MONSIEUR FULTON
Les deux médecins se regardèrent.
Le docteur alla droit au lit ; le malade paraissait
terriblement souffrir; il râlait ; le sang lui sortait de JalwQchey du nez et des oreilles, mais en très-petite gnantité. Iwans regarda bien l'état de M. Pulton; puis après avoir réfléchi, hésité, il parut prendre une résolution ; sans consulter ses confrères, 41 dit au domestique : Donnez -moi une cuvette et des linges.
Les médecins comprirent qu'il s'agissait d'une saignée : tous deux poussèrent un cri d'épouvante et voulurent s'opposer à ce moyen, qu'on n'emploie jamais en médecine anglaise.
— Je suis de votre avis, répondit le docteur, qui bandait déjà le bras du malade, mais aux grands maux les grands remèdes ; je vous défie de trouver une potion assez acli,ve pour l'empêcher d'étouffer d'ici à deux heures.
— Et moi je vous affirme, reprit l'un des médecins, que si vous le saignez, dans une demi-heure il n'existera plus.
— Je suis du même avis, ajouta l'autre.
Us s'étaient levés tous deux et placés près du lit du malade, avec la résolution prise de s'opposer à l'exécution de la saignée.
Le docteur Iwans se recula en disant avec dignité :
— Vous pensez bien, messieurs, que je ne veux pas engager une lutte dans la chambre d'un malade. J'ai dit, je crois, le seul moyen de le soulager, peutêtre de l'empêcher de mourir; vous vous y opposez, je me retire.
-* Du tout, dit Tom en lui barrant le passage, je tiens à mon maître, moi I
Puis s'approchant du lit, il dit au malade :
— Monsieur, confiez-vous au docteur Iwans ; il était le médecin du Marco-Polo, et je Tai vu faire des cures désespérées... Ce qu'il faut, c'est qu'on vous soulage — peu importe comment.
M. Fulton eut un moment d'hésitation» pendant lequel les deux adversaires du docteur crurent l'avoir emporté. Us allaient prendre Tair impertinent de circonstance, lorsque le malade tendit son bras et dit à demi voix : Dépêchez-vous... j'étoufife... je vais mourir I
Les deux médecins se retirèrent ensemble, avee un air de gravité comique.
Le docteur releva la. manche de son malade, lui banda le bras et fit avec beaucoup de légèreté une incision à la veine qui donna passage à un sang noir comme de l'encre. Il regarda alors le bras qu'il venait de saigner et s'aperçut non sans surprise qu'il était entièrement couvert de dessins piqués dans la peau et coloriés en rouge et en bleu. Il y avait des chiffres, des noms, un poignard ; les dessins pâlirent à mesure que le malade perdit son sang ; — sa respiration devint plus libre, mais ses yeux se troublèrent, il allait s'évanouir ; Tom l'inonda de vinaigre et le docteur arrêta la saignée. M. Fulton fil un petit signe de bien-être, et quelques secondes après il était endormi. Le docteur l'avait dit
lui-même : il employait la saignée comme un remède violent, mais le manque d'habitude et de confiance en ce remède lui donnait une certaine crainte ; ainsi quand il vit le malade s'endormir, il ne voulut pas le quitter avant d'avoir vu son réveil. J'aime mieux rester, au lieu de revenir dans une heure, dit-il à Tom : il y a si loin d'ici chez moi !
Il se retira de la chambre sur la pointe dés pieds. Tom lui tint compagnie dans la pièce voisine. Ils parlèrent de la ville, des affaires, puis du malade. Le docteur demanda qui il était : personne ne le savait, Tom pas plus que les autres, et cela semblait naturel dans un pays où l'on arrive de tous les bouts du monde ; on ne fait jamais de question parce ^'on sait que chacun peut dire ce qu'il veut. Peu de personnes racontent leur vie passée, à quoi bon ? On ne les croirait pas.
On supposait M. Fui ton Américain ; il était riche et vivait extrêmement retiré. Il avait toujours Pair inquiet, préoccupé, probablement à cause de ses affaires d'intérêt. Depuis qu'il avait acheté cette jolie maison, le docteur était le premier qui eût visité le propriétaire.
— Je comprends cela, disait Iwans : ici il ne fait pas bon voir tout le monde ; on assure qu'au commencement de la découverte de l'or, le désordre a été si grand que tous les déportés à Sydney pour vols et pour meurtres se sont sauvés et sont en grand nombre dans le pays, où ils sont sûrs de l'im-
punité, car la police est impossible à faire. Aussi quoique nous autres Anglais, nous soyons habitués à donner la main à tout le monde, j'ai souvent éprouvé un petit frisson à l'idée de serrer les mains d*un homme qui, pour son moindre crime, avait peut-être tué son père.
— Je crois, dit Tom, que c'est dans cette crainte que mon maître ne veut voir personne. Il y a peu de temps que je le sers, mais je lui suis très-attaché parce qu'il est bon pour ceux qui Tentourent.
En ce moment un petit bruit se fit dans la chambre du malade.
— Il est éveillé, dit le docteur en se levant avec joie. Entrez-vous avec moi ?
— Non, répondit Tom, je reste ici, vous m'appellerez en cas de besoin, mais il peut avoir à causer avec vous.
Le docteur entra seul. Il jeta un coup d'œil rapide sur tout ce qui entourait le malade.
La chambre était grande et ornée de beaux meubles en acajou massif ; les tentures étaient en damas soie et laine gris feutre, les passementeries grises mêlées de rouge ; le tout était d'une simplicité riche.
Iwans était habitué à deviner la taille des hommes qu'il voyait couchés. Il mesura le malade du regard ; il pouvait avoir, à quelques lignes près, cinq pieds six pouces ; sa poitrine large, ses bras minces mais nerveux annonçaient une grande force ; à première
m, sa figure, quoique belle^ avait une expression sinistre ; ses yeux bleus foncés ressemblaient à du jaspe sanguin ; le milieu des prunelles avait de petites taches rouges ; ses traits étaient réguliers, son front peu élevé, mais ses cheveux fins comme de la soie étaient admirablement bien plantés ; ses favoris noirs faisaient ressortir la pâleur de son teint
Le docteur quitta des yeux la figure de son malade pour prendre la main fiévreuse qu'il lui tendait; d'ailleurs il n'avait pas de conjectures à faire sur Véiranger, et s'il en avait eu, il les aurait remises à d'autres moments; car, dans l'état où se trouvait ILMton, la pâleur, les yeux injectés de sang, tout cela était naturel.
- 3e vais mieux, grâce à vous, dit le malade en faisant un petit mouvement de tête, j*ai la poitrine %^ée> je dors depuis que vous êtes parti.
—Je ne suis pas parti, répondit le docteur, j'aurais été trop longtemps à revenir, quoique je sois kon marcheur ; il y a loin !♦..
