LES ÉMIGBANTS. — LE DOCTEUR IWANS ET SA FAMILLE
Le 21 décembre 1852, au rez-de-chaussée d'une maison située dans un des quartiers isolés de Londres, se passait une petite scène muette qui serait sans intérêt pour nous, si ses personnages, assis autour d'une lable, ne devaient être revus souvent dans cette histoire. Cette maison était construite en briques et avait Tapparence de toutes les habitations anglaises : des rideaux *blancs à Tintérieur, des carreaux bien lavés, le marteau de cuivre fixé à la porte reluisant comme un bouton d*or; la pierre qui servait de seuil, propre comme le
niarbre d'une cheminée; au-dessus d*une son-
nette à droite, un écusson sur lequel on lisait ces mots^: Docteur Iwans.
Il y avait dans le salon quatre personnes : elles devaient être bien préoccupées, car le thé, versé dans les tasses depuis longtemps sans doute, avait cessé de fumer.
Quiconque connaît un peu les habitudes de nos voisins appréciera que les plus graves considérations peuvent seules rendre des Anglais indifférents au parfum du thé.
Le docteur Iwans avait un coude, appuyé sur la table et regardait brûler sa lampe. C'était un homme de 40 à 45 ans ; ses cheveux, autrefois d*un blond fort tendre, commençaient à grisonner ; ses favoris avaient une petite teinte rousse qui pâlissait à côté de ses joues colorées; son front blanc mat ajou^ tait à Texpression de deux yeux bleu clair^ brillants d'intelligence et de vivacité. Il était petit de taille et d'un embonpoint raisonnable.
En face de lui était une femme de son âge, grande, brune, maigre, les yeux noirs et doux. Elle avait dû être jolie, mais sa beauté avtiit depuis longtemps disparu^, pour revivre dans une de ses deux filles, assise à ses côtés. Madame Iwans tenait les yeux fixés sur une image de Ylllustration qu'elle regardât sans voir, absorbée comme son mari dans ses réflexions.
Mélida, la plus jeune de ses filles, tourmentait entre ses doigts une petite boite émaillée, qui faisait
honneur, au moins pour la solidité, à Fouvrier qui
l'avait faite, puisqji'elle n'était point encore cassée.
A dix-huit ans, une pensée sérieuse est impuissante
à nous faire rester immobile. Mélida était blonde.
Ses cheveux frisés autour de la tète lui donnaient un
air enfantin que la douceur et la finesse de ses traits
ne démentaient pas. Elle était petite et paraissait
admirablement bien faite. Par une de ces bizarreries
de la nature, qui font qu'une délicieuse personne
ressemble souvent à une laide, en la voyant à côté
du docteur ,[il était impossible de ne pas dire : Cette
jolie personne est sa fille I
Émeraude, sa sœur, avait vingt-deux ans. Ses cheveux noirs, arrangés en bandeaux bouffants, ressemblaient aux ailes déployées d'un corbeau. Ses grands yeux avaient une expression douce ou sévère selon sa volonté. En ce moment, elle considérait un tableau appendu à la muraille et représentant un incendie en mer. Au premier plan, des passagers se sauvaient dans des canots, et le vaisseau, avant de s'engloutir> lançait des flammes qui semblaient vouloir envahir le ciel. Ces terribles torches éclairaient les naufragés luttant contre la mort dans des embarcations trop petites pour les contenir tous. Ceux qui s'étaient crus sauvés étaient précipités dans les flots. Une femme tendait les bras vers une des barques d'un air suppliant ; un homme levait Taviron pour la frapper et Tempêcher de monter à bord.
Émeraude regardait ce tableau et sa pensée ranimait sans doute, car elle éprouvait une sorte de tressaillement nerveux.
Le docteur rompit le premier le silence.
— Ah ! dit-il en se renversant sur le dossier de sa chaise, c'est un grand parli éprendre; si j'étais seul, je n'hésiterais pas ; mais à cause de vous, cela est impossible. Comment proposer à des femmes un voyage de cinq mille lieues ?
Les deux sœurs se regardèrent. Chacune d'elles avait envie de répondre, pourtant elles attendaient que leur mère prît la parole.
— Mon ami, répondit madame Iwans, quand il s'agit de vous, mes filles et moi, nous ne sommes plus des femmes, nous sommes d'autres vous-même; où vous passez, nous passons ; où vous irez, nous irons. Une seule chose pourrait nous être pénible, ce serait de nous séparer de vous. Vous êtes le chef de la famille. Tout ce que vous faites est bien fait. Nos filles ne peuvent que vous admirer pour votre courage, car à votre âge on ne s'expatrie pas volontiers. On est aux deux tiers du chemin de la vie, et on aime à finir ses jours où l'on est né. Mais nous n'avons rien, vous voudriez qu'elles fussent riches, et en effet que deviendraient-elles si Dieu vous rappelait à lui I
Madame Iwans se tut, sa voix trahissait ses larmes prêtes à tomber.
— Quand un si grand malheur nous arrivera, ré-
pondit Émeraude, rien ne pourra nous consoler. Chère maman, n'ayez jamais de ces vilaines idées- Parlons plutôt des projets de mon père. Pour nous un semblable voyage serait une partie de plaisir; mais c*est à cause de vous, à cause des peines et des fatigues que vous auriez à souffrir, qu'il faut réfléchir longtemps. Vous nous avez donné une bonne éducation, des talents, avec lesquels on peut gagner sa vie : nous les mettrons à profit quand vous le permettrez.
