses nattes blondes entre les deux lames.
— Ne fais pas cela, s'écria Émeraude en lui arrô- \ tant la main.
— Laisse-moi faire, répondit Mélida; si je vis, ils repousseront; si je meurs, je veux qu'il sache que je les ai coupés pour lui.
Émeraude ne trouva pas un mot à répondre.
Les ciseaux crièrent ;.mais, épuisée par cet effort, Mida retomba la tête sur son oreiller, en poussant «n soupir si douloureux, qu'Émeraude crut que c'èlait le dernier.
Elle courut à la porte, l'ouvrit en criant : Mon père 1 mon père !
37a LES VOLEURS D'OR.
Le docteur entra précipitamment, suivi de madame Iwans que la voix d'Ëmeraude avait rappelée à elle.
La respiration de Mélida était haletante « Le mouvement de sa poitrine soulevait le drap de son lité
— L'agonie commence, dit le docteur.
Les deux femmes tombèrent à genoux, et prièrent en pleurant.
On n'entendit plus que ces sons mats et inégaux, que connaissent bien tous ceux qui ont veillé au lit de la mort un être chéri.
C'est le râle de la mort qu'oïl n'oublie plus, quand on l'a entendu une fois.
Les yeux de Mélida continuaient d'être ouverts, ses mains s'agitaient comme pour prendre quelque chose, sans en avoir la force.
Un quart d'heure se passa.
En ce moment, Bijou, qu'on avait envoyée sur le pont, entra d'un air riant, avec l'insouciance des enfants.
Le docteur la repoussa avec un mouvement d'impatience.
Un sourire angélique eiSeura le visage de la mourante.
— Non, dit-elle, Bijou, viens ! cela d'une voix si faible, qu'à peine on pouvait l'entendre.
Uenfant s'approcha effrayée.
Quelques secondes s'écoulèrent encore.
Mélida tourna un peu la tête; son regard pasBA
lentement de son père à sa sœur, de 9a sœur à sa mère*
— William, ma mère, murmura- t-elle d'une vVoix presque éteinte.
Madame Iwans eut sa dernière parole et son dernier regard «
Ses yeux se fermèrent; sa tète, qu'elle essaya de soulever, retomba sur Torelller.
Trois fois elle poussa un soupir rauque et profond comme un gémissement.
Elle était mortel
k ce moment^ Jeanne et Edouard se tenaient debout et immobiles, à la porte entr'ouverte de la cabine.
Comme tous les passagers, ils s'étaient doutés que le moment approchait.
Ils furent témoins d'un spectacle déchirant. Ces trois pauvres créatures priaient avec ferveur auprès de la morte, se serrant les^unes contre les autres pour que leurs âmes se fondissent dans une seule prière. Pas un gémisi^iement, pas un sanglot ne s'était encore échappé de leurs poitrines. Elles seutaient que la première plainte serait le signal du désespoir, et par amour Tune pour l'autre, elles luttaient de courage pour ne pas se plaindre.
Madame Iwans suffoquait; elle fut la première à rotopre le silence,
—Dieu nous a abandonnés, murmura- t-elle d'une Voix entrecoupée par les sanglots. Mélida, mon en-
fant, ma pauvre enfant, c'est nous qui t'avons tuéel Sans ce voyage maudit, tu vivrais encore, belle, heureuse, malgré notre pauvreté. Oh ! l'ambition I Tambition I elle perd tous ceux qu'elle tente !
— J*ai cru bien faire, disait le docteur. Tune m'en as pas voulu, n'est-ce pas, mon enfant chérit Oh ! non, tu lisais dans mon cœur.
Il colla ses lèvres brûlantes sur la main glacée de la jeune fille.
— Tu savais bien que ma vie tout entière vous appartenait, que je n'aurais reculé devant rien pour assurer ton bonheur. Pouvais-je detiner ? Comme je souffre ! comme je suis malheureux I
Émeraude entendit des sanglots étoufifés derrière elle. Elle se retourna, et elle aperçut Jeanne et Edouard.
— Il faut les arracher d'ici, miirmura-t-elle, en montrant son père et sa mère du regard. Leur douleur me tue. Mon Dieu ! pourquoi n'est-ce pas moi qui suis morte 1
— Voyons, docteur, voyons, madame Iwans, dit Joanne en essuyant ses yeux rougis par les larmes; ayez du courage les uns pour les autres, vous n'avez pas le droit d'ensevelir toutes vos affections avec cette douce créature. Souvenez -vous de ce que vous disiez quand je voulais mourir.
— Vous pleuriez une étrangère, répondit le docteur avec amertume, moi je pleure ma fille.
— Voyons, mon ami, reprit le jeune homme qui
LES VOLÇURS D'OR. 273
savait très-bien que la douleur rend injuste, et en essayant de soulever dans ses bras le docteur qui était resté à genoux, au nom de notre amitié, sortez de cette câline, ne serait-ce que quelques minutes ; on manque d'air> on étouffe ici, regardez madame Iwans, elle est près de s'évanouir.