---Ohl alors, venez habiter chez moi.
r C'est inutile, dit le docteur en souriant, je revendrai ce soir et j'apporterai une potion qui vous *ftïa nécessaire pour la nuit. Allons I je vous quitte. I)u courage 1 cela ne sera rien.
Q^and Tom l'eut reconduit, il entra dans la cham- ^^ de son maître,
t'est un bien digne homme que ce monsieur Iwans,
^ c'est sans doute à cause de cela qu'il n'est pas
fiche. S'il vous convient comme médecin, donnez* moi la permission d'aller le chercher en voiture, quand il doit venir ; car, moi qui n*ai pas son âge, j'étais rendu de fatigue en arrivant. Vos chevaux ne font rien, je prendrai tantôt Tun, tantôt Tautre.
^ Prends tout ce que tu voudras ; je veux qu'il vienne quatre fois par jour, qu'il ne me quitte pas. Ohl je suis brisé de fatigue.... j'ai mal partout..., j'ai peur de mourir....
-^ N'ayez donc pas des idées comme eela, moii« sieur. C*est de la courbature ; dans huit jours vous n'y penserez plus. Le docteur viendra le plus souvent possible; mais vous comprenez qu'il a d'autres malades.
r- Peu m'importe, dit Fultou avec une impatience qui prouvait que son caractère n'admettait pas les obstacles. — Si ses clients lui donnent deux livres par visite, je lui en donnerai quatre.... six.... mais je veuxi qu'il mo soigne. Je me sens plus mal, il me semble que j'étoufife de nouveau, allez le chercher.
— Le temps d'atteler et je pars.
Tom se dépêcha plus encore que le matin, il était pressé d'annoncer une bonne nouvelle à cette famille qu'il avait prise en amitié.
— Est-il plus mal? demanda le docteur avec inquiétude, en voyant arriver Tom presqu'en même te.mps que lui.
— Non, mais il le oroit, dit celui-ci en attachant son cheval à la porte ; moi je sais bien qu'il va
mieux. Il a dit : Je ineux, il n'y a plus de danger.
Tl raconta alors sa conversation avec son maître. Le docteur ne témoigna pas grande confiance ; il était habitué aux malades qui promettent monts et merveilles et qui donnent le moins possible une fois rétablis.
Tom le devina, car il lui dit ;
— Ne le jugez pas comme les autres, il fait toujours plus qu'il n'annonce.
Les deuK filles du docteur qui étaient assises près de lui se pressèrent la main^ et madame Iwans les regarda avec un sourire qui voulait dire : Enfin I ! I
— Allons, dit le docteur, partons, la nuit va nous surprendre en route.
•^ N'ayez pas peur, fit Tom: je connais le ehemin. Ne soyez pas inquiète», mesdames, si le doo« teur ne rentre pas ; nous le garderons peut-être.
Quand ils entrèrent dans la chambre du malade, il était endormi ; mais au bruit que fit la porte en s*ouvrant, il se réveilla en sursaut, se redressa sur son lit, les cheveux hérissés, l'œU hagard, en eriant :
-^Ne m'approchez pas I le premier qui m'approche eit mort I
Puis étendant le bras, il prit un des pistolets qui étaient sur une tablette au fond de son lit, l'arma et coucha en joue le docteur ; mais Tom, plus prompt que la pensée, l'attira en arrière et referma la porte sur eux. «
— Ah çà! est-il fou?.... Il nous prend pour des voleurs I
— C'est du délire, répondit le docteur à mi-voix. Écoutez... il parle, il se débat.
En même temps, ils entendirent une détonation. Iwans ouvrit précipitamment la porte en disant :
— 0 mon Dieu ! le mallieureux, s'est-il tué?
— N'entrez pas, s'écria Tom, cherchant à le retenir, il a d'autres pistolets.
Mais le docteur était déjà près du malade, qui avait perdu connaissance en se débattant. La saignée s'était rouverte.
Tom enleva les armes qui étaient sur la tablette.
Lé docteur rebanda le bras de M. Fulton.
Ce dernier était en proie à une agitation nerveuse qui prouvait que chez lui le moral était plus afifecté encore que le physique, la fièvre n'étant pas assez forte pour expliquer cet état. Iwans résolut de passer la nuit près de lui, dans la crainte de nouveaux accidents.
Vers minuit, M. Fulton eut un autre accès, il s'élança hors de son lit et courut à la fenêtre en criant qu'il voulait se sauver, puis il s'approcha du docteur et lui dit tout bas : Ne me dénoncez pas, je vous donnerai tout ce que j*ai II.
On eut toutes les peines du monde à le recoucher.
Le lendemain M. Fulton était plus calme, mais il regardait le docteur avec un air de méfiance qui semblait demander : Que vous ai-je dit?
LES VOLEURS D'OR. ftl
Celui-ci le comprit et le rassura.
— Vous avez eu un accès de fièvre, vous vous êtes débattu» vous avez crié, mais vous ne pouviez parler.
Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux du malade.
Il tendit la main au docteur qui se préparait à le quitter.
— Revenez vite surtout.
— Dans trois heures au plus tard je serai ici. En sortant, Iwans regarda la maison, chaque
chose lui semblait étrange; quoiqu'il ne soit pas dans le caractère anglais de se livrer à des conjectures, il ne pouvait se défendre des préventions qui Tassaillaient malgré lui. Il y avait du mystère au? tour de cet homme, et ses terreurs de la nuit ressemblaient à un effroi réel.
Quand M. Fulton fut seul, il sonna.
Tom parut.
Fulton hésita, puis faisant un effort sur sa volonté, il demanda :
— Tu m'as gardé cette nuit avec le docteur?
— Oui, répondit Tom, il n'aurait pas pu vous recoucher tout seul, vous résistiez et vous êtes trèsfort.
— Tu crois ? fit le malade en souriant, il parait que j'ai battu la oampagne ...
— Et moi aussi, monsieur, vous m'avez battu ; TOUS me preniez pour un policeman.
ki LES VOLEUHd D*OHé
Fulton devint plus pâle et se dressa à moitié dur son lit«
^ Qui t*a dit cela ?
—Vous, répondit Tom, ou plutôt le démon qui toufffleiitait vôti*e cervelle.
Le malade passa la main sur son front, pulê il demanda avec indifférence t
— Et que vous ai-je dit, à toi et au docteur ?
— Des choses sans suite^ mais si affreuses par moments, que vous me donniez le frisson.
^ Vraiment, dit Pulton, j'aurais voulu m'ent^n* 4re..4 et qu'a fait le docteur pour me calmer?
-*« Il m'a renvoyé, dit Tom, parce que ma vue vont ifHtàit ; ptkiÉ il vous a donné une potion qui vous a fait dormir*
•^ Bien, dit Fulton, va-t'en et je Vais recommencer.