Le docteur secoua la tète et dit après avoir réfléchi :
— Il est trop tard maintenant, vous souffririez trop de la domination des autreç. Le genre humain est despote, je connais bien le monde, je n'y ai vu que des maîtres et des esclaves. Le pauvre domine son chien. Le riche domine le pauvre. Le laboureur est moins à plaindre que le professeur ; car pour être heureux avec ceux qui vous font gagner votre pain, il faut les voir à de longs intervalles, sans cela on leur devient à charge. J'ai connu beaucoup d'institutrices, de demoiselles de compagnie : presque toutes étaient malheureuses. Les ignorants, ceux qui ont eu une jeunesse paresseuse, ou une éducation négligée, vous envient, vous détestent pour les talents que vous avez et qu'ils vous payent. Ils veulent vous rabaisser. Leur supériorité, c'est l'argent. L'argent 1 c'est la plus insolente de toutes les supériorités. Ils vous le font durement gagner 1 Que
feriez-vous en pareil cas, vous, pauvres enfants que nous avons gâtées à force d'amour, à qui nous ca-' chons nos ennuis pour vous éviter l'ombre d'une in-> quiétude, si des enfants despotes vous commandaient avec impertinence? Âh ! s'il vous fallait en arriver là ! toi surtout, avec ton caractère, ma pauvre Émeraude, tu irais droit te jeter dans la Tamise.
*— Quelle idée vous avez du monde, mon père I dit tristement Mélida, heureusement qu'il y a des exceptions.
— Oui, mais elles sont rares. Quand on est médecin depuis vingt-cinq ans, en voyant toutes les plaies du corps, on voit ^aussi les vices de Tâme. Ceux qui souffrent ouvrent leur cœur, ne prennent plus ia peine de cacher leur véritable caractère. Les défauts qui s'abritaient detrière l'éducation appa* raissent comme des couleuvres chassées par le feu qui brûle l'herbe. Après la guérison, on a beau reprendre le masque, on ne peut plus nous tromper, nous autres médecins. Que de fois j'ai entendu dire d'une méchante femme : Voilà une bonne personne. Je souriais ou je haussais les épaules, car moi seul je savais à quoi m'en tenir.
On vous dit jolies, on ne doute pas de vos vertus ; vous êtes jeunes, vous avez des talents ; j'ai la réputation d'un honnête homme, mais je suis pauvre. Qu'arrive-t-il? C'est que je vois dans ma clientèle des filles laides, contrefaites, parlant l'anglais comme des allemandes, qu'on se dispute. Elles ont à la fois
vingt prétendants : elles sont riches. Gomment? On oe se le demande même pas.
— Mon bon père, dit Mélida, vous êtes jaloux de touMe monde à cause de nous ; nous ne nous plaignons pas. Moi surtout, je n'ai été demandée qu'une fois, et je suis engagée. Quoique sans fortune comme nous» William Nelson ne voudrait pas entrer dans votre famille s'il ne la trouvait honorable. Quant à ma sœur, je ne pense pas qu'elle ait envie de se plaindre, car elle a refusé plusieurs partis.
— Et je lui en fais mon compliment, reprit en riant le docteur. Un capitaine plus vieux que moi qui fumait la pipe et jurait du matin au soir ! Un négociant français qui porte des moustaches et fume dans les rues. Quant au troisième , il n'y a trop rien à dire ; c'est un bon Anglais, ixAis il a trois ans de moins qu'elle. Elle est aussi grande qu'il est petit , et pour la raison elle aurait pu être sa mère. Et puis c'est elle qui les refuse. Certes je ne veux pas lui imposer un mari, seulement quand elle en refuse un qui ne me plaît pas, je l'en félicite.
—Si je savais vous contrarier, mon père, dit Émeraude, je ne refuserais pas.
• — Je sais cela, fit le docteur, et c'est justement à cause de vos qualités que je prends mon parti. Pourquoi hésiterais-je ? La découverte de l'or en Australie fait partir des hommes et des femmes par milliers. Les journaux racontent chaque jour des merveilles sur les trésors qu'on trouve dans ce pays. Les mé-
decins manquent; aussi dit -on que ceux qui auraient le courage d'y aller pourraient faire fortune très-vite. J'ai la crédulité des gens qui désirent et espèrent. Le Marco-Polo part dans dix jours; j'ai obtenu la place de docteur du bord pendant la traversée, je puis encore me dédire si vous le voulez. Mais avant, refléchissez bien que, depuis vingt-cinq ans, en travaillant le jour, la nuit , je ne suis parvenu qu'à vous faire vivre dans un confortable modeste. Je puis aller encore cinq ans, dix ans, mais après j'aurai besoin de repos. Il faut employer ces dix ans de force et de courage, je ne dirai pas à mieux faire, car j'ai soigné par charité des pauvres à qui je donnais souvent les médicaments , mais à compter davantage avec les hommes et avec le temps.
— Vous avez raison, (Krent ensemble les trois femmes ; dans dix jours nous serons prêtes.
Chacun retomba dans ses réflexions.
Le docteur voyait la fortune lui sourire.
Madame Iwans pensait avec eflfroi à ce qu'elle allait souffrir pendant une traversée de trois ou quatre mois au moins, elle qui ne pouvait pas regarder la mer sans être malade.
Mélida songeait à William qu'elle allait laisser à Londres. Certes, il l'attendrait ou viendrait la retrouver. Elle serait heureuse d'être riche pour partager avec lui sa fortune. Mais il fallait attendre, et elle n'était pas partie qu'elle trouvait le temps long,
Émeraude était triste ; elle regardait le tableau
dont nous avons parlé au commencement du récit, et ne pouvait se défendre d'un pressentiment mélancolique.
