OUI DES LÈVRES , NON DU COEUR. — JOANNE
Après le départ de Fui ton, Mélida était venue se jeter dans les bras de son père.
M. Iwahs fit des reproches à ses filles.
— Vous avez eu tort, dit-il, de ne pas m'avertir. Da reste, je crois que vous vous êtes exagéré les choses. M. Fulton n'a usé d'aucun piauvais procédé à votre égard et je ne puis que louer sa délicatesse. Ayant de me répondre, ma chère Mélida, écoutemoi bien. Je suis venu ici pour vous ; j'espérais... Mais à quoi sert de parler d'espésances qui ne sont pas réalisées, qui ne sont que des chimères. Je
fi'espère plus en moi, et sans ce générétit ami^ je ne sais ce que nous serions devenus. Vous ne m'avea Jamais entendu Ine plaindre; mais aujourd'hui, les circonstances sont assez graves potlr que je votià dise ce que j'éprouve. Eh bien ! je suis presque toujours souffrant, ities forces s'affaiblisseht pûtce que Je suis découragé. Faites pour vous-même^ ce (]tie J'aurais voulu faire. Vous pouvez avoir un avenir heureux, car cet homme t'aime, Méllda. Il est trop généreux pour ne pas être bon, et tu l'aimerais un jour par reconnaissance. Je crois pouvoir te dotiner ce conseil sans manquer à mes devoirs, car J'ai dit à William, quand il t'a demandé en mariage : Oui, lorsqu'elle aura une petite fortune ! I Je suis venu ici pour hâter ce moment. J'ai rencontré la misère, et lui nous écrit que de mauvaises affaires le rendent chaque jour plus pauvre; à l'impossible nul n'est tenu, et je suis sûr qu'il nous pardonnera. Maintenant mon enfant^ voilà ce que devait te dire iha raison ; mon cœur te pdrle à son tour. Je ne Veux pas te sacrifier. Ton choix est libre, accepte ou refUse, selon tOh goût. Les choses valent la peine qu'on réfléchisse. Prends ton temps; ce pauvre Fulton avait l'air si triste que sa tristesse m'a gagné. Pourquoi n'aime-t-il pas Émeraude à ta place ?
Le docteur sortit laissant les trois femmes eons- . ternées.
Méllda n'avait pas dit un mot. Elle releva la tête, de groisses larmes coulaient sur ses joues. S'il t'avait
LES VOILEURS D'OR.. H
«lue, immi^'t-elle k sa sœur, rai^raia-tiji épousé?
- Oui, répondit Émeraude d'une voix sourde.
-ïmtreYQÎ^ un grand malheur, mes enftnls, dit madame Iw^ns dpnt le cœur débordait* Co n'est pas iinefaude qu'U âçiniiinde, et si ti^ refuses, Mélida, ta nous donnep^is 4^ biien grands regrists, qar il y a longtemps qye j*ai deviné Tétat de ton père ; s'il Qo^r^il, je 1^ suivrais de près, alor^ que deviendriez-yous ?
Elle s'arrêta pour pleurer. Mé)ida passa ses deux k^ autoi^r du cou dQ sa mère en lui disant : Ne fleurez pas ainsi» ma ^pr^ne mère chérie, n'ayez pas ie si tristes pensées* Je n'ai pas dit que je voulusse refuser.
^H^r^) mon i^fa^tbien ainouép, répondit madame Iwans en prenant la tète blonde de sa fille iva^ «es Drains, -r- meri^i ; }a pensée de yous laisser ^oles fur cette terre me tue. Quand vous ai|rez un app, un pïro^pet^r, nojijs poijirrons partir pour lir kn\ tranquilles.
-Ne dites pas cela, ma mère, s'écria Méljda, ne ^teg pas eejia^ vpns me déchire? rame, Dites-moi *Q contraire que vous serez heureuse , que vous ne
Vie quitterez jamais, sans cela, je n'aurais pas le
Wa^,„
^^ se tut , les larmes lui coupaient Ja voix.
^Taas raison, dit madame Iwans en la cqu- ^Ue baisers, tu as raison, moi aiussi je tâcherai f*tre forte.
Madame Iwans se retira dans sa chambre ; elle était brisée.
Mélida se jeta dans les bras de sa sœur, puis cachai sa tète dans sa poitrine pour étouffer sessanglots. *
— Allons, ditÉmeraude, du courage, enfant, je sais et je comprends ce que tu souffres, et si les douleurs des autres pouvaient soulager^ je te raconterais les miennes ; malheureusement mon malheur ne profitera à personne; toi tu auras la consolation de te sacrifier pour les tiens ; cache tes larmes , elles brûlent en retombant sur le cœur, mais elles guérissent plus vite. Regarde-moi, dit-elle plus bas, j*ai aimé et j*ai presque oublié.
Mélida la regarda ; elle crut avoir mal entendu.
— Pas ce soir, dit Émeraude, va te reposer ; plus tard tu sauras tout.
