MAC-AULAY POUR TOUJOURS
Robert Davidson^ commodore de la marine anglaise^ était non-seulement K* P- S niais encore F. A. S. *, ce qui ne Tempêchait point d'être aussi M. S. A. K
Dans TAlmanach d^ Gentry^ pour Tannée 184S^ il y avait un très-long article sur le commodore Davidson. Cet article, rédigé avec soin, n'avait pas été sans coûter beaucoup d'argent. L'industrie qui consiste à mettre l'orgueil humain en coupe réglée est enccM'e, chez nous^ l'état d'enfance. A peine avonsnous quelques pauvres diables, peintres d'écussoos
^ Knight of St-Patrick.
* Fellow of the Society of antiquarts*
* Membre de la Société des Arts.
dB barbouilleurs de biographies^ qui gaghent> à flatter autrui, leur très-maigre ordinaire. L'Angleterrei toa|ours plus avancée que nous^ a dépuis binquaâte ans des publications annuelles destinées à eoseigner au mcmde les faits et gestes des badauds dos trois royaumes. On y apprend comment se fonda la famille de John Brown> esq^ demeurant Bakeir* 8tréet> et précédemment Trinity-Square; combien il eut d'enfants de sa première femme tant regrettée, qifil remplaça en 34 par miss Emely Walcot, de la maiscHi 6tnall et Walcot} les nouveaux enfants qui survinrent de cette union; Thonnèur qu'eut John Brdwn d'être nommé chevalier du Christ de Portu*» |alj à l'bccasion d'un important achat de vins qu'il fit à Lisbonne en 38 ; sa grande maladie de la fin de 39> traitée heureusement par le docteur Àdair^ de Rojal-Collége ; le mariage de sa fille atnée (mars 41)> àToccasion duquel le fameux Peter Bodie fit des stances, insérées dans le Wetkly-Herald.
Lesdits détails cotés à raison de quatre ou cinq shéllings la petite ligne, plus l'obligation morale de prendre trois cents exemplaires du bouquin^ pour le distribuer à ses connaissances»
Dans l'aHlcle du commodore Davidson, il était dit ^ K^t honorable marin avait rendu de grands ser-
vices à la Compagnie des Indes et rap|)orté du Pondjaub un tapir màie au jardin zoologique. L^éditeur ajoutait que R. Davidson voyageait volontiers de temps à autre sur le continent pour sa santé; qu'il avait fait^ dans ses dernières années^ de' notables réparations à son manoir du Sommerset; que sir William Courtenay le tenait en haute considération et qu'il passait auprès de ses amis pour ne rien faire comme les autres.
a Dût le Commodore Davidson s'irriter contre nous, avait ajôiité le rédacteur, — sur Tordre exprès du Commodore lui-même, — nous ne pouvons taire que ce gentleman a mérité la réputation du plus grand original d'Angleterre^ d'Ecosse et d'Irlande. »
L'Âlmanach de d846, qui était sous presse, devait contenir un choix d'anecdotes destinées à mettre en lumière ^originalité vraiment surprenante du Commodore Davidson. *
Christian eut bonne envie de payer d'un seul coup toutes ses dettes à ce misérable Tom Borne; mais l'homme devient magnanime à mesure qu'il approche de sa dernière heure, et Christian méprisa encore cette injure. Bien plus, il finit par trouver que Tom Borne avait raison et s'accusa de folie, lui qui allait songer, du fond de ce précipice où il se noyait,
ila brSiante Amy Davidson^ héritière de deuxxent cinquante mille francs de rente. Il eut presque un sourire en pensant qu'il avait été jaloux de sir Edgar Lindsay^ Theureux fiancé de la fille du commodore.
—Va-t'en, dit-il à Tom ; je ne le ferai pas beaucoup attendre et tu pourras bientôt nettoyer tout ici... Entrez! ajouta-t-il machinalement.
On avait frappé trois maîtres-coups à la porte.
