TOM BORNE
La grève était solitaire; la mer montait^ apportaol sur la plage son fardeau d'algues et de goémons. Chaque souffle de brise dispersait Técume folle à la crête des lames. Tout le monde est poète en foce de
la mer. Christian s'assit sur un quartier de roo et sa prit à rêver.
La première fois qu'il Tavait vue^ c'était dans uo petit sentier^ cdVirant parmi les prairies tt descendant au gué de la rivière où le berger de Saunders menait boire les bestiaux.
Par un beau soir d'étéi miss Jane s'assepit gu' revers du talus^ dans l'herbe fleurie ; plie tentait h la main un livre ouvert, et Christian se souvepait bi^n que ce livre étajt la chère histoire du prêtre de cgn^pagne écrite par Olivier Gpldsmitb. Le vent av$iit
porté à quelques pas le chapeau léger de miss Jane. Les belles boucles de ses cheveux noirs inondaient son visage.
Christian se rappelait tous ces détails comme si la rencontre avait eu lieu la veille. Le cœur de Christian battait. 11 ne se souvenait plus quelles paroles étaient tombées de ses lèvres quand il avait abordé Jane ; mais il voyait cette rangée de perles dans sa bouche entr'ouverte par le sourire^ le rose vif qui vint à sa joue^ il entendait Fécho de sa voix douce comme un chant.
Et il se disait :
-î-EUe l'aime ! Y a-t-il dans le monde entier une plus adorable créature ! . . . Elle aime cet Edgard Lindsay^ maintenant !... A qui la faute ?
La seconde fois^ il avait rencontré Jane sous les saules^ au bord de la Derwent; le regard de la jeune fille était déjà plus timide : on eût dit qu'elle avait frayeur. Ils marchèrent longtemps côte à côte, suivant le cours tranquille de la petite rivière. Le chapeau de paille de Jane pendait au ruban passé à son bras. Au lointain, les bœufs énormes mugissaient dans les pâturages ; un son de cloche tinta à la ferme de Saunders et Jane s'enfuit à cet appel.
Christian joignit les mains et demanda : Reviendrez-
vous ? Jane répolidit bien bas : Peut-être. Et le lendemain elle se promena plus longtemps sous les saules.
Ils étaient loin des saules de la Derwent! plus loin ces douces félicités de Tamour qui va naître ! Christian souleva son chapeau pour donner son front brûlant à la brise du large.
— Elle Taime ! répéta-t-il. C'était un rendez-vous qu'elle avait avec lui dans le bois!
Un rendez-vous! Quelles bonnes causeries^ le soir dans le verger^ sans crainte du chien de la ferme, rendu muet par une caresse de Jane ! Un rendez-vous ! Avait-elle donc oublié ses serments répétés tant de fois ? Avait-elle donc oublié cette soirée d'orage où il fallut chercher abri dans la cabane abandonnée d'un berger?
Jane pleurait ce soir-là en retournant à la fenne ; et ce fut elle qui demanda : Reviendrez-vous ?
Christian frappa du pied contre le rocher qui n'en pouvait mais :
—Elle l'aime ! elle l'aime !
Christian essaya de songer au front virginal de miss Amy^ auquel deux cent cinquante mille francs de revenus faisaient une si enviable auréole; mais il n'était pas dans ses jours de calcul; l'image de Jane rayonnait au-devant de ses yeux. D'ailleurs il ren-
contrait encore Ih ce jeqne M. Edgard Juindsay qui semblait mis au inonde pour Ipi fi^ir§ o))sta(yId ^ avant comme en arrièr^.
Il sa leva brusquerpppt et la CQ}ère souilla &U): sqq rêve langoureux.
— Que le diable Fenaporte eeliii-làî ^'écfkA^ 4vec un jpron de circpn^tapx^ ; yi^-on uq ptoiiroeau plus gênant ? Je le tfOm^ P^ftoiit j mv^§^ (l'Aflay, auprès de J^ne, Pftp le ciel ! je rég)§F^i v^^ cpnjptes
avee lui !
