‹ Les voleurs d'orChapitre 23 sur 32 · UN HOMME BIEN ÔARDÊ · texte numérisé non relu

UN HOMME BIEN ÔARDÊ

Le jour était levé depuig une heut^ à peine et les abords fâ^ionaUes de Belgrave-SquAré étaient etl^ <iore déserUi Un eoapé> bas eur roues^ après avoir lo&gé les jardins du palaiB> tourna l'angle de (Ihesh ter-Street et s'arrêta devant une maison d'élégante apparence qui tenait à peu près le milieu de la rue; tt& personnage tout de noir habillé sauta sur le trot^ toir et fit jouer vigoufeUèement le marteau. ^

Belgrav^- Square eêt Un quartier diplomatique; c'est le faubourg Sainl^Ifonoré de Londres* La ttiai* «m de Ghester-Street pouvait fort bien loger un tobassadeur; quant au pferst)nnage qtti descendait <te ttîiinre, ÈSi figure pensive et pâle, ses tmits cott^- ^Wtés par la méditation disaient assei quels graves Jtttérèfs pèèaient stif lui. Certes, ce h'élait pas une

affaire ordinaire qui pouvait jeter sur le pavé de| Londres, à pareille heure^ un homme de cette in^j portance. {

Il y avait sans doute du nouveau dans les chao-i celleries; cet homme pâle et soucieux sentait peut-: être trébucher réquilil)re européen.

A rappel retentissant du marteau^ un groom m\ veste rouge vint ouvrir.

— M. Hac-Âulay^ John? demanda le nouveau vena | d'une voix brève et saccadée.

— ^Bonjour^ Monsieur LeWis^ fit le groom au lieu ^ de répondre. Comment vous portez-vous ?

•^Ton maître, malheureux ! ton maître 1 s'écria Lew^is/dont la figure avait une expression véritablement tragique.

— ^Eh bien ! dit John paisiblement^ mon maître est parti une heure avant le jour avec sa boite de combat.

Lew^is poussa un cri étouffé.

— Il devait rejoindre Tautre petit gentleman^ poursuivit John, derrière Primrose-Hill...

— Et se battre? interrompit Lewis, qui entra brusquement et se jeta sur un fauteuil, se battre au mépris des lois divines et humaines ! au risque de ruiner plusieurs négociants respectables? Quelle heure est-il, John? Je vous prie de me servir un

Terre de sherry, car il y a de quoi tomber en défaillance.

On entendit dans la rue un bruit de voiture, et M. Lewis^ malgré sa faiblesse, ne fit qu'un bond jusqu'à la porte. La voiture passa ; lei tailleur à la mode revint s'asseoir tristement et but son verre de sherry avec une amère mélancolie.

—Ouvrez-moi le salon, John, dit-il , je pourrai au moins guetter par la fenêtre. Soyez tranquille, si Mac-Âulay revient, je passerai dans Tantichambre.

Le salon de Christian Hac-Aulay était meublé tout naturellement à l'indienne et avec une rare magnificence. Tout y rappelait le tueur de tigres; le sol disparaissait sous les fourrures épaisses; des armes bizarres pendaient en trophées aux lambris; un tigre et une tigresse, empaillés par Tooley, semblaient garder la porte principale. Puis, tout autour de la chambre, c'étaient des gouaches aux robustes couleurs, représentant les exploits les plus remarquables du Nemrod moderne. On voyait Mac-Aulay dans toutes les positions : tantôt accroupi dans les hautes herbes, tantôt perché au sommet d'un arbre. On le voyait ici sur un magnifique cheval ; là sur un éléphant de Siam à la trompe recourbéef plus loin

l'aniste l'avait endormi dans une caverne de tigres ;

plus loin encore ce même artiste^ à rimagination pleine de fantaisie et de hardiesse^ le précipitait du haut d'un rocher en même temps qu'une douzaine de tigres.

Ce dernier tableau représentait Mac-Aulay entre ciel et terre; les tigres lancés comme lui dans l'espace subissaient des convulsions extraordinaires. Le spectateur haletant se demandait quel allait être le sort de ce pauvre gentleman et de ces malheureux animaux. La gravure de ce tableau s'était vendue à trente mille exemplaires. Le commodore Davidson en possédait une épreuve avant la lettre.