Dix jours plus tard la maison était vide, et les quatre personnes que nous venons de voir étaient à Liverpool eu costume de voyage, suivies d'hommes du port qui portaient une foule de malles,. de sacs de nuit, d'objets de toutes sortes, comme on est obligé d'en emporter en s'expatriant.
Le Marco- Polo ^ sur lequel le docteur Iwans s'embarqua avec sa femme et ses filles, est un navire d'environ trois mille tonneaux, qui fait le service pour les émigranls.
Il y avait à bord cinq cent cinquante de ces derniers. La présence de cette population ajoutait beaucoup à Télrangeté d'un spectacle toujours émouvant, celui du départ d'un navire pour un si long voyage. Mélida et Émeraude regardaient de tous leurs yeux des scènes entièrement nouvelles pour elles, et dont leur vie retirée à Londres n'avait pu leur donner Tidée.
Le temps était si beau, la mer si calme, que madame Iwans elle-même ne ressentait aucune impression de malaise. Rien ne venait donc troubler l'émotion bien naturelle que les voyageurs éprouvaient en quittant leur pays, émotion mêlée de joie et de tristesse, de crainte et d'espérance.
Pour des Anglais, le voyage c'est la vie, c'est le mouvement, c'est la poésie. Quand ils montent à
bord de leurs navires, ils songent qu'à tous les bouts du monde les attendent des colonies où ils retrouveront le drapeau de l'Angleterre, et, ce qui ne les touche pas moins, les mœurs et les habitudes de la mère-patrie. Les femmes mêmes ne sont pas étrangères à des impressions de cette nature. Aussi ces pensées, ou d'autres semblables, occupèrent-elles la famille Iwans jusqu'au moment où les côtes de l'Angleterre disparurent à Thorizon.
Quand on ne vit plus que le ciel et Teau, madame Iwans et ses filles songèrent à s'organiser dans la cabine qui devait leur servir d'appartement ; l'appartement était une boîte de huit pieds carrés sans ouverture, ressemblant à une commode à trois compartiments, et où elles devaient coucher toutes les trois.
Leur installation faite, elles montèrent sur le pont. En apercevant toute cette masse d'émigrants, elles furent effrayées en songeant que le docteur, aux soins duquel cette foule était confiée, n'allait pas avoir un instant de repos.
Le premier jour tous les voyageurs étaient arrangés proprement. " On pouvait se faire des illusions sur le caractère et les habitudes des passagers qu'on emmenait. Mais quelques jours plus tard la vérité se montra.
Pour maintenir dans l'ordre tant d'hommes et de femmes de conditions et de caractères divers, il aurait fallu une main de fer, et il n'y en avait point.
Âucnne discipline n'était observée à bord. La famille Ai docteur ne pouvait plus se promener sur le pont où l'on voyait des filles ivres et des hommes avinés se battre dix fois par jour. Madame Iwans dut prendre la résolution de rester dans sa cabine.
A cette contrariété venait s'ajouter une cause d'inquiétude plus grave.
Le pauvre docteur n'avait pas le temps de manger. On le faisait souvent appeler pour rien. Il ne se plaignait pas .Mais ses cou leurs commençaient à pâlir.
Quant aux deux jeunes filles, cet entourage leur semblait si épouvantable, qu'elles se prenaient à regretter Londres, et à voir s'effacer les songes d'or que ridée d'un grand voyage fait toujours naître dans de jeunes cœurs.
Pendant tout le temps que le navire resta dans les parages d'Europe et qu'il fît froid, les choses n'en vinrent pas aux derniers excès. Mais lorsqu'on passa sous la ligne, la chaleur devint accablante, le désordre prit un caractère plus grave. Certaines femmes se promenaient à peine vêtues. Les hommes naturellement renchérissaient sur le désordre, et la situation devint complètement intolérable.
Le docteur, qui s'était plaint plusieurs fois de ses voisines de cabine, et qui avait toujours été assez mal reçu, résolut de faire auprès du capitaine une démarche décisive.
Ce capitaine était une espèce d'homme brusque, ^ mal élevé, et digne, en tous points des voyageurs
qu'il transportait. Il en voulait au docteur parce quil occupait la place d'un protégé à lui qu'il n'avait pu réussir à faire nommer.
M. Iwans déclara au capitaine qu'il ne ferait plus le service du bord si Ton n'avait pas plus d'égards pour sa famille.
Le capitaine, qui, ne se respectant pas lui-même, ne respectait personne, l'envoya promener.
— Vous vous croyez indispensable, lui dit-il, vous vous trompez. Sachez bien que nous pouvons parfaitement nous passer de vous. Vous ne voulez plus faire le service, ne le faites pas ; j'ai sous la main quelqu'un qui vous remplacera dans vos fonctions, et qui les remplira aussi bien et peut-être mieux que vous.
Il y avait à bord du Marco-Polo une espèce de charlatan, moitié médecin, moitié dentiste, qui faisait beaucoup d'embarras et se grisait avec les plus ignobles d'entre les passagers.
Ce digne personnage était le successeur que le capitaine avait depuis longtemps désigné au docteur Iwans pour le jour où celui-ci, poussé à bout, donnerait sa démission.
En un instant, la grande nouvelle courut d'un bout à l'autre du navire.
Le docteur avait été plein de bonté pour ses malades. Mais on savait les efforts qu'il avait faits pour obtenir qu'un peu d'ordre et de décence- régnât sur le pont. C'était un crime irrémissible aux yeux de
cette foule déclassée. Tout le monde prit parti pour Je capitaine. Le docteur eut pour ennemis tous ceux qu'il avait obligés, à Texception pourtant d'une femme à qui il avait donné les soins les plus at« tentifs.