)1 marchait miaintei^ant à grptnds pas v§r$ ^^ vill^r Sa pensée ppnfuse allait ^t y^mii m bas^rd- YOD» l'eussiez ^nt^nd^ miirmurer ;
—7 Jane est beaucoup plu^ bjBll^ qu'Amy> e'iest certain. Plus d'exppessiOQ dans le reg^d ! {Jt guella différence de tournure ! M.aî^> aprè^ Jane| miss Aa^y est assurén^ent la plus jpUe persp))pi^ que j'aii^ rjpnGontré^,,. Je suppose gqe ce sjr Mg^A wM pas la sourde oreille ; un mot suffira.
Il s'arrêta court et regarda s^utour 4^ lu|.
--'On est adnîirableipeut ^W 9^^^ gr^yp, djM^ pour se equper la gorge,
l^ soleil jetait desoeuflii §oi|§ l'^ri^^^ et la }^m tpg^bait. Christian tressaillit et pensa tput bi^t >
rrr-Il dmt Mf^ pu}t Tmiêt^m^^ ^^f^ 1"^ M^'t^
— Le parent de Bond-Street! reprit-il en hochant la tête. Tout cela est trèç-bien> mais elle est mineure. J'aurais dû lui demander de plus amples explications... Si par hasard...
Il n-acbeva pas^ et ses deux mains croisées se crispèrent.
—Oh 1 non ! non ! s'înterrompit-il avec chaleur, je connais Jane^ c'est le cœur le plus digne et le plus fier qui soit au monde t
^Et puis^ s'interrompit-il encore en poussant un long soupir, que m-importe cela maintenant? la conduite de miss Jane ne me regarde plus {
Il regagna Brigbton et suivit la rue du Prince dont les larges trottoifsétaient momentanément déserta. C'était l'heure du dîner ; il n'y avait dehors qfie les allumeurs de ga?. Christian monta au hasard te perron de l'établissement royal et entra dans un salon dont toutes les tables étaient vides. Il prit un journal et se mit à lire 1|BS débats du parlement français ou du parlement belge^ à moins que ce ne fussent les débats du congrès américain.
Christian aurait été fort empêché de nous renseigner à cet égard ; il n'y avait qu'une chose pour lui dans ces colonies monstrueuses^ encombrées de phrases fatigantes : Elle l'aime ! elle l'aime I
Pendant qu'il était là^ caché derrière Timmensité du journal^ et paraissant plongé dans sa lecture^ rhonorable bataillon des fournisseurs associés parut à la maîtresse porte. Depuis le matin ces messieurs cherchaient Toccasion d'offrir leurs respectueux hommages au lion. Ils s'avancèrent discrètement et chapeau bas ; Carter, Staunton, Lewis et Filowski marchaient en téte^ comme étant les plus importants. Ils s'arrêtèrent tous quatre de front devant la table et attendirent que Christian daignât les apercevoir.
— Sont-ils encore dans le bois à cette heure? dit tout à coup Christian qui froissa le journal avec rage.
Les fournisseurs saisirent ce moment pour s'incliner à la ronde^ et H. Carter^ le plus éloquent de tous^ prit la parole :
— Nous serait-il permis, dit-il avec un sourire de courtisan^ de présenter à notre cher lord l'expression de nos sentiments dévoués ?
Christian haussa les épaules et reprit le journal.
— ^Encore vous ! répliqua-t-il avec humeur.
L'association perdit ses sourires.
—Messieurs, s'écria Christian dont les sourcils se froncèrent, je suis fort mécontent!
L'armée des fournisseurs s'agita, inquiète, et Carter balbutia ;
—Si Votre Seigneurie prenait la peine de nous dire...
—La paix ! interrompit Christian, vos façons de beau parleur me déplaisent. Monsieur Carter!
Le marchand de chevaux se déroba aussitôt derrière Filowski et Staunton.
Lewis, consterné, fit trois saints comme un régisseur de théâtre, et dit :
^Nous ne demandons qu'à savoir...
—Vous devez deviner. Monsieur ! s'écria Christian avec rudesse. Je vous répète que je suis extrêmement mécontent !
II se leva et passa la main sous le revers de son habit.
—Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire? demanda en tremblant Filowski.
Christian leur tourna le dos, et les fournisseurs échangèrent des regards de désolation.
Dans la chambre voisine on entendit une voix essoufflée qui disait :
—Je suis au comble de l'inquiétude, très-positivement ! •
Cette voix appartenait au commodore Davidson qui s'élança dans le salon en agitant ses bras de télé-
in LB TUFUE
graphe. Il alla droit aux fournisseurs déconfits et répéta :
— Au comble de rinquiétudej. Messieurs t Ja pense qu'on a enlevé ma fiH^ ! Qqelqij'un de vous Ta-t-il vue J
Cpmnie personne np répondait^ \\ ajouta ea c)i^geant de ton et avec une volubilité soudtiipe;
—niais ij y a quelque chose 4e plus grave : spvezvous la nouvelle? Lady Desdemppe Bridg^tP^ ^.diSr paru depuis ce m^tip, Oft Y^ Yue partir dan§ s^ voiture avpc Mac-Aulay... et jtfac-Aulay est i^evenijtout çeul à pied.
Christian^ qui arpentait la chambre^ saisit spn nom à la volée et s'arrêta pour écouter.
— Ah çà, qu'ont-ils donc ces gens-là? s'interrompit le Commodore en parcourant de l'œil le cercle muet des fournisseurs.
Il vit tous les regards timides tournés vers un personnage qui se tenait debout à l'autre extrémité du salon. Il braqua son binocle et poussa une joyeuse exclamation.
— Mac-Aulay ! dit-il, je le tiens !
Il prit impétueusement sa course et traversa le salon en trois enjambées.
— J^ai oublié de boiter! pensa-t-it en arrivant devant Christian. Mauvais début!
— ^HonsieuF^ rapriMl tout haut, je n-ignepe pas qu'eotre gentlemen on ne se parle pas avant d'avoir été présenté Tun à l'autre. Haia je foule aux pieds les usages^ nioi, Honsieur : je suis un original.
Christian abaissa d'abord sur lui, sans répondre, son regard dédaigneux; n^ais il se ravisa tout de suite at s'inclina courtoisement en disant:
— Ah ! le Commodore Davidson?
Le Commodore reeula d'un pas, foudroyé par la joie.
—Il sait mon nom ! pensa-t-il.
Gomme Christian avait toujours la main sous le ii^gvep&de son babit, le commodore prit la même pose.
— Monsieur Mac-Aulay, dit-il avec modestie, mais sanis bassesse, je vous prie de croire que j^av^is mes raisons pour vous aborder. Je voulais vous demander si c'est bien cent vingt-huit^ comme récrit le Times^ ou cent trente-deux tigres royaux, comme Fimprime le Standard^ que vous avez tué dans les jungles.
— C'est cent trente, Monsieur, répondit Christian.
Le commodore fit un geste d'indignation. ' — ^Voyez ces journaux ! s'écria-t-il J jamais u|a g^i (|e vrai ! Vo^lex-yo^js me donner la mm, Mopsieur Mac-Aulay?
Christian 1^| tepdiï le doigt 4'uQ fiir si ^ig^^le,
que les fournisseurs, restés à Taffût, se déridèrent.
— C'était un nuage, dit Carter; il peut se vanter de nous avoir fait une belle peur !
— Comme cela, s'écria le commodore enchanté, vous avez entendu parler de moi?
— Je crois bien! répondit Christian, le fameux commodore Davidson, Veccentric par excellence! rhomme qui ne fait rien comme les autres! . — Quant à cela, rien. Monsieur Mao-Aulay. Plutôt mourir!
— Le père de la charmante miss Amy, continua Christian.
Le commodore se redressa et prit aussitôt un air affairé.
— ^A propos, dit-il, Tauriez-vous vue par hasard?
— Je n'ai pas eu cet honneur.
Le commodore tira son portefeuille et y prit un cure-dent qu'il mit dans sa bouche.
— Savez-vous l'idée que j'ai? dit-il très-froidement; elle se sera fait enlever.
— Comment! enlever! s'écria Christian avec vivacité, y pensez-vous?
