HISTOIRE DE MARIE
Edouard, dans ces circonstances douloureuses, avait redoublé de soins et de prévenances pour la famille Iwans. Bijou était presque toujours avec lui, et s'apercevant désaffection qu'il avait pour elle, elle en abusait quelquefois. Edouard s'était lié d'amitié avec Joanne. Quand les deux jeunes gens n'étaient pas mêlés au petit groupe de la famille, ils se promenaient ensemble, bras dessus bras dessous, sur le pont, pendant de longues heures, et ils causaient. La mélancolie d'Edouard était toujours la même. ' •
Le docteur eîi avait été frappé. Les premières froideurs qu'il avait opposées aux prévenances d'Edouard avaient complètement disparu devant les marques d'affection vraie que celui-ci leur avait données à tous au moment de la mort de Mélida. Il chercha même l'ocjcasion de causer avec lui, et de
ramener à une de ces confidences qui soulagent toujours ceux qui portent dans leur cœur une douleur cachée.
Un matin qu il se trouvait seul avec lui :
— Eh bien! mon jeune ami, lui dit-il, nous touchons au terme du voyage. Vous allez être heureux, vous allez revoir votre famille.
— Mon Dieu ! dit le jeune homme après une pause, je n*ai pas le droit de me réjouir, car je .vais être obligé de remplir do bien tristes devoirs en arrivant, et peut-être.... il s'arrêta comme un homme qui a peur d'en trop dire.
— Ne craignez pas, reprit le docteur, de me confier vos peines. J'ai assez souflferl moi même pour avoir le droit de consoler les autres.
Edouard serra la main de M. Iwans avec effusion.
— Je vous remercie, docteur, de l'intérêt que vous me témoignez. Du premier jour où je vous ai vu, je me suis senti attiré vers vous par une sympathie dont je n'ai pas été maître, et cependant je suis un véritable Anglais; je ne jette aux vents ni mon amitié ni mes secrets. Vous avez bien deviné, j'ai une souffrance au cœur. Vous êtes la première personne à qui je l'aurai confiée. Celte confidence, du reste, ne me coûte pas. Car vous verrez que, malgré mes chagrins et mes inquiétudes, je n'ai point de reproches à me faire.
Je suis le fils aîné du baron Georges Mac-Mahon ; j'ai deux sœurs ; nous avons perdu notre mère alors
que nous étiotis fort jeunes. Mon père nous a élevés avec une bonté sévère qui nous le faisait craindre tout en l'armant. Il rêvait pour moi un grand ma* riage, convenu avec un de ses amis depuis fort longtemps et dont il me parlait quelquefois sans que j'y attachasse d'importance. La femme qu'ôâ me destinait était encore un enfant, elle devait-avoir dix-sept ans lorsque j'en aurais trente. J'attendais avec patience , et en attendant je profitais de là liberté que me laissait mon përé^ de la générosité avec laquelle il subvenait à mes dépenses^ pour me livrer aux plaisirs de mon âge. Je passais mon temps à courir après des amours faciles ; ces relations fugitives, aussi aisément rompues que formées, pouvaient me laisser des regrets, elles ne me laissaient point de remords.
Mes trente ans approchaient» je venais de contracter une liaison que j'appelais ma dernière folié, avec une jeune fille de dix-huit ans, belle, dotrceet pure comme un ange. Elle m'avait résisté plus longtemps que les autres, et si s^ mère, femme sévère jusqu'à la dureté, l'avait aimée un peu, elle eût combattu son propre cœur.
A quinze ans elle avait perdu son père, Taisanœ de la famille avait disparu avec lui. La mère, dénuée de tout, devint acariâtre ; la fille se plaça dàn^ un magasin ; ce fut là que je la vis. Lorsqu'elle se donna à moi, il ne lui vint pas à Tidée de me demander si je l'épouserais. Au bout de quelque
LES Voleurs d'or. as»
temps , j'eus uhë longue conrersation avec moa père, qui me signifia qtie je devais rompre aveo ma vie dé garçon. Je me rendis près de ma maîtresse pour lui annoncer mon prochain mariage et notre séparation y car je ne m'étais pas engagé. Elle ne m'avait rien demandé et je croyais en être quitte pour un serrement de cœur et quelques larmes de sa pari. Oh I monsieur, quelle scène déchirante m'attendait ! Quel désespoir ! La pauvre fille s'était bien doutée que moi, héritier d'un beau nom et d'une grande fortune, je ne pourrais pas l'épouser ; mais elle n'avait pas pensé que je pourrais en épouset une autre. Après une scène d'attendrissement que vous comprendrez, elle me dit avec une résignation qui me fit frémir.
—■ Allez, Edouard, vous êtes libre et j'étais folle; tfal-jè pas le droit de mourir le jour où vous vous marierez? ^e dirait-on pas que la Tamise est trop étroite pour noyer le chagrin d'une fille perdue î Allez, adieu, soyez heureux ; mon parti est pris, je ne pleure pli|s.
En plusieurs occasions, j'avais remarqué chez Marie, c'était son nom, une fermeté de caractère qui ne me permit pas de douter qu'elle ferait ce qu elle disait ; mais ce qui dirigea le plus ma conduite, c'est ^ue je l'aimais et que mon cœur Se déchirait à l'idée de la perdre. Pouvais-je faire son malheur et m'ei* poser à souffrir pour une femme que je n'avais jai»ais vue, qui ne m'aimait pas et que je ne pourrais
jamais aimer ? Je me mis aux genoux de Marie, je lui demandai pardon ; je l'obtins, parce que je lui engageai ma parole que je n'aimais qu'elle, et que je romprais mon mariage projeté. Je fis demander un entretien à mon père et je lui annonçai que je ne voulais pas me marier.