Quand il fut seul, il pàs^a ses doigts dans ses cheveux, puis il murmura en desserrant sefii dents serrées par la rage :
-** Maudite jument ! mon premier sôîn sera d'aller te briser la tète quand je pourrai sortir de mon lit. Le docteur a des soupçons puisqu'il m'a menti 06 matiti.4. Allons, il faut lui faire une confidetice.
Le docteur entrait à ce moment II s'arrêta quel* ques secondes.
Ce» deux hommes sentaient qu'il y avait un mystère entre eux;
ïU se regardèrent comme deux loups qui vont lutter.
f olton tondit la main à Iwans. Les deux mains se serrèrent, mais elles étaient froides^
^Je suis bien hfiureui de vous voir, dit FuItOB» dont les yeux au regard incertain se baissèrent in- Tolontairement devant le regard assuré du docteur; je Vais mieuXi je n'ai plus de fièvre.. . je vous devrai la vie.
Iwâns ne répondit rien.
^ J*ai à vous parler, continua Fulton. Asseyezvous là, près de mon lit<
Le docteur hésitai puis il prit une chaise et se plaça au chevet de son malade^ de manière à bien entendre et avoir sa figure. Cette ihquisitioà mtiette sembla embarrasser Fulton, mais il ne pouvait s'y soustraire.
Il commença i
-^Je dois d'abord vous dire, mon cher docteur, qu'à part la reconnaissance que je vous dois, et dont an autre à ma place croirait s'acquitter avec de l'argent y vous m'avez inspiré beaucoup de confiance, ie me sens pour vous une grande afitection. Je n'ai dans .ce pays ni connaissances, ni amis ; il a Mu mon accident pour qu'un étranger entrât chez moi. Vous serez probablement le seul. Je vous donne toute ma confiance» car je ne sais pas mentir, et si, comme je l'espère, nous conservons des rapports d'amitié, je ne veux pas voue laisser ignorer mk position. Je ne vous demande pas le sedret, M devine à qui j'ai affaire.
Je suis né en Amérique ; mes parents étaient Anglais ; j'étais fils unique; je voulais me faire marin. Mon père se décida à me laisser partir, mais il était déjà tard pour commencer celte carrière. J'avaier dix-neuf ans quand j'entrai dans la marine. Il faut un apprentissage à tout, et à vingt-cinq ans je n'é* tais encore que sous-officier.
Dans un voyage que nous fîmes à Batavia, le capitaine me prit en haine. C'était un homme brutal, grossier, presque toujours ivre. Il frappait ses matelots à tort et à travers. J'avais souvent réprimé ma colère pour ne pas venger de pauvres diables dont la faiblesse faisait sa force. Un jour qu'il assommait un de mes camarades à coups de corde, je le priai de finir s'il ne voulait pas tuer ce pauvre enfant ; sa rage se tourna contre moi ; il me frappa à plusieurs reprises. Je devins fou de honte et de colère ; je lui sautai à la gorge ; je le couchai à terre et lui tins mon genou sur la poitrine, jusqu'à ce qu*il demandât grâce. L'équipage ne fit aucun mouvement pour le défendre ; tous les gens le haïssaient.
Deux heures après, il me fit mettre aux fers, et sans mes camarades, gui me donnèrent quelques morceaux de biscuit en cachette, il m'aurait laissé mourir de faim.
Lorsque nous touchâmes terre, il déclara qu'il allait me faire mettre en prison. A peine était-U descendu dans son canot, que mes amis vinrent me
iâivrer. On me fit sortir à la suite d*UQ passager eomme son domestique.
Je n'avais pas de ressources et je ne pouvais rester à Batavia, car rien ne lui aurait coûté pour se Tenger de moi.
Je suivis les côtes au hasard : je préférais être pris par les noirs plutôt que d*ètre arrêté. Je ne puis vous dire toutes les misères que j*ai eu à subir, et tout ce que je fis pour me cacher et pour vivre.
Enfin je suis venu en Australie ; je suis allé aux mines» Je me suis éloigné des hommes ; je vivais comme un sauvage ; j'ai creusé la terre. D'abord je n'ai rien trouvé ; mais j'ai creusé, creusé, et un jour j'ai frouvé un iilon d'or inépuisable. Après avoir ramassé des richesses immenses, je me suis réfugié ici, me cachant à tous les yeux, ayant peur de tous ceux qui m'entourent, car je suis déserteur, accusé d'avoir voulu tuer mon capitaine qui, moi absent, ne s'est pas gêné pour broder sur l'histoire.
—Je comprends, répondit le docteur Iwans, en poussant un soupir comme un homme qui se sent soulagé. Il prit la main de son malade, et la serra avec une cordiale amitié. Fultonle regarda d'un air qui voulait dire : « Merci I »
— Ma foi, se dit en lui-même le docteur, je ne lui aurais pas demandé son secret, mais je suis bien aise qu'il me l'ait dit, car cette nuit avec ses histoires d'homme assassiné, d'or, de police, il m'avait inspiré une grande répugnance.
Rentré chez lui^ le docteur, encore soilâ rimprétt* sion du récit qu'il venait d'entendre^ parla de «Oû malade toute la soirée; il raconta Thistôife de M. Pultoti. Au lieu de blâmer la conduite de ce dernier, on admirait la manière courageuse dont il avait pris la défense de son camarade, et les dedlt jeunes filles se le représentaient comme un héros de ^oman»
— Je vous ramènerai un de ces jours, disait le docteur Iwans, et je le recevrai avec plaisii*, ôar ce doit être bien triste de vivre ainsi seul I
Bijou était assise au milieu de la table; elle jouait avec ses deUx sœurs, qui lui donnaient des coquillages ramassés au bord de la mer.
Madame Iwans regarda là figuré fatiguée de son toari, et elle se disait : — Je tte puis pourtant pâi lui avouer que nous devons à tout le mondé, et quô demain peut-être, si je n*ai pas d'argent, on me refusera le pain du déjeuner. J'aurais dû vendre ma bague. Allons ! il n*y a plus à hésiter, je la vendrai demain. Et la pauvre femme essuya uUè larme.
— Qu*as-ttî donc, maman ? demanda Mélida.
— Rien, répondit madame Iwans, honteuse d'à* voir été surprise, rien. Est-ce que Ton n'a pas frjippé?
Émeraude secoua tristement la tôte. Elle devina que sa mère voulait donner le change sur ses pensées. Mais en ce moment le marteau résonna trois fois sur la porte; les trois femmes se regardèrent tandis que le docteur allait ouvrir.
LÈS VOtÈBRâ D'Oft. 4^
-^CèÈt tous, Tom? disait la yoîx du docteur; TOUS m'avez fait peur ; est-ôe que votre maitré Và plus mal?