C'était une passagère qui avait dû être bien pressée de partir, pour s'embarquer dans la position où elle se trouvait, car un mois après avoir quitté l'Angleterre, elle mit au monde une petite fille si délicate que le docteur Iwans avait craint que le premier mouvement du roulis ne la tuât.
En renonçant à son service, c'était la seule malade qu'il regrettât. Mais elle était logée aux troisièmes classes à l'avant du navire ; il fallait traverser toutes les salles pour aller la voir, s'exposer aux railleries, peut-être aux insultes de gens capables de tout. Puis il avait vu son remplaçant courir partout, offrir ses bons ofQces, il ne doutait pas qu'il ne prit soin de la petite mère, comme il rappelait, parce que c'était presque une enfant.
Le bon docteur Iwans, dans la naïveté de sa conscience honnête, ne s'imaginait pas qu'un homme complètement étranger à l'art de la médecine eût pu accepter la responsabilité de veiller sur tant d'existences.
Il se renferma donc dans sa famille, reportant toutes ses espérances de bonheur au moment désiré où il toucherait à la terre d'Australie.
Les chaleurs devinrent intplérables. Ces chaleurs
14 LES VOLEURS b'OR.
changèrent la face des choses. Les fièvres et la petite vérole se déclarèrent à bord. La femme en couches fut la première à se plaindre de douleurs à la tète. Le dentiste lui ordonna un bain. On la sortit de Teau dans un si triste état que tout le monde s'aperçut qu'elle allait mourir.
Elle excitait un intérêt général. Sous Tinfluence de la peur, il se fit, en quelques instants, une révolution complète. Le charlatan ne dissimulait plus son embarras ; il commençait à trembler devant la responsabilité qui allait peser sur lui. Par une réaction toute paturelle, les pensées de chacun se reportèrent sur le docteur Iwans qui apparut comme un sauveur à la foule intimidée.
Deux femmes de chambre, obéissant au sentiment de tous, vinrent supplier le docteur de se rendre auprès de la malade.
Il y courut aussitôt. Tout le monde le suivit en silence; mais il était trop tard.
Quand le docteur entra dans la cabine où gisait la malade, elle ne le reconnut pas ; tous les symptômes de la mort étaient sur son visage.
Il se retourna vers ceux qui l'avaient suivi, et, malgré lui, sa figure sévère leur disait:
— Voyez, voilà votre ouvrage.
Ils le comprirent et se regardèrent d'un air consterné.
La papivre femme se débattait dans les dernières angoisses de la vie prête à s'échapper. Elle avait
peida le sentiment, que sa main, crispée par les crampes de la mort, cherchait encore à saisir son enfant.
Le docteur Iwans comprit ce mouvement suprême ; il enleva la petite fille par ses langes serrés au milieu du corps, puis, la tenant suspendue en l'air, il montra Ja vie qui devait faire regretter mille fois plus la mort de celle qui rendait le dernier soupir.
Il regarda autour de lui à qui if pouvait confier ce pauvre petit être. Personne n'étendit les bras. Puis, après avoir réfléchi, il se dit que pas une de ces créatures n'aurait le courage de donner les soins nécessaires à un enfant de huit jours. Il demanda qui était cette femme : personne ne le savait. Elle était inscrite sous un faux nom sur le livre des passagers. Elle avait d'abord dit qu'elle allait retrouver son mari, puis après elle avait dit qu'elle allait retrouver le père de son enfant qui lui avait promis de l'épouser.
On chercha dans ses eifets. Il y avait quelques lettres adressées poste restante à Londres, et qui ne pouvaient donner aucun indice. La personne qui les écrivait semblait même s'envelopper de mystère.
— Allons, dit le docteur, qui prit les effets de l'enfant : Pauvre petite, tu es bien à mon adresse, tu commences bien jeune à porter les peines de ce monde.
Il vint trouver sa femme et ses filles ; ceux qui
rayaient déjà suivi, le suivirent encore en silence . et l'entendirent qui disait, en s'approchant de madame Iwans qui était venue au devant de lui avec Mélida et Émeraude :
— Tenez, mes enfants, je vous apporte un joujou qui vous ^donnera bien du mal . Mais voyez comme cela se débat ! cela veut vivre et cela n'a plus de mère.
Six bras s'étendirent à la fois pour prendre TenfanU Mais, madame Iwans remporta par droit d'expérience . ,
Comme la nature vous donne toujours quelque ' chose, les petits êtres malheureux sont bons.
Au bout de trois jours, l'enfant n'avait pleuré qu'une fois.
" On eut grand'peine à retenir certains passagers qui voulaient jeter le charlatan à la mer. Le capitaine fit des excuses au docteur et afficha des règlements sévères contre ceux qui seraient inconvenants. Mais pour le moment cette précaution était inutile. Chacun, sous l'impression du drame qui venait de se passer, était revenu à des sentiments meilleurs.
A partir de ce moment, la vie que menait madame Iwans et ses deux filles fut complètement changée. Plus d'ennuis, plus de contrariétés. La petite fille que Mélida et Émeraude avaient appelée Bijou, était l'objet de soins de tous les instants. Pendant le jour, les trois femmes montaient la promener sur le pont Tout le monde les saluait avec respect ; les filles per-
dues mêmes s'observaient en présence de ces bonnes âmes, que pas une d'elles n'aurait voulu blesser.
Le butin de Bijou était bien léger : ce fut à qui monterait sa garde -robe. Toutes les passagères cherchèrent dans leurs chiffons ; chacune d'elles fit quelque chose; huit jours après, Bijou était ornée de dentelles, de rubans comme une petite princesse.