Après mille questions, il m'arracha mon secret. Sa colère contenue jusqu'alors éclata; elle fut terrible; les amoureux ne doutent de rien, je tins bon. Mon père me chassa, il m'ordonna de quitter Londres et de n'y rentrer que pour épouser la femme qu'il me destinait, ou de ne jamais reparaître devant lui. Huit jours se passèrent sans qu'il consentit à me voir. J'allai trouver Marie : Partez, me dit-elle, laissez passer la colère de votre père, j'aime mieux vous savoir au bout du monde que marié.
Je compris alors combien la vie dépendante était une triste chose pour un homme de cœur ; je résolus de tenter fortune et je partis pour l'Australie, après avoir juré à Marie de nous réunir n'importe comment, et aussitôt que je pourrais. Vous comprenez ce que je souffris; cependant je partis.
Edouard s'arrêta, poussa un soupir, et reprit :
— Je partis avec moins de chance de réussir que de bonne volonté.
A peine étais-je arrivé à Port-Philippe, que je reçus une lettre de Marie, dans laquelle elle me disait:
« Je suis perdue, dans quelques mois je serai » mère et la mienne me tuera. Je ne puis rester
)> dans mon magasin, où Ton s'apercevra bientôt de H ma grossesse. Si j'avais de l'argent pour partir, » j'irais te rejoindre. Mais hélas ! nous sommes si » pauvres ! pourtant j'ai réfléchi, je ne veux pas me ») désoler, cela pourrait nuire à la santé du cher ») trésor que je porte dans mon sein ; j'ai une vieille » tante fort riche, qui ne nous voit pas depuis des » années, je vais me jeter à ses genoux ; en pensant » à toi, je trouverai des paroles qui la fléchiront. » Que j'aie de quoi payer mon voyage seulement, » et je m'embarque. Je t'écrirai bientôt le résultat » de ma démarche. »
Depuis, pas de nouvelles; j'ai écrit cent lettres qui sont restées sans réponses. J'ai attendu bien longtemps; quand on désire, on espère toujours... Enfin, j'ai pensé qu'elle m'avait oublié. Peut-être cette lante si riche l'a-t-elle gardée à la condition qu'elle m'oublierait; peut-être ses lettres se sont-elles perdues en route. Mille fois j'ai voulu partir, mais j'aurais eu l'air de revenir par dénûment, car je n'étais pas, heureux, et mon père ne me rappelait pas. Je suis puni de mon sot orgueil, mon père est mort et je n'étais pas là à ses derniers moments; mes sœurs m'ont écrit que ma présence était nécessaire à Londres, et je suis parti le cœur triste. Au chevet de la mort, mon père m'a-t-il pardonné? Retrou verai-je Marie? Tant que j'étais en Australie, sa pensée m'absorbait tout entier; au moment d'arriver, le doute s'empare de moi, j'ai peur.
-«• Espérez* dit le docteur en lui serrant la main* Tout le monde porte sa croix en ce monde» seulement elle est plus ou moins lourde.
Deux mois s'étaient ééoulés depuis la mort de Mé lida. Oki touchait au terme du voyage; depuis quel* ques heures déjà, on naviguait dans le canal de Saint-Georgesi et les côtes d' Angleterre^ te dessinaient à rhorizon, sous les feux du soleil couchante
— Demain, dit le capitaine, nous entrerons dans les eaux de Liverpool.
Cette nouvelle , accueillie avec joie par tous les passagers, retentit douloureusemetit dans le ccisur d'Émeraude.
Elle jeta uti regard plein de tristesse sur les flots qui reflétaient le ciel bleu<
-^ Chère enfant, murmurait-elle, nous allons te quitter. Pourquoi es-tu partie sans nous? Ici au moins je croyais te voir quelquefois glisser comme une ombre entre deux eaux ; la brise m'apportait m écho de ta voix. J*aimais ces tristes visiobs, parce qu'elles me parlaient de toi. Quelle cruelle destinée que la mienne I tout ce que j'aime me brisé ou se brise. Je n'ai le droit de rien aimer. Oh I je vouerai ma vie entière à Bijou et à ton souvenir. Je ne quitterai plus cette robe noire. J'ai tant de choses à pleurer ! toi, mes illusions, ma jeunesse, tout est flétri à Tombre d'un seul jour.
Deux grosses larmes roulèrent sur les joues d'Émeraude.
Édouardi qui la contemplait depuis quelques secondes, ne put garder le silence.
-*- Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il en s'ap* prochant, le moment est mal choisi pour vous faire une demande; mais nous approchons du rivage, qni sait si nous nous reverrons jamais ?
Ëmeraude avait essuyé ses yeux ; elle s'efbrça de sourire, mais deux autres larmes s'échappèrent malgré elle.
— Votre père, dit Edouard, n'a encore rien d'arrêté dans ses projets. Il ne sait pas où il va demeurer. Il n'a pu me donner son adresse; il a la mienne; mais s'il m'oubliait, je ne vous reverrais plus.