—Ah ! répondit Tom en riant, vous êtè* bien le premier médecin qtie j*ftië tu s'ititérèsscr à autre ehose qu'au nombre de ses visites. M. Fultoti va très-bien. Je viens vous voir pour moti bon plaisir.
— Entrer, mon garçon» dit le dôcteilf en ouvrant la porte de son petit salon.
— Bonsoir i mesdames* dit Tom en réponse au petit sourire amical que lui faisaient les Jeunes filles ; —et il vint s'asseoir près de la table eu disant i là petite ftlle : Donne-moi ta main » Bijou.
L'ènfaut le fixa avec Êies grands yeux uolfs» pUiA à sa demande réitérée elle étendit ses petits bréis vers Tom*
— Qu'eêt*ée que cela? fit le gros garçon avec un air d'importance^ des coquillages? ce n'est pas assez bon pour toi.
Il prit dans sa poche une poignée de livres sterlings qu'il fit tomber une à une dans le tablier de Bijou. L'ènfafit regardait et écoutait le son des pièces d'or avec rimmôbilité d'Une poupée de cire. Les femmes, le docteur se demandaient ce que cela voulait dire, car Tom avait déjà compté quarante litres. Tom jouissait de la surprise générale et voulant l'augmenter, il tira une autre poignée d'or de sa poche.
— N'avéz-vous pas peur de sortir la nuit avec tant d'argent sur vous? demanda le docteur.
— J'aurais pu attendre jusqu'à demain pour vous l'apporter ou vous le donner, mais j'ai pensé qu'un plaisir n'arrivait jamais trop tôt.
— Me l'apporter? demanda le docteur avec un mouvement de vivacité mal caché. — Je ne comprends pas ! — Et il regarda précipitamment Tor, sa femme et ses filles.
-— Sans doute, répliqua Tom en tirant le reste de sa poche, cent livres sterling d*à-compte que mon maître vous envoie pour vos honoraires.
— Oh ! firent à la fois les quatre personnes, cent livres sterling d'à-compte 1 1
Elles se penchèrent vers Bijou et regardèrent l'or auquel elles avaient peine à croire, tandis que l'enfant revenu de son étonnement et comme si cette musique l'amusait, faisait sonner les guinées.
— Ce n'est point un rêve, dit madame Iwans, mais comment votre maître a-t-il pu songer à nous donner tant que cela ?
— C'est bien simple, répondit Tom. Quand mon maître a été seul, je suis entré pour causer avec lui ; nous avons parlé de vous, docteur, je lui ai raconté comment vous aviez adopté Bijou. Lorsqu'il a su que vous aviez deux filles , une femme, et pour toute fortune votre profession, il m'a dit : Prends cent livres que tu lui donneras demain à son arrivée, car je ne veux pas lui parler d'argent, je craindrais de le blesser. Puis il m'a dit : Va te coucher., et je suis venu.
H. Iwans tendit la main à Tom, c'est tout ce que i'émetîon lui permettait de faire.
Madame Iwans, la trésorière du ménage^ ramassa les guinées ; le soir au moment de se coucher elle fit ses comptes et serra l'or dans la petite boite auprès de ses chères bagues.
Le docteur était comme un enfant qui a reçu des ëtrennes.
KETTLY. — LES PRESSENTIMENTS.
Lorsqu'il arriva le lendemain chez son malade, il était un peu embarrassé pour le remercier ; Fulton le comprit et lui demanda s'il lui en voulait de sa confession.
—Non, dit le docteur en lui serrant la main, mais je sais confus de votre générosité.
— N'est-ce que cela I .fit le malade en riant, vous en verrez bien d'autres 1 que seraient devenues mes richesses si vous m'aviez laissé mourir ? Vous avez vumon jardin, mes fleurs, —eh bien! tout cela est à votre disposition. C'est chose rare en ce pays. Le dimanche, avec votre famille, promenez-vous ici, vos filles feront des bouquets : les enfants aiment les fleurs, surtout quand elles les cueillent elles-mêmes.
50 LfiS VOL&GRS D'OA.
Plun tard quand je serai rétabli, j'irai vour voir; vous savez tous les ménageménls que je dois garder*
— Oui, répondit le docteur, et vous pouvex ooiâpter sur notre discrétion.
Le dimanche suivant, pendant que le docteur vi«^ sitait son malade, madame Iwans» Emeraude et Mélidd; conduites par Tom, se promenaient dans le jardin. Elles regardaient furtivement la maison^ Qui sait si la curiosité n'avait pas été pour quelque chose dans l'empressement qu'elles avaient mis à accompagner le docteur, et si toutes trois n'avaient pas espéré apercevoir M. Fulton?
Lui de son côté avait voulu les voir. Il s'était levé et s'était approché de la fenêtre appuyé sur le bras du docteur.
En ce moment Mélida était assise sous un arbre touffu; elle avait ôté son chapeau de paille poui^ y mettre des fleurs ; le vent soufflait dans ses boucles blondes, mais elle faisait un bouquet et né pensait pas à ce désordre de sa chevelure. Bijou, couchée auprès d'elle, ne lui aurait pas donné le temps dé porter la main à son front pour rejeter ses boucles en arrière. La petite fille s'obstinait à prendre le chapeau, afin d'effeuiller les roses.
Emeraude regardait ce tableau en souriant.
— Mais ôte-la donc ! dit Mélida impatientée. Tu vois bien qu'elle ne veut pas me laisser tranquille.
— Donne-lui de tes fleurs, répondit Emeraude ,
LES VOLEURS D'Oft. 51
t'm la première fois qu'elle en voit, et c*est si nafarei de les aimer I
*-Dutout> du tout, dôtine-lui desi tieuties.
Madame Iwatis cueillit une^'branche d'acacia tout en fleurs et les mit d*accord en attirant Tattentioii de Bijou.
— Les jolies personnes I dit Fulton en se retour»* nant vers le docteur. La blonde surtout est d'une beauté rare.
^le ne sais pas si elles sont belles, répondit mo** destement le docteur, mais je sais que je les aime plus que ma vie et qu'elles sont bonnes comme des anges.
Fulton suivait des yeux tous les mouvements de Mélida. Il se pencha en dehors de la croisée pour mieux la voir. Émeraude Taperçut, mais elle baissa la tête, n'osant ni regarder, ni prévenir sa sœur.
En s'en retournant avec son père, elle lui dit :
— J*ai vu vôtre malade. Il m'a paru bien pâle.
— Oui , répondit le docteur, la secousse a été dore.
— Tu l'as dpnc vu ? demanda Mélida, pourquoi ne me l'as-tu pas montré? comment est-il?
—Autant que j'ai pu en juger à distance, répliqua Émeraude , il a de fort beaux cheveux noirs, des yeux très-vifs et des dents très-blanches.
