‹ Les voleurs d'orChapitre 15 sur 32 · MISS JANE · texte numérisé non relu

MISS JANE

n y avait une belle ferme entre Ashborn et Tideswell^ dans le comté de Derby; les prairies^ tondues par ces bestiaux géants qui sont la gloire et la richesse de l'Angleterre^ descendaient du pied des montagnes jusqu'au cours paisible de la Derwent. La ferme appartenait à Saunders, de Newcastle^ novateur en fait de charrues, lauréat pour les mou-» tons et les bœufs dans une foule de concours^ et célèbre par toutes les foires du Derbyshire pour la pesanteur de son gourdin.

Une ferme du centre en Angleterre vaut mieux qu'un de nos manoirs de Bretagne ou même de Normandie. Il y avait des pauvres gens qui donnaient à Sâunders le titre de squire, et tout le monde appelait sa nièce : miss Jane.

20 LE rUÊUR

Miss Jane était la coqueluche des dandys campagnards à dix lieues à la ronde; elle avait un piano dans sa chambrette^ meublée de neuf^ et on lui faisait venir de la musique de Londres; Miss Jane allait à la promenade sur un poney de Clare qui était un bijou; elle avait été deux fois reine des bouquets à la fête de Qiapel-in-Frith^ dans la montagne.

L^oncle Saunders disait que miss Jane épouserait un fermier comme lui^ ou qu'on verrait bien ! Quand il parlait des jeunes squires du voisinage donj les trotteurs suivaient de trop près^ à son gré^ le poney de miss Jane^ il avait toujours un regard pour son gourdin fidèle.

Il adorait miss Jane^ et miss Jane^ en conscience^ le méritait de tous points. G^était la fée rieuse des vertes prairies de la Derwent ; c'était la belle reine des fêtes villageoises^ et il n'y avait point de bonne gaieté sans elle.

En vérité, miss Jane, pour garder sa vertu, n'avait pas besoin du patriarcal gourdin de son onde. Les jeunes squires perdaient leur peine à soupirer pour l'amour d'elle. Toujours alerte, toujours joyeuse, miss Jane s'éveillait en chantant, le matin, et s'endormait le soir dans un sourire.

 deux lieues d'Âshborn, sur un petit affluent de

la Trent, s'élevait un riant cottage dont les murailles blanches se cachaient derrière un bouquet de grands chênes. Un vieillard vivait seul dans cette retraite. C'était un singulier personnage ^ "qui n^entretenait guère de relations avec ses voisins et qui consacrait toutes ses ressources à Téducation d^un sien neveu^ voyageant sur le continent. Le bonhomme mourut; le cottage resta solitaire durant quelques semaines^ puis on vit les persiennes vertes se fouvrir, et Fon parla du nouveau propriétaire : le neveu^ un beau jeune homme qui déjà songeait à vendre Théritage du vieil oncle.

II se nommait Christian, le neveu^ Christian tout court, n avait un fringant cheval noir qui faisait l'admiration des jeunes squires^ et dès Tabord^ ce bel animal prit la manie ^de suivre la piste du poney de miss Jane. Saunders de Newcastle fit plus d'une fois la grimace en serrant le manche de son gourdin • Les fillettes du pays lançaient à miss Jane des re^ gards sournois et|lemandaient où s'était enfui son sourire.

On avait eu déjà le temps d-^oublier sa chanson.

Pauvre miss Jane ! des yeux jaloux Tavaient vue pleurer sous les saules^ au bord de la Derwent. ^

Un soir, avant de se coucher, elle embrassa Ton- *

cte Saunders plus tendrement que de coutume; Fonde Saunders la trouva toute pâle et se dît : « Demain, je l'interrogerai . »

Depuis deux grandes semaines, Toncle Saunders remettait ainsi de jour en jour à Tinterroger.