Le docteur avait fait preuve d'intelligence et de vigueur. U avait défendu Tabus des boissons et fait prendre des mesures de propreté. Il avait, si ce n'est entièrement chassé, du moins diminué beaucoup l'extension des maladies qui étaient à bord.
L'influence de M. Iwans était en quelque sorte sans limites. On Taimait autant qu'on l'avait détesté. Le matin, quand il quittait sa cabine, des passagers le guettaient à sa première sortie pour lui serrer la main. Il les recevait toujours avec la même bonté et se disait à part lui : Quelle singulière chose I avec, les gens du monde, tout au premier abord semble facile et couleur de rose, mais la déception arrive vite ; avec ces hommes brutaux, mal élevés, la première entrevue est terrible, et cependant au travers de leurs vices, on finit toujours par découvrir de bons instincts. Aussi la fin du voyage fut-elle pour la famille Iwans plus gaie et plus heureuse que le début ne semblait ^annoncer. Les jeunes filles raffolaient de Bijou. Comme le docteur l'avait prévu, l'orpheline était un jouet, qu'on parait comme une châsse.
Mélida avait fait un coussin en broderie au crochet qu'on avait doublé de soie rose; puis on avait arrangé un morceau de coutil rayé en forme de hamac suspendu en travers de la cabine habitée par les trois femmes.
Une nuit Tenfant fut malade, ses protectrices eurent la fièvre d'inquiétude et l'auraient tuée à force desoins, si le docteur n'avait interposé son autorité.
La petite fille avait deux mois ; chacune des trois femmes prétendait être sa préférée. Le fait est que Bijou était tellement habituée à la douce musique de ces voix, que quand Tune d'elles parlait Fenfant 1our< nait sa tète. Son regard incertain, vague^ semblait vouloir s'arrêter avec cette expression de tendresse que les mères devinent et qui est le charme irrésis* tible de Tenfance.
On touchait au terme du voyage. Le docteur en était presque fâché. A force d'espérer la fortune, non pour lui, mais pour ses enfants^ il avait fini par prendre ses rêves pour la réalité même. Il vivait d'illusions. Il savait qu'en descendant à terre, il allait de nouveau se trouver aux prises avec les difficultés de la vie> et il craignait de voir son rêve s'envoler.
Le grand jour arriva. On approchait du port» on voyait briller au loin comme un rayon de soleil attardé le phare de la côte. Chacun se préparait à quitter le navire avec une joie étrangère à quiconque n'a pas fait un long voyage.
Un pilote monta à bord. Les côtes d'Australie apjMnissaient, verdoyantes comme l'espérance. Tous les yeux étaient tournés vers elles. Les ennuis, les chagrins étaient oubliés. Le docteur céda à ce sentiment de satisfaction générale. Il embrassa sa femme et ses filles avec effusion, et quand il descendit dans le canot qui devait le conduire en ville» il avait le cœur léger comme un homme qui touche aubut de ses désirs.
Pour épargner à sa femme et à ses filles les premiers ennuis des informations à prendre, il avait jugé à propos de laisser sa famille à bord et de pousser tout seul une reconnaissance à Melboum.
DÉSILLUSIONS. — HISTOIRE d'uNE BAGUE.
L'entrée du Port-Philippe est magnifique. L'horizon se développe aux regards avec une grandeur qui promet plus qu'elle ne tient, car la ville de Helboum est mal située.
Lorsque le canot toucha terre, une foule de porteurs se précipitèrent sur les passagers et leur enlevèrent d'autorité le bagage qu'ils avaient avec eux.
le docteur n'avait pris avec lui qu'un sac de nuit pour le cas où il serait obligé de coucher en ville.
Quand en arrivant à la porte de rhôtel, il demanda au jeune gaillard qui s'était chargé du sac de nuit, ce qu'il lui devait,
— Une livre, répondit effrontément le comoiis* sionnaire; comme un homme sûr de son droit.
Le pauvre Iwans était altéré. Pour un touriste opulent, cette exigence n'eût été qu'une contrariété ; * mais pour un émigrant, dans les conditions où était le docteur, c'était le plus effrayant de tous les syaiptomes, c'était la révélation d'un monde impossible où il ne trouverait pas sa place et où ses pauvres ressources s'épuiseraient en peu de temps.
Il reprit philosophiquement son sac de nuit, bien résolu désormais à le porter lui-même.
N'osant Aitrer dans Thôtel à la porte duquel on l'avait conduit, et qui pourtant n'avait pas une apparence bien somptueuse, il se mit en quête d'une •modeste taverne«i
En levant les yeux dans les rues, il lut sur presque toutes les portes : Docteur^ Chirurgien^ Den^ tisie, VétérinairCi Sonnette de nuit.
— Ah ! çà, pensa-t-il en s'arrêtant, il doit y avoir ici plus de médecins que de malades. Je voudrais bien voir le diplôme de tous ces gens-là.
Après avoir fait plusieurs tours dans la ville, les tiraillements de son e&tomac lui rappelèrent qu'il ne cherchait pas un médecin, mais un restaurant. Il avisa une boutique ^ui, de-loin avait Fair d'un cabinet d'histoire naturelle, sur la devanture de la-
quelle il vit appendus des quartiers entiers d'animaux qui ressemblaient à des singes. Ij ^it écrit en grosses lettres sur la porte : Soupe de Kangaroo.
^ Allons, se dit le docteur, il parlât que c'est le mets du pays. Cela doit être moi/is cher qu'autre chose, entrons.