—- Que je suis fâchée de ne pas l'avoir vu !
— Console-toi, dit le docteur, sa première visite sera pour nous.
ËQ effet, huit jours plus tard, Tom annonçait son maître pour le lendemain.
On retourna tout dans la maison ; chacune des femmes trouvait qu'il manquait quelque chose; aussi fit-on emplette de rideaux blancs, d'un fauteuil amé* ricain pour avoir un siège confortable à offrir. Bijou fut préparée pour la fête : on rhabilla d'une belle robe- blanche avec une large ceinture à longs bouts écossais. Émeraude avait mis son costume de prédilection, une robe de barége noire; Mélida était vêtue en tarlatane bleue et blanche, nuance qui lui allait à merveille. Les trois femmes étaient réunies une heure à Tavance dans le salon et attendaient immobiles comme des personnes qui vont entrer en scène.
Une voilurés'arrêta devant la porte. Tout le monde fit un mouvement, mais personne ne bougea, excepté le docteur qui courutoffrirle bras àsonmalade.
— Merci, cher docteur, dit M. Fulton en le repoussant doucement, je viens voir Tami, je ne veux me souvenir ni de la maladie, ni du médecin.
— A votre aise, répondit M. Iwans ; et il le présenta à sa femme et à ses filles.
— Mesdemoiselles, dit Fulton après avoir salué, j'ai pris la liberté de vous apporter des fleurs, puisque vous ne veniez plus en cueillir.
£n effet, Tom apparaissait à la porte avec des bouquets plus gros que lui.
— Comment vous remercier de tant de bontés ? dit Émeraude.
— Si elles tous sont agréables, dit Fulton en regardant Mélida» tout le plaisir est pour moi.
— Nous adorons les fleurs, répondit Mélida, et Toiià bien longtemps que nous en étions privées, car vous n'ignorez pas qu'en Australie elles sont très-chères. Les vôtres sont les premières que nous ayons cueillies.
— Je n'ai jamais compris comme aujourd'Jiui le plaisir d'en avoir, dit Falton, qui semblait en contemplation devant Hélida.
On parla de choses et d'autres, la conversation étant tooEibée sur les prommades qu'il était possible de faire aux environs :
— Il ne faut pas, dit Fulton, juger ce pays par l'a^ect de Melbourn et de Saint-Kilda ; à quelques lieues d'ici on trouve de belles forêts, des sites curieux , des paysages étranges , que la civilisation n'a pas encore gâtés. Montez-vous à cheval, mesdemoiselles ?
— Nous y montions quelquefois en Angleterre, dit en riant Hélida, mais ici... Ma sœur, du reste, était excellente cavalière.
— J*ai des chevaux, reprit Fulton, et j'espère que vous voudrez bien vous en servir. Je me suis défait ce matin de celui qui m'avait jeté à terre.
—Vous l'avez vendu? demanda le docteur.
— Non, répondit Fulton avec sang-froid, je l'ai tué.
Mélida fit un signe d'étonnement, mais personne ne parla.
^ Quelle dureté I pensa Ëmeraude; involofitairement elle Texamina de noaveau, ses traits lui sem*» blaient toujours beaux et réguliers» mais en (5e moment ils lui apparurent voilés d'Une expression farouche.
M. Fulton ne prolongea pas beaucoup cette pre^ mière visite, mais il demanda et naturellement il obtin^la permission de revenir.
Peu à peu ses visites devinrent plus fréquentes et plus longues.
Bientôt il vint tous les jours^
La persévéranco dans ce qu'il avait une fois Voulu semblait un trait distinctif de son caractère; à forcé de remettre sur le tapis le projet des promenades à oheval» il avait fini par obtenir le consentement de monsieur et madame Iwans. Il faisait seul avéG M élida et Émeraude de grandes courses dans léê bois et aux bords de la mer.
En France, on ne comprendrait pas uile pareilld liberté ; on crierait à Timprudence et au scandale ; mais en Australie, où on exagère les mœurs de TAngieterre et de l'Amérique, les jeunes personiies ont plus d'indépendance que les femmes mariées.
Plusieurs mois se passèrent ainsi.
Les largesses de Fulton avaient ramené l'aisance dans la famille ; comme un bonheur en annonce toujours un autre, la clientèle fructueuse ak*rivait; madame iwans eût été bien heureuse, si elle ne s'était pas aperçue que la santé de son mari s'altérait soUS
nAfitienee de l'excès des fatigues et de U Violence du climat*
ii&ei'aude était préoccupéei souvent rêveuse.
Seule elle avait deviné que Falton aimait sa sœur ; elle commençait à s'effrayer de la trop grande inti* fflité qui S'était établie entre eux. Son instinct de fi^me et sa raison de jeune fille lui disaient que eet amour de Fulton ne pouvait amener pour lui ou {k)ur elle qu'un grand malheur » qui s'étendrait peut-être sur toute la famille*
Mélida n'aimait pas Fulton. Elle ne pouvait pas raimer* Chaque jour elle parlait de William Nelsoà dans des termes qui ne laissaient aucun doute sur l'état de son cœur. Elle ne s'était même pas aperçue que Fulton l'aimait; seulement quand il arrêtait les yeux sur elle, elle sentait comme un fluide glacé lai ti^averser les veines ; faisant un effort sur elle** même, elle regardait Fulton en face ; mais au lieu de rencontrer le regard décidé, impérieux qu'il avait avec tout le monde^ elle voyait ses yeux dont le bleu avait pàli et qui semblaient noyés sous un nuage gris. Sa respiration semblait arrêtée^ il restait en extase. Qu'attendait-il? A quoi pensait^ilt Mélida l'ignorait, mais son courage la quittait, elle devenait silencieuse, et quand to annonçait Fulton» elle se sentait prise d'un tremblement nerveux.
De son côté, Fulton ne s'était jamais trahi par tm mot. C'était toujours lè même homme , agitéi ptle, inquiet , regardant tout le monde avec mé'-
fiance, tressaillant à chaque coup de marteau qu'on donnait à la porte du docteur. Sa conversation n'était pas moins étrange que ses manières. Il abordait tour 4 tour les sujets les plus lugubres et les plus frivoles; souvent il prenait un air d'indifférence en parlant de la mort, mais il était facile de comprendre que c'était une feinte et qu'il en avait peur. Il parlait avec feu des destinées de l'humar nité, mais on sentait qu'il ne disait pas vraietqu*il haïssait les hommes. Émeraude devina qu'il la détestait, parce qu'elle était toujours là comme Tombre de Mélida. Souvent il l'avait regardée avec des éclairs dans les yeux. Mais Emeraude n'avait point le caractère d'une jeune fille ; elle avait une volonté de fer ; du jour où elle avait entrevu un danger pour sa sœur, elle s'était placée entre elle et lui, impassible comme une statue de bronze. Mélida se sentait instinctivement protégée par la présence de sa sœur, et avec la confiance que les êtres faibles ont dang les natures énergiques, elle n'aurait pu croire à au* cun péril, tant qu'Émeraude était là près d'elle.