— ^Miss Davidson, Monsieur Mao-Aulay, a toujours montré beaucoup de caractère.
— ^Mais il faut courir. Monsieur, il faut...
—Du tout! fit le Commodore en fermant les yeux à demi.
L'agitation de Christian contrastait étrangement avec le calme du commodore. Ce calme était si bizarre que Christian crut à une plaisanterie. Il exprima ses doutes à ce sujet et Robert Davidson fut sur le point de se fâcher.
—Par le diable ! dit-il Je parle sérieusement, et je suis prêt à parier mille livres si vous voulez.
—Parier quoi? demanda Christian.
—Que miss Davidson s'est fait enlever, repartit le commodore.
Christian ne répondit pas et resta stupéfait.
Robert Davidson, qui se contenait depuis deux ou trois minutes, laissa éclater tout à coup son légitime orgueil.
—Ah! ah! s'écria-t-il en se frottant les mains; vous ne comprenez pas cela, n'est-ce pas. Monsieur Mac-Aulay ? Vous avez affaire à un terrible original !
n le saisit par le bouton de son habit.
— ^Dites-moi, continua-t-il, est-il vrai qu'une fois dans l'Inde, un tigre vous prit par la peau du cou et vous emporta dans sa tanière?
"-Cela est vrai, Monsieur, mais revenons à miss Davidson...
— Alors^ Mpn9i0ur If^OrÀulay^ vous aliea pouvoir me dire si c'est très-intéressant Tintérieur de la tapièro d'un tigre.
—Au pom du ciel^ Kfonsieur^ s'écrit Cbris^aq ave; sévéf ité, trêve de folies ! Votre ftlle. . .
Le Commodore était vérit^^blemept aux apges : il étonnait Mac-Aulay lui-même.
—Ma fille? répéta-t-il; de deux choses Tune, Monsieur^ ou elle ^'est fait enlever^ ou elle w ^'f^\ pas fait enlever. Je vous prie de suivre pion raisonnement : si elle ^'e^ fait enlever, tai^t pis !
— Mais... voulut dire Christian.
— Permettez ! Sj elle p^ s'est p^ fait enlever, tgnt mieux I
— ^Paf exeipplifi !
— Mon Dieu ! Monsieur Mac-Aulay, je vous met^ ap déli 4^» trouver pne aptre alternative !
— Vqus nevoule?pÉ^s jfp'entepdpe...
—Si fait... mais yousi ^Jlez voir, j'ai tout prévu. Dans le cas où elle ne se serait pas fait enlevpr^ vous comprenez que tout reste en Tétat. Dans te cas ou elle se S0rait fait enlever, je la déshériterais.
Christian fit un mouvement. l*e commodore le
regarda ep face, et il cligna de Yml en hoinm^ W va frapper un grand coup.
m TIGRES. lOT
—Je la 4ésh^iterais^ répéta-t-il^ ai je vous ferais 9)ûa légataire universel, si vous le vouliez bien> mon cher Monsieur Mac-Aulay.
Christian recula tout abasourdi^ tandis que 1^ oommodore se félicitait lui-même chaudement et tpiompbait dans son cœur.
^-Assurément» pensaitril^ Hac-Aulay ne s^attendait pas à cela. Il marche de surprise en surprise et je fais sur lui un eifet prodigieu}^ !
-rQua veut ce rustre? s -interrompit-il en tournant sur lui-même au choc d'une robuste et large épaule.
Un homme bas sur jambes^ vêtu d^un vieil habit noir» trop étroit pour ses vastes entournures et ressemblant assez à un porteur de charbon retiré des affaires, s'était mis sans façon entre les deux gentle^ men. Les fournisseurs avaient échangé quelques mots en regardant cet homme avec défiance ; ils se rapprochèrent pour protéger leur lord, au cas où sa précieuse sûreté serait menacée.
— Bonjour, dit le nouveau venu , qui tendit sa main sale à Christian ; comment vous va depuis le temps?
Un certain trouble ^e montra sur le visage du lion. — Qui êtes-vous? demandartril.