Miss Jane gagna sa chambre, et son piano resta muet. 11 se trouva que, la veille, Christian avait vendu comptant Théritage de son oncle, pour la somme de troi% mille guinées. Le lendemain, îl était trop tard pour interroger miss Jane; sa chambre était vide, ainsi que le gentil cottage caché parmi les grands chênes.

Le vieux Saunders prit le deuil tout comme Douglas la Main de fer, quand sa fill$^ Anne-Marie, s'enfuit avec le lord des Iles.

Jane lui écrivit de Londrel pour lui dire que Chris-, tian l'épouserait. Christian Tavait promis. L'oncle Sacmders vit sur le papier de la lettre des taches rondes et boursouflées. 11 ne se souvenait point d'avoir jamais pleuré, même quand mistress Saunders, sa femme, s'en était allée dans un meilleur monde. ;^ D froissa la lettre et ouvrit ses yeux tout grands, parce qu'il sentait des larmes brûler au dedans de l^es paupières. Il descendit à la prairie; il regarda ' ses bœufs et vit bien qu'il ne les aimait plus.

Quand il rentra^ la maison lui sembla changée; il y avait partout trop de place. Jane^ Tingrate enfant, avait laissé le vide derrière elle.

Saunders partit pour Londres^ son gourdin sous le bras. Il revint une semaine après et fit condamner la porte de la belle petite chambre de Jane. Il caressa ses bœufs de bon coeur et dit : « Yoilà de vrais t amis !»

Aussi le fermier Saunders en menait-il une paire de temps à autre à Tabattoir.

Personne ne lui parla de miss Jane> à cause du gourdin.

Christian et miss Jane couraient cependant le contioent. Ils s'aimaient à la folie tous les dm\, et leur voyage n'était qu'une longue suije d'enchantements. Christian n'aurait pas mieux demandé que d'épou*ser Jane, mais le moyen? Il fut convenu qu'on pas** serait à Gretna-Green au retour.

Le forgeron de Gretna-Green vivait encore.

Ceci une fois établi, on n'y pensa plus guère et l'on ne s'occupa ^'à mener bonne vie à Paris, à Naples, à Vienne, partout où la bonne vie se mène, * -

Quand ils, eurent dépensé deux mille cinq cents guinées, Jane, qui devenait raisonnable, dit : a II est

temps de partir pour Gretna-Green^ car nous n'avons pas trop pour faire la route. »

Cinq cents guinées^ pour se rendre des bords du Rhin à la frontière d'Ecosse^ cela semble suffisant au premier aspect; cependant miss Jane et Christian ne purent jamais aller que jusqu'à Londres. Jane était lasse en arrivant; Christian lui accorda quel^ ques jours de repos. Q rencontra dans Saint-James- Park un compagnon de voyage qui le mena au club. On joua; Christian gagna^ et l'idée lui vint de refaire un peu sa fortune avant d'aller à Gretna-Green.

Jane était toujours de l'avis de Christian^ quand il ne doutait de rien. On loua la maison d'occasion que Tom Borne était chargé de faire valoir. Christian perdit le lendemaiig le surlendemain^ il apprit l'art dangereux et facile de signer des lettres de change. La guerre qu'il engagea contre le sort fut courte et dépourvue d'incidents brillants; sa décadence dura six semaines^ pendant lesquelles il perdit son terrain pied à pied dans la maison de Tom Borne.

La veille du jour où nous rencontrons miss Jane et Christian^ ces deux parfaits amants^ jouant de leur reste, étaient allés respirer i'air pur sous les beaux • ombrages de Richmund; le nom de Gretna-Gredi avait encore été prononcé, mais avec mélancolie et

eomme on parle des Eldorados fabuleux. Au retour^ sur le paquebot, pour la première fois depuis son

départ de la ferme, miss Jane avait éprouvé un véritable serrement de cœur qui n'avait point trait au souvenir de son brave oncle Saunders. La cause innocente de ce premier chagrin de miss Jane était la vignette anglaise^ miss Âmy Davidson, avec sa. radieuse chevelure blonde et ses dix. mille livres sterling de revenus en expectative. Christian, dans le monologue obligé qui précède tout suicide, nous a dit quelques mots de miss Jane; mais Christian peut paraître un juge partial, et nous éprouvons le besoin d'affirmer sérieusement que miss Jane valait son pesant d'or.