Il avala un horrible potage.
Pour en oublier le goût et compléter son déjeuner, il se fit apporter une omelette.
— Que faut-il servir à monsieur? 4^manda le garçon. Un nobler ou de la bière?
— Qu'appelez-vous un nobler? " .
— C'est bien simple, monsieur, nous prenons une demi-bouteille d'eau-de-vie, un petit .verre d'eau et nous sucrons. C'est très-chaud sur l'estomac.
— Bien obligé, cela serait trop chaud pour ma tête. Donnez-moi de la bière.
Dans la vie des voyages, il y a de singulières impressions ; malgré la modestie de ce repas, le docteur se sentait tout dispos; il demanda l'addition.
— L'addition I monsieur, nous n'en faisons pas. . Le papier est trop cher ; c'est trente-sept shillings.
Iwans le regarda avec des yeux effarés.
— Trente-sept shillings, répéta-t-il.
— Oui, monsieur, soupe de kangaroo, omelette, bière, pain, trente-sept shillings, sans compter le pourboire du garçon.
Le docteur paya sans mot dire.
Il se remit à parcourir les rues en quête d'un lo*-
gement. Tout dans Melboura lui portait sur les nerfs, les choses aussi bien que les personnes. A cette époque, Melbourn n'était pas encore une ville ; c'était un entrepôt. Partout des magasins, des stores, rien de reposé, rien d'intime ; quelque chose de forcé, de brutal, comme le premier effort d'une société qui con^nence ; à chaque pas le contraste de l'opulence et de la misère.
Le docteur cherchait vainement des écriteauit. L'encombrement était tel à ce moment qu'il n'y avait pas une maison vacante. Il ne rencontra dans toute la viUe que deux offices à louer* On appelle offices de petits cabinets qui servent de bureau pour les afiaires. Il y avait à peine de la place pour mettre une table et deux chaises.
Il demanda le prix, plutôt par curiosité que dans Tespérance de pouvoir y établir sa famille.
~ C'est quinze livres par semaine, monsieur, lui répondit la femme chargée de louer. C'est pour rien, nous avons loué 25.
— Ah I mon Dieu I madame, et que vaut donc une maison entière ?
— Nous louons celle-ci 400 livres par mois.
La plaisanterie tournait au tragique. La gaieté factice qui soutenait l'âme du docteur, depuis quelques instants commençait à faire place à un véritable sentiment de terreur ; il entrevoyait pour sa femme et pour ses filles la misère et le désespoir. Les Anglais, d'ailleurs, ne savent pas lutter eontre
teft difficultés d'argent, et Iwans, dont la timidité et la fierté naturelle avaient été recueil dans toute sa rie, était sous ce rapport plus Anglais que la plupart de ses compatriotes.
n sortit à reculons, laissant la dame à qui il ve* nait de parler toute surprise de son brusque départ.
Iwans avait besoin de se retrouver dans la rue, seul endroit où Thospitalité ne se payât pas au poids de l'or, pour réfléchir à sa position ; il la sentait devenir de plus en plus critique. Avec quelle amertome il déplorait alors la funeste inspiration qu'il avait eue de s'expatrier pour venir si loin tenter la fortune I
Son isolement au milieu de cette ville étrange l'effrayait. Pourtant il se rappela qu'il avait une lettre de recommandation pour une personne habitant Melbourn depuis plusieurs années.
n alla frapper à sa porte. Son compatriote le reçut de la manière la plus cordiale.
Le pauvre docteur avait la fièvre. Il raconta sa position, ses embarras avec un laisser-aller de confidence dont il aurait été certes incapable en toute autre occasion. ,
^ Mon cher monsieur, lui répondit l'Australien, vous n'êtes pas le premier à qui de pareils mécomptes arrivent. C'est le sort de tous les émigrants. Moi qui vous parle, quand je suis arrivé ici, j'ai logé sous une teate, qu'on me louait 25 livres par semaine ; renoncez à l'idée de pouvoir habiter
en ville. Mais il y a autour de Melbourn dix villages où vous serez plus confortablement installé et où on vous louera une maison tout entière pour le prix que vous payeriez un de ces oifices que vous venez de visiter. Tenez, justement j'en ai vu une hier pour un de mes amis qui ne s*en est point arrangé, je crois qu'elle vous conviendra. Elle est située à Saint-Kilda, à six .milles d'ici, et en voici l'adresse.
Il remit une carte à Iwans.
Ce dernier se sentit un peu moins oppressé.
— Mais, mon cher compatriote, au prix où sont les maisons, les voyages doivent être hors de prix, et je vous avoue que je suis un peu las pour aller à Saint-Kilda à pied... avec mon sac de nuit.
Son interlocuteur se mit à rire.
— Allons, allons , n'exagérons pas ; nous sommes civilisés, nous avons des omnibus, par Dieu ! Vous avez de la chance, dit-il en s'approchant de la fenêtre. J'entends le bruit d'une voiture, c'est bien cela. Voilà précisément l'omnibus de Saint-Kilda, qui tourne à l'angle de la rue. Vous en serez quitte pour dix shillings. Ne perdez pas de temps.
Le docteur prit congé en courait.
Il commençait à s'habitueraux mœurs de TAustralie. Dix shillings pour faire six milles ! il était tenté de trouver que c'était pour rien.
Si les voitures sont chères à Melbourn, elles vont rapidement. L'omnibus était attelé de quatre chevaux qui franchirent la distance à fond de train, et
viûgt minutes après être monté en omnibus, Iwans descendait à Saint-Kilda, à la porte de la maison qu'on lui avait indiquée.
