‹ Les voleurs d'orChapitre 27 sur 32 · UNE MUSE · texte numérisé non relu

UNE MUSE

Cétait dans une élégante maison de Portman- Square, le lendemain de la terrible rencontre qui avait eu lieu entre Mac-Aulay, le tueur de tigres, et sir Edgard Lindsay, en présence du commodore Davidson. Une femme était seule auprès de la cheminée, le coude appuyé sur un guéridon ; sa tête s'inclinait, pensive, et ses magnifiques cheveux noirs, inondant son front et sa main, faisaient un voile à son visage.

Le boudoir était meublé avec coquetterie; mais il y manquait certaines bagatelles gracieuses qui sont le vade-mecum de la femme. On eût cherché en vain le nécessaire mignon, la boîte à ouvrage trop remplie et qui ne peut fermer, les ciseaux damasquinés, le dé d'or et le poinçon, petit chef-d'œuvre

LE TUEUR DE TIGRES. 21b

d'orfèvrerie. La broderie commencée était absente aussi. En revanche^ il y avait des livres brillamment reliés sur un bureau en bois de rose^ quelques manuscrite épars^du painep blanc beaucoup^ et uns écritdrQ oiQQumeotale pbar^ée da plaines cu^ rieuses.

Aux deux côtés du bureau^ sur des piédestaiix de graniteUe^ trônaient leB hmî&» de Byron et de ^akspeare.

La question de savoir si Taronoe littérmre embaumée ou empesl^ le boudoir d'une jolie femme a été souvent traitée^ c'est affaire de go&t. Prenoni) seulement la liberté de dire qu'en général le bas-bleu w va p^8 ma) aux tibias nerveux de U Véaus britannique.

l^a jeune fefume ^mse nuprès du foyer portait uii négligé d'une simplicité charmante; sa pose molle (st abandonnée parlait 4'amour ; il fsJlait voir le bureatâf l'écritoire gigantesque, les bustes, la bibliothèque el les manuscrits, pour concevoir la pensée qm cette ravissante préa^fire était une muse, et qu^ ce front harmonieux enveloppait une cervelle imbue de tr*» gédie.

Une draperie se souleva, et un diminutif à& groom, ce qu'on appelle tigr^tp m Angleterï«> mon-

ira sa taille de petit Poucet et sa livrée rouge galonnée d'or.

Au bruit léger que fit Tenfant en marchant sur le tapiS; la jeune femme releva la têfe; ses longs cheveux^ rejetés en arrière^ découvrirent le beau visage de notre Jane.

—Qu'est-ce, Trilbyî demanda-trelle.

Un gentleman dont voici la carte, Milady, répliqua Tenfant.

Jane prit le carré d'épaisse porcelaine sur lequel pn lisait : J. N. Pinkerton, éditeur du Pinkerton's Paper, 20, Burlington arcade, Piccadilly.

— Faites entrer, dit Jane.

J. N. Pinkerton passa le seuil. C'était un petit homme entre deux âges, bien couvert, portant une grosse chaîne d'or à son gilet et des boutons en brillants à sa chemise. Il avait l'œil vif et un peu hautam; son front chauve eût fait la joie d'un phrénologue. .

Il s'avança, courbé en deux, saluant de trois pas en trois pas avec toutes les marques du plus profond respect.

— ^Hilady voudra bien m'excuser, commençart-il. J'espère que j'ai l'honneur de parler à l'auteur de David Rizzio en personne T

Une légère rougeur monta aux joues de Jane. Elle répondit poliment^ mais sans se lever :

— Oui, Monsieur.

Si Jane se fût levée par hasard, elle aurait perdu à rinstant même cent, pour cent dans Testime de J. N. Piiikerton, éditeur du Pinkerton*s Paper.

— Je vais m'expliquer brièvement, poursuivit celui-ci en faisant une dernière révérence, car, Milady, je regarderais comme un crime de prodiguer votre temps si précieux.