C'était une fille honnête, malgré sa faute, et profondément dévouée, malgré son ingratitude appa-

t rente envers le fermier Saunders. Elle aîvait été

; ^arée par sa jeunesse et entraînée par la vaillance même de sa nature. Ce petit grain de romanesque

[ folie qui existe à un moment donné dans l'imagination de toutes les jeunes Anglaises avait fait le reste.

^ Çp qui entourait miss Jane, là-bas, dans le comté

\ dé Derby, lui plaisait, sauf les 'jeunes squires. Les jeunes squires l'impatientaient à tel point que Christian lui était apparu comme un . héros de poème

épique : elle Tavait aimé de toute la haine enfantine qu'elle prodiguait à ses fastidieux persécuteurs.

Gomme on le voit, le gourdin de Saunders ne se trompait point trop quand il se sentait attiré vers les épaules des jeunes squires.

Jane s'était enfuie de la ferme par la crainte exagérée qu'elle avait de son oncle. Dans le premier moment^ elle ne croyait faire qu'une très-courte absence, lé temps de se marier à la mode écossaise et (Je revenir solliciter son pardon humblement.

Les choses avaient tourné d'une autre manière, et peut-être miss Jane n'avait- elle point résisté comme elle l'aurait pu; mais le tourbillon l'avait prise irrésistiblement; Christian à ces premières heures d'amour, était pour elle un dieu. Suivre en tout la volonté de Christian, c'était la loi, et comme Christian lui donnait le paradis sur terre, demander davantage lui eût paru démence ou ingratitude.

Le temps n'avait point affaibli la tendresse que miss Jane portait à Christian. Nous aurons peint d'un mot cette tendresse excessive, quand nous aurons dit que miss Jane ne s'était jamais avoué qu'elle était supérieure en tout à son amant.

Et voilà que tout à coup, à l'aspect de cette Honde fille du commodore, elle avait surpris dans

les yeux de son Christian une ambition sinon un amour^ un regret sinon un désir. Elle fut jalouse ; son cœur se révolta contre cette inconnue qui^ sans même le vouloir^ lui prenait son bonheur. Dès ce premier moment elle détesta miss Amy Davidson du fond de Tâme.

Et pendant toute la matinée du lendemain^ remarquons bien ce fait^ le nom de Gretna-Green ne fut pas prononcé par miss Jane^ qui avait son idée pourtant^ et qui n'eût certes point pris le courage d'affronter son parent de Bond-Street , si la pensée de Gretna-Green ne Teût soutenue.

Il fallait en finir^ à cette heure ou jamais. J^ne le sentait^ et Jane aimait comme au premier jour.

— Savez-vQus ce que c'est qu'un excentrique, vous? demanda brusquement le commodore à Tom Borne^ qui allait commencer l'explication des lieux.

Tom Borne le regarda de travers et le commo* dore fut enchanté,

—Je vous demande, répéta-t-il avec complaisance, ri vous savez ce que c'est qu'un excentrique, vous ?

—Non, répondit Tom.

Le commodore fourra ses doigts dans l'entournure de son gilet.

•--Eh bienl dit-il en avançant le cou, regardez-

moi, vous saurez ce que c'est qu'un excentrique!

— Alors, vous êtes un excentrique, Milord? dit Tom Borne d'un air à la fois humble et narquois.

— Manifestement ! répliqua le commodore, qui se redressa de son haut.

— Peste ! fit Tom Borne, incapable de brider son insolence, c'est curieux à voir un excentrique !

Le commodore se frotta les mains et murmura :

—Hé, hé!... hé, hé! nous ne faisons rien comme les autres !