Saint-Kilda est bâti tout près de la mer. C'était alors un petit village à peine babité, mais il suffit au docteur d'un rapide coup d'œil jeté sur le pays pour acquérir la conviction que ce village, à cause de sa situation mème^ prendrait promptement de l'importance.
La maison lui convenait sous tous les rapports. On lui en demanda un prix qui dans la mère-patrie l'aurait fait bondir d'étonnement, mais qu'il se hâta d'accepter, dans la crainte de voir cette occasion lui échapper.
Cette importante affaire conclue, il se hâta d'aller retrouver sa famille. Toutes ces courses avaient pris une ^ande partie de la journée, et l'obscurité commençait à envelopper les eaux de la baie quand le docteur revint à bord du Marco-Polo.
Sa femme et ses filles l'attendaient avec impatience. Elles eurent bien vite reconnu à la fatigue de ses traits les émotions par lesquelles il avait passé. Il leur fit le récit détaillé de tout ce qu'il avait vu et éprouvé, en dissimulant néanmoins ses craintes pour l'avenir.
— Puisque je ne puis me faire tout dé suite médecin en ville, je me ferai médecin de campagne. Nous connaissons déjà assez la colonie pour savoir que tout y est affreusement cher et que nos dé-
penses seront plus fortes que nous ne le croyions* C'est le revers de la médaille. Mais probablement aussi nos recettes dépasseront nos espérances.
Le docteur disait cela sans beaucoup y croire, pour faire passer une bonne nuit à sa femme et à ses filles. On devait dormir une dernière fois à bord. On se sépara donc en se promettant de se lever d bonne heure et de consacrer la journée du lendemain au débarquement et à Tinstallation de la famille à Saint-Kilda.
Naturellement le docteur demanda à garder Bijou. Cela ne fit aucune difliculté. La pauvre petite filie n'appartenant à personne, revenait de droit à ceux qui en avaient pris soin. Le capitaine remit à Iwans le papier que ce dernier avait lui-même signé le jour de la naissance de Tenfant.
Quand la famille se trouva réunie le soir dans le petit parloir de la petite maison de Saint-Kilda, le docteur établit son budget et reconnut avec effroi que le quart de la somme qu'il avait appportée avec lui était déjà absorbé. Mais comme on est toujours ingénieux à se créer des illusions, on se dit que dans les pays neufs, c'est surtout la vie d'hôtel et de mouvement qui est chère , qu'une fois installé on pourrait faire des économies. La clientèle d'ailleurs ne pouvait tarder à venir. Le docteur trouverait promptement dans les produits de son travail les moyens de suffire à toutes les dépenses du ménage. On avait tant besoin de croire à cette pensée qu'on n'admet-
tût point de doute et que chacune de ceft quatre pe/sonnes se trompait elle-même , afin de mieux tromper les autres et de reculer le moment où apparaîtrait comme un spectre la réalité.
Le docteur avait eu l'heureuse idée d'apporter quelques meubles, et] entre autres le piano de ses filles qui étaient bonnes musiciennes ; c'était pour ces pauvres enfants une distraction précieuse ; car le pays était bien triste. Aucune société, peu de promenade. L'aspect général de l'Australie ne ressemble en rien à celui de l'Europe. Le climat est si différent : pendant trois mois de l'année le pays est vert et magnifique ; pendant neuf mois il est brûlé ou inondé. Autour de Saint-Kilda la végétation était misérable. Pas un arbre, pas un brin d'herbe qui n*eûl Tair de souffrir. Ce côté où la population s'est portée et a bâti sa ville, à cause de Tor qui l'avoisine, est la moins belle situation de la colonie de Victoria. Le docteur s'était mis courageusement à l'œuvre. Les malades ne lui manquèrent pa^Ils se présentaient en foule, mais c'étaient de pauvres gens qui ne pouvaient payer les soins qu'ils venaient demander. De loin en loin quelques personnes dans une situation plus aisée s'adressaient au docteur, mais la clientèle fructueuse arrivait lentement et l'argent s'en allait vite. Les choses les plus indispensables à la vie valaient un prix exorbitant. On se reprochait souvent le nécessaire comme du superflu ; chaque jour faisait disparaître une espérance, s'évanouir
une illusion. Dire toutes les angoisses que le docteur éprouva est impossible. Par un héroïsme de résignation qui est comme la pudeur des grandes douleurs, il ne communiquait pas ses véritables pensées à sa femme. Mais tout le monde dans la famille voyait venir menaçant et terrible le moment où les dernières ressources allaient être épuisées.
Un jour madame Iwans s'enferma dans sa chambre; elle se sentait à la veille de manquer d'argent.
Elle ouvrit une petite boîte et en tira une bague magnifique; elle la regarda longtemps, elle i'embrassa en pleurant et elle répéta plusieurs fois : Ma chère émeraude, ma belle émeraude; il va donc falloir me séparer de toi I
Madame Iwans n'avait qu'un bijou de valeur, cette bague, et elle allait la vendre en cachette ; mais avant de le faire, elle s'entretenait avec elle-même de ses souvenirs de joie et de jeunesse. Madame Iwans n'avait jamais eu qu'une fantaisie, qu'un caprice; dans Pun des premiers mois de son mariage, elle s'arrêta devant l'étalage d'un bijoutier, et vit cette bague qui lui plut au point qu'elle en rêva la nuit. Elle n'osa pas parler à son mari de ses désirs pour un objet de cette valeur, mais tous les jours elle allait voir si l'émeraude était encore là. Une fois la tentation fut si grande qu'elle entra, la marchanda pour avoir le plaisir de l'essayer, puis elle la retira en poussant un gros soupir, et en disant : C'est trop cher. Le lendemain elle revint encore, mais la bague
en émeraude n'y était plus. Elle est vendue, se ditelk en poussant un soupir ; ils sont bien heureux ceux qui Tout, et elle s'en retourna détestant presque le possesseur inconnu.