— Je suis, en effet, très-occupée. Monsieur, répondit Jane.

Il y avait de Faplomb dans la lettre de cette réplique, et cependant un observateur y eût démêlé je ne sais quelle trace d'embarras. Les éditeurs de revues observent par métier; le bonheur voulut que J. N. Pinkerton fût absorbé par le travail de son exorde.

— Madame, reprit-il, le Pinkerlon's Paper tire à vingt-quatre mille; c'est une affaire de toute beauté, mais qui s'adresse surtout au public.

Le public, en Angleterre, forme la trofsième et avant-dernière classe de la nation. Il y a la noblesse, il y a la gentry^ il y a 16 public, et enfin une quatrième caste sans nom, pour laquelle on ne fait pas

de journaux.

—Je veux m'adresser plus haut^ poursuivit J. N. Pinkerton^ qui fourra^ ma foi^ sa main dans son gilet. J^ai fondé depuis quelques semaines un recueil véritablement honorable et sérieux^ sous le titre de la Revue du Centre. C'est une concurrence au Quarterly Revieu). Je ne viens pas solliciter votre illustre collaboration pour le Pinkerlon's Paper, ce

serait jeter des perles Que Milady me pardonne

ma hardiesse ! mais la Revue du Centre, c'est différent.

Jane prit un papier sur la cheminée.

— ^Vous parlez du Quarterly y Monsieur^ dit^Ue ; je reçois justement une lettre des éditeurs.

J. N. Pâikerton enfla ses joues d'un air sincèrement indigné.

— ^Une lettre ! s'écria-t-fl, une lettre à Votre Seigneurie I et par la poste^ je crois ! Est-ce bien possible? écrire paf la poste à une personne de votre sorte I... n y a des gens qui s'oublient étrangement!

Il sourit et sabla en vrai gentilhomme.

—Moi, du moins, poursuivit-il, je vicns^ de ma personne, déposer à vos pieds l'hommage de mon admiration et vous supplier...

— Monsieur, interrompit Jane, je serais asstu^ément trës-flattée... mais je n'ai rien à vous otBir.

—Dès que lady Desdemone Brîdgeton voudra s'en donner la peine... commença Pinkerton.

—Hélas ! Monsieur, fit Jane avec un soupîr, pour écrire il faut être libre d'esprit.

L'éditeur laissa échapper un geste d'étonnement.

— Quand on peut, comme Milady, satisfaire ses moindres caprices, dit-il, le souci est impossible.

—Mon Dieu! murmura Jane en soupirant de nouveau, connaît-on bien le fond des choses? Le monde nous voit d'en bas et nous voit maL II est de misérables exigences... Tenez, Monsieur Pinkerton,

ce matin je n'ai pas encore tfacé une ligne. Pourquoi cela? parce que je suis tourmentée, parce qu'il me manque une somme véritablement insigmfiante.

— Quelle somme, Hilady? demanda l'éditeur avec vivacité*

— C'est à n'y pas croire ! répondit Jane, une bagatdle^ cinq cents livres sterling.

—Cinq cents livres sterling! répéta Pinkerton, subitement refroidi; vous appelez cela une bagatelle I

Il fit un mouvement comme pour se retirer.

Jane, nonchalante et pleine d'indifférence, tourna la tète à demi vers la porte.

— Quô voulez-vous, Trilbyî demanda-t-elle au

petit tigre qui tenait à la main une fratche corbeille de satin.

Trilby lui présenta la corbeille; elle y prit une lettre qu^elle ouvrit en bâillant.

—De la Revm d'Edimbourg, dit-elle.

Pinkerton tressaillit et s'arrêta dans son mouve^ ment de retraite.