Puis il ajouta en regardant Tom par-dessus l'épaule.

— L'homme, j'étais l'ami de Courtenay.

— Pas possible, Milord !

—Est-ce que vous l'avez connu î demanda vivement M. Davidson.

— J'ai connu un Gurtney, repartit Tom, qui portait du charbon sous Blackfriars.

—Je dis : Courtenay ! sir William Courtenay! le lion des lions ! s'écria le commodore en s'échauffant.

— Mon père, interrompit Âmy, qui se tenait le plus loin possible de Christian, vous oubliez que nous sommes ici pour voir l'appartement.

Elle semblait craindre que sa voix n'arrivât jusqu'au jeune honmie^ dont la plume courait et grio-

çait sur le papier ; mais celui-ci n'avait garde d'entendre; il était tout entier et de bonne foi à sa suprême affaire.

—Laissez^ Miss! dit le commodore solennellement; vous voyez bien que je parle de Courtenay... le successeur légitime de Brummel^ ajouta-t-il en se tournant vers Tom Borne^ qui donnait de sourdes marques d'impatience. Je pense que vous avez connu Brummel^ mon garçon ?

—Non, Milord.

— Bruaimel, dit M. Davidson avec un geste confidentiel, était le seul homme, ici-bas, qui sût mettre décemment sa chemise.

—Oh! fit Amy scandalisée, mon père!

—Laissez, Miss ! vous savez bien que je suis un original... Mon garçon^ les gens qui ne sont pas au fait parlent à tort et à travers de la cravate de Brummel. C'était pour la chemise qu'il avait une incontestable supériorité. Courtenay, lui, ne .savait pas mettre sa chemise, mais il mangeait facilement rînquante douzaines d'huîtres sans boire. —Voyez-vous ça ! dit Tom Borne ; sans boire I Christian poussa un gros soupir. Il avait achevé sa lettre de faire part et se mit à la plier.

—Moi, qui vous parle, continuait le commodore

j'avais le gantier de Courtenay, j'avais le tailleur de Courtenay. C'est un fait! J'avais son bottier^ soq sellier^ son tapissier^ son bijoutier^ et même soa pharmacien. Miss Davidson^ vous pouves vous dispenser d'écouter cela. Ah l ah ! l'homme^ vous verres, je ne fais rien comme les autres! Pour revenir à Courtenay^ mort sur la brèche, pardieu-l en tenant contre Waterford le pari de manger soixante-quime douzaines d'huîtres vertes.

Tom Borne ouvrit de grands yeux, et le commedoré ôta son chapeau avec un religieux respect pour ajouter d'un ton grave et pénétré :

— Mort à la soixante-treizième douzaine !

Christian venait de mettre un beau cachet de dre noire à sa lettre. Miss Âmy, qui était sur des épines, toucha le bras de son père*

—Je vous en' prie. Monsieur, murmura-^trelle , ayez égard à la position de ce jeune gentleinaQ..»

Christian écoutait, cette fois. D comprît parfaita» ment qu'on parlait de lui. Pendant que le commedore assurait spn binocle sur son nés étroit pour la considérer, Christian se retourna tout doucement, et son regard croisa celui de la blonde Amy. Il tressaillit et baissa les yeux d'un air confus, tandis qao la jeune fille se glissai^ dlerrière son père^

—Je ne vois pas pourquoi notre présence générait gentleman, dit Robert Davidson à haute et intelligible voix ; mais puisque vous êtes pressée. Miss, [amiaoofi la chambre.

— Milcoxl, s'écria Tom aussitôt, prenez la peine de «»r. C'est carré... joli papier... bonne cheminée... fue agréable sur le square!...

—Je ferai changer tout cela, grommelait Robert Davidson; mon intelligence travaille.

—Votre Seigneurie fera ce qu'elle voudra... mais demain la chambre aura un tout autre aspect, parce qu'on aura balayé ce jeune monsieur et ses vieux meubles.