Le lendemain était l'anniversaire de ses dix-neuf ans ; les Anglais ne fêtent pas les saints, mais ils célèbrent les Jours de naissance. Au moment de se mettre à table pour dîner, son mari lui dit : Tu as l'air triste, Mélida, c'est pourtant une grande fête aujourd'hui : tiens, dit-il en lui tendant une boîle, voilà mon petit présent. Elle aimait trop son mari pour ne pas accepter avec joie ce qui venait de lui. Elle ouvrit donc l'écrin avec précipitation. Jamais surprise ne fut plus grande, jamais joie ne fit tant rire et pleurer à la fois. Elle ne rêvait pas; c'était bien la bague en émeraude, enrichie de diamants, que son mari venait de lui donner. Elle lui demanda plusieurs fois comment il avait pu deviner. Après l'avoir intriguée quelques instants, il lui avoifti qu'il passait devant le magasin le jour où elle y était entrée ; que, par curiosité il avait demandé ce qu'elle avait acheté: Rien, avait répondu la bijoutière, mais ce n*était pas l'envie qui lui manquait; alors il avait acheté cette bague. Madame Iwans avait remercié son mari d'un regard plus éloquent que toutes les phrases du monde, puis elle avait dit, en rougissant un peu : Si l'enfant jue je vais mettre au monde est une fiHe, je l'appellerai Émeraude, en souvenir de cette bague qui ne me quittera jamais.
Voilà pourquoi madame Iwans, au moment de se séparer de sa bague, ne trouvait pas ses yeux assez grands pour pleurer, et voilà pourquoi sa fille alnéa s'appelait Émeraude.
On venait de frapper à la porte d'entrée. Madame Iwans se dit, en cachant sa bague : Il est trop tard aujourd'hui, j'irai demain ; ses yeux se séchèrent vite, c'était un jour de gagné.
On venait chercher le docteur pour un des hommes les plus riches de la colonie. Celui qui demandait le médecin était en nage, il venait de loin, et au moment où madame Iwans parut, il disait à Mélidaqui voulait le faire asseoir ;
— Merci, mademoiselle, je ne puis pas attendre. Vous ne me reconnaissez pas : je suis un des passagers du Marco-Polo, j'ai fait le voyage avec vous ; je suis entré au service de M» Fulton ; je pouvais trouver des médecins plus près, mais je voulais être agréable au docteur Iwans et lui donner une bonne occasion de gagner de l'argent; il arrivera trop tard, je suis obligé de m'en aller, vous lui présenterez mes compliments. Il avait déjà fait quelques pas pour sortir, lorsqu'il se retourna.
— Le petit Bijou va bien ?
— Oui, dit Mélida, en poussant une porte en face de laquelle se trouvait le berceau de l'enfant qui jouait avec un hochet d'ivoire.
— Qu'elle est gentille, fit l'homme, en entrant dans la chambre des jeunes filles, sans leur en de-
mander la permission ; il prit l'enfant pour Tem* irasser ; la petite fille le repoussa avec ses deux mains.
— Oh 1 dit Hélida en riant, c'est qu*elle ne vous connaît pas.
En ce moment le docteur arriva.
Hélida poussa un cri de joie.
— Venez vite, dit Tétranger, ne perdons pas un instant ; il s'agit d'une chute de cheval ; sans l'enfant, je serais déjà parti.
— C'est mon petit porte-bonheur, dit le docteur; allons, nous allons rattraper le temps perdu.
En eflFet, ils partirent presque courant.
Il fallait traverser tout Saint-Kiida, puis on faisait environ un mille dans les bois au bord de la mer ; on arrivait à une montagne de sable, où l'on s'enfonçait jusqu'à mi-jambe à chaque pas ; derrière était un ravin planté d'arbres verts ; on apercevait alors une belle maison en pierre qui, pour le pays^ pouvait passer pour un château.
Chemin faisant, Tom, c'était le nom de celui qui conduisait le docteur, lui avait dit que son maître venait d'acheter cette propriété, qu'il était trèsriche et surtout très-généreux; mais le médecUi ne s'attendait pas à trouver dans cet endroit désert, sauvage même, une si belle propriété ; son étonnement redoubla lorsqu'il vit un magnifique jardin couvert de fleurs .
La maison était située sur le penchant d'une col-
line qui descendait âu bord de la mer» et d'où ron apercevait la rade de Port-Philippe.
— Attendez-moi, docteur, dit Tom, je vais vous annoncer à mon maître, et demander la permission de vous introduire.
Il y avait déjà deux médecins auprès de M. Fuiton. Tom ne put avoir de réponse de son maître qui était sans connaissance.
Tom ne voulait pas avoir dérangé le docteur Iwans inutilement.
— Us sont là deux, lui dit-il, qui regardent le malade comme des imbéciles ; ils ne savent plus que faire, et causent entre eux de leurs petites affaires . Quand je suis entré il y en a un qui disait à l'autre :
— J*ai vu un de vos malades qui m'a fait demander^ vous l'aviez mis dans un bel état : il est mort trois jours après.
— Savez-vous ce que l'autre a répondu ?
— S'il est mort, c'est que vous l'avez tué, Ivs^ans ne put s'empêcher de sourire.
Tom ouvrit la porte et annonça le docteur Iwans.