Le jeune homme s'arrêta. Évidemment cette pensée-là lui faisait mal, oar il reprit d'une voix plus émue î
-—Vous m'oublierez bien vite ; mais moi qui vous ai vue aimer et souffrir, je ne vous oublierai jamais. 3e ne croyais pas qu'il y eût au monde une femme aussi dévouée, aussi courageuse que vous. J'aideui^ sœurs qui seraient les vôtres, si vous vouliez accepter notre amitié î
Émeraude ne fit pas un mouvement.
Il reprit avec embarras :
— Vous ne les connaissez pas, il est vrai, et moimême qu'ai-je fait pour mériter votre affection? Pour vous je suis un étranger.
Émeraude tendit la main au jeune homme.
— Non, dit-elle en secouant tristement la tête, non, vous n'êtes pas un étranger, vous aimiez raa sœur. Pendant sa longue agonie, vous avez partagé nos angoisses; vous l'avez pleurée avec nous. Je sens que moi aussi j'aimerai vos sœurs.
— Merci, mademoiselle, s'écria Edouard en lui serrant la main, vous me rendez le courage; vous ne permettrez pas que votre père m'oublie?
Ëmeraude retira sa main.
Edouard redevint triste, comme si une espérance avait traversé son cœunet s'était ejivolée aussi vite qu'elle était venue.
Ils gardèrent tous deux un silence pénible.
— Eh bien, sir Edouard, dit le docteur en s'^pprochant, vous semblez plus triste encore qu'à l'ordinaire. Est-ce que vous regretteriez ce navire ?
— Moquez-vous de moi si vous voulez, docteur, répondit Edouard, mais je vais le regretter à cause de vous.
— Grand enfant, dit Iwans en lui tendant la main, j'irai vous voir : c'est convenu. Vous allez retrouver vos sœurs, une fortune, et qui sait, ajouta-t-il plus bas, peut-être une femme et un enfant?
Edouard soupira.
Émeraude avait entendu ; elle se sentit rougir et se rapprocha de sa mère, qui tenait Bijou dans ses bras.
Depuis le malheur arrivé à madame Iwans,* la petite fille avait bien payéjsa dette de reconnaissance.
Quand madame Iwans pleurait, l'enfant la regardait avec de grands yeux noirs si tristes, si tendres, que la pauvre mère souriait et séchait ses larmes. Quand elle était rêveuse. Bijou se jetait dans s9s bras et Tembrassait. On ne pouvait lui voler une pensée dont elle ne demandât compte. La gaieté des en* fants a quelque chose de doux et de communicatif. Bijou était la vie, Tâme de ces âmes malheureuses.
Le lendemain matin deux coups de canon' saluèrent le lever de Taurore. On entrait dans les Docks de Liverpool. Il se fit à bord un tapage infernal : les uns poussaient des hourras frénétiques, les autres chantaient. Dans un pareil moment, tous les voyageurs n'ont qu'upe seule idée, une seule occupation : c'est de retrouver leurs malles. On va, on Tient, on s'oublie, on se sépare quelquefois sans se dire adieu.
Le docteur descendit avec sa famille à l'hôtel Waterloo.
Edouard partait de suite pour Londres ; il recommanda de nouveau au docteur de lui faire savoir son adresse, ou plutôt de venir le voir en arrivant ; il pria Joanne de ne pas Toublier et il partit.
On apporta le déjeuner des voyageurs comme le jour où nous avons vu le docteur Iwans pour la première fois. Il y avait quatre personnes assises autour d'une table, immobiles comme des statues, et le thé refroidissait dans les tasses.
ddO LES VOLEURS D'OR.
— Comment prévenir William 7 demanda enfin le docteur, sans lui )}riser le cœur du premier mot : je vais lui écrire que nous serons à Londres demain.
— Oui| répondit Joanne ; mais ne lui parlez pas d'elle ; il vaut mieux ]ui apprendre vous-inèi^e...
— Gela sera pruel, dit Émer^ude ; il va venir au devant de opus le pœur pleip dp joie et d'espérance ; '^uçe^^yous le courage de lui dire : Ta^ joie est ri(|icule, insensée I Pourquoi ouvres-tu le$ bras ? tu n*a$ mêipp pas unp tombe à epibrasser 1 Celle que tu aimais est au fond de la mer. Prévenez-le avec ménagement, faites-lui au moins pressentir un malheur. Il est si afifreux de passer brusquement de. la joip à la douleur 1
— Tu as raison, répondit If. Iwans, et il écrivit ' « Cher William» nous sopimes arrivés à Liver-
n pool ; ne vou$ réjouissez pas» nous ayons été bien » malheureux, et notre malheur vous touche de si n près, qu'il n'y a que ma bouche qui puisse vous » Tannoncer, demain , en vous serrant dans ines ») bras. >i
Il cacheta sa lettre et la gt porter à la poste.
William avait cette lettre lie lendemaiii à dix heures du matin.
La famille Iwans devait arriver à midi.
William se rendit au débarcadère^
Le coup avait pprté ; il se promenait dans la gaee^ en attendant le train, avec une agitation nerveuse qui le faisait horriblement souffrir. Aussitôt que le
convoi arriva, William courut d'un wagon k un autre, regardant chaque voyageur.
Le docleur descendit le premier.
— Ah 1 mon père! s'écria .William qui venait de le recevoir dans ses bras.
Joanne descendit le second ; il oflfrij; la main à madame Iwans.
William la regarda ; elle était baignée de larmes et avait peine à se soutenir,
Émeraude descendit à son tour ; elle portait Bijou dans ses bras.
— Où est Mélida? demanda Nelson en pâlissant. Iwans baissa la tète.