— Oh ! oh ! répliqua le nouveau venu avec raceent traînard des Normands de Jersey ; vous avez donc oublié déjà la maison là-bas ! la table et la chaise?... Qui je suis? Je me porte bien et je ne change pas de visage tous les mois. Je suis Tom Borne^ votre vieil ami^ qui a fait le voyage de Londres à Brighton et a acheté un habit noir tout exprès pour savoir de vos nouvelles.
— Parlez plus bas^dit Christian.
Heureusement que le commodore était en train de se creuser la cervelle pour trouver une excentricité tout à fait renversante. Le commodoce^ entre au* très manies^ avait celle de visiter les maisons vacantes^ non point pour les louer^ mais pour apprendre aux gardiens de ces maisons qu'il était un original. Depuis le jour où nous Tavons vu^ pour la première fois^ dans la pauvre chambre de Christian^ le commodore avait dû visiter deux ou trois douzaines d'appartements. La figure de Tom Borne n'avait éveillé aucun souvenir dans son esprit.
— Je parlerai comme il vous plaira^ répondit cduici, pourvu que vous soyez convenable avec moi.
— Que voulez-vous? demanda Christian.
— Je ne veux que cinquante *livres, répliqua Tom Borne^ pour aujourd'hui.
—Cinquante livres!
—J'ai quitté ma place de gardien, poursuivit Tom paisiblement; je ne veux plus travailler, vous sentez bien... J'aime mieux vivre de vos rentes.
LADY DESDEMONE BRIDGETON
Quelques habitués commençaient à circuler dans les galeries^ on entendait des cliquetis métalliques . du côté des salons de jeu. Christian regarda autour de lui et vit que plusieurs tables étaient occupées. #
Tom était toujours campé à la même place ; il avait la main tendue^ et un sourire insolent restait à demeure sur son visage. C'était un diplomate que ce Tom. Il avait pris patience depuis un mois ; il avait laissé se faire la position de Christian. Il comprenait merveilleusement ce que cette position^ bâtie sur fond de puff, avait de chancelant et de fragile. Il se sentait le maître.
— Allons^ dit-il, faudra-t-il faire du bru't?
Christian ouvrit son portefeuille et en retira une
LE TUÈtJll DE ÏIGRES. 131
bânk-note au hioment où le commodore revenait
à lui. Le eommodore put lire au coin du papier de
banque le mot î Fifty^ écrit en lettres grasses et
gothiques.
—Dieu vous le rende ! disait à cet instant Tom
Borne^ avec une gratitude ironique* ^Cinquante livres! pensa le commodore, une
aumône de cinquante livres sterling I Ce Mac-Aulay
doit avoir utie fortune colossale 1 Tom se retourna vers Gartér et lui tendit la main. — A. vous! dit-il. Je vous tiens autant que lui.
Exécutez-vous comme un joli maquignon !
Les fournisseurs mirent la ihain à la poche d'un
commun mouvement, et Tom Bortie fit ample
récolte.
-^Vmlà des négociants comme il faut ! mdrmûràt-il en comptait sa recette. N'étes-vous point de la bande> vous? ajouta-t-il en s'adressant au commodore.
Robert Davidson réfléchissait profondémeiit depuis quelques minutes. Il tira son portefeuille avec lenteur, l'ouvrit de même> et y choisit ukie bank-note de cent livres sterling. Un instant il la tint entrfe l'indfex et le pouce; Les narines ôe Tom Borne s'enflèrent.
Hais le Commodore se frappa le front tout à coup en homme qui trouve la solution d'une haute difficulté. Il remit la bank-note dans son portefeuille et le portefeuille dans sa poche, en disant :
— ^Yous saurez, Tami, que je ne fais rien comme les autres.
Tom Borne laissa échapper un grognement et so^ tit comme il était entré, sans dire gare !
Christian s'approcha vivement du groupe des fournisseurs.
— Vous empêcherez désormais cet homme de parvenir jusqu'à moi, dit-il.
— C'est entendu, répondit Carter.
— Eh bien ! s'écria le commodore, puisque vous faites des charités de cinquante livres^ vous n'avez pas besoin de mon héritage; c'est fâcheux! Hais j'ai une autre idée; je donnerai toute ma fortune à lady Desdemone Bridgeton...Vous la connaissez, n'est-ce pas, Honsieur Hac-Âulay ?