Fui ton, qui pressentait de ce côté une hostilité redoutable pour ses désirs ou pour ses projets, s'ingéniait par tous les moyens possibles à gagner les bonnes grâces de monsieur et madame Iwans. Ayant entendu dire au docteur que ses courses à pied commençaient à le fatiguer, il lui fit présent d'une petite jument qui n'avait peut-être pas une grande valeur pécuniaire, mais qui était extraordinaire de
eoarage et de vitesse. On Pavait surnommée Trompe^ iff-mor^. fin la donnant, Fulton avait raconté son J^toire, qu'il tenait de celui qui la lui avait ven* due.
Voici cette histoire.
Le lecteur trouvera peut-être singulier que nous ecmpioQS notre récit pour raconter en détail la biographie d'un cheval. -
Nous prions le lecteur de suspendre son appréciation jasqu'à la fin de notre récit
Il reconnaîtra alors que nous avons eu de graves motifs pour faire ce que nous faisons.
Kettly , c'est le nom de la jument donnée par M. Fulton, n'était vraiment pas une bête ordinaire.
Dans la vie civilisée, on se sert des animaux , mais on ne les connaît pas. Dans la vie sauvage» on vit plus près d'eux^ et on apprécie davantage leur intelligence et leur instinct.
Un mineur avait acheté cette jument pour faire le voyage de Melbourn àBalaratte. ComnAbela arrive souvent, lorsque les Diggers sont arrivés au placer aurifère, il voulut vendre sa jument, et n'ayant pas trouvé d'amateurs, il la lâcha dans les bois, afin qu'elle cherchât sa vie et allât où bon lui semblerait; mais rintelligente bête ne fit pas comme les autres qui se sauvent à quinze ou vingt lieues ; elle mangea et but dans les criks. Elle revint pendant la nuit, cherchant au milieu de dix mille tentes, celle de son maître; l'ayant trouvée, elle passa d'à-
bord sa tète, puis ses épaules, et eufin elle entra doucement^ sans bruit, comme aurait pu le faire une jeuoe fille, marohant sur la poiute des pied$* Elle approcha du lit de son maître et lui passa son nez frais sur la figure. Il se réveilla en sursaut» et sentant la chaleur de cette haleine, il crut avoir affaire à une bande de loups ou de chacals. Il pnt son couteau sous son oreiller et frappa à tort et à travers. La pauvre jument frappée à trois endroits poussa un hennissement et se laissa tomber. Le mineur, réveillé tout à fait, demanda : Ëst*oe toi» Kettly ? La jument répondit sans doute dans son langage, car le maître se leva pour chercher du feu. U lui fit des reproches d'avoir ainsi troublé son sommeil, mais la coupable se tut, elle n'avait plus la force de hennir. On entendait seulement un bouillement comme celui d'une bouteille d'huile qui se vide. Le mineur approcha ia lumière. La pauvre Kettlv perdait tout son sang, et si Ton peut dire que leVlnimaux pâlissent, elle était fort p&le. Elle avait reçu trois coups : Tun sur le ncE, l'autre près de roreille» et le troisième au poitrail. C'est de celui-là que le sang sortait à gros bouillons.
Le mineur habitué à une vie de misère n'était ni sensible ni riche. Il fut néanmoins sur le point de pleurer, et il prit tout ce qu'il avait de linge pour panser sa jument. Le sangétanché, il vint s'asseoir près de sa tète, on eût dit qu'il lui demandait par* don. Kettly tourna vers lui son œil mourant. Le
noble animal semblait le.remereier et lui dire : Je
ne t'en veux pas.
Le jour venu, tous les Toisins aidèrent le mineur i emporter Kettly qui ne pouvait bouger ; on la mit dehors. Elle resta trois jours sans mouvement.
-^ Aehev62«la, disait tout le monde.
'-*Ce serait peut-être charité, répondait le maître, je la finirai demain; mais pendant qu'il travaillait à son trou assez éloigné de la tente, les enfants jouaient avec la jument ; Tun lui fourrait une poi« gnée d'avoine dans la bouche; Tautre lui faisait boire de l'eau qu'il versait avec son gobelet en fer. Un troisième vola une bouteille d'eau-de-vie à son p^, et ayant ajusté le goulot dans les lèvres de Kettly, il versa à la grande hilarité de tous les enfants. Kettly ouvrit les yeux, tira la langue, fit un eSbrt ou deux et parvint à s'asseoir comme un ehien. Elle promena de tous côtés des youx étonnés, et quand son maître revint, décidé à la finir comme il disait, il fut surpris de voir sa jument assise à côté de sa tente, immobile comme une enseigne.
Une quinzaine de jours plus tard, Kettly se promenait avec trois ou quatre enfants sur le dos. Comme on dit qu'un bienfait n'est jamais perdu, les gamins abusaient de la douceur de la pauvre Kettly. Quand son dos était complètement couvert, les uns se faisaient traîner en s'acerochant à sa queue, tandis que les autres lui passaient une corde Autour de la jambe. Celui qui avait administré Teau-
de-vie se croyait de grands droits sur Kettly. Au milieu de ces despotes, hardis comme des lutins, la jument devint souple et agile comme un cerf. Jamais elle n'avait refusé de franchir un obstacle, quel qu'il fut. Pas un cheval ne l'avait dépassée quand on la faisait lutter de vitesse avec d'autres ; aussi était-elle nourrie, hébergée aux frais généraux. Son maître fit *fortune. Quand sa sacoche fut assez ronde, il fit ses adieux à ses compagnons, mit une belle selle neuve sur le dos de Kettly, et se mit en route à la tombée de la nuit. Â un mille de lauberge où il devait coucher, il fut attaqué par un homme caché dans le bois et qui Tattendait. Tous les Américains, les Anglais et généralement ceux qui vont aux mines ont un revoher, espèce de pistolet à six coups qui vous manque souvent un homme à bout portant. Le mineur fit feu sur celui qui tenait la bride de son cheval ; il n'attrapa pas son voleur^ mais il traversa Foreille de Kettly. La douleur, Teffroi lui fit faire un effort. Elle se cabra avec violence et fit lâcher prise à celui qui la tenait d'une main, tandis que de Tautre il ajustait son maître. La secousse fit partir la détente, le revolver partit comme un soleil de feu d'artifice, le chien cria six fois. Kettly fit un bond gigantesque, puis elle passa à travers les arbres de la forêt, elle sauta les fossés avec la vitesse et la légèreté d'un cheval ailé ; son mdtre était bon cavalier ; il la flattait en se tenant couché sur son cou; mais elle s'arrêta
soudain, ses jarrets fléchissaient. — Qu'as-tu donc?
demanda le cavalier en lui appliquant ses deux ëpe-
lom dans les flancs, mais Kettly ne bougea pas. — Fou ! se dit à lui-même Thomme en descendant de cheval , je ne suis pas blessé, mais elle doit l*6tre. Gomme si la pauvre bète eût attendu que son maître mît pied à terre, elle roula dans un fossé qui bordait la route, espèce de ravin creusé par les pluies. Le mineur descendit près d'elle: —Allons, dit-il, tu devais finir mal. Je te dois ma vie et ma fortune, adieu ma pauvre Kettly. Je ne puis rester [tfès de toi. Il remonta le fossé et courut jusqu'à ce qu'il trouvât une de ces auberges assez rapprochées aux abords des mines.