— Et vous croyez, John, disait tristement M. Lewis, en roulant un fauteuil contre la fenêtre, et vous croyez qu'on a tout cela pour rien ? Je ne veux pas faire le compte de ce que nous a coûté ce garçonlà. Depuis trois jours que nous avons quitté Brihg'ton, rien que pour la police, j'ai mis plus de trois cents livres hors de la caisse.

— ^Pour la police? répéta John, qui regarda le tailleur de travers.

— Ne fallait-il pas empêcher ce diable de duel? s'écria Lewis. Le secrétaire de Bow-Street a déclaré que tout anglais était libre de se couper la gorge. L'intendant a invoqué l'acte du parlement sur la

paix publique... Ds ont failli se prendre aux cheveux dans le bureau... Heureusement^ on m'a indiqué la sergenterie de ScQtlahd-Yard, et moyennant finance^ l'inspecteur Atkins s'est chargé de surveiller les deux gentlemen, mais il a envoyé ses hommes du e6té de Greenwich, ce matin ^ et tu me parles de Primrose-Hill«

^Les deux extrémités de Londres, fit John froi* dement.

Lewis se tordit un peu les mains pour amuser son désespoir. Tout à coup il tendit Toreille avide-! ment.

-Chut ! Ot-il

Les amants bien épris reconnaissent de loin le pas de la personne aimée; M* Lewis et ses associés savaient distinguer le roulement du cher tilbury de %^Aulay.

Jphii secoua la tête en grommelant r — C'est un tandem.

Lewis se frappa le front et demanda un autre verre de sherry.

—Une demi-heure pour gagner Primrose-Hill, pensa-t-il tout haut, une demi-heure pour revenir..» S'il n'y avait pas eu de malheur, Mac-Aulay devrait être ici depuis longtemps.

— C'est mon avis, appuya John; les sergents de Scotland-Yard ont le bras long... mais de Greenwich à Glocester-Road !...

H. Lewis se leva et parcourut la chambre à grands pas.

— Voilà un mois à peine que la tombe de Courtenay est fermée! déclama- t-il en levant les yeux aux ciel; le destin s'acharne évidenmient contre nous! Encore, Courtenay succomba dans Texercice de ses fonctions : il n'y a pas à lui en lui en vouloir... mais ce Mac-Âulay que nous avons pris nu comme un ver! ce Mac-Aulay qui est le fils de nos œuvres! ce Mac-Aulay, monstre d'ingratitude et de perversité!...

—Chut! fit à son tour John.

Les imprécations de M. Lewis l'avaient empêché d'entendre le bruit d'une voiture qui venait d'enfiler la rue; le marteau de la porte retentit fortement.

— C'est lui! dit John.

Lewis appuya ses deux mains contre son cœur et faillit tomber à la renverse. Il passa ses doigts dans ses cheveux et déboutonna sa redingote pour montrer son linge. Sa figure, tout à coup radieuse, avait pris une expression de respect. ^

— ^J'ai prononcé des paroles bien légères, John,

dit-il^ et je n^aurais pas dû entrer dans le salon de Mac-Àulay sans sa permission. Tout cela vaut quelque chose pour vous : voici une livre et n'en parlons plus. Ouvrez!

Il avait refermé la porte du salon.

Hac-Aulay entra comme un fou et jeta sa boite de combat sur une table.

— On parle de la Russie, s'écrîa-t-il , on dit que c'est un pays d'esclavage 1 Je suis bien sûr, moi, qu'il n'y a pas tant de sergents, pas tant d'inspecteurs, pas tant de coquins à plaques et à baguettes à Saint-Pétersbourg .qu'à Londres! C'est honteux !

Une voix douce et soumise répéta dans un coin de Tantichambre :

— C'est honteux !

—Qui est là ? demanda brusquement Mac-Aulay. Ah ! c'est vous. Monsieur Lewis? Je suis content de vous voir. Il me faut de l'argent pour faire un tour en Ecosse.

— Nous sommes à vos ordres, comme toujours, répondit le tailleur, qui s'avança le chapeau à la main.

Christian tenait le bouton de la porte du salon ; il

jeta sur Lewis un regard soupçonneux.

nous, les autres étaient étaient à cheval et piquaient des deux quand nos équipages prenaient le galop.