— Non, Honsieur.
—C'est étonnant! on m'avait rapporté... Hoi,ie ne la connais pas non plus.
—Et vous voulez lui donner toute votre fortune? demanda Christian en souriant.
—Oui, Monsieur, répliqua le commodore. Et ceux qui diront que ce n'est pas original sont des misérables, prévenus contre moi.
—Mais, s'interrompit-il froidement, et même avec une nuance de dépit, tous ces beaux projets tombent dans Teau^ Monsieur Mac-Àulay, car il se trouve que miss Davidson ne s'est pas fait enlever.
n étendit la main vers la porte principale, au seuil de laquelle la blonde Amy était debout, dans une attitude timide et embarrassée.
—La voilà ! s'écria Christian.
—Venez, Miss, venez, ajouta le commodore en lui faisant signe du doigt.
Amy s'élança aussitôt vers son père.
—Je vous cherche depuis bien longtemps, dit-elle.
Sir Edgard Lindsay entrait dans le salon par une autre porte.
Le commodore donna une bonne poignée de main ^glaise à sa fille et se tourna vers Christian.
— Elle a dix-sept ans. Monsieur Mac-Aulay, dit-il; je me suis marié très-jeune. Miss Davidson, nous parlions de vous, ajouta-t-il solennellement. Il est bien rare que vous n'occupiez pas ma pensée; seulement,
]^ prétends être original au sein même de mon
amour paternel.
-— Bonjour> sir Edgard , s'interrompit-il.
Le jeune homme s'inclina et ouvrit la bouche pour faire - le compliment d'usage ^ mais RobeH Davidson Farrôta d'un geste»
t^Messieurs^ s'écria-t-il en regardant tour à tour Edgard et Christian^- vous connaissez-vous! Aou? alors j'aurai rholineur de vous {)i^és6litel^ l'un à l'autre.
Il se plaça eiritre euX| droit et rotde) il souleva soA chapeau d'environ deux pouces et tapira foHemetit; puis il recula d'un pa8> puis encore, avec un recueillement profond, il prononça la formule consacrée de la présentation anglaise :
—Monsieur Mac-Aulay, feir Edgard Littdsay!.. s Sir Edgard, monsieur Christian Mac-Aulay !
Sur ce> d'ordinaire, chacun des deux préseatés soulève son chapeau imperceptiblement et mâchoUDe deux ou trois paroles inintelligibles. Parfois^ si c^est après dtner> on s'écrase mutuellement la main en disAtlt : Enchanté !
Il y a môme des gens de peu qui se promènent ineoiltinetit bras dessus bras dessous^
Sir Edgard et Christian se regardèrent ett fac6i immobiles tous deux et tous deux souriant d'uni façon étrange.
—Monsieur, dit Edgard le premier, je suis ravi de
me rencontrer avec vous.
—Moi aussi. Monsieur, répliqua Christian, qui salua.
Edgard rendit le salut.
— J'avais précisément h vous parler, reprit-il.
^Moi aussi. Monsieur, dit encore Christian.
—Comme ça se trouve! s'écria le commodore; ne vous gênez pas! je serais désolé d'être indiscret!
Âmy jeta un coup d'œil suppliant à Edgard, qui^ détourna la tête et suivit Christian à l'écart.
Jane entrait en ce moment, au bras de son cavalier officiel, le maître des cérémonies. Christian devint pâle en la voyant. Jane fit un coude pour se rapprocher de lui et lui dit tout bas, sans s'arrêter i
—Je viens faire votre affaire auprès du «ommo* dore.
—Merci ! répliqua le lion sèchement.
lane passa; un sourire narquois se jouait autour de ses lèvres roses. Le commodore avait pris le bras de sa fille et la promenait dans le salon. La pauvre ^niy> toute tremblante, ne perdait pas un instant de vue Edgard et Christian.