Le lendemain il comprit son imprudence et confia son or au courrier des dépèches, qui voyage bien accompagné de policemen et que pour ce motif on appelle l'Escorte.
Il avait reconnu l'homme qui l'avait attaqué, pou]^ l'avoir vu dans un trou près du sien ; mais il ne sa- /
Tait pas son nom ; il était heureux d'en être quitte pour la peur. Deux mois après, la veille du jour où il allait s'embarquer, il aperçut Kettly au milieu d'une bande de chevaux qu'on allait vendre au mardié, il la marchanda, et comme elle boilait, il Peut presque pour rien. Elle avait deux cicatrices au poitrail. Comment était-elle sortie du fossé 7 où avaitelle été soignée? comment s'était-elle de nouveau
guérie ? Le marchand n'en savait rien, il disait Ta-
Q9 LES VOI^PPniS D'Oll.
Toir achetée d*un mineur qui prét^n^^it avoir perda ses papiers ; tout c^)a était a^sez suspect. Dans les colonies anglaises, les voyageurs circulent libre* ment, mais on est trps-sévère pour la justification de }a propriété des obevaux. Si le maître 4e K^ettjy^ avait eu du temps i perdre en recherches, il avuH le droit de faire arrêter le marchaqd qui jurait pro«hablement été condamné à une groçsa amende ; mai» il paya et ne pensa qu'à trouver i|pe bonne çoQdi-tion pour ce cheval , compagnon de sa vfe aventii^ reuse, qui en se cabrant avait reçu en plein poitraU la balle qui lui était destinée. Il l'offrit à M* FuUopi qu'il avait connu aux mines, en la lui reçomDIW«* dant et après lui avoir raconté son histpire« {«e f^^^ trf partit le lendemain et la jument resta dans Téeuriejusqu'aujouroùelle fut donnée au docteiMr»
Soi» msutre an la quittant lui avait dit : Adieu, m^i pauvre Trompe-la-mort, et le nom lui était re^té. Cette jument du reste avait des caprices, elle aimait le doèteur et se9 filles, mais elle ne voulait pas se laisser monter ni même approcher par M. Fultoa ; peut-iètre Tavait^il battue, ou bien il ne Tavalt jamais caressée»
Mademoisell0 Kettly , à qui nous laisserons aoa premier nom, habitait le derrière de la maison. Son écurie était une tente, son parc une petitjB cour. Quand la fenêtre de la salle à manger était ouvertaf elle passait sa tète et suivait tous les mouvements que Ton faisait en mangeant; ai on r4>ubliait, elle
LES VOLEURS D'OR. tê
ffatàiiOâit tin peu plus. Elle aimait le pain, les pomines de terré eL le sticrè, et Ile se retirait qu'après avoir pris sa bonne part dli déjeuner ou du dîner ; si la croisée était fermée^ elle appuyait don nez aux ctf féàùl. Il fallait bien lui ouvrir^ datis la crainte qu'à force d'âppttyer elle ne lès enfonçât.
C'était un grand soulagement pout le docteur, qui était forcé d'aller faire dés visites Quelquefois asse2 loin. Sa feMiâé et lut regardaient M^ tilltM éonmié leut* providence } quant âtix deux jeufaeô flUes, ineeitaines sur leë periséëS Tune de Tautre, elles né ë'étàieût pôltlt ehco^é fait pàt't de léUriâ Impressions.
Un soir, ÉmetaUde ptii la résolution d*avolr une èliplication sérieuse avec sa sœur. Quand M. Ful^ V(m, (jUi ûé laissait plus passer un seul jouf sans tenir, fut parti, que le docteur et sa femme furent entrés dâuÈ leul* cbambre^ Éméi^aude fit signe à sa KOEîttt de rester, puis^ venant s'asseoir près d^elle et lui parlant à demi-Vôix, elle lui dit, en lui prenant lés maiâs :
— Ééôute, ma bonne petite sœui*. Il ne faut pas m'en vouloir si je te fais un reproche et si Je t'adresse des questiofts que notre mère seule durait peut<>être le di'Mt de te faire. Dieu me garde de la blâmer ; seulement il me semblé qu'elle ne S'occupe pas assez de ce qui t'intéresse, et j'ai peur, ma bonne Mélida, qUe sa confiance ne t'ait laissée entrer dans une voie d'où tu aurais de la peine à sortir. M. Fulton sait que tu es promise eU Angleterre,
pourtant il me semble qu'il agit avec toi comme si lu étais à marier ; enfin je crois ou'il Vaime> et si cela est, tu dois le savoir.
— Je le crois, murmura Mélida.
— Te l'a-t-il dit ? demanda Émeraude, qui ne voulait pas se retirer avec des suppositions.
— Oui et non, répondit Mélida. Une fois en descendant de cheval, mes pieds se sont pris dans ma robe, je suis tombée sur lui, il m'a serrée dans ses bras à m'étouffer. J'ai senti et j'ai entendu son cœur battre. Une autre fois, en me disant bonjour, il m'a serré la main si fort que la douleur me fit pâlir. U me demanda pardon de cette distraction < L'autre jour, lorsque je parlais de William, il a serré les poings et les dents, il m*a regardée comme s'il voulait me tuer> puis il m'a demandé avec tant de brutalité si j'aimais M. Nelson, que je n'ai pas osé lui répondre ; il m'a souvent parlé avec feu des splendeurs qu'aurait sa compagne. Si je dis que j'espère retourner à Londres, il devient sombre et fronce les sourcils en me disant : « Vous serez bien heureuse » de me qjiitter, n'est-ce pas ? Vous savez que je ne » puis y retourner; si vous partiez, je me tuerais... » Mais vous ne partirez pas 1 » Son sourire me fait mal ; il me regarde sans cesse comme faisait William. Cette pensée constante, qui me rendait heureuse à Londres, me pèse ici; elle commence à me faire peur.