La figure de Christian changea complètement à la vue du personnage qui s'introduisit. C'était un homme à la tournure importante, d'un beau teint, bien nourri et tout de noir habillé.
Tom le regarda et fit un quart de salut, devinant bien que c'était un homme à son aise.
—Eh ! s'écria Christian avec une intention de sarcome, c'est cet excellent monsieur Carter qui daigne rendre visite à sa victime ! Soyez le bienvenu. Monsieur Carter !
Le célèbre marchand de chevaux entra et ne toucha même pas son chapeau, qui était orné d'un large crêpe.
—Bonjour, Monsieur Christian, bonjour, dit-il avec sécheresse. Je vous prie de vous retirer, mon âmi, ajouta-t-il en montrant la porte à Tom Borne. Tom Borne hésita un instant et finit par obéir à
eûntr^*Gœur, M. Carter s'était assis «ans fa0on sur l'unique Glaise qui restât dans la chambre.
— ^Venez-vous me faire votre compliment de cmdoléanee? demanda Christian.
-*-Je viens... commença sévèrement M. Carter. ' Mais il s'interrompit^ flaira au vent et regarda tout autour de lui.
— ^On a exécuté ici? fit-il en clignant âe Fœil.
•--^Comme vous dites^ répliqua Christian^ qui eut le courage de rire ; on a exécuté.
-*-Â la bonne heure I à la bonne heure ! Je viens^ mon cher Monsieur^ au nom de vos créanciers^ mes confrères > vous rappeler officieusement que nous avons prise de corps contre vous.
«^Vous êtes bien aimable... voulut interrompre Christian.
—Et vous dire, continua M. Carter^ que dans ia très-pénible situation où nous sommes...
Il s'arrêta pour jeter à son habit de deuil un regard désolé.
— Nous avons besoin^ reprit- il encore avec un gros soupir^ de faire rentrer tous nos fonds. Eh conséquence^ nous sommes forcés...
— De me mettre en prison? acheva Christian.
r—Oui, Monsieur.
~-Eh bien! s'écria Christian , vqilà qui me fait plaisir l
M. Carter s'étala sur la chaise et enfla sa poitrine»
— Nbus connaissons cel^, murmur^-t-il; fi donc ! Monsieur, fi donc t
Christian mit au jour ses ^eux pistolets et les posa sur la table.
— ^J'étais en train d'en finir avec tous pqs petits embarras j cooim^ vovis voyejii Monsieur Carter > ditril; mais si vous me donnez Fasiie qui n^e n^anque, je remettrais bien volontiers la partie.
La figure du marchand de chevaux prit une ex« pression de dignité austère.
--Encore une^fois, fi donc 1 Monsieur Christian ! s'écria-t-il, ce langage-là est bon d^ns la bouche des mauvais sujets de comédie. Hais Thonnéte homme qui ne peut pas payer ses dettes parle autrement. Ou l'excuse d'abord. Monsieur ! ensuite on fait entendre ^ qu'on travaillera, qu'on s'efforcera, qu'on tâchera.» •
—Pourquoi mentirais-je? interrompit Christian»
—De sorte que, prononça M. Carter, étonné devant une perversité si grçtnde, c'est un parti pris froide^ ment?
—Pas le moins du monde, et vous ne me comprenez pas. Je me refuse seulement à vous donner
de chimériques espérances. Je n'ai point de parents^ moi^ Monsieur Carter : point d'héritage en expectative. J'ai été élevé par un vieil artiste qui était mon oncle et que j'aimais comme un père. Il vivait au jour le jour ^ sans trop s'inquiéter du lendemain. Quand il est inort^ il m'a laissé trois mille guinées que j'ai eu grande hâte de manger. (1 n'en reste plus trace. Yoilà mon histoire en deux mots^ Monsieur Carter : je suis l'enfant du hasard; si le hasard me venait en aide, je vous payerais peut-être... sinon, non!
— ^Vous parlez de cela fort à votre aise ! Ne peut-on au.moins travailler?