— Mais c'était donc une gageure? fit Lewis.

— Les^lrôles avaient Tair de rire en voyant notre embarras, et chaque fois que nous nous arrêtions, ils se groupaient à deux ou trois cents pas de distance, comme pour nous narguer. De guerre lasse, nous réprimes le chemin de Brighton et nous trouvâmes tout le long de la route des gardes dans les I)oiSy des douaniers sur la grève qui nous saluaient avec un respect moqueur.

— Jolie petite histoire, pensaLewis, mais qui nous a coûté bien cher !

— En arrivant à Brighton, repris Mac-Aulay, je dis à sir Edgard : Partie remise ! 11 fut convenu que nous partirions pour Londres et que nous y prendrions d'autres témoins pour dérouter l'attention.

-^Dieu sait qu'il y a tous les jours des duels à Londres ! fit observer le bon M. Lewis, personne ne songe à s'en inquiéter.

— Je le croyais, ^it Christian, quelle erreur! Le lendemain, nous nous rendîmes derrière le parc de Chelsea. Il y avait un agent de police sous chaque buisson.

—Voilà qui est bien étrange! prononça Lewis le plus sérieusement du monde.

— ^Nous passâmes la rivière^ croyant nous cacher sous Battersea : les agents y étaient avant nous. C'était une gageure^ comme vous dites; nous jurâmes de n'en point avoir le démenti. Le lendemain^ avant le jour^ nous traversions le parc de Victoria pour gagner Homerton. Nous avions pris des voitures de place et nous en étions à nous féliciter déjà^ lorsque les honnnes à baguette surgirent autour de nous comme par enchantement, a Si vous m'en croyez. Messieurs, nous dit l'inspecteur, vous n'irez pas plus loin pour aujourd'hui, l'air est vif et vous avez gagné ce qu'il faut d'appétit pour déjeuner comme des anges. »

—Ma parole, ^mmela Lewis, qui avait grand'peine à s'empêcher de rire, ces marauds font de l'esprit à présent I C'est intolérable !

— ^L'idée m'est venue de lui •casser la tête, tant j'étais outré!... Ce matin, sir Edgard et moi nous avons fait une dernière tentative derrière Primrose- HilL En le quittant, j'avais dit entre haut et bas : A

Greenwich, Monsieur! Et je^croyais avoir dérouté

mes drôles. Mais ce sont de vrais limiers qui ne se

laissent point donner le change : dès le point du

jour^ ils fumaient leur cigare le long du canal du Régent. « Eh bien^ Monsieur Mac-Aulay, m'a dit rinspecteur^ comme s'il eût parlé à une vieille connaissance^ vous voici donc arrivé le premier? Je vous prie de croire que vous ne vous lèverez jamais plus matin que nous, b J'ai voulu le prendre cette fois par les sentiments et j'ai tiré mon portefeuille en lui donnant du cher monsieur.— « Fi donc! s'est-il récrié : nous avons, Dieu merci^ les mains nettes ! o De ses mains nettes ou non ^ il a néanmoins pris deux ou trois bank-notes de cinq livres que je lui tendais, a Puisque vous êtes un homme comme il faut, a-t-il repris Je vais vous parler à cœur ouvert. Monsieur Hac-Aulay. La police ne peut passer son temps à courir ainsi après vous, il faut être juste. Il y aura aujourd'hui même un warrant décerné contre vous pour la paix publique... Croyez-moi bien votre serviteur. »

— Un warrant! répéta M. Lewis d'un air épouvanté.

11 ajoutait à part lui :

— Du diable si on ne ferait pas croire à ces beaux fils que les vessies sont des lanternes !

— Que faire? reprit Christian, qui croisa ses bras sur sa poitrine.

— Le plus sage serait peut-^tre de renoncer à ce duel...

--Jamais ! interrompit le lion fièfëment.

— Bien^ bien ! fit Lewis avec douceur. J'ai cru que notre cher lord me demandait un conseil.

— Je suis revenu prendre ici mes papiers et je pars pour rËcosse. Sir Ëdgard est averti. Je veux gager que les inspecteurs ne nous suivront point dans la montagne.

— Savoir! murmura M. Lewis. Mais je n'ai point d'observation à faire^ et si vous voulez, je vais vous conduire moi-même au chemin du Nord.