Émeraude lui montra sa robe noire.
— Morte ! s'écria le jeune homme.,. C'est impossiible ; et il s'avança pour voir dans le fopd de la voiture. Voyons, fit-il en passant une main si}r ^es yeux, ne me trompez pas 1 Mélida est restée là-bas I Elle ne m'aime plus ; la fortune Ta tentée, et vous n'osez pas me le dire I
— Elle est morte en pensant à vous, dit Émeraude : ses dernières paroles ont été pour yous.
— Mon père 1 nion père I s'écria William en se jetant dans les bras du docteur et cherchant à étouf- Jer ses sanglots, m^ vie est brisée à tout jamais I
Quand il releva la tète, on voyait sur ses beaux traits la contraction de la douleur qu'il cherchait à dipiinuer par sa volonté.
-? Ménagez-les, murmura Joanne en s'appro-
chant de lui; ils sont plus malheureux que vous. William le regarda.
— Vous ne me connaissez pas, dit Joanne ; mais je comprends ce que vous devez souflFrir. Moi aussi, j'ai perdu celle ^ue j*aimais, et sans le docteur je serais mort. Vous me permettrez d'être votre ami ; je Tai connue, nous parlerons d'elle.
William lui tendit la main.
Joanne passa son bras sous le sien et Tentraina dans le premier hôtel qui se trouvait à côté du chemin de fer.
— Restez dans le salon du bas avec votre mère et votre père, dit Joanne à Émeraude, moi je lui raconterai tout ce qui s'est passé; ce triste récit vous coûterait trop à faire.
William écouta avec avidité tous les détails que Joanne lui donna.
— Elle était frappée au cœur, dit Joanne en terminant son récit, et je crois qu'elle aurait été malheureuse toute sa vie.
— Ne croyez pas cela, répondit William, elle aurait oublié près de moi ; sa mort brise mon cœur et détruit mon existence. C'est pour elle que je désirais la fortune : que me fait maintenant cette maison de commerce? Je vais l'abandonner et partir.
— Mauvais moyen, interrompit Joanne, croyezen la parole d*un homme qui a Texpérience de la douleur ; le travail est encore ce qui vous aide le plus à oublier, à supporter les peines de la vie;
avec Toisiveté, Tennui ; avec Tennui les tristes souvenirs qui rongent le cœur. Le maître des choses, c'est le temps ; grâce à lui, on n'oublie pas, mais on se souvient avec moins d'amertume ; nous avons la même blessure au cœur, mais j*ai un avantage sur vous, la mienne est plus ancienne. J'ai lu les lettres que vous écriez en Australie , j'avais de l'affection pour vous sans vous connaître, voulezvous de moi pour quelque temps ? Je vous aiderai à souffrir, je suis seul au monde, je n'ai plus de parents, je puis rester près devons.
William lui tendit de nouveau la main.
— C'est convenu, reprit Joanne, je resterai avec vous quinze jours, un mois, le temps que vous voudrez. Maintenant il fayt nous occuper du docteur, c'est un martyr ; je ne crois pas qu'il y ait une famille meilleure et plus infortunée que la sienne, le ne sais quelles sont ses intentions, je ne connais pas au juste sa position d'argent, tout ce que je possède est à sa disposition, seulement je n'ose pas lui offrir, vous m'aiderez.
William avait la tète baissée, les yeux fixes ; on eût dit qu'il n'avait rien entendu.
— Il faut descendre, lui dit Joanne, on nous at« tend en bas. Composez-vous un visage calme. Ils ont assez souffert.
Lorsque les deux jeunes gens entrèrent, Iwans vint au devant d'eux.
— William, dit-il en lui montrant Joanne, je le
recommande à votre amitié. C'est notre amî, il est digne d'être le vôtre ; demain je chercherai une petite maison. Je vais tâcher de retrouver ou de refaire ma clientèle. Nous travaillerons le jour pour les vivants, dit-il en montrant du regard madame Iwans, Émeraude et Bijou ; le soir nous nous réunirons pour parler des morts. (Juoi qu'il arrive, William, voUs serez toujours mon fils. Elle vous aimait tant!... ^
Un mois s'était écoulé depuis le retouç du docteur.
Joanne était toujours chez William. Les deux jeunes gens s'étaient liés si étroitement, qu'ils parlaient de ne plus se quitter, et pour cela, Joanne prendrait une part dans la maîsofi de commerce.
Le docteur avait loué une petite maison, replacé son écussbn et il attendait.
LE PÈRE OË BUOU.
Un jour, en rangeant ses papiers, le docteur troutâ la carte de sir Edouard. Oh! dit-il, en s'adressanl un reproche à lui-même, j'aurais d^ l'aller voir plus tôt. C'est mal de négliger ceux qui nous ont montré dé la sympathie et du dévouement. J'irai demain.
En effet, le jour suivant, en faisant ses visites, le docteur se rendit à l'hôtel habité par Edouard.
C'était une maison magniflque, où tout annonçait le confortable et l'opulence. Lé docteur hésita un moment
— Bah ! se dit-il en entrant, je ne vais rien demander, et il remit sa carte au domestique.
On Tintroduisit dans un salon meublé avec un taxe et une richesse extrênïes. Il regardait autour de lui avec une surprise mêlée de curiosité , lorsqu'une porte s'ouvrit, et deux blondes têtes de jeunes fflles ée tnontrèreitt avec précaution.
— Bonjour, docteur, dit l'une d'elles 'sans s'avancer.