— Ouand on ne sait rien faire... *
— Comment, rien?
— Entendons-nous ! répliqua Christian. Rien de ce qui rapporte de l'argent. Mais pour tout ce qui en coûte, c'est différent, je suis très-fort. Ah! ah! mon cher Monsieur Carter, poursuivit-il, tandis que sa figure jeune et distinguée s'animait tout à coup, vive Dieu ! je sais conduire mon tilbury par des chemins du diable, je monte à cheval trois fois mieux que Little John, mon ancien jockey, je boxe avec décence, à l'anglaise et à la française... M. Carter tournait ses pouces en le regardant, et
sa physionomie morose se rassérénait petit à petit.
— Je fais des armes ^ bien entendu^ continuait Christian^ je joue le whist d'une façon trascendante, je bois sans soif six ou huit bouteilles de Champagne^ j'enlève les jolies filles à l'occasion^ et il m'est arrivé de couper^ à trente pas^ une balle de pistolet sur la lame d*un rasoir!
— ^Eh bien ! fit M. Carter qui tournait toujours ses pouces^ cela n'est pas mal... pas mal I
Christian jugea bien qu'il se moquait^ et voulut enchérir.
— ^Monsieur Carter, reprit-il, trouvez-moi un emploi honnête où l'on puisse utiliser ces divers petits talents et je me déclare prêt à travailler comme un nègre.
— Vjbl eh!... faisait le marchand de chevaux qui semblait se complaire en ses méditations; eh ! eh!... ma foi!...
Il se frotta les mains tout à coup et s'écria :
— ^Dites-moi! savez-vous que vous» étés un vrai gentleman, Monsieur Christian !
— Hein?... fit celui-ci avec étonnement.
— ^Dn vrai gentleman, pardieu! Tout à fait;., tout à fait ! Voulez-vous que nous fassions une affaire ensemble ?
-^Un6 affaire î répliqua GhristiaQ stoppait; ivee moi!
— ^Une grande affaire... une immense affaire!
^Monsieur Carier, dit Chriatian qui fronoa le sourcil) brisons là, s'il vous platt! J'ai t)eatt faire Je se suis pas en train de plaisanter.
Carter prit tout à coup un air lugubre.
^-rHélas! hélas! mon cher Monsieur Christian, dit-il, vous ne pouvez pas être plus désespéré que moi. Plaisanter quand j'ai la mort dans rame I
— Si vous ne plaisantez pas, interrompit Ghristiaa, oxpliques^vous.
Le marchand de chevaux poussa un soupir & fiandre le cœur et jeta un second regafd sur soa costume de deuil.
— Je vais m'expliquer, dit«-il; bien que ce soit raviver ma souffrance !
Son accent était si ému que Christian eut pitié de lui.
— ^Auriefe-vous perdu quelque proche pareat? demanda-t-il avec intérêt.
—Plût à Dieu ! s'écria chaudement M. Carter 3 ah! Monsieur Christian, si le pauvre cher gentleman avait vécu seulement une année de plus, notre fortune était faite... mais là, solidement ! Je vous parle
DE TIGRES. é7
de Courtenayj notre pauvre Çourteniiyi notre lion^ mort à la fleur de Vê^ \ —C'est son deuil que vous portez ? dit ÇfaH^tian
CO08Olé«
•—Et il y a bien de quoi^ Monsieur ! C'était le fils de nos œuvres; nous avions dépensé tant d'argent pour le mettre à la mode ! On peut bien vous dire cela; nous noua étions associés^ liewis^ le tailleur^ Staunton le gantier^ le bottier Filowski^ moi et bien d'autres pour tirer parti de Courtenay j les commencernent^ avaient été difgcileS) mais ça avait été lancé si militairement que nous en étions k faire nos frais déjà. Tout le monde voulait avoir les fournisseurs de Çourtenay.-. £t voilà que la mort impitoyable..,
Il tira son mouciioir pour s'essuyer les yenx et continua d'une voix étouffée par ses sanglots :
-^11 était laid^ le cher jeune bomme> il était lourde il était stnpidel mais les huitres^ Monsieur! sans boire | il mangeait les huîtres comme jamais personne ne les mangera I
A son tour^ Christian réfléchissait.