Christian réfléchissait.

— Peutrétre vaudrai Ml mieux prendre la route de Douvres^ pensait-il tout haut^ et passer sur le con<^ tinent ?

— ^A votre volonté. Je vais vous conduire au chemin de Douvres.

— Quel est votre avis^ à vous^ Monsieur Lewis?

Le tailleur se leva en homme qui reçoit une grande confidence; il salua par deux fois et dit :

— Notre intérêt évident est que Votre Seigneurie ne quitte point Londres; mais nous sacrifierons toujours volontiers nos intérêts pour vous être agréables. Vous n'êtes plus en sûreté ici à cause du

warrant^ voici la chose certaine. Montons en voiture, je vous offre ma voiture comnae asile temporaire; vous réfléchirez une heure, deux heures, le temps que vous voudrez , puis je vous ouvrirai ma caisse et vous choisirez à loisir votre destination.

— Montons en voiture, répéta Christian. Je vous remercie. Monsieur Lewis. Vous chargerez*vous de prévenir sir Edgard?

— ^Parfaitement.

—Eh bien! vous êtes un excellent homme I dit Christian, qui lui serra la main, et je n^aurais pas attendu tout cela de vous !

L'instant d'après, le coupé de M. Lewis brûlait le macadam de Grosvenor-Place, enfilait au galop Piccadilly et s'arrêtait sous la colonnade du Quadrant. Le tailleur et son illustre client descendirent sans exciter Fattention du policeman paisible qui se promenait à Tombre derrière les vilains piliers; ils s'engagèrent dans une allée étroite, montèrent un escalier de service et se trouvèrent bientôt dans les appartements privés de M. Lewis.

— Nous voilà sauvés! s'écria celui-ci avec une joie sincère. Vous êtes ici à l'abri, mon cher Lord, et si vous le permettez , je vais faire servir à déjeuner.

Le cher lord eut la bonté d'octroyer la permission demandée ; il examina la chambre^ et la trouva fort convenable pour passer une heure ou deux. Lewis sortit et se frotta les mains tout le long du corridor.

—Sam y dit-il à son valet de chambre^ et ce n'était pas un petit persolmage que le valet de chambre de H. Lewis^ vous allez porter au genleman qui est dans mon appartement la terrine de foie gras^ du Champagne^ des sandwichs et du thé. N'oubliez pas la grande pipe et le tabac des îles. "Vous pouvez lui d^jmander s'il veut des livres et des journaux. Mais ne causez pas trop avec lui, Sam, car ce gentleman a la cervelle un peu dérangée.

—Bah ! fit le valet de chambre.

—Oui. C'est malheureusement vrai. Et sa folie consiste à battre les gens qui restent trop longtemps aveclui. Allez, Sam.

Sam se rendit à Foffice avec une répugnance manifeste. Il ne manqua pas de dire à ses camarades que M. de Lewis avait un fou dans sa chambre 9 coucher. Au bout de quelques minutes, il apporta le plateau chargé qui contenait tout : le foie gras, le Champagne, le thé, le tabac, les livres, les pipes et les journaux. Dans sa sagesse, le valet de chambre

venait de mettre en vente des spencers Christian et des amazones Mac-Aulay.

Au bout des magasins^ il y avait un grand salon meublé avec recherche, qui donnait sur les appartements privés de M. Lewis. C'était là que le tailleur à la mode recevait les personnes de qualité. Quatre glaces magnifiques, contrariées selon Tart, permettaient aux clients de se voir du haut en bas et dans les plus minces détails de leur personne. Entre les glaces, des fauteuils façon seizième siècle prodiguaient leurs sculptures bizarres et s'adossaient à des bahuts du temps d'Elisabeth. Ce M. Lewis était un homme de goût. La preuve, c'est qu'il avait rassemblé dans ce salon, destiné à l'essai des twînes et des redingotes, deux trophées d'armes antiques du plus merveilleux effet.

Hauberts d'acier, cuirasses, cottes de mailles, brassards, cuissards, genouillères, tibiales, salades, hausse-cols, haches d'armes, épées à deux mains, rondaches et dagues de Tolède. Il y avait surtUt dans ces trophées deux arquebuses à mèches avec leurs fourches, qui excitaient vivement l'intérêt des connaisseurs. C'étaient deux épouvantables machines de guerre, au canon évasé par le bout, et dont les ciselures profondes étaient pleines de vénérable rouille.