— Bonjour, docteur, dit l'autre eti venant lui tendre là main.
H. Iwans avait peine à cacher son étonnement Celle qui s'était approchéela dernière pirit la parole.
— Venez vous asseoir TOtre nous deux, docteur, nous avons bien des choses à tous dire; et d'abord, comment se porte Bijou, et mademoiselle Émerâudé? Môû frère va rentrer tout à Theùre ; si vous lé perniettez, nous allons voUs terlir compagnie ju8t[u'i son retour, parce qu'il serait fâché si vous ne l'attendiez pas; voùë êtes resté si longtemps satts venir. C'est très-mal cela. Nous ations tant envie, màsoeiKf ti înol, de faire connaissance avec vous.
— Mademoiselle, répondit le docteur un pèn conftis, je vous remercie, si j'avaiis pu penser I...
— Mon frère vous aime beiitieoup, Éaoiisieur, refprit la plus grande des deul, eelle qui devait être
rainée. U ne s'est pas passé un jour sans qu'il nous ait parlé de vous, de madame Iwans, de mademoiselle Ëmeraude et de la jolie petite fille que vous avez adoptée. Je vous préviens que nous voulons les voir.
— Mary a raison, reprit la plus jeune, si nous avions su où vous demeuriez, nous serions allées chez vous.
— Vraiment, mesdemoiselles, dit le docteur, qui ne se souvenait pas d'avoir vu chez de si jeunes filles tant de grâce et d'habitude du monde, je ne puis vous dire à quel point le bon souvenir de monsieur votre frère me touche.
— Il ne doit pas vous étonner, reprit la plus jeune, quand notre frère dit à quelqu'un : Je vous aime, c'est pour toujours. Il est si bon, si généreux, notre frère, n'est-ce pas, masdjw?
— Ce n'est pas à nous à faire son éloge, Mariette, répondit Mary, c'est notre frère.
— Eh bien ! fit mademoiselle Mariette, qui n'avait pas l'air de vouloir abandonner son idée, qui donc le fera t
— Mademoiselle a raison, dit le docteur, on ne parle jamais trop de ceux qu'on aime.
— Vois- tu ! dit Mariette, qui adressa un de ses plus gracieux sourires au docteur. U venait de faire irrévocablement la conquête de mademoiselle Mariette, en disant comme elle.
En ce moment la porte s'ouvrit.
— Cher docteur, s'écria Edouard en entrant, c'est donc vous, enfin, vous ne sauriez croire combien votre indifférence m'affligeait.
— Nous Tavons dit au docteur, répondit Mariette d'un air d'importance, nous lui avons fait des reproches.
— Mais il va nous dédommager, reprit Mary, en venant souvent.
— Âh ! docteur, dit Edouard en sourianf, vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous le croyez; ce sont deux petits tyrans qui savent se faire obéir; je vous livre à elles pour votre punition. J'espère que ces dames sont en bonne santé. Que devient M. Jeanne? il m'avait si bien promis de venir me donner de vos nouvelles I
— Nos santés sont bonnes, répondit Iwans, et le moral se remet un peu ; mais parlons de vous. Vous devez avoir bien des choses à me raconter.
— Chères petites sœurs, dit Edouard en les em- Krassant sur le front, voulez-vous nous laisser un peu? On vous amènera Bijou.
Les deux jeunes filles se levèrent, firent une belle révérence ; puis, le sourire aux lèvres, elles Tinrent serrer la main à Iwans.
— Adieu, docteur ! lui dirent-elles ensemble, à bientôt, n'est-ce pas? Dites bien des choses aimables de notre part à madame Iwans et à mademoiselle Émeraude.
— Je me garderai bien d'oublier votre commis -
sion, répondit le docteur, j'ai de trop grands torts à réparer envers vous.
— Quelles charmantes pei'sonnes ! dit-il, en les suivant du regard.
Puis, quand elles furent sorties :
— Eh bien, sir Edouard, qu'avez-vous'^appris relativement à celte jeune femme?
— Des choses bien tristes, répondit Edouard en poussant un profond soupir, je ne me pardonnerai jamais de l'avoir soupçonnée, d'avoir eu des doutes sur son compte. Pauvre amie ! je ne pourrai jamais être heureux tant que je ne saurai pas ce qu'elle est devenue. J'ai vu sa tante, c'était la seule personne qui pût me donner de ses nouvelles. Voici ce qu'elle m'a dit :
« Marie est venue me trouver toute en larmes ; » j'étais assez mal disposée pour elle. Dame ! vous! » comprenez, elle était enceinte. Elle s'est jetée à » mes genoux en me disant : Ma tante, ayez pitié de » moi, je veux aller retrouver le père de mon en- » faut ; je connais son cœur, il m'épousers^; sî voua » repoussez ma prière, si vous m'abandonnez, je » me tuerai. Je l'ai prise dans mes bras et j'ai cher- » ché à Tempècher d'entreprendre un pareil voyage, » surtout dans l'état où elle se trouvait ; mais rien » n'a pu ébranler sa résolution. Trois jours plus » tard elle avait retenu sa place à bord d'un navire » partant pour l'Australie. Elle a sans doute eUpeur » de m*eflFrayer en me disant le prix des premières
^ LÈS VOLEURS D'OR. * 'im
«cabines, car elle -est partie en preàanl les det- » Bières places ; moi, qui ne savais pas cela, je lui A » donné ce qu'elle me demandait, mais ell^ ô dû » être horriblement mal. »
— Pauvre jèTine feûime ! mutaura le docteur.