Amy jeta sur Tom Borne un regard de véritable indignation. Le pauvre Christian courba la tète pour cacher la rougeur de son front.

— Avez-vous entendu le capitaine Drayton parler sur le paupérisme à la Chambre des communes? demanda le commodore, qui prit tout à cqup une pose d'orateur et §e mit à déclamer. La misère ^ Messieurs^! la misère est Thydre aux cent têtes !.., ou bien, comme dit lady Bridgeton dans son dernier <lithyrambe ; La misère est la plaie incurable et saignante... Connaissez-vous lady Bridgeton?

—Pas du tout^ Miloi*d^ répliqua Tom qui haussa, ma foi^ les épaules.

— Lady Desdemone Bridgeton^ continua le com-^ modore en appuyant sur chaque syllabe de ce nçm véritablement fashionable^ Fauteur de David Ri^ zio, la tragédie à la mode. C'est tout simpilement une femme de génie^ mon bon. Je donnerais à Finstaift même cent guinées pour avoir Tavantage de lui être présenté... Bien, Miss! fort bien! suinter- ( rompit-il en se tournant vers sa fille qui cherchait à Tentrainer. Je crois que je n'ai rien dit de choquant* Quant à faire quoi que ce soit au monde comme les autres, cela m'est impossible, et vous le savez bien. Je vais de ce pas chez Carter essayer un attelage étonnant, tout pareil à celui du comte deChesterfield

Venez, Miss L'homme, je retiens cette maison..

— Et vous n'en serez pas fâché, Milord, dit Tom qui se frotta les mains.

Amy glissa un regard de compassion vers Christian, toujours immobile comme une statue. On allait le chasser. C'était un bien beau jeune homme, et il avait décoché de si galantes œillades à miss Amy sur le bateau de Richmund î -

La blonde Amy suivit à regret son pèi^ qui disait sur le carré à Tom Borne :

—Vous verrez, mon cher garçon, je meublerai )ut cela comme Fhôtel du duc de Buccleuch, dans limlico. C'est chez moi un parti pris de n'imiter mne.

La voix de tête de Robert Davidson se perdit dans Ifescalier, et Christian put entendre bientôt sa voiture rouler sur le pavé du square.

n se leva lentement et resta planté devant la table, en homme écrasé par ses réflexions.

— Elle m'a reconnu ! pensa-t-il tout haut; j'en suis sûr. Et dans quel état me suis-je montré à ses yeux ? Ce scélérat de Tom faisait les honneurs de ma misère avec un aplomb!...

Il secoua la tète et repoussa son siège d'un vigoureux coup de pied.

—Après tout, que m'importe cela ? dit-il en prenant sur la table sa lettre cachetée de noir.

Il la contempla durant une seconde, puis un sourire vint errer autour de ses lèvres.

—Non! fit-il, c'est qu'il n'y a pas à dire, elle est décidément chaionante, cette jeune fille... charmante!... Et ce Commodore vous a une sainte odeur de livres sterling. Voilà qui ferait un vrai beaupfcre !

—Ah çà, j'étoufie, moi ! s'interrompit-il en défai-

sant le nœud de sa ci*avate ; ce bonhomme est venu gâter ma dernière heure.

— ^Brummel ! prononça-t-il avec envie, Courtenày! des heureux! Quand je pense que je n^étais bon qu'à cela sur la terre, moi^ avoir beaucoup d'argent et le dépenser grand train. C'était une vocation irrésistible!

Il avança la main vers les pistolets et les arma Vm après Tautre. Il mit la lettre à l'adresse de Jane en évidence sur le coin de la table. Il était un peu pâle, mais son regard brillait.

Comme il serrait la crosse de son pistolet pour le porter à son front, un bruit se fit du côté de la porte.

— Encore toi, maître maraud! s'écria Christian avec colère^ en voyant Tom Borne sur le seuil.

— ^Je viens vous annoncer une autre visite, dit Tom qui le regardait effrontément.