Le pauvre Courtenay s'^it démis Fépaule en voulant mettre en joue la plus petite des deux.

Dans ce salon décoré artistement, le commodore Robert Davidson était en train de se faire mesurer. La machine métrique en vieux chêne noir qui avait appartenu, suivant M. Lewis, au tailleur d'Henry Tudor, encadrait M. Davidson immobile, les jambes roidies, et retensbt son souffle.

—Gomment va, Lewis? s'écria-t-il, venez voir! j'ai parié que j'avais la même taille que lui.

—A deux pouces près, dit l'employé qui tenait la machine.

—Comment, deux pouces ! protesta le commodore csirce vous qui prétendez cela, monsieur Michiels ? Avancez, Lewis !

— Mac-Aulay a cinq pouces et vous sept, dit le tailleur, c'est clair.

—Pesez, alors! Je vous enverrais au diable, voyezrvous ! ne pouvez- vous pas peser quand je vous Iedi$!%

L'employé tourna la vis, et le bras supérieur de la machine craqua, tant la pression qu'il exerçait sur le commodore était forte.

— Vofc allez blesser milord ! dit Lewis.

—N'ayez pas peur, Monsieur Michiels! Vous,

Lewis, je vous prie de vous mêler de vos affaires. Y| a-t-il encore deux pouces de différence?

— A peu près, répliqua remployé.

Une expression d'amer désappointement rembrunit le visage du commodore.

— Deux pouces ! fit-il en sautant comme un furieux hors de la machine; il y a mauvaise foi 1 Et d'ailleurs, depuis quand se mesure-t-on avec des bottes ? Un coup de main. Monsieur Michiels.

M. Michiels s'exécuta comme un bon garçon, et le commodore, après avoir traversé la chambre pieds nus, se remit triomphant sous la règle.

— A vous, Lewis, s'écria-t-il, et pesez loyalement, cette fois!

Lewis tourna la clef à se rompre le poignet ; la règle gémissait; le commodore devenait écarlate.

—Il s'en faut encore d'un bon pouce, dit le tailleur en reprenant haleine.

Le commodore baissa la tête et revint vers ses bottes. ^

■—Je constate que vous n'avez pas voulu peser comme il faut, murmura-t-il. Tout le monde sait bien que Mac-Aulay et moi nous sommes de la même taille... Mais il y aura toujours des jaloux! •

—Bonjour, Lewis, dit lord John Tantivy, qui

entra la cravache à la main; je voudrais une casaque orange, vous savez?,..

— Comnie celle de Mac-Aulay! acheva le tailleur; Jfichiels, servez milord.

—Quelle espèce stupide que ces imitateurs ! gron- 4ait le Commodore^ en tirant sur ses bottes à tour de bras.

—Entrez, M ilady 1 chanta la voix flûtée de sir Arthur, qui donnait le bras à lady Harriett, baronnesa Honteagle.

--C'est d'un goût exquis! commença la baronness.

Mais elle aperçut le commodore aux prises avec ses bottes trop étroites,

■—Oh! s'écria-t-elle en se voilant le visage avec horreur, cela est choquant, choquant en vérité !

Le commodore, écrasé par la conscience de son crime de lèse-bienséance, se cacha derrière une draperie, tandis que sir Arthur disait à Lewis :

— ^Hilady voudrait une amazone Mac-Aulay-

— A cet âge, dit le commodore, quand la baron- »es8 fut 5^rtie, faire de pareilles extravagances ! Je réfléchissais, Lewis ; votre machine métrique est ti'ès-bellS comme objet de curiosité, mais elle n'est peut-être pas juste. Pendant que j'y songe, vous

ferez une amazone M ac-Âulay pour ma fille. Si celle- | là imitait quelqu'un je' la renierais I

Il frappa du pied^ autant pour ponctuer sa phrase que pour assurer ses bottes et rétablir Taplomb d6 son pantalon.