— a Qui serait bien heureuse^ continua Jane avec fatigue^ de couvrir d'or chaque page de lady Desdemone Bridgeton. »

Elle replia la lettre et la jeta sur le guéridon, en ajoutant :

— Ces messieurs sonf très-aimables ! ^^

—De Tor! groiida Pinkerton en tourmentant le* bord de son chapeau, de Tor ! Ah ! Milady, quand oa a reçu du ciel ce don inappréciable du génie, ne devrait-on pas songer un peu à autre chose? De For!.*. Voyez nos poètes! le grand Byron...

i— Je ne demande pas plus que lui, Monsieur, ior terrompit Jane avec modestie; une guinée levers,

pas davantage.

— ^Walter Scott... continua J. N. Pinkerton.

— Walter Scott a gagné dix millions de francs en sa vie. * —Vous serez toujours victorieuse dans une lutte

d'éloquence^ Milady^ s'écria l'éditeur. Voyons, je suis à la merci de Votre Seigneyrie. Nos bureaux ne sont pas une maison de banque, hélas ! si vous vouliez vous contenter de deux cent cinquante livres?...

Jane se leva. ^

. — Monsieur Pinkerton, dit-elle froidement; à rhbnneur de vous revoir !

Le petit tigre rouge et or reparaissait justement avec la corbeille de satin.

—Encore une lettre? fit Jane, pendant que l'éditeur hésitait; celle-ci est du London Magazine a qui met avec empressement sa caisse à la disposition de lady Desdemone Bridgeton. »

—C'est très-galant ! s'interrompit-elle en envoyant la lettre du London Magazine rejoindre la missive de la Revue d'Edimbourg.

J. K Pinkerton restait là, planté comme un piquet.

— je vous croyais parti. Monsieur, lui dit Jane doucement. Je vous prie de m'excuser j j'ai besoin d'être seule. Il faut que je réponde à ces messieurs.

Pinkerton fit un geste tragique.

—Nous nous saignerons aux quatre membres, ditil, mais nous ne serons pas au-dessous de ces entreprises surapnées qui ne battent que d'une aile. Milady,

222 hË TUEUR

je me retire ^ mais avec votre promesse : voici les cinq cents livres.

Un sourire éclaira le charmant visage de Jaoe^ tandis que Pinkerion comptait les billets de banque sur le guéridon.

Nous savons pourtant que Jane n'était -pas uçe avare.

— Cent cinquante... cent quatre-vingts... supputait réditeur; ce grigou impotent de London Magor zinel..* Deux cent trente^ deux cent quarante... et la JteDtie d'Edimbourg, cette vieille folle!... trois cents... Vous verrez^ Milady^ conmie nous allons les mener à la Revue du Centre/... quatre cents... nous

avons une combinaison enfin, je ne vous en dis

pas davantage. Les cinq cents livres y sont^ veuillez agréer mon respect.

Il salua et sortit.

Jane agita précipitamment sa sonnette et dit au tigre qui entra.

— Allez me chercher William, tout de suite.

Elle fit une liasse des billets de banque de J. N. Pinkerton, éditeur du Pinkerton's Paper et de la Revue du Centre. Elle était radieuse.

William, domestique de grandeur naturelle, se présenta.

— Prenez ces banknotes^ lui dit Jane , et rendezvous sur-le-champ à la prison pour dettes. Vous demanderez sir Edgard Lindsay, qui est détenu faute de pouvoir payer cinq cents livres sterling; vous ferez lever son écrqu moyennant cette sonmie>et vous lui direz que je l'attends chez moi. Allez^ et surtout qtfil vienne vite.

Jane se rassit toute belle et toute souriante au coin de son feu. Elle s'enveloppa avec paresse dans les plis moelleux de sa douillette et se reprit à rêver. Elle rêva éditeurs^ alexandrins, Pinkerton'i Paper et Revue du Centre, mais sa plume ne se baigna point dans Fencre, et son papier satiné resta blanc comme neige.

De temps en temps, elle regardait la pendule et semblait hâter la coiurse de Taiguille.