— Je l'avais deviné, répondit Émeraude en sou-
pbrant, et voilà où j'ai le droit de te faire des re* proches. Tu as été coquette, aimable, je dirai même libre, cet homme a cru qu'il pouvait t'aimer. Jusqu'à présent, il n'est qu'à plaindre. Si la différence de fortune n'est pas le motif qui l'arrête, il attend que tu partages son amour pour demander ta main. Mélida fit un bond sur sa chaise.
— Mais je ne l'aimerai jamais. Il m'offrirait dix fois plus de fortune que je refuserais. J'aime William.
Émeraude posa un doigt sur ses lèvres.
— Moins haut, dit-elle, songe à notre père. Songe que cet homme est son seul appui et que, jusqu'ici, sft conduite a été celle d'un cœur loyal et généreux ; mal agir avec lui serait de l'ingratitude. Nous ne pouvons pas lui faire un crime de t'aimer. N'es-tu pas jolie? Sois bonne. Il faut guérir le mal que tu as fait involontairement. Il faut qu'il vienne moins souvent^ qu'il ne te voie plus.
— Que faire ? demanda Mélida , qui semblait chercher une idée.
— Je ne sais pas encore, répliqua Émeraude, mais jusqu'à ce que nous ayons trouvé un moyen, il faut te dire indisposée et te tenir enfermée dans ta chambre quand il viendra.
Mélida fit la moue ; cela sera fort triste pour moi, car quand il vient il reste longtemps.
— Il le faut, dit Émeraude sérieuse, ce sera la punition de votre imprudence, mademoiselle. Il est
66 LES VOLEURS fa'Oh.
inutile de l'autoriser à te faire des propositions que tu es décidée à repousser. Il croirait â uhe inysti^ flcation, il aurait le droit de nous mépriser, de nous haïr; cela affligerait mon père, qui a bieii asseii d'ennuis pour que ses filles île viennent pas eticore y ajouter. Allons, continua Émeraude, eu eitibraèisant sa sœur, tu y réfléchiras cette nuit. Bonsoir, et demain tu verras ce que tu dois faire.
Le lendemain, en déjeunant, Méîida dit eii regàt^ dant sa sœur :
— J'ai la tête lourde, je dois àvôif la migralhe.
Émeraude la com[)rit et Id remercia des yeiix.
i— Un peu avant l'heure dû arrivait M. tùlton, Mélida retitra dans sa chambre, prit titi livtie et s'étendit sur son lit.
M. Fulton, en l'absence de Mélidâ, ne fut plus lé même ; sa préoccupation était évidente ; il répondait à peine à ce qu'on lui disait. Gela dura quelquèiâ jours. Son caractère défiant (5ôhçut des doutes ; uhé fois il vint plus tôt qu'à l'ordinaire, il regarda du dehors et il vit Mélida qui riait avec Isa sœur et Bijou.
Il revint une hebre t)lus tard, et le docteur Iwans, que Ton trompait aussi, annonça d'un air contrit que sa fille n'allait pas mieux et qu'il commençait à être inquiet de ces taialaiises dont les symptômes ressemblaient à de la langueur.
Elle ne s'est pas levée? demanda Fulton avec vivacité.
U docteur et sa femnie étaient sortis toute la joorcée, ils regardèrent Émeraude qui répondit i Non I arec UU aplotob qui fit bondir Pulton.
—Me prenez-vous pour un sot, s'écria-t-il, et que signifie cette comédie que vous jouez tous ici? Pourquoi prenez-vous tant de soiu à me la cacher f hrce que je Taime fet (Jue vous le saveis I Je veux la voir comme je l'ai vue là, il y a une heure, riante Mfiraiche.
U fit un moutement pour s*appt*ochef de la porté de Hélida qui écoutait derrière. Elle eut si péUf qti'elle se laissa tomber^ tandis que le docteur et Émeraude se plaçaient entre tulton et cette porte.
— Que voulez-vous dire ? répondit M. I^ans avec Qte fermeté digne, qui fit rentrer immédiatement M. Fulton en lui-même. Je ne joue la comédie aveô peirsonne ; si quelqu'un la joue ici, c'est à coup sur vous, car si vous aimez ma fille, c'est à moi que mis auriez dû d*abord le dire et non pas à elle.
— Oh ! je suis fou, s'écria Fulton, mais je vous Jore que je ne lui ai rien dit.
— Cest vrai, dit Émeraude en baissant la tête, mais nous avons tous deviné.
— Que vous auraisje dit ? répliqua Fulton, est-ce que je puis offrir le nom d'un proscrit, est-ce que je puis espérer me faire aimer d'elle ! ^ .
— Votre nom ? dit le docteur, à moi seul appartient le droit de juger s'il vous rend digne d'entrer dans ma famille. Quant à vous aimer, ma fille est
libre de son cœur. Vous n'ignorez pas qu'elle était promise. Moi je ne suis point engagé* mon consentement a toujours été subordonné à son bonheur et à son choix.
C'est à elle à décider de sa vie; allons, mon ami» vous avez cédé à un mouvement de vivacité. Je ne vous en veux pas, et je vous pardonne de m'avoir soupçonné.
Fulton «'inclina et partit sans répondre. Arrivé chez lui il se promena dans son jardin en se tordant comme un homme mordu par un serpent. Puis s'arrètant au bord de la mer, il s'étendit sur le sable, prit sa tète dans ses deux mains et la serra à en briser les 0* sans pouvoir en faire sortir la douleur.— Oh I dit- il enfin, c'est trop souffrir. Quoi ! moi, habitué à faire trembler les autres, moi qui croyais qu'il n'y avait qu'une passion au monde : l'or! je pâlis devant une femme, je souffre de son absence! et non-seulement je lui donnerais tout mon or, mais encore j'irais pour elle en chercher dans des flots de sang. L'idée qu'elle est perdue pour moi me rend fou...
Puis poussant un éclat de rire terrible : L'épouser! l'épouser ! est-ce que je le puis?... non... c'est impossible... ce serait me livrer moi-même. Ce qu'il fallait, c'était qu'elle m'aimât ; si elle m'avait aimé, elle A'aurait suivi. Ah ! Mélida! Mélida ! cria-t-ilen étendant les bras au-dessus de la mer qui se jouait à ses pieds; puis il attendit, fixe, immobile, comme
àUjeune fille allait descendre des cieux ou sortir deJ'eau.
II resta longtemps comme en extase. Lorsqu'il en it, il se redressa si grand, qu'on eût dit qu'avec
tète il voulait toucher le ciel.
— Qu'es-tu devenu, s*écria-t-il ? continuant de se
rler à lui-même, un enfant, un insecte. Pourquoi j-tu tant d'or, si ce n'est pour t'en faire une ba-
lette magique? Mélida, un secret pressentiment me lit que cet amour me portera mallieur. Mais, femme m maîtresse, tu seras à moi, dussé-je t'étouffer dans
premier baiser...