TÊTE-A-TÈTE
Le généreux Tom Borne avait donné à Jane les indications nécessaires pour retrouver Christian^ et cependant^ depuis un mois qu'il s'était enfui du domicile commun^ Christian n'avait point revu Jane, n s'était dit : elle a perdu ma trace; et le tourbillon de sa gloire nouvelle l'avait emporté.
Plus d'une fois, pourtant, l'image de Jane avait visité ses nuits; Jane lui apparaissait tantôt souriante et joyeuse comme aux jours de leur bonheur; tantôt triste, les yeux baignés de larmes. — Et dans la joie, comme dans les pleurs, Jane lui apparaissait toujours belle.
L'ambition s'était emparée de lui, son cerveau s'emplissait de fumée, mais il aimait toujours Jane
dans un coin de son cœur,
Quant à Jane^ la chose certaine c^est qu^un mois tout entier s'était écoulé sans qu'elle eût fait la moindre démarche pour se rapprocher de Christian. Elle avait eu^ en vérité^ des occupations aussi graves que celles de Christian lui-même. Les éditeurs de revues et les directeurs de théâtre ne lui laissaient pas un instant de repos. Jane avait^ comme Christian^ son hôtel à Londres dans le West-End; Jane menait un train de vie fof t brillant^ et certes^ c'était ironie pure quand^ tout à Theure, elle avait répondu à la question de Christian : Je jouis d^une modes^ aisance.
Il y a Une source Inépuisable d^étoimement : c^est Fadresse et Thabiletë des femmes. Jane avait quitté la ferme du bonhomme Saunders pour suivre Christian. Il n'y a point de lacune dans sa vie : conmient avait-elle pu^ à iinsu de Saunders et à Tinsu de Christian, composer ces élégies dont toute TAngleterre partait, ces dithyrambes ardents, et ce drame étrange de bavtd Rizzio qui menaçait de faire trotiler, chaque soir, sous les applaudissements, les vieilles murailles de Cçvent-Garden ?
Un grain de mystère ne nuit pas. Jane avait sans doute consacré à la poésie les heures du sommeil, et tandis que les sots font .grand bruit dé leurs plati
todes, on voit souvent les esprits d'élite se cacher avec soiii pout» enfanter des chefs-d^teuvre.
Jatte était lady Bridgetôn, voilà le fait. Le secret dé âôn labeur lui appartenait. Molière a dit : a Le temple ne fait tien à Vhthkè. t Si le succès venait à Jané en dormant^ tant mieux pour elle !
Christian ignorait complètement la transformation de Hne. Lorsque ce séducteur songeait à sa victime, il la plaîgUaît de tout son cœur.
Chrislîan était tout Jeune et n'avait pas en lui Fétoffe d'un Lovelace. Il était assurément à la hàu* leur de son rôle de lion ; mais l'itnportance même ^tt'il accordait à ce rôle prouvait la candeur native de son âme.
Jane était Une de ces femmes qui tf àîmént qu'une fois, et qui aiment si bien qU^ëlles font utt piédestal i leur idole. Dans la lutte qui allait s^établlr, elle avait sur Chrîstiàil cet avantage de lé savoir par cœur, de connaître le fort et le faible de son ancien amant. Christian, lui, n'avait vu Jâhé que sous certains aspects. On l'eût fait tomber dé éon haut en iui apprenant qUé JâUe était une femme de génie. Le bruit qui se faisait autour de lui depuis un mois le rendait sourd; il avait, sans nul doute, entendu carier de lady Bridgeton, mais qUe lui importait
cette nébuleuse qui ne se mouvait point dans son ciel? Il était à cent lieues de penser que lady Bridgeton et Jane étaient une seule et même personne.
Ce n'était point làdy Bridgeton qu'il avait rencontrée dans le parc^ c'était Jane. Tandis que les badauds s'émerveillaient au choc des deux Étoiles Fixes^ Christian^ comme un bon garçon qu'il était au fond^ condescendait tout uniment à ne point faire le fier avec une ancienne connaissance. Dans le premier instant^ disons-le à sa louange^ il s'était livré sans réserve au pliûsir^ et, si un scrupule troublait sa joie, c'est que cette brillante toilette et cet équipage élégant devaient avoir une origine plus ou moins romanesque.