— Oui, pauvre femme, reptil Edouard avèé plus de tristesse, que sera-t-elle devenue? Avec un enfant, sans argent, elle aura ^ensé que Meltorirn était un village se composant de dix maii^O^ns^ Qu'elle n'aurait qu'à me demarider pour tne trouver, Ah! tenez, docteur, à l'idée qu'elle a pu moàrii^ dé misèi-e dans un coin, mon eœui' se déchire, et i^àî etïvie de retourner en Australie, car sî elle existé eHé doit toujours être dans ce pays. Avec quelles ressources serait-elle revenue ?
—Tous n'avez pas cùerché à prendre d'âuWes informions ? «lemanda machinalement le docteur.
— Si, répondit ÉdouaM dîstraît, sa tante ra'^frait ait (Qu'elle devait être pairtie du 10 au 20 décefiSbtè 1852, sur un navire qui ne transporte que des éttiigrants, ef qti'on appelle le Uarco-Paulo .
■^ Lé Marco'Paulo ! s'écria le docteur en se levant tout à coup, c'est le navire qui m'a conduit Ik-Ms i la même époque. Sic'étaitl... puis il s'arrêta comme ëfràyé de ce qu'il allait dire.
— Qu'avez-vous donc ? demanda Édoùatd, qui pâ-' lissait malgré lui.
^ Rien, tépoùdit Iwans redevenu fnaître de luîmême, le nom du navire m'a frappé... J'ai beaucoup
connu le capitaine; si j'étais chez moi, je vous donnerais des renseignements qui pourraient vous mettre sur la voie. Voulez-vous venir en prendre connaissance ou que je vous les envoie ?
— Partons, dit Edouard en se levant.
Lorsqu'ils furent en route, le docteur interrogea
le jeune homme.
A chaque réponse il paraissait acquérir une conviction.
— C'est extraordinaire, c*est incroyable, disait-il en donnant les plus grandes marques d'étonnement.
— Oui, je partirai, disait Edouard, parce que je suis un homme d'honneur et que c'est un devoij» sacré que je dois remplir. Avec un caractère comme le mien on ne peut pas être heureux tant qu'on a un remords sur la conscience. Pourtant... il soupira et se jtut.
On était arrivé à la porte dlwans ; celui^i entraîna Edouard dans son cabinet, sans lui laisser le temps de saluer madame Iwans et Émeraude, qui n'avaient pu retenir un cri de surprise en le voyant.
Le docteur ouvrit un meuble et chercha quelque temps.
— Les voilà, dit-il en se parlant à lui-même, et il tendit deux lettres à Edouard. Connaissez-vous cette écriture ? n. ^
— C'est la mienne, répondit le jeune homme. J'ai écrit ces deux lettres à Marie au moment de mon départ. Comment se fait-il ?• . .
— ' Demandez à Dieu, qui crée et détruit les hommes I à la destinée, qui vous fait courir après le malheur quand on n*aurait qu'à rester en place pour être heureux ! Asseyez-vous là, près de moi. Je vais TOUS affliger par mon récit ; mais si triste que soit la certitude, elle est préférable au doute.
Le docteur raconta avec détail à Edouard son premier voyage, la mort de la pauvre Marie et l'adoption de Bijou.
Edouard ne prononça pas une parole ; mais de grosses larmes roulaient sur ses joues.
— Du courage, disait le docteur, il vous reste au moins votre enfant, notre cher petit Bijou.
A ce mot Edouard releva la tète ; un sourire de joie passa sur ses lèvres. Il se leva, ouvrit la porte, et se dirigea vers le salon où il avait aperçu les deux femmes et Tenfant lorsqu'il était entré ; il s'élança sur Émeraude comme un fou, et lui arracha des bras la petite fille qu'il dévora de baisers. Puis, entre ses caresses et ses larmes, il lui disait des choses si étranges qu'Ëmeraude recula épouvantée.
Elle le crut en démence .
— C'est son père, dit le docteur bas aux deux femmes; vous comprenez sa joie.
— Lui 1 s'écria Émeraude en pâlissant, et elle se laissa tomber dans un fauteuil en portant une main à son cœur.
Edouard serrait l'enfant à l'étoufifer. Bijou, malgré sa prédilection pour lui, commençait à se
302 LES tOLEURS D'OR.
fâcher. Ce fut bien pis lorsqu'il voulut remporter.
— Tu es à moi, disait Edouard ; tu verras comtoe mes sœurs t'aimeront.
Le docteur l'arrêta par te bras et lui montra Émeraude qui cachait sa figure dans ses ïnaiiis pour pleurer.
— Un peu de patience, dit-il à Edouard ; elle aime cette enfant; voulez-vous récompensef" les soins qu'elle lui a donnés par une grande douleur flaissezlui au moins le temps de se préparer à une séparation qui, du reste, nous sera bien pénible à tous.
Edouard baissa la tète, il devint rouge de honte; puis, s'approchant d'Émeraiide, il déposa la petite tille sur ses genoux.
— Pardon, dit-il d'une voix suppliante, J'ai eu iin mouvement d'égoïsme, d'ingratitude; voulez-voiïs me pardonner? Je me repens.
Émeratide lui tendit sa main tremblante.