— A propos, s'écria-t-il tout à coup, je ne vous ai pas dit? Je suis au mieux avec lady Bridgeton^ maintenant. Quelle femme. Monsieur! Par exemple, je ne sais pas pourquoi elle en veut si mortellement à ce pauvre Mac-Aulay. Monsieur, quelle âme ! Les éditeurs de la Revue lui payent une guinée pour chaque vers : saviez-vous cela?

— Non, Milord, repartit Lewis.

— Je sais toujours tout le premier, dit le commedoré avec orgueil.

Puis il se rapprocha confidentiellement et ajouta :

— Ils ne se sont pas battus encore... Edgard et Mac-Aulay... La police les a empêchés de se joindre.

— Vraiment? fit le tailleur.

— Depuis ce matin, on a perdu la trace de Mac- Aulay.

— Depuis ce matin ! répéta Lewis avec une innocence parfaite.

Dans les magasins, une voix de ténor cottimanda un pantalon Mac-Aulay.

— ^Écoutez cela ! s'écria Robert Davidson avec un dépit concentré, é^e n'est pas moi qui les fais parler î Ils finiront par donner un ridicule à ce pauvre Christian!

Une basse-taille bien timbrée lui répondit de la pièce voisine : — Un pardessus Mac-Aulay î Le Commodore se boucha les oreilles.

—Odieux^ sur ma paroFe, odieux ! dit-il. Vou» savez la distance pour le duel ? Un pas et demi^ de pied ferme, avec des pistolets-carabines.

— On m'avait parlé de dix pas, interrompit Lev^ris.

— Laissez-donc ! un pas et demi. Ce sera un beau spectacle. Monsieur ! Je cours après Mac-Aulay depuis trois jours pour le prier de me prendre en qualité de témoin. Je me suis fait recommander par des personnes bien placées auprès de lui. Si je ne réussis pas, eh bien ! Monsieur, je chercherai querelle à quelqu'un pour me battre à un pas et demi.

— ^Un habit Mac-Aulay, demanda-t-on dans le magasin. Tout ce qu'il y a de plus Mac-Aulay !

Un tressaillement névralgique agita le visage du Commodore ; il passa la main sur son front où perlaietit quelques gouttes de sueur. *

—Ces misérables, murmura-t-il d'une voix itérée, ne demanderont donc jamais un habit Davidson , un

à un bruit sourd qui se faisait à Tintérieur de sa maison.

— Où çà? demanda Carter.

^]lhut ! fit Lewis avec inquiétude.

On entendit comme un fracas de porcelaine brisée, puis le silence se rétablit.

— ^Je ferai la note du dégât, dit Lewis, et chacun payera sa quote-part.

Les fournisseurs le regardaient et ne comprenaient point. Il poursuivit :

— C^est notre cher lord qui fait ce tapage ; je Tai enfermé de force dans mon propre appartement.

Le même sourire vint à toutes les lèvres.

— ^11 a des livres, continua Lewis, du tabac de Turquie, du Champagne, tout ce qu'il faut pour ôtre heureux.

— Bravo I interrompit le chœur des associés. •

— Ce qui ne Tempêche pas de se démener comme un diable, et de tout briser dans ma chambre à coucher. Il menace de nous dénoncer à la police.

— Chartre privée ! grommela Staunton en secouant la tète.

—Atteinte à la liberté d'un citoyen! ajouta Filôwski, Polonais peu lettré, mais à qui son âme

généreuse prétait toujours des accents pleins d'éloquence.

—Bahl s^écria Carter, c'est Taffaire de quelques heures.

—Vous êtes donc en règle? demanda vivement Lewis.

—Carter tira de sa poche un portefeuille, et du portefeuille une petite liasse de papiers.

—Une lettre de change ! firent à la fois tous les fournisseurs.

Carter tenait ses chiffons entre Tindex et le pouce, et souriait paisiblement.

—Je ne suis pas resté les bras croisés, dit-il; je savais que sir Edgard se fournissait chez Browne, dans Hay-Market; je suis allé chez Browne, et je lui ai acheté ceci.

—Il déplia négligemment la lettre de change ornée de son protêt.

•~fl y a jugement, poursuivit-il, prise de corps, et caetera. On ne se bat pas à la prison de Fleet- Street!

Fiiov^ski saisit la main droite de Carter, tandis que Staunton lui serrait la main gauche et que Lewis crimt : Bravissimo !

—Messieurs , dit le marchand de chevaux, vous

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