Christian se souvenait fort bien de n'avoir laissé dans sa chambre qu'une table et une chaise.
--Ma pauvre Jane, dit-il, chercha^it déjà le biais pour enlever une explication, tu as dû m'accuser bien cruellement!
— J'ai pleuré pendant deux jours, répliqua Jane.
Christian la regarda, croyant qu'elle allait conti nuer, mais elle soutint son regard en sounant.
r-Beux jours ! répéta Christian.
—Tu trouves cela bien long ? demanda Jane qu éclata de rire.
Christian détourna la tête. Jane lui prit la main et la pressa contre son cœur.
—Méchant ! murmura-t-elle avec émotion, au moment où tu m'abandonnais ainsi, moi je revenais bien joyeuse, -avec de Targent pour te sauver.
— Âhl fit Christian, assez d'agent pour acheter un équipage ?
—Mon parent de Bond-Street était mort, répondit Jane.
Christian respira plus librement.
—Toute seule, reprit Jane qui devint sérieuse, dans cette chambre nue!... pas un mot d'adieu! Était-ce pour cela, Christian, que vous m'aviez enlevée à mon oncle Saunders? à mon bonheur innocent et tranquille?
Christian leva les yeux au ciel.
—Tes reproches ne pourront jamais égaler mes remords, prononça-t-il d'un accent théâtral.
—Alors, s'écria Jane lestement, n'en parlons plus! Aussi bien, puisque te voilà retrouvé, je tâcherai de croire que je ne t'ai jamais perdu.
Elle lui serrait les mains tendrement, et son regard caressant lui demandait un sourire; Christian, sans le savoir, prit un ton protecteur : —Vois- tu, ma pauvre Jane, prononça-t-il lente-
inent> je me suis dit tout ce qu'on peut se dire. Mais il ne faut pas me toiser à la mesure commune, c'est clair ! Ttl sais bieh qu'on ne se fait pas. Il y a évidemment du don Juan dtins ma nature.
Les oiis soyeux et i'ecoutbés dé Jane se baissèrent |K)iit* voiler Téclair moquëur qui s^allutnait dans son œil.
'-^Et puis, poursuivit Christian dont la voix prenait plus d'emphase, l'ambition, ma chëre^ tu tas comprendre... certaines gens sont prédestinés; perfiontlé ne nfe le fait. Vois un peu comme je suis à l'aise sous mon manteau de roi de la mode ! Cette itlËiîi-^là s'est faite au sceptre tout naturellement... J'ai confiance en toi, Jane, et je puis bien te le dire : j'ai rêvé un mariage colossal !
Christian s'arrêta, croyant qu'il allait entendre quelque ptt)testation énergique, mais Jane se bornait à faire une petite moue malicieuse et sournoise qui lui allait à râVir.
^A propos de mariage, Murmura^t-elle, j'di eti des nouvelles de la ferme par Gibbie, qui est venu vendre ses bœufs à Bmithfield. Pauvre Gibbie! je l'ai embrassé de bon cœur pour l'amour de l'oncle Saunders... Et Gibbie m'a dit que Toncle avait juré ses grands diéUx qu'il te romprait les os si tu ne
DE TÏGRES. 107
m'époqçais pas-.t Te souvieos-tu du goprdjn de mon oncle?
—Je ne pl$ii§a«te pas ! dit Cbri^tiftn, qui haussa légèrement les épaules.
*-§i ja^aiç gowrdJB fut sérieux, répliqua Jape, c'est assurément celui de mon oncle Saunders,
^Peux qeiit cinquante mille francs de revenus I chiffra Christian d'un ton confidentiel.
—Ah ! fit Jane qui se redressa^ la petite blonde fade que nou^ rencontrftniefi sur le paquebot de Richmund?
Christian hocha )a téte^, tant pour répondre affirmativen^ent que pour repousser le n^ot ; fade.
—Vpus y pense? dppo toujourg? (Jenianda Jane,
—Plus que jamais ! Ces environs de Brighton spnl délicieux, il n'y a pas à dire. Je rencontre souvent misg ^y à la promenade, et j'ai cru m'apercevoir...