Émeraude fit un effort suprême.
Elle entraîna sa mère, pendant que Joanne et Edouard attiraient son père au dehors, puis elle rentra et elle resta seule auprès de sa sœur.
Elle se mit à genoux, fit une courte prière, et se relevant, elle baisa Mélida au front.
Elle retira de son doigt une petite bague ornée de pierres bleues, elle lui passa son plus beau peignoir blanc, et s'arrêta comme si ces efforts surhumains avaient brisé ses forces.
Ensuite elle appuya ses deux mains sur son cœur en se disant : Allons, il le faut, ma mère ne pourrait jamais. Elle coiffa Mélida d'un bonnet de dentelle, l'embrassa sur les lèvres, et couvrit son visage avec le drap qui devait lui servir de linceul.
Quoique la vie en mer rende égoïsteet indifférent, la mort de Mélida fit une profonde impression, même sur ceux des passagers qui l'avaient à peine entrevue. A bord de ces grands navires, où les voyageurs se divisent en trois classes, on découvre chaque jour de nouveaux visages, et l'on arrive souvent au terme du voyage sans avoir aperçu tout le monde. Madame Iwans fut entourée par toutes
les passagères, et M, Iwans reçut des hommes ees marques de sympathie qui, dans les premiers roomeiUs des grandes douleurs, sont plutôt une fatigue qu'une consolation.
Émeraude voulut garder seule le corps de sa sœur.
Lorsque le charpentier du bord vint prendre le» mesures de la bière qu'il devait faire pour le lendemain matin, il resta quelques instants immobile... Le courage venait de lui manquer en présence de cette pauvre enfant qui semblait endormie.
— Vous fait-elle peur? demanda Émeraude qui avait découvert le visage de sa sœur pour la voir encore une fois .
~ Non, répondit Touvrier d'une voix émue, non, mademoiselle, elle ne me fait pas peur, mais je trouve qu'elle était trop belle pour mourir.
Il écrivit les mesures qu'il avait prises, et se retira en jetant sur Émeraude un regard à la déro* bée.
— Mon Dieu I pensa~t-ii, celle qui reste est aussi pâle que la morte. Pourvu que je n'aie pas bientôt la même corvée à faire pour elle !
Nous renonçons à décrire la nuit que passa la famille Ivfans.
Dix fois le docteur était venu tâter le pouls de son enfant, il avait appuyé son oreille sur sa poitrine. Il avait demandé à Émeraude : N'a-t-elle pas bougé? Il me semble avoir entendu un soupir. Alors Émeraude approchait la lampe et promen^i^
la lueur p41e de cette lumière sur le visage encore plut pâle de Hélida.
Tout est bien fini, avait dit le médecin du bord« Mais le père n'écoutait que sa douleur. Enfin le jour arriva ; il s'éleva à Thorizon, lent, silencieux, comme s'il venait tout exprès pour éclairer la triste cérémonie qui allait s'accomplir.
Tous les passagers étaient sur pied ; on marchait avec précaution, on parlait bas.
Le capitaine descendit, et prévint le docteur que tout était prêt.
— La bière ne pourra entrer ici, répondit Iwans ftvee assez de calme,, je vais emporter ma fille.
Il prit le corps de Mélida dans ses bras. Le roulis lui fit faire un faux pas : il heurta l'épaule de la morte contre une des parois de la porte ; il lui demanda pardon en la serrant sur son cœur. Arrivé dans le salon, il la coucha lui-même dans la bière; cette bière était percée en tout sens de trous ronds, destinés à laisser.entrer l'eau et à la faire couler à fond ; on plaça aux pieds de Mélida un boulet pour éviter que la boite ne surnageât longtemps, comme cela est arrivé quelquefois. Il n'y a pas de spectacle plus triste que de voir ces bières entraînées par le sillage du navire, qui ont Tair de vous suivre en vous reprochant de les abandonner.
Le charpentier vint clouer le couvercle. Qui n'a pas éprouvé cette douleur qui brise le cœur î Qui n'a pas ressenti les déchirements que vous font à l'âme
ces clous pointus, en s*enfonçant dans le bois? L'homme qui frappe sur ces deux plapches pour les joindre et accomplir la séparation éternelle des morts et des vivants, vous ferait moins de mal s'il vous enfonçai! ces clous dans les chairs.
Chaque jour on meurt, chaque jour on laisse enterrer les morts. On ne peut lutter contre Timpôssible ; mais on se demandé, après, comment on a pu laisser faire ce qui se fait tous les jours.
Quelques dames s'étaient enfermées avec madame Iwans, et cherchaient à la retenir, à l'empêcher d'entendre ce qui se passait au dehors.
Mais elle écoutait avec son cœur; elle entendit fe bruit du marteau ; elle voulut sortir, les forces lui manquèrent : elle perdit connaissance.
— Tant mieux ! dit une des passagères en la regardant d'un air de pitié, tout sera fini quand elle reviendra à elle.