Mélida était trop abattue pour presser sa sœur de s'expliquer. Tout rentra dans le silence ; mais après les émotions de la soirée, il est probable que personne ne dormit beaucoup dans la petite maison de ^ Saint-Kilda.
Cependant vers le matin la fatigue avait assoupi le docteur.
Madame Iwans attendait le réveil de son mari pour lui faire part des dispositions dans lesquelles elle avait laissé Mélida.
D'après Topinion que le docteur s'était faite du caractère de sa plus jeune fille, il pensa que si elle n'avait pas dit non tout d'abord , elle finirait par
céder à Tinfluence de sa famille. L'alliance de M. Fuiton lai paraissait présenter pour ses deux^ filles des arantages inespérés dans sa position. En épousant Mélida, Fulton deviendrait le protecteur d'Emeraude. Il avait les manières d'un gentleman. Si son passé était environné d'un certain mystère, les explications qu'il avait données semblaient si naturelles qu'elles portaient la conviction. Sa vie actuelle était solitaire et irréprochable. Quand Mélida vint embrasser son père, elle était pâle, ses yeux étaient rouges, mais sa bouche souriait.
Le< docteur ne jugea pas à propos de la presser davantage. Il comptait sur le temps.
' Il fit seller Kettly et monta à cheval ; son intention était, en faisant ses visites, de passer chez Fulton.
n le trouva dans son jardin.
—Eh bien, dit-il en l'abordant avec cordialité, j'ai causé hier avec Mélida. Je ne suis pas sans espérance de la voir consentir.
Fulton resta pensif.
— Je croyais vous apporter une bonne nouvelle, vous la recevez bien froidement.
— Pardonnez-moi et ne doutez pas du plaisir que vous me faites ; seulement mon âme inquiète et jalouse a souffert ; Mélida consentira peut-être à m'épouser, mais elle ne m'aime pas.
—Voyons , mon jeune ami , vous êtes aussi trop exigeant. Ne connaissez-vous pas la réserve de nos jeunes Anglaises
— Sans doute, mais je connais aussi la puissance des souvenirs et je veux lui laisser Je temps d'ou- ))Iier. Je ne suis pas de ceux qui croient que les absentsi ont tort. Dès aujourd'hui j'ai votre parple. Ne précipitons rien et laissez-moi, à force de soins, gagner sa tendresse.
Le docteur r^'Ppprt^ fidë}ement c^s paroles de Fulton.
— C'est un nobl^ cœur, dit madame Iwans. Mélida le remercia tout b^s de lui donner du
temps pour pleurer.
Quand Eulton revint, il ne parla de rien qui pût rappeler à Mélida qu'elle pourrait devenir sa fename*
C'était assurément la meilleure inspiration qu'il pût suivre. Mélida ne l'aimait pas, mais elle le redoutait moins.
Mélida n'avait pas oublié les paroles d*émeraude« Sa douce nature n'était pas assez absorbée par sesf propres peines pour être restée indifférente à la demi-confidence que lui avait faite sa sœur.
— (Somment as-tu fait pour me cacher ton secret? lui avait-elle dit la première fois qu'elle s'était trouvé^ seule avec elle.
— Je l'avais enfermé dans mon cœur comme dans une tombe. Tu crains d'être forcée d'oublier celui que tu aimes. Moi, j'ai été méconnue, dédaignée par celui que j'aimais. Oh I crois-moi, )a douleur p'est pas comparable. Pourtant je ne suis pas morte, et j'ai le droit de te dire : Courage, tout passe avec le temps.
fa te souviens qu'il y a environ quatre ans que mon ^ donna ses soins à lady Granvill, qui était condamnée par tous les médecins. Mon père fut assez heureux pour la sauver^ elle lui voua une grande leconnaissance, et, lorsque son fils Edouard, qui voyageait en France, revint, elle lui présenta notre père comme son sauveur; elle voulut nous voir, elle BOUS prit en amitié au point de demander à nous garder près d'elle ; tu te souviens encore des bals, des soirées qu'elle donnait et où tout le monde s'empressait autour de nous. Sir Edouard était mon cavalier le plus assidu, il semblait disputer aux autres le droit de danser avec moi, de me conduire au piano quand on me priait de faire de la musique. Il avait pris les habitudes françaises. Il disait sans doute à chaque jeune fille : Vous ètesjolie; mais moi j'ignorais cette coutume. Je croyais que quand on disait bas à une femme, en lui serrant la main ou la taille en dansant : Vous êtes charmante, cela voulait dire : Je vous aime. Mon pauvre cœur se fondait à la lueur des plus faibles espérances. Car je Taimais.
Mélida fit un mouvement de surprise.
