‹ Les voleurs d'orChapitre 14 sur 32 · DERNIER DÉJEUNER · texte numérisé non relu

DERNIER DÉJEUNER

Le soleil devait briller quelque part au-dessus de cette calotte de brume et de fumée qui coiffe Londres éternellement. On ne le voyait point, mais on le devinait presque. Aux rives de la Tamise, c'est beaucoup. Les badauds s'accostaient en disant : Une joyeuse matinée !

Tout est joyeux ainsi dans la joyeuse Angleterre.

Des maisons rougeâtres s'alignaient autour du square. Le square avait une petite fontaine, une loge couverte en chaume, de beaux arbres aux troncs humides et une pelouse qui semblait un tapis d velours vert. Le gazon et les groseilliers triomphent chez nos joyeux voisins. Une chèvre bl^che amu»* sait quatre ou cinq jolies fillettes, derrière la grille, sous les yeux d'une gouvernante maigre.

contre cette tristesse endémique qui pèse sur la ville des brouillards.

Elle était belle, notre Jane; c'était une de ces fié* res filles des comtés du centre^ aux cheveux noirs et aux yeux bleus ^ à la bouche entr'ouverte par réternel sourire. Elle avait dix-huit ans. Christian^ son séducteur^ car il est bon de poser les choses d'un mot^ pouvait passer par tous pays pour un charmant cavalier. Ce Tom BOrne^ qui leur souhaitait pour oreiller le pavé mouillé de Londres^ ne pouvai^être qu'un dur coquin.

Jane souriait^ montrant les perles de sa bouche; Christian la regardait d'un air pensif:

— ^A ta santé^ Christian! dit Jane.

Le jeune homme tendit son Verre.

— Sur les trois mille guinées de feu mon onde^ prononça-t-il lentement^ il me reste deux livres ce matin.

Jane choqua son verre contre celui de Christian et y trempa ses lèvres en murmurant :

—Je ne t'ai jamais tant aimé qu'aujourd*hui!

Les épaules de Christian eurent à se soulever une imperceptible tendance.

—Moi aussi; je t'aime^ répliqua-t-il du bout des lèvres.

Puis il ajouta en regardant le ciel gris à travers la transparence rosée de son Champagne :

— Dis donc ! nous les avons mangées encore assez

lestement les trois mille guinées de mon oncle !

• — Quel voyage adorable! s'écria Jane; l'Italie, TAlleniagne, la France!...

Christian poussa im gros soupir et répéta :

— Hélas, oui! La France, TAUemagne, l'Italie!... mais nous sommes à Londres ! ,

Jane semblait décidée à garder sa gaillarde humeur.

— ^Bah! fit-elle, Londres est laid : tu m'y semblés plus beau.

— Mon Dieu, ma Jane chérie, dit Christian dont l'accent devint sérieux, toi aussi tu me semblés cha^ que jour plus belle... .mais il ne me reste que deux livres sterling.

—Est-ce qu'on songe à cela?

— ^11 le faut bien !

-—Fi! Christian! s'écria Jane, dont les jolis sourcils se froncèrent tout à coup, vous êtes un^ homme d'argent.

Christian frappa sur son gousset vide et darda au plafond un regard mélancolique.

, —Homme d'argent m partibus, alors! soupira-t-il.

Jane repoussa son siège. '

— Je m'entends. Monsieur, di1>^Ile; hier, sur le bateau de Richmund, quand on vous a dit que cette petite demoiselle fade et blonde avait dix nulle livres de revenus.,,

— ^Deux cent cinquante mille francs, argent de France 1 prononça Christian en aparté avec une sorte de respect.

—Vos yeux se sont allumés. Monsieur, éontinua Jane; le rouge vous a monté au front,..

— Quelle folie !

— Et depuis lors, vous êtes tout rêveur.

— C'est vous qui rêvez, Jane î

— ^Non, Monsieur, non, s'écria la jeune fille, dont la paupière laissa glisser une larme; alle^, je vois bien que vous ne m'aimez plus!

—Je t'en prie, Jane, dit Christian de ce ton que l'on prend pour apaiser les enfants boudeure, ne gâte pas notre dernier bon déjeuner... mange en paix ce pâté de poisson...

—Je n'ai plus faim.

— Bois ce Champagne qui n'est pas payé...

— Je n'ai plus soif! repartit Jane qui tourna le dos.

— ^Au diable! s'écria le pauvre séducteur; nous

ne nous sommes pas disputés une seule fois en mangeant les trois mille gainées de feu mon oncle I

Jane se leva et le regarda de haut en bas.