Desoncôtéledocteuravaitvouluporterundes bouts
de la bière pour la monter sur le pont ; mais les force» lui avaient manqué ; il demandait trop à son courage.
Joanne et Edouard s'étaient avancés, et s'étaient emparés du précieux fardeau.
Le capitaine, le médecin du bord et le prêtre passèrent devant ; Iwans suivait avec les passagers.
Vainement on avait voulu éloigner Émeraude.
— Non ! avait-elle répondu, j'ai du courage ; je ne la quitterai du regard que lorsqu'on ne pourra plus la voir !
Le capitaine fit signe aux deux jeunes gens de déposer le cercueil sur un des panneaux du navire qui se trouvait ouvert, et formait une table à bascule. Il les aida à cacher la bière sous les plis du drapeau anglais. Quatre matelots tenaient les coins du paaneau ouvert.
Tous les passagers, rangés en demi-cercle, attendaient avec recueillement que le révérend prît la parole.
Joanne et Edouard se tenaient près: du docteur pour lui porter secours au besoin. Le pauvre père était à bout de forces : il vacillait comme un homme ivre.
Émeraude avait la bouche sèche, Toeil ardent; elle ne respirait pas ; un tremblement nerveux agitait ses membres. On eût dit qu'elle attendait un signal pour se briser.
Lorsque le prêtre ouvrit son livre, il régnait un silence de mort; on n'entendait que le bruit régulier des flots, qui battaient en cadence les flancs du navire.
— Mes amis, mes frères, mes enfants, dit le prêtre après avoir lu une prière, le Créateur nous soumet parfois à de bien cruelles épreuves ! Il a fait l'homme à son image ; il veut voir si l'homme peut souffrir comme il a souffert. Nous serions indignes de lui, si nous manquions décourage et de résignation. Il faut nous incliner devant ses œuvres et accepter les joies ou les peines qu'il nous envoie. Cette
enfant était bien belle, bien jeune, bien pure» pour quitter la vie I mais elle avait à ses côtés un père, une mère, une sœur, qui la chérissaient, et qui, à force de soins et de tendresse. Tout aidée à passer de la vie au trépas. Elle n'a pas fait un reproche à Dieu qui rappelait trop tôt; elle était résignée parce qu'elle vous laissait ensemble pour prier, pour parler d'elle et pour la regretter. Vous, monsieur Iwans, comme homme, comme époux et comme père, n'oubliez pas que vous avez encore une' grande tâche à remplir dans ce monde : vous vous devez à ceux qui restent ; laissons partir les morts dans l'éternité.
Il étendit le bras droit dans la direction de la mer. Ce devait être un signal, car les quatre matelots soulevèrent ensemble le panneau; la bière glissa dans la mer, et lorsqu'on retira le drapeau, elle avait disparu.
Un cri déchirant se fit entendre. Émeraude venait de tomber à la renverse.
Le^octeur se précipita vers elle. Il aida Jeanne et Edouard à l'emporter près de sa mère.
Une douleur passagère détourna pour quelques secondes le souvenir de l'autre douleur. Lorsqu'Émeraude revint à elle, elle trouva enfin des larmes ; il y avait si longtemps qu'elle n'avait pleuré que ce fut pour elle un grand soulagement.
Pendant quelques jours le souvenir de cette scène laissa dans le cœur de tous les passagers une impression de tristesse.
La mort de Mélida était robjet de foutes les conversations. Aux réflexions mélancoliques se mêlèrent quelques chuchottements sur les causes de la maladie à laquelle la jeune fille avait succombé I
Plusieurs personnes disaient que la fille du docteur avait fait une faute ; qu'elle avait eu un enfanta et que, comme elle avait voulu cacher sa grossesse, elle était morte d'une suite de couche mal soignée.
D'autres personnes, qui se prétendaient* mieux instruites, affirmaient que Bijou était la fille de Mélida.
Heureusement ces rumeurs furent ignorées de la famille Iwans.
Bientôt ces impressions s'effacèrent; tout reprit à bord sa physionomie accoutumée.
La famille Iwans se trouv.a plus que jamais isolée dans sa douleur^
Le lecteur comprendra que nous n'essaierons pas dô peindre ce que fut pour ces trois pauvres créatu-^ res la fin d'un voyage marqué par un si épouvantable événement.
Émeraude restait souvent des heures entières accoudée à l'arrière du navire. Elle regardait Teau verdàtre avec une fixité effrayante.
^ Elle est là^dedans, se disait-elle. Océan, gouffre immense, qui engloutis ceux que nous aimons sans nous laisser leur trace ! Rien ne revient de tes profondeurs. J'avais bien raison de te craindre, de te hsur. Oh I le tableau du naufrage I Ma vision, le
jour OÙ mon père nous faisait à Londres part de ses projets, pourquoi ne t'ai-je pas prise au sérieux? On se croit un esprit fort parce qu'on est incrédule, et Dieu vous punit. Si j'avais parlé de mes répugnances, de mes pressentiments, on m*aurait écoulée, et Mélida vivrait encore.