Edouard, avec un mouvement de tendresse respectueuse, porta va ses lèvres la main qu'on lui tendaitv
— Byou est à vous, lui dit-il; c*est Fenfant de votre cœur ; je n'ai aucun droit sur elle ; gardez-la, seulement permettez-moi de venir la voir chaque jour.
Pas une voix ne s'éleva pour dire : Emmenez/à, mais la permission qu'il demandait lui fut accordée à l'unanimité.
Il en usa si bien, que deux mois plus tard il disait
aa docteur : Il faut que je reste avec vous on que vous veniez demeurer avec moi, puisque je ne sors plus de chez vous.
— Etoménez Bijou, répondit Iwans en poussant un soupir.
— ie reviendrais tout de même, dit Edouard en souriant; j'aime mademoiselle Ëmeraude et je viens vous demander sa main.
— : Voilà toujours la mienne, dit le docteur; quant à celle d'Émeraude, cela la regarde ; revenez ce soir dîner avec ùotis. Elle vous donnera sa réponse ellemême. Vous verrez Oreste et triade, ajouta-t-il en faisant allusion à Joanne et à William qui ne se quittaient plus.
Intitile de dire si Edouard |ut exact au rendezvous.
Il fut reçu par le docteur.
— Mademoiselle Émeraude consent-elle à devenir ma femme? lui demanda-t-il d'une voix émue.
— Je croîs qu'elle ne demaùde pas mieux, répondit le docteur en l'introduisant dans le salon.
— Ei^t-ce vrai? mademoiselle, s'écria Edouard en rinterrogeant du regard.
— Il le faut bien, répondit Emeraude en baissant là tête,. puisque je ne veux pas quitter ma fille.
— Et puis, parce qu'elle vous aime, murmiira Joanne en se penchant à l'oreille d'Edouard! ; j'avais deviné cela à bord, moi.
Edouard remercia Joanne du regard.
— Eafin, pensa madame Iwans, celle-là da moins sera heureuse ; merci, mon Dieu, elle Ta bien mérité.
L'union d'Émeraude avec Edouard fut fixée i quelques mois de là.
Émeraude devait quitter sa robe de deuil pour sa robe de mariée.
Cette soirée s'écoula pour tout le monde sous une impression à la fois douce et triste. Par un hasard singulier, il y avait là trois jeunes gens qui avaiept perdu , l'un sa maîtresse , les deux autres leur fiancée ; entre chacun d'eux et le bonheur à venir, il y avait une tombe.
Les noms de Marie, de Louisa, de Mélida ne furent pas prononcés, mais chacun adressait dans son cœur une pensé? furtive à celles qui n'étaient plus, et elles passaient comme de blanches ombres dans le souvenir de ceux qui les avaient aimées.
En sortant de chez le docteur, William et Joanne rentrèrent ensemble. Edouard, qui demeurait dans un autre quartier, les avait quittés à la porte.
Les deux jeunes gens marchaient en silence, absorbés chacun dans leurs réflexions. ^
— Edouard va être heureux, s'était dit Joanne à lui-même en le regardant s'éloigner.
Involontairement, l'image de son propre bopheur perdu à jamais, se représenta à sa pensée. Il songeait avec amertume que son existence s'écoulerait
dans risolemeot. II se mit au lit le cœur rempli de tristesse. Il dormit d'un sommeil troublé* Louisa lai apparut dans ses rêves, tantôt fraîche et souriante comme il l'avait vue à Balaratte, tantôt défigurée par la maladie, comme la représentait son portrait. La douleur le réveillait, il se rendormait, mais c'était pour retrouver de nouveau en songe les mêmes visions.
Le lendemain, il était brisé de fatigue. Il sortit de bonne heure, espérant que le grand air calmerait son agitation nerveuse.
La maison de William était dans le voisinage d'Hyde-Park. Joanne traversa Hyde-Park et se rendit sous les beaux ombrages de Kensington-Garden. Il marchait en rêvant, lorsqu'au détour d'une allée il vit apparaître en face de lui une jeune fille.
Cette jeune fille allait et venait, les yeux baissés vers la terre, comme une personne qui cherche quelque chose qu'elle a perdu.
 sa vue, Joanne poussa un grand cri et fit quelques pas en arrière.
L'étrangère le regarda avec, étonnement , et s'éloignant un peu, elle continua sa recherche.
Joanne fut obligé de s'appuyer contre un arbre. Il croyait être encore le^Éptet d'un rêve.
-- Même âge I disait-il7 même taille I même vidage ! mon Dieu, même regard ! Est-ce que je suis
Il appela deux fois : Louisa! à demi- voix.
La jeune fille s'arrêta, le regarda de nouveau el fit quelques pas vers lui.
— Vous m'avez appelée, monsieur? lui demandât-elle d'un son de voix qui le fit tressaillir.
— Au nom du ciel, murmura Joanne en joignant les mains, dites -moi si vous êtes un ombre?
— Je ne vous comprends pas, répondit Tétrangère, qui fit un pas pour s'éloigner.
— Oh ! ne me quittez pas ainsi, mademoiselle, reprit -il d'une voix suppliante; n'ayez aucune crainte, je suis un honnête homme, incapable de dire un mot qui puisse blesser vos oreilles ; mais j'ai besoin de vous regarder, de vous entendre ; vous êtes le portrait vivant d*une personne que j'aimais et qui est morte en Australie.
— En Australie! murmura la jeune fille en sô rapprochant un peu; c'est un vilain pays, bieù loin, bien loin. Oh! je le connais de nom, ma pauvre sœur y est allée, et elle n'en est pas revenue.