— Elst-ce un reproche? demanda*t*elle fièrement; vous parlez bien souvent des guinées de feu voire oncle. N'avais-je pas un oncle^ moi aussi? et mon oncle n*était-il pas plus riche que le vôtre? ne m'aimait-il pas comme sa fille? ne me rendait*il pas bien heureuse ? Si vous ne vous étiez pas avisé de m'enlever^ Monsieur. . . .

Christian fit un geste de découragement.

— Tenez^ Jane^ dit-il à la jeune fille qui s'accoudait maintenant à Tappui de la croisée; il y a un moyen : si vous voulez^ nous allons nous brûler la cervelle au dessert?

D'un bond la charmante créature fut à ses côtés; ses yeux brillaient; le sourire renaissait autour de ses lèvres.

—Mon Christian, prononça-t-elle avec tendresse, parles-tu sérieusement?

—Non, répondit le séducteur sans hésiter.

—Tu vois bien, tu vois bien ! s'écria la jeune fille indignée; tu vois bien que tu ne m'aimes plus !

Le front de Christian s'appuyait contre sa main. Il pensait : Ces choses-là, je les fais tout seul.

II s'empara des deux mains de Jane et Tattira sur ses genoux.

— Je t'aime plus que jamais^ dit-il. Tu es la plus belle et la meilleure... quand tu ne parles pas de (on oncle, ou des petites miss du bateau de Richmund. Je t'aime de tout mon cœur, mais je suis très-inquiet ; nous sommes au bout de notre roman, ma pauvre Jane. J'ai bien pensé quelquefois à ton oncle Saunders, le fermier...

— C'est beaucoup de bonté que vous avez eu I interrompit Jane d'un air piqué.

— Mais, poursuivit Christian, si tu retournais à la ferme, il te briserait les côtes à coups de gourdin. Chaque pays a ses mœurs. Dans nos campagnes d'Angleterre, c'est comme cela qu'on fait de la morale aux jeunes filles.

—Quand même mon oncle me recevrait à bras ouverts... commença la jeune fille.

— A bras raccourcis plutôt ! pensa Christian.

—Ecoute, Jane, reprit-il tout haut; demain, nous serons sans asile et sans pain. Mes créanciers impitoyables...

Jane lui jeta ses deux bras autour du cou et se mit à baiser ses cheveux.

—Mon Christian ! soupira-t-elle redevenuc tout à

coup langoureuse ; dis-moi encore que tu m'aimes! Le séducteur secoua la tête et' prononça dramatiquement :

— ^A Londres^ pauvre enfant, sais-tu ce que c'est que la misère !

Jane frappa du pied, puis elle éclata de rire. — Tu me fais pitié, dit-elle. — C'est pour toi que j'ai peur... voulut continuer Christian.

— Tais-toi, interrompit Jane avec un suprême dédain ; tu ne veux ni vivre ni mourir, tu ne sais que trembler. Est-ce de l'argent qu'il te faut ?

— De l'argent ! répéta Christian étonné; as-tu de l'argent ?

— Le frère de mon oncle Saunders est riche comme Crésus. Il demeure dans Pall-Hall, à deux pas d'ici. Autrefois il m'aimait plus que la prunelle de ses yeux... Veux-tu que j'aille le voir î

Christian ne répondit pas tout de suite ; sa tristesse augmentait; il songeait à part lui : —Ce sera une ressource pour elle.

— Le veux-tu ? répéta Jane avec impatience. —Eh bien, répliqua le séducteur en baissant la tête, c'est peut-être une bonne idée, cela. Va voir

ton parent de Pall-Mall,

10 LE TUBUR

Jane mettait déjà son cb&le et soa ebapeau.

— ^Les boromes se noient dans un verre d'eau ! disait-elle gaiement; pasr d'argent! ne voilà^t-il pas une belle affaire !

— Que vas-tu lui conter, à Ion parent? demanda Christian.

— Je n'en sais rien, répliqua Jane dont la toilette était achevée > ce que je sais, c'est que nous allons être riches encore pour quinze jours au moins, peut* être pour trois semaines... M'ainoera-t-on ? lyouta-telle en inclinant son front pour réclamer le baiser d'adieu.

-*rOui, répondit Christian qui la pressa invoiontairement contre son cœur : on t'aimera !

Jane ne prit point garde à l'émotion qui tremblait sous ses paroles ; elle sortit eS riant et cria da de* hors:

— ^Bon opurage ! à bientôt l . Christian se mit à la fenêtre; il vit Jane> légère et gracieuse, franchir le perron en deux sauts el saluer Tom Borne d'un gai signe de tête* Tom Borne ôta sa pipe de sa bouche et fit mine de soulever sa casquette. Christian l'entendit qui disait :

—Si elle s'en va, c'est qu'il n'y a plus rien 1

U eut froid dans les veines.