Elle croisa ses jolies mains sur ses genoux; son sourire devint pétillant d'espièglerie.

— Je pense toujours à la figure que ferait sir Edgard, se disait-elle, si je le cachais derrière un rideau quand les éditeurs viennent me voif . Il est d'une générosité chevaleresque, ce jeune homme!... dès le premier jour il aurait pu me perdre*

—Ah! je me perdrai bien toute seule! s'interrompit-elle brusquement; moi qui n'ai jamais fait

un vers eu ma vie y je viens de promettre cinq cents vers à M. Pînkerton... si j'essayais?

Elle prit un air bien réfléchi et fit appel à l'inspiration. Elle trouva facilement le premier vers qui était joli et bien fait^ quoiqu'il eût quatorze pieds; mais le second ne voulut pas venir. Jane y renonça^

comme une bonne fille qu'elle était.

— On dit qu'en France, pensa-t-elle, il y a des fabriques de romans, de drames et de poèmes, organisées comme nos filatures de coton ou nos brasseries. Heureux pays que cette France I

— ^M. Carter et M. Lewis viennent prendre les

ordres de Milady, dit encore le tigre Trilby à la porte

de l'antichambre.

— ^Qu'ils attendent, répondit Jane.

— Je ne peux pas recevoir sir Edgard en déshabillé du matin, ajouta-t-elle, tandis que la glace consultée lui renvoyait s<mi ravissant sourire; il faut que je fasse un peu de toilette pour sir Edgard.

— Et pour M. Christian Mac-Aulay, se reprit-elle avec une malicieuse humilité; car M. Christian Mac- Aulay va venir aussi. Il a beau faire le cruel, il ne peut passer une journée sans m'avouer qu'il ne m'aime plusl

Le miroir complice et flatteur semblait lui dire :

Estrce possible? Jane fronça ses belles lèvres roses comme pour le payer d'un baiser et gagna son cabi* net de toilette avec des pensées de victoire.

Le tigre avait laissé dans Tantichambre M. Carter en téte-à-téte avec M. Lewris. Il y avait ce matin quelque chose de sombre dans Taspect de ces deux notables conunerçants.

— ^L'enfant n'a aucun intérêt à nous tromper^ dit Carter en parlant de Trilby; Hac-Aulay n'est pas encore venu.

— ^Je ne comprends pas du tout votre plan^ répliqua Levsris.

Le marchand de chevaux regarda tout autour de lui et se rapprocha mystérieusement du tailleur.

— Parlons bas^ dit-il. Je n'ai pas voulu mettre dans la confidence lesFilowski^ les Staunton et autres gens de peu; mon idée les eût effrayés. Yous^ au contraire^ Lewis^ vous êtes un homme comme il faut^ et vous gagnez autant que moi. Mon idée est simple comme bonjour : cette lady Bridgeton nous gêne ; je veux la supprimer.

— Comment, la supprimer! s'écria tewisabasourdi.

— ^Plus bas. Raisonnons froidement, je vous prie. Quelqu'un nuit à notre Mfc-Aulay dans l'esprit du

commoéore n'est-ce piis?

-•Je le crains.

— Moi^ j'en suis sûr et ce qudqifiin d'est lady

Bridgeton.

— Gomment le savez-vons?

—Ah ! ah ! s'écria Carter^ je sais comme cela bien des choses^ mon cher Monsieur Lewis; j'ai mes espions ; j'aurais fait un surintendant de police assex fort... ce coquin de Tom Borne me sert beaucoup.

— Tiens! tiens 1 fit Lewis; je n'aurais jamais songé à ce Tom Borne!

•—C'est un eifronté coquin^ qui vend la vérité comme il vendrait le mensonge. J'ai su par lui que lady Bridgeton est l'ancienne maltresse de Mac- Àulay.

Lewis se rapprocha curieusem^t^ exi homme friand de commérages.