U y avait des gens plus inquiets encore, s'il est possible, que la blonde Amy, M. Carter, M* Staunton,
M. Lewis, M. Filowski et compagnie suivaient tous les mouvements de leur bien-aimé lord avec une sollicitude inexprimable. Si Tamour a des yeux de lynx, la cupidité est un télescope.
M. Carter avait dit en hochant la tête avec tristesse :
— Ce colloque n'annonce rien de bon !
Jane congédia le maître des cérémonies et vint droit au commodore.
— Monsieur Davidson? dit-elle.
— Lui-même, Madame.
— J'aurais une communication à vous faire.
— Faites, Madame.
— Une communication à vous seul.
Amy quitta le bras de son père. Ce n'était pas pour obéir au vœu exprimé par les dernières paroles d» Jane, c'était parce que sir Edgard venait d'élever la voix à l'autre bout du salon. Amy venait de l'entendre dire, avec l'accent de la colère :
— Je vous en offre autant absolument. Monsieur!
Et Christian avait fait un geste que miss Amy trar duisait ainsi :
— Plus bas. Monsieur! nous ne sommes pas seuls!
On ne les entendait plus. Miss Davidson mourait de peur. M. Carter disait à ses confrères épouvantés ;
—Ils se querellent, c'est trop évident î
Jane, aux prises avec le commodore, débuta ainsi, pour faire les affaires de son Christian :
— ^Monsieur^ vous accordez beaucoup de confiance à M. Mac-Aulay.
— Beaucoup de confiance. Madame, beaucoup d'estime, beaucoup d'admiration.
— Vous avez tort. Monsieur.
—Madame, je suis étonné, véritablement. M. Mac- Aulay a tué cent trente tigres...
— Ehl Monsieur, s'écria Jane, qui haussa les épaules avec pitié, M. Mac-Aulay n'a rien tué du tout!
Le Commodore lui rendit dédain pour dédain.
—Il paraît, murmura-t-il en s'inclinant que Madame ne lit pas les papiers publics !
—Le moins que je peux. Monsieur.
— C'est cela. Si Madame lisait les papiers publics...
— ^Ah çàl Commodore, interrompit Jane, vous croyez donc aux journaux ?
— La presse. Madame, déclama aussitôt Robert Davidson en faisant appel à sa mémoire, la presse, dans un pays constitutionnel, peut être regardée... oui, certes... et j'irai jusqu'à dire : doit être regardée, comme un rouage nécessaire, ou plutôt comme
un contre-poids indispensable...*
m tB TUEUR
Peadant qu^il cherchait la fin de cette phrase laborieuse, Jane prononça du bout des lèvres :
— ^Honsieur^ les journaux ne contiennent que des mensonges. '
p^Cette femme a de Taplomb, pensait le eommodore; elle ne manque pas d'originalité*
—Pour parler ainsi des journai}]^> Madame^ reprit'il tout ha4t> pour outrager ces grandes entreprises qu'un penseur émipent a nommées le pain quotidien de nnteliigence, il faudrait au moins...
«—Les connaître^ n'est-ce pas ?
— Précisément, Madame.
—Eh bien ! Monsieur» je ne les eonnais que tmp.
~Vou9 aveg ftvoué tout ^ l'heure que vqm m les lisiez jamais.
— Je fais pis, je les rédige.
1^6 Commodore regarda sa belle compagne en dessous et trouva qu'il y avait en elle quelque chose de réellement excentrique ; cependant une inquiétude )# pritj lui le second César, le vice-hon, il eut peur de se compromettra avec un bas bleu duquinzl^m^ ordro*
-r-Madame, dit-il avec un peu de défiance, j# désir rerais savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
•^Je suis lady Bridgeton, Monsieur, répondit Jane.
Ils se trouvaient tous deux à l'extrémité dM sal^Oj
DE TIPRSS. 189
fm loin de Tendroit ou Eclgard et Christian pouivr filment leur /entretien (Confidentiel.
Au n6m de lady Bridgeton^ Edgard tressaillit vivement et se retournai
—Par exemple^ voiU qui ^6t uu peu fort ! pensa^ t-il tout haut en se penchant pour regarder Jane de plus près. Je ne rêve pas! Que veut dire ceci?