DE TIGRES. Il

--Pauvre fille I murmura-t-il en se dirigeant vers le petit secrétaire en bois de rose ; qui sait 1 peut* être tombera-t-elie jusque-là !

Il ouvrit le secrétaire et y prit une paire de pistolets.

•—A bientôt ! pensa-t-il tout haut^ comme si la dernière parole de Jane eût résonné encore à son oreille; dévouée^ noble de cœur^ aimante... une vie que j'ai brisée !

Il déposa les deux pistolets sur la table et retourna yers le secrétaire où il prit encore un encrier^ du papier et une plume. Il rangea le tout auprès des pistolets et se rassit.

— Je vaiscopier comme un autre, dit-lien souriant amèrement, cette stupide formule : « Quand vous lirez ces lignes, j*aurai cessé d'exister. . . x>

II trempa la plume dans Técritoire et disposa le Cahier de papier à lettre. Mais au lieu d'écrire, il prit touff à tour chacun des pistolets, en fit jouer les batteries et en examina les capsules. Puis encore, il repoussa le tout d^un geste plein de fatigue et se croisa les bras sur la poitrine.

—Assurément, dit-il, derrière sa pétulance fantasque ^t folle, il y a plus d'honneur et plus de cœur ^ue chez une demi-douzaine de Lucrèces ! candeur d'enfant, intelligence de premier ordre...

— J'ai le temps ! s'interrompiMI en tournant vers les pistolets armés un regard de mauvaise humeur.

Son verre était à demi plein ; il le but. Deux fois de suite^ il l'emplit et le vida; une troisième fois il voulut se verser à boire> la bouteille ne contenait plus rien.

— C'est fini! s'écria-t-il sans faire allusion au flacon de Champagne; tout est dit. Âh ! ah! messieurs les étourneaux, allez donc enlever des jeunes filles I

Il trempa encore sa plume dans Tencre^ et au moment d'écrire il la déposa de nouveau en répétant :

— Que diable, j'ai le temps !

•—Comme elle était délicieusement jolie cette Jane ! reprit-il en se renversant sur le dossier de son fauteuil; si c'était à xecommencer, serais-je plus sage? C'est grande pitié qu'on ne puisse pas vivre d'amour ! ^

Machinalement ses mains jouaient avec les pisto- ' lets. Il se leva tout à coup et se mit à parcourir la chambre à grands pas.

— La petite miss du bateau de Richmund ! prononça-t-il avec agitation, la fille du commodore Davidson... le millionnaire!... celui qui l'épousera sera un homme heureux , voilà tout !

Sans savoir, il prit la bouteille vide pour se verser une rasade et répéta, incapable de saisir le côté comique de la situation :

— C'est fini! bien fini! En somme, j'aime mieux ces nuages gris de Londres pour la dernière heure que Tazur profond du beau ciel ditalie ou que le gai soleil de France. Ma fois, j'ai vécu! Et sans reproche, cette Jane m'a coûté les yeux de la tète. Miss Âmy Davidson est tout aussi jolie qu'elle au fond... et même... mais le moyen de la retrouver ! Etpuis, le père...

— ^Bah ! s'interrompit-il en marchant résolument vers la table; quand on a vidé la coupe jusqu'à la dernière goutte...

Mais au lieu de saisir les pistolets, comme l'accent de ses dernières paroles semblait le promettre, il s'acharna dans sa distraction contre la bouteille vide et tenta encore une fois de se verser à boire.

Un gros rire se fit entendre du côté de la porte et une voix railleuse murmura :

—C'est fini !

Christian tressaillit et se retourna. Tom Borne était debout sur le seuil.

*^ —Que fais-tu là, toi? s'écria le jeune homme en colère; tu m'épiais!...

Tom Borœ haussa lea épaules.

— -Peuh l fit-il dédaigneusement , vous épier^ tous !

Si vous étiez rîche^ à la bonne heure !

Tom Borne portait un costume hybride qui tenait du laquais et du marin. Il avait à plein nex l^accent de Jersey. Les Jersiens sont les Bas-Normands de TAngletenla. Tom Borne était large de carrure^ bas sur jambes^ et portait sous sa casquette des cheveux rouges^ plats. Sa casquette et sa pipe faisaient réelle* ment partie de son individu.

C'était Tom Borne qui avait loué à Christian et à Jane la maison d'abord tout entière^ et^ en ce tempslà^ Tom Borne était un homme poli. Au bout de quinze jours^ Jane^ voulant faire des économies^ avait réduit sa location au premier étage et fiait rétablir Téoriteau. Durant la quinzaine suivante^ on avait vendu des meubles. Au bout du mois^ Christian et iane^ restreignant leurs frontières^ durent se contenter de la petite chambre où nous avons vu leur dernier déjeuner.