— Elle l'aime toujours^ son Christian^ poursuivit M. Carter ; elle n^ lui laissera jamais épouser la fiHe du Commodore : c'est une femme de tête et qui veut bien ce qu'elle veut.

—Or, s'interrompit le marchand de chevaux en pressant son dSbit, comprenez-moi bien, mon cher Monsieur Lewis : hier, ce mariage était le cadet de mes soucis ; il y avait fur l'article Mac-Aulay une baisse stupéfiante ; j'étais presque décidé pour ma

part à Tabandonner tout doucement. Mais ce nuttin, ah ! ce matin^ Uonsieur^ quelle reprisel un coup du foudre ! il ne s'agit plus de tigre» : les tigre» sont vieux comme Hérode I Thistoire du duel à Farqu^ buse est dans tous les journaux et dans toute» les bouches ; Londres tout entier est en ébuUition. Sur les trottoirs des rues^ au Parc^ à la Bourse^ on s'aborde en disant : Vous savez qu'il y avait douze balles dans chaque arquebuse et huit charges de poudre ! cela fait un ^et écrasant 1

— ^Écrasant! répéta Levrâ, qui secoua la tâte avec importance.

— En outre^ continua Carter^ je ne sais e(»mnent le bruit s'est répandu que Ma&-Aulay avait commandé des bandes dans la Romagne et combattu les sbires du pape avec deux douzaines de pistolets à sa ceinture et un de ces sabres qu'on ne voit qu'au théâtre d'Adelphi.

— On m'avait* parlé de la Galabre^ fit observer M. Lewis.

—Galabre^ Romagne^ c'est tout un ! s'écria Carter incapable de contenir son enthousiasme; il y a encore les maquis de la Corse^ mais c'est moins fort. Suivant mon goût particulier^ un brigand de la Romagne ou de la Calabre a plus de couleur qu'im

Uscoque ou même qu'un Palikare. MaoÂnlay est désormais solide comme une pyramide d'Egypte ! c'est le lion le plus lion qu'on ait jamais adoré aux bords de la Tamise ! il faut s^attacher à lui^ Hoasîeur Lewis^ il faut écarter lescailloux de sa route^ il faut. . . —D'abord, interrompit le tailleur; mais pour

supprimer cette lady Bridgeton ?. . . '

Carter eut un sourire vaniteux. II donna un petit coup de doigt sur l'épaule de Lewis et reprit :

— J'ai mon moyen. Je suis en mesure. Lady Bridgeton est tout simplement une petite paysanne du comté de Derby, que Christian a séduite autrefois.

— Mais ce magnifique talent? objecta Liewis.

— ^Le génie prend naissance au village comme à la cour, répliqua le marchand de chevaux. D'ailleurs, je n'entre pas là-dedans. Ce qui nous importe, c'est que lady Bridgeton est la nièce d'un gros fermier appelé Saunders, de Newcastle , qui ne marche jamais sans un gourdin épouvantable. Mes renseignements, à cet égard, sont complets et précis. Le bçnhomme regrette toujours sa nièce, et quant à la l'enommée littéraire, il s'en moque comme d'un verre vide. Je lui ai fait écrire.

— Et vous croyez qu'il va se déranger ? demanda Lewis.

— ^Je crois quMI s'est dérangé, mon cher confrère. Le bonhomme est arrivé ce matin à Londres avec son gourdin. Je les ai vus tous deux, le gourdin et le bonhomme : tudieu I quel gourdin !

Le regard de Lewis exprima une nuance d'inquiétude.

— ^Est-ce que vous nourririez l'espoir?... commença-tr-il timidement.

Et comme M. Carter de comprenait pas, Lewis fit un peu le geste d'assommer quelqu'un pour compléter sa phrase.