— Pardieu! Monsieur, s'écria Mac-Aulay qui lui saisit le bras pour le foroer k réeouter, vous itveï eu tout le temps de regarder cette dame dans le parc du prince de Galles!
—Cette dame ! . . . moi ? . . . répliqua Edgard de plus m plus é\mhi> 4»iis te parc du prinee de Galles !... i-Réglons nos çoQditionis, je vous fm, intarroiapit llaG-Awl^ péremptoirement.
Le Commodore avait fait un saut en arriÀre et tenait ses naains jointes dans Tattitude de Tadoration. ^Lady Desdemone Bridgeton! s'écria-i-il avec une inflexion de voix qu'il m faut point essayer de noter, Fauteur de David Mi^aio I M'accuseries-vous ^ grossiàreté si je me servais de mon binoele pour mieux vous voir, Madame? Dii^-buit ansl c'est surfit l'arcade soureillaire qui flamboie d^originalité !
U mit la main sur son cœur qui avait une défail-r l^^noe et frotta languiseamment \m verres de son
lorgnon. Puis il lança un regard rapide vers laglaee voisine pour voir si ses favoris gardaient la symétrie convenable.
— Madame, Madame, reprit-il, j'ai lu votre dithyrambe contre l'empereur de Russie :
Marche, les pieds dans le sang, bourreau des Polonais, Cosaque à la taille sanglée!...
Et vos vers sur Tlrlande :
Pleure, pauvre Erin, pauvre Erin, bois tes larmes! Où estTépée de tes géants?...
El votre élégie de la Jeune Grecque/ et vos articles sur la taxe des pauvres ! Je suis très-ému, Madame ! a Quand le nègre Milo revint à rhabitation,il « trouva le cadavre d'iphigénie sa femme, étendu a sous les bananiers; elle était belle encore et le « trépas ne lui avait point ôté son sourire. L'enfant a mulâtre jouait dans les jeunes tiges de cannes. » Et le reste!... Dix-buit ans!
Il atteignit précipitamment son carnet, qu'il lais» tomber à terre dans son désordre. *
— Permettez. ! s'écria-t-il en essayant d'écrire arec le bout de son crayon qui n'était point taillé, pe^ mettez que j'inscrive cette date mémorable : Anim*
ihui j'ai causé familièrement avec lady Desdemone iWdgeton et avec Christian Mac-Aulay !
n avait les larmes aux yeux. Tout à coup il se re- Iressa et poursuivit d'un ton ferme.
— Milady, très-certainement, si ma recherche vous igrée, je vous épouserai !
Jane faisait de vains efforts pour garder son sérieux. Elle arrêta le commodore au moment où il allait se précipiter à ses genoux devant tout le monde. Robert Davidson ne se connaissait plus ; il balbutiait dans le délire de sa passion :
—Je suis un original ! Demandez à Carter que voilà si je ne suis pas un original ! Demandez à tous ces messieurs ! Je m'appelle un peu David comme votre Rizzio...
—Au pistolet, à dix pas, prononça tout bas Christian.
—C'est convenu, répondit Edgard de même.
Amy se retint à l'angle d'une console pour ne pas tomber à la renverse.
—Nous voilà ruinés ! dit Carter.
Staunton blasphémait, Lewis se tordait les bras, Filowski, nature plus tendre, sanglotait silencieusement.
L'orchestre de la salle de bal frappa ses premiers
accords. Jane, toujours souriante, quoiqu'elle n'çi
rien perdu de ce qui se passait autour d'elle^ dom sa blanche main au (X)mmodore qui Feffleura de
lèvres avec ivresse.
— Me çroirez-vpus, maintenant? demai^da-t^Ue.^
En ce moment Edgard et Christian se séparèrent après avoir échangé une vigoureuse poignée de main.
— Nous somnies d'accord^ dit Edgard^ à bientôt !
—K bientôt ! répéta Christian.
Amy trouva la force de s'élancer vers son père.
— Us vont se battre. Monsieur ! s'écria-t-ejle d'une vpix étouffée par Tangoisse.
—Ah diablç ! fit 1§ coipmQdpre, je tâcherai d'être témoin.