-^U est deyenu fat, déplorablement 1 pensa Jane.
-^ Elle ouvrit la portière de sa voiture et jeta un long regard sur la grève,
—Le fait est, murmura-t-elle en étouffant un soupir, qu'on est bien ici pour aiwer.
Christian prit eela pour une plaipte de ce pauvre ^ur blessé; il eut compassion. Il regarda Janç en vainqueur clément et geconrable.
— Sais-tu que j^ëtais fou de toi ! s'écria-t-il.
— Et moi donci répartit Jane; quand je songea mon amour d'autrefois^ je me demande si c'est un rével
Christian tressaillit comme si une abeille Teût piqué.
— Est-ce* que tu ne m'mmes plus ? demanda-t-il naïvement.
— Dame!... fit Jane toute confuse.
Christian garda le silence^ mais il pensait à part ui:
—Comptez donc sur les femmes !
Il s'éloigna de Jane et mit la tête à Tautre portière. Jane suivait de Toeil chacun de ses mou?ements et se gisait:
—Mon pauvre ami ^ tu n'es pas au bout !
—Je vais te parler franchement^ mon Christian^ reprit-elle tout haut; tu as eu grand tort de m'abaodonner comme cela^ doublement tort ! Pourquoi ne pas gardei' les procédés? Tii n'avais qu'un mot à
dire.
—Hein? fit Christian; dès ce temps-là?
—Nous nous serions séparés à l'amiable^ acheva Jane.
—-Vous ne m'aimiez donc plus?-
Jane eut une hésitation marquée^ et prononça comme à regret :
—Mon Dieu , Christian, je commençais à réfléchir.
Elle avait les yeux baissés ; sa pose était charmante et faisait valoir les gracieux trésors de sa taille; un rayon de soleil mettait de gais reflets dans les boucles prodigues de sa chevelure. Christian ne Tavait jamais vue si belle.
n eut le cœur serré véritablement; ses lèvres se crispèrent ; une nuance de pâleur vint à sa joue. -
—A cette époque vous aviez déjà distingué un autre homme?... dit-iL
—Hélas!... fit Jane.
—Et maintenant vous Taimez!
Un profond soupir souleva la poitrine de Jalle, tandis qu'elle murmurait :
—J'en ai bien peur !
—A merveille ! s'écria Christian, et c'est à moi que vous venez dire cela ! ••
—Mon Dieu, répondit Jane doucement, comme vous me faisiez vos confidences pour votre mariage. . .
—•Mariage d'argentl... mais peut-on savoir le nom deTheureux mortel?..
Jane parut se recuèillir,et un sourire pensif éclaira son joli visage.
— ÀvtBz-vous rencontré quelquefois, demanda-telle , un jeune gentilhomme à Tair doux et distingué, cheveux hoirs, taille fière^ regard profond et sentifafientalî
—Il y a le commis de Le\Vls, mon taiiletir> Wfliqua Christian insoletililieht, qui ressemble un peu à ce pdrtrait.
—Est-ce que vous seriez jâloui, Christian ? dehiâhda Jane avec sirtiplicité.
—Moi t quelle folie !
—A la bonne heure ! Eh biéii, lé jeune gentilhomme dont je vous parle n'est pas le commis de votre tailleur Lewis. Il est barronnet de son état et se nomme sir Edgar Lindsay .
— Baht fit Christian, étonné, le fiaiieé de ma future?
, — Oh I le fiancé I répéta Jane qui se rengoi^, nous verrons bien I
— Et c'est ce petit gentleman?...
—Comme il est beau, n'est-ce pas? interrompit « Jane dont la voix ti'embla. ;
— C'est suivant les goûts, dit Christian avec sécheresse. •
tl se détourna brusquement, parce (JiiMl se sentait faire ridicule figure.
DE TWRSa. 111
^^atie ft raison^ mu parole d'honneur ! pensait-il dans son dépit croissant^ je suis jaloux! o/est du detaîer burlesque I
Sans faire BetAblant de rien^ Jailé Texaminàit dU coin de Tœil et donnait une signification k ses iMihdi^ mouvements | son t^as^xt battait; elle Itvait gfând'péine à dissimuler isoti trit^mphe et se di-^ sait:
— n m'aime encore!