— Qui?ladyBridgeton? se récria Carter; oh! non, du tout! Cela, ne va pas jusque-là! Mon Saunders plantera l'illustre auteur de David Rizzio dans sa carriole, tout comme si elle ne savait pas même l'orthographe, et l'emmènera tambour battant à la ferme du comté de Berby, voilà tout! Il y aura éclipse de lady Bridgeton, et notre cher lord, débarrassé à la fois de cette aventurière et du petit Edgard, qui est sous les verroux, 'épousera miss Davidson tant qu'il voudra. Comnent trouvez-vous cela. Monsieur Lewis?

—Monsieur Carter, répondit le tailleur avec conviction, vous êtes un homme excessivement fort!

—Les marchands de chevaux sont presque tous de cette force-là^ mon cher confrère l

—Et qu'attend-^il^ votre fermier au gourdin?

— G^est un dernier détail qm ne manque pas de délicatesse : mon fermier veut se convaincre> par ses propres yeux^ que lady Bridgeton est bien sa nièce^ ei qu'elle reçoit le gentleman chez elle. C'est pour cela que nous sommes ici; je croyais y trouver Mao- Âulay ; j'aurais été sur-le-champ prévenir le brave Saunders de Newcastle.

— ^Ma foi^ Monsieur Cailer^ s'écria le tailleur^ c'est tout bonnement machiavélique I

— ^Eh ! Monsieur Lewis, fit le maquignon^ qui se frotta les mains avec fatuité^ un marchand de chevaux qui ne serait pas diplomate...

Il s'interrompit^ pour prêter l'oreille à un bruit qui se faisait à la porte de la rue.

— Qu'est-ce que cela*? s'écria-t-il avec toutes les

marques de l'étonnement le plus profond.

•Levais resta bouche béante.

— Cette vdxl... dit encore Carter, on jurerait que c'est sir Edgard !

Ils se rapprochèrent tous les deux de la porte. La surprise qui était sur leurs visages se changea tout

coup en frayeur, car Lewis avait vu par le trou de

la serrure sir Edgard Liûdsay qui payait un cocher de cab.

Les deux associés se regardèrent, ^antichambre donnait sur une galerie qui régnait le long des appartements^ et aboutissait à une terrasse ouverte sur le petit jardin.

—Il faut pourtant que nous attendions^ dit Carter.

— ^Âprès le tour que nous lui avons joué hier^ répliqua le tailleur^ qui faisait de vains efforts pour arrêter le tremblement de sa voix^ il serait^ je crois^ imprudent de nous rencontrer avec lui.

Carter réfléchissait.

— Qui diable a pu lever Técrou? murmura-t-il.

Un coup de sonnette retentit. M. Lewis s'élança vers la porte de la galerie.

— Au fait^ pensa Carter en le suivant > nous attendrons aussi bien dans le jardin qu'ici. Quand ^Mac-Aulay viendra, nous sortirons.

Lewis avait traversé la galerie au pas de course ; il était déjà caché au fond d'un berceau. Carter disparut à son tour, au moment où Trilby venait d'ouvrir la porte extérieure.

On introduisit Edgard dans le boudoir de lady Bridgeton.

— ^Milady va venir tout de suite, dit Trilby, en lui avançant un siège.

Edgard s'assit; il eut un sourire en remarquant la physionomie littéraire du boudoir.

— Allons, pensa-t-il, quand on l'eut laissé seul, le roman s'embrouille, et je perds un peu le fil. Voilà une femme adorablement jolie qui me prend ma prose et mes vers, qui me vole effrontément mon pseudonyme, et qui paye mes dettes par-dessus le marché !

— Pardieul s'interrompit-il avec une certaine complaisance, quand j'ai choisi au hasard ce nom de lady Desdemone Bridgeton pour signer mes élucubrations poétiques, je ne me ^doutais guère qu'il ferait ainsi fortune, et que j'aurais, comme Pygma- Iton, une statue animée, fille de mes œuvres. L'aventure est merveilleuse et bizarre : voyons ce qu'elle va devenir !

Page 1