La politesse de Tom Borne s'était amoindrie dans les mêmes proportions que le logement de nos amoureux.

. Maintenant que Christian et Jane étaient dans cette maison à louer comme l'oiseau sur la branche.

Tom Borne n'espérait pljus rien d'eux et les prisait plus bas que la poussière de ses guêtres.

— Que veux-tu? lui demanda Christian avec menace.

— Je veux vous dîreT répondit Tom sans s'émouvoir^ que je suis en train de louer la maison^ y com* pris votre chambre^ à quelqu'un de cofnme ii faut. Un vrai gentleman^ celui-là ! Il demande à voir voire appartement.

— C'est intolérable ! gronda Christian,

Tom se mit à rire.

— Demain , dit-il ^ si vous couches dans la rue, vous n'éprouverez pas de ces inconvénient6*là,

— Drôle ! s'écria Christian.

—Après? fit Tom Borne^ qui carra ses vastes épaules.

Christian se ravisa.

•^Fais entrer^ dit-il , et qu'on se dépêche t

Tom Borne souleva sa casquette au moins de deux doigts^ oe qui était un événement.

— Si milord et milady veulent prendre la peine d'entrer... dit-il en s'eifaçant,

Christian s'était tourné du côté de la muraille pour cacher sa figure ; il se disait en prenant la plume, cette fois pour tout de jtwn ;

•^Écrivons notre billet de faire part. Pauvre Jane! elle va bien pleurer !

Un gentleman de cinq pieds huit pouces/portant un binocle d'or à cheval sur un long nez busqué^ passa le seuil. Ce gentleman^avait le chapeau sur la tète comme tout Anglais bien élevé; ses favoris^ d'un blond ^ardent ^ formaient Téventail des deux côtés de ses joues maigres et osseuses. Il y avait du Don Quichotte chez cet homme-là. Sa figure honnête et loyale ne manquait pas d'intelligence^ mais on y devinait je ne sais quelle préoccupation à la fois puérile et profonde.

Son costume était de toutes pièces à la dernière mode des sectateurs de Courtenay. Nous aurons des renseignements complets sur ce Courtenay. Carrick de poche h simple collet^ sur une redingote démesurément longue de taille; pantalon Lewris étroit et courte à fente; brodequins Filowski en caoutchouc; un chapeau-casquette^ inventé la semaine précédente par le propre fournisseur du prince Albert, fty patent.

Le gentleman entra en disant à sa compagne:

— Vous trouvez la couleur de ces gants trop hardie? Cela ne m'étonne pas; je suis original jusque dans ces détails. Voyez le corbin de mon stick : il

>réseute un bec de canard. Le pauvre Gourtenay

était bien jaloux !

La compagne du gentleman l'écoutait avec beau- [coup de complaisance et lui souriait d'un air affecleux. C'était la vignette anglaise la plus mignonne et la mieux réussie que l'on pût ^oir. Il faudrait revenir au lis et à la rose pour donner ui^e idée des délicatesses de son teint; ses grands yeux d'azur avaient une douceur timide et brillaient aux reflets de ses merveilleux cheveux d'or. Je ne sais pourquoi il n'y avait point de fadeur dans ce doux ensemble. C'était bien pourtant cette beauté d'outre-Hanche qu'on a coutume de trouver fade dans son ennuyeuse perfection ; mais ici^ pas Tombre de gaucherie prétentieuse, pas la moindre apparence de gourme ou d'apprêt^ une simplicité presque enfantine et celte chère bonté qui est^ par tous pays^ la séduction suprême.

— Voilà^ Hilord ! dit Tom Bome^ en montrant la chambre d'un geste de cicérone.

—Nous allons gêner le gentleman, mon père, murmura la jeune fille qui avait aperçu Christian du premier coup d'œil.

Christian se courba sur sa lettre.

— Oh ! fit Tom Borne du haut de sa grandeur, ce n'est pas un gentleman. Il est ruiné.

Milord examinait les êtres de rappartement.

— ^Pauvre jeune homme! pensait la blonde miss dans son âme compatissante.

Christian fit un mouvement qui montra^ durant une seconde^ le contour de son profil perdu; la jolie jeune fille eut u» tressaillement et devint toute pÂle^ puis ses longs cils se baissèrent^ tandis qu'un rose plus vif montait à sa joue.

—C'est lui! murmura- t-elle.

Le gentleman si remarquable par son élégance avait nom Robert Davidson^ K. P.^ commodore au service de Sa Majesté Britannique. La charmante vignette anglaise était sa fille^ miss Amy Davidson^ héritière unique de dix mille livres sterling de reve^ nus. )

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