^'^Otl Christian , reprit-elle tout haut avec coqUièlterie> quoi qu'il airiVe^ tlous serons toujoum 9M%^ n'est-ce pasTv.; Mais qu'as-tu done? est-ce que tu me boudes.
'—Du tout ! fit le llori;
— Si malheureusement j'avais continué de t'ai* mer, cela ftturait entravé dans tes grands projets.
-^Évidemment!
-^Kl moi > sottge donc, tomme j*âurais souffert !
-^SaUs doute.
•«^Au lieu que> |)our6uivit Jaiie> radicalement gué* rie coinme je le {iuis..i
Le lion secoua sa (Crinière et lui prit la maiu ron* dem^t.
-"allons! inlerromplinil, tu as cent fois raisoh> Jane ! tout est pour le miettx> ^t noUs h'étions paft
faits Tun pour Tautre. Nous sommes de vieux amis^ voilà !
En parlant^ il examinait Jane à son tour. Jane lui secoua la main et répéta d^un ton joyeux :
—Voilà !
Hais le diable n^y perdait rien^ et Jane avait envie de pleurer. Elle se disait tout au fond de son cœur :
— J'avais trop espéré !
— Voyons^ Jane^ reprit Christian qui ne la perdait pas de vue^ entre amis on ne se gène pas. Voulezvous me rendre un petit service relativement à mon mariage?
— Avec plaisir^ répondit Jane^.qui ne sourcilla pas.
— Les femmes ! les femmes I pensa Christian.
— Nous. parlons maintenant affaires sérieuses^ continua-t-il tout haut. Vous savez, Jane, que je n'ai pas de fortune, malgré tout le fracas qu'on fait autour de moi. La fille du commodore est riche à millions ; pour arriver jusqu'à elle j'aurai peut- » être besoin d'appui. Vous êtes charmante, vous avez pris des façons on ne peut plus distinguées : je crois qu'il vous serait bien aisé d'entrer en relations avec miss Àmy et son père.
—Plus facile encore que vous ne le croyez, Christian.
—Eh bien !.le ferez-vous ?
— Je le ferai de tout mon cœur. «
Christian resta bouche béante; à son avis, ceci passait les bornes.
L'équipage avait quitté la grève et montait l'avenue qui conduit au fameux pavillon chinois, bâti par le roi Georges.
— Je n'ai pas besoin de vous remercier, reprit Christian après un silence.
— Mon Dieu, non, répondit Jane, d'autant mieux que j'ai, moi aussi, un service à vous demander.
— Ah! fit Christian.
— Dick ! appela Jane, arrêtez !
Le cocher serra le mors. La voiture était en travers d'un sentier tortueux et plein d'ombre , qui s'enfonçait dans le parc du prince de Galles.
— Vous allez descendre ici, Christian, dit Jane; chacun a ses petites affaires.
— Vous aviez un service à me demander? balbutia. ' le lion tou< à fait hors de garde.
—C'est juste, répliqua Jane, je voulais vous prier de ne pas me suivre.
m LE T\]E\J^ DP TIGRES.
Christian avait 4ô^cen(}u 1^ piQrcb0-pie4« H était debout^ dans Tavenue^ le chapeau à. la main.
—Vous cherchez quelqu'un? dena^pda-Wl.
Jane fit un sign§ de téf;^ mignon^ qui équivalait au oui le plus explicite.
—Le beau sir Edgard?... dit encore Christian essayant de railler.
— rVous êtes bien curieux, Monsieur Mao-Aulay! repartit Jane qui eut un fier sourire. Allez, Dick ! commanda- t-elle.
Les deux beaux chevaux prirent aussitôt le grand trot et s'engagèrent dans Tallée ombreuse qui traversait le parc. Jane mit la tête à la portière, et comme si elle eût eu pitié du pauvre lion qui restait là , planté au milieu de la route, elle lui envoya un gracieux baiser en disant :
— Au revoir, mon Christian !
Puis réquipage disparut derrière les grands chênes. L'instant d'après, à une centaine de pas de là, Christian vit un tilbury qui traversait la route ventre ' à terre et qui s'engageait, Jui aussi, dans le pareil enfonça son chapeau sur ses yeux et redescendit vers la grève.