— Oui, répondit Émeraude, je l'aimais ; ma vie n'était plus qu'un rêve, lui ! toujours lui I Quand j'eus ainsi livré mon âme, je commençai à regarder avec effroi. Ma pensée le suivait comme son ombre. Quand il riait ou dansait avec une autre, mon cœur éprouvait des douleurs inouïes; il les ignorait et il ne me les épargnait pas. Il semblait aimer la mq-
sique; vous ne Tavez pas remarqué, mais en six mois j'ai fait des progrès immenses. Souvent la nuit^ seule, en face de mon piano, j'étudiais mentalement un air qu'il préférait. S'il me remerciait, j'étais plus heureuse et plus fière que la reine ; slLne m'écoutait pas, le soleil me semblait plus pâle que la lune. Cela dura ainsi près d'un an, je ne demandais pas autre chose, j'étais jalouse, mais j'aimais mes souffrances parce qu'elles me venaient de lui ; puis il était si empressé à me distraire quand il me voyait triste. Oh ! pouvais- je croire que son cœur ne comprenait jpas le mien I
Lady Granvill partit avec son fils. J'étais presque sans vie et sans courage pendant leur absence. Quand elle revint et qu'elle nous fit dire qu'elle nous attendait, je crus perdre la tète de joie.
— Je m'en souviens, répondit Mélida, et je me souviens aussi qu'en arrivant chez elle, elle nous présenta à sa nièce.
— Oui, continua Émeraude avec un sourire amer ; elle nous la présenta en nous disant : Voilà ma nièce et bientôt ma fille, car elle épouse mon Edouard.
— Pauvre sœur, dit Mélida, en serrant la main d'Émeraude.
— Oui, fil Émeraude, pauvre sœur, pauvre fille, pauvre insensée, qui crut tomber du ciel en enfer sans l'avoir mérité I Tu n'étais qu'une enfant et je ne pouvais pas te dire ce que je souffrais, tu ne m'au-
rais pas comprise. Il est affreux de perdre ce qu'on me; toutes mes pensées tournaient à la tristesse. If était toujours le même avec moi: Une parole, un regard me déchiraient Famé. Je n'osais refuser d'accompagner mon père chez lady Granvill, j'aurais mieux aimé mourir que de laisser deviner mon secret. Cécile était douce et bonne ; elle m'aimait et elle me confiait toutes ses pensées ; oh ! c'est affreux à dire» mais j'eus souvent envie de l'étouffer quand elle m'embrassait Je ne crois pas qu'il y ait des mots assez forts pour rendre ce que j'éprouvai jusqu'au jour où, après avoir assisté au déjeuner de noces, je les ai vus monter en voiture et partir. Non, la mer en furie n'a jamais été aussi agitée que mon cœur. Le bruit de la foudre qui tombe m'eût paru le chant d'un oiseau auprès du bruit que firent les roues de cette voiture en s'éloignant. Des loups affamés m'auraient fait moins de mal en me déchirant qu'il ne m'en fit en m'envoyant un baiser en signe d'adieu. Que ces blessures sont longues à cicatriser, même quand on a mon courage et ma volonté I
— Mais tu l'as revu à son retour?
— Oui, répondit Émeraude, sa mère avait tout deviné, elle avait avancé son mariage d'un an. En récompense des soins du père, elle brisait le cœur de l'enfant ; n'étais-je pas la fille d'un pauvre docteur sans fortune. Plus tard elle a raconté tout cela à son fils, il a cru devoir me demander pardon.
— Je ne vous comprends pas, lui ai-je dit, je ne
voua ai jamais aiiiië autrement que je vous ainie aujourd'hui, eointiië tm frçre, uti ami.
— Tant mieux, nl*a-t-il répondu avee tristesse, jfe vous aurais trop regrettée. Puis je ne Tai plus revu. J'ai versé tant de larmes qu'il ne m'en resté plus; Je n'aimerai plus rien (|ue toi, mon père et ma mère.
En ce moment, comme si Bijou eût entendu qu'oU l'oubliait, elle se mit à pleurer.
— Et ma fille, dit Émeraude, eu courant au lit de la petite. L'enfant avait de grosses larmes sur les jouefe, elle étendit âes brâs vers Émeraude et elle se mit â rire. Elle rêvait sans doute, car elle se rendorlriit en souriant.
Le docteur avait repris courage depuis qu'il avait entrevu la possibilité du mariage de Mélida avec FUltoii. Il avait coUtuiUe de dire qu'un bonheur ri'arriVe jamais sans un autre. La population de Saidt- Kildâ augmeUtait tous les jours. Il avait plus de clients qu'il n'en pouvait soigner. Là santé était revenue avec le courage, aussi ne se reposait-il pas une minute. Il ne voulait pas que M. Fulton crût qu'il comptait sur lui ou que ses filles pUssent penser qu'il les a\ait conseillées dans son intérêt personnel. On le rencontrait toute la joùrUée, ou bien Ton voyait Kettly attachée à la porte d'une maison, et on se disait : Le docteur Iwans est là. .
Un jour que Kettly, l'enseigne du docteur, était â une porte, un homme arriva tout essoufflé, et voyant le cheval il entra dans la maison.
— Venez