— Votre sœur! s'écria Joanne, devait être toa chère Louisa. Il n'y a que deux sœurs c[txi pnisseht se ressembler ainsi.
— Vous vous .appelez Joanne ? s'écria la jevtnè
fille à son tour; elle nous parlait de vous dans toutes ses lettres. W
— Vous êtes ma sœur devant Dieu, répondit le jeune homme avec tristesse. Permettez-moi devoils accompagner, je désire voir votre mère : est-ce que . vous vous appelez aussi Louisa ?
— Je m'appelle Fanny ; mais après le départ de ma sœur, ma mère m*a donné son nom en souvenir d'elle.
Jeanne détourna la tète pour cacher ses larmes.
— Ma mère n'est pas ici, reprit Louisa qui marchait à côté de lui; je demeure avec tine vieille dame chez laquelle Louisa m'avait placée avant son départ. Cinq minutes plus tôt vous l'auriez vue Ici âvec moi ; nous nous prômeiions tous les matins. Elle a perdu une lettre et j'étais revenue pour la chercher. Elle est si bonne cette dame, elle m*a instruite elle-même, elle me traite comme son enfant, et quoiqu'elle ne soit plus riche, elle nous soutient ma mère et moi. Mon père est mort depuis deux ans.
— J'ai été tellement ému en vous voyant, disait Jeanne, et je sens encore au cœur une émotion si vive, que je ne puis vous exprimer tout le bonheur que j'éprouve à vous voir, à causer avec vous.
Louisa s'arrêta devant une maison de ÈQodeste apparence.
— Voilà où nous demeurons, dit-elle en frappant à la porte, je vais vous annoncer.
La vieille dame fit à Jôanne l'accueil le plus amical.
— Vous avez bien fait de revenir, lui dit-elle, c'est Dieu qui a préparé cette rencontre. Vous serez son appui, son protecteur quand je ne serai plus là.
Louisa fut la première à prier Joanne de venir la voir souvent.
Quand Joanne se retrouva le soir dans la famille Iwans, on devina, au changement de sa physionomie, qu'il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire.
Il raconta sa rencontre avec la sœur de Louisa.
A partir de ce moment la mélancolie de Joanne se dissipa peu à peu.
On sentait qu'il reprenait confiance dans la vie.
À quelque temps de là Joanne et William étaient réunis chez Edouard.
— Eh ! bien, mon cher Joanne, disait William en souriant, vous rappelez-vous ce que vous nous disiez : « Je mourrai garçon, » pourtant vous vous mariez dans quinze jours. Vous voyez bien qu'il ne faut jurer de rien.
— J'épouse la sœur de ma pauvre Louisa, répondit Joanne. C'est un moyen de m'acquitter envers elle, car vous ne savez pas que lorsque j'étais malade, pauvre, abandonné, elle travaillait pour payer mon médecin; aujourd'hui je retrouve sa sœur, n'ayant pour soutien qu'une vieille amie, qui peut lui manquei: d'un jour à l'autre; je lui donne mon nom pour lui faire accepter, à elle et à sa mère, ce que je possède.
— C'est une belle et bonne pensée, répondit Edouard en lui tendant la main, c*est d'un grand cœur, mais avouez que c'est un devoir l^ien doux à remplir; Émeraude l'a vue et m'a dit qu'elle était charmante.
— C'est le portrait de Louisa, répondit Joanne, je ne pouvais ainaer qu'elle.
Ëmeraude avait demandé à son père de venir demeurer avec elle lorsqu'elle serait mariée.
Malgré ses instances et celles d'Edouard, le docteur n'avait pas voulu y consentir.
— 3 'aurais l'air d'un paresseux, disait-il. Je suis trop jeune pour rester à rien faire, et quand même je serais riche, est-ce qu'il n'y a pas toujours des pauvres à soigner ?
M. Iwans^ du reste, n'avait point à se plaindre. Il avait excité une vive sympathie et conquis dans la science une grande position.
Dans ce noble et beau pays d'Angleterre, où chacun travaille et cherche à s'élever, l'homme qui a du courage et du cœur prend toujours sa place.
Pourtant, le docteur avait un Irrémédiable fond de tristesse.
Le regard de madameiwans serencontrait souvent avec le sien, et des larmes roulaient dans leurs yeux.
— Cher docteur, chère madame Iwans , disait Edouard, souriez donc un peu à notre bonheur, tâchez d'oublier.
— A notre âge, mon cher enfant, on n'oublie pas! au vôtre, on retrouve encore le bonheur, quand on croit l'avoir perdu.
La jeunesse , c'est la vie , ce sont les illusions , ^ c'est le besoin d'aimer; c'est le printemps qui ramène les fleurs.
Elle VOUS entrdae tous vers une destinée nouvelle !
A ce propos, je dois vous avertir d'une chose, c'est que j'ai cru m'apercevoir que William aimait votre sœur Mary.
— Je m'en suis aperçi? comme vous, et je n'osab vous le dire, dans la crainte de vous affliger.
— : Pourquoi? mon ami! William est un noble cœur. Il a déjà bien souffert pour nous et avec nous; je serais injuste et égoïste, si je lui demandais d'ensevelir avec nous le reste Sb sa vie dans un souvenir. Vous serez tous heureux, nous jouirons de voire bonheur.
Mais, voyez-vous, Edouard, je vivrais cent ^ns, que je n'oublierai jamais le jour où Ton a jeté ma pauvre Mélida à la mer.