Christian avait Mi disparaître les pistolets sous les revers de sa redingote.

— Je ne reçois pas, répliqua-t*il.

— Oh ! fit Tom Borne, sans perdre son intolérable sourire, ces messieurs se passeront de votre permis* sion. Ce sont des recors. Ils viennent chercher votre mobilier, dûment saisi à la requête de MM. Carter,

rehand de chevaux; Lewis, tailleur; Filowski,

ttier; Staunton, gantier, et consorts.

Christian reprit son siège.

-^est pourtant vrai, murmura-t-il, j'ai eu des toitures, des chevaux...

Il regarda ses pieds mal chaussés en achevant d'un iccent mélancolique :

—Et des bottes!

Trois ou quatre visages de mauvais augure parurent à la porte.

—Faites vite! leur dit Christian, j'ai besoin d'être âeol.

Tom Borne et les recors se mirent à rire.

—Ma foi, dit le principal recors, qui avait inventorié le mobilier d'un coup d'œil, ça ne peut pas être Ken long. ^ .

— Pouvez-vous emporter cela tout de suite? de-

ihftnda Christian. '

—Si vous y consentez?

—J'y consens.

Tom Borne> nature obligeante^ aida les recors à déménager la chambre. Chaque fois qu'on enle^it un meuble, Christian se disait philosophiquement 4 fe n'en ai plus besoin.

Il était accoudé sur la table ; tm recors le pria dé

se redresser tandis qu'un autre rengageait poKment à vider la chaise qu'il allait emporter.

Christian fronça le sourcil.

— ^Ne pouvez-vous me laisser cela? demanda-t-il.

^La loi n'accorde qu'un lit au débiteur^ répondit le recors ; vous pourrez vous asseoir sur le matelas.

— Et si je vous proposais d'échanger mon lit contre cette table et cette chaise? insista Christian.

— ^Mauvais marché ! murmura Tom Borne.

— ^Accepté! s'écrièrent les recors qui s'emparèrent du lit.

— Alors^ dit Christian^ il n'y a plus rien ici pour vous; allez au diable!

La chambre était absolument nue et présentait un aspfsct désolé; un nuage descendit sur le front du pauvre Christian : aucune amertume n'était épargnée à son agonie.

—Maintenant^ lui dit Tom^ quand vous voudrez déguerpir^ ça nous obligera^ car il faut le temps de faire le nettoyage.

'Le malheureux séducteur laissa tomber ses bras le long de ses flancs.

^ — Ce coquin a un cœur de bronze! murmurft-t-il. Dis donC; ajouta-t-il en jouant l'indifférence^ est-ce que tu connais le gentleman qui ya prendre l'hôtel?

—Je sais qu'il a dix mille livres sterling de revenus^ r^liqua Tom Borne.

—Bonté du ciel ! pensa Christian^ c'est donc bien vrai ! Elle est fort belle^ sa fille^ reprit-il tout haut.

—Vous avez donc des yeux derrière la tête, si vous l'avez vue ? Elle n'est pas mal . • . mais^ moi^ j'aimerais mieux la petite Jane^ votre maîtresse.

—Comment^ drôle] s'écria Christian indigné, la petite Jane !

—Affaire de goût^ répliqua Tom Borne froidement ; quant à miss Davidson^ elle a un fiancé bien gentil, allez !

—Ah ! fit Christian, qui se rapprocha curieusement, elle a un fiancé ?

—Sir Edgar Lindsay, répliqua Tom Borne, un gentilhomme de vingt^deux ans, riche, brave, spirituel...

—Elle l'aime? demanda Christian^ dont la voix trembla malgré lui.

Tom Borne le regarda en face :

—A dire vrai, je crois qu'elle en est folle, répondit-il; mais si vous lui offriez votre cœur, votre table et votre chaise, cela pourrait bien la faire réfléchir. Monsieur Christian.

ÎII

Page 1