— C'est un joli talent! dit-il d'un ton sérienxi
•^Ah ! Monsieur^ je crois bien ! abonda M« Carier; sans boire ! on ne parlait que de lui et de ses bnitres
à la chambrQ de^ IcH'ds^ Monsieur! I^ea délibéra-
lions politiques en étaient journellement entravées.
— Je conçois cela^ fit observer Christian d'un ait capable; sans boire !
— ^Figui'ez-vous que les buttresl.. voulut continuer M. Carter.
Mais Christian se redressa tout à coup et dit d'un ton sec:
— ^Je vous prie^ laissons là les huttres^ cher MmH sieur!
Il y avait dans ces paroles un accent de supériorité si péremptoire que le marchand de chevaux resta bouche béante comme un écolier devant son maître. Depuis quelques instants^ du reste^ il s'était opéré un changement notable dans l'attitude respective du débiteur et de son créancier. Cela s'était fait peu à peu; Carter avait perdu son air rogue pour arriver par une gamme chromatique^ lentement parcourue, à quelque chose qui ressemblait à de la politesse, politesse protectrice^ il est vrai^ mais déjà bienveillante.
Christian^ lui^ prenait à vue d'œil de l'aplomb; son geste était carrée sa voix ferme^ on pouvait deviner qu'il allait traiter bientôt de puissance à puissance.
Néanmoins^ il restait un vestige des grandeurs de
M. Carter et de rhumiliation de Christian : M. Carter était toujours assis^ le chapeau sur la tête ; Christian se tenait devant lui^ debout et découvert.
—Vous êtes dans un très-grand embarras^ dit Christian qui regarda fixement le chapeau de son créancier.
Celui-ci ôta son couvre-chef^ sous prétexte de s'essuyer le front^ et le posa sur la table en balbutiant :
—H fait réellement une chaleur étouffante !
Christian se prit à sourire orgueilleusement.
—Vous avez mis du temps à vous en apercevoir^ dit-il; parlons franc : vous avez besoin d'un autre Courtenay? Étes-vous venu chez moi avec Tidée que je pourrais faire votre affaire?
— ^Une idée vague ^ répliqua le marchand de chevaux; vous savez... quand on se noie...
—Je ne suis pas fâché ^ dit Christian^ desavoir que vous vous noyez.
—C'est une façon de parler.., mais il est certain que si nous trouvions quelqu'un pour remplacer le pauvre sir William ^ notre reconnaissance...
11 s'interrompit brusquement, parce que Christian venait de donner un petit coup de pied à la chaise où il s'asseyait. Carter le regarda; la physio-
nomie de Christian était fort expressive^ à ce qu'il parait 5 car le créancier n'eut pas besoin de Tinterroger longtemps. Il rougit et se leva en disant d'un air confus :
— Cher Monsieur, vous avez peut-être désir de vous reposer.
Christian ne répondit pas, mais il prit la place de Carter, le plus naturellement du monde.
— Ma foi , dit-il en croisant ses jambes Tune sur Tautre, et en continuant de regarder Carter qui cherchait une contenance, je ne me refuserais pas absolument à vous rendre service.
Carter le contemplait désormais d'en bas; la dernière manœuvre de Christian l'avait grandi de dix coudées.
— Vous penseriez pouvoir?... commença le marchand de chevaux avec tiinidité.
— Pouvoir, c'est évident, interrompit Christian; la question est de savoir si je veu^^ Et notes que ce métier de lion indMStriel me répugne de la façon» la plus énergique l
-^Cependant...
— C'est triate. Monsieur Cart^, c'est humiliant, c'est ridicule. Je ne ïq» fais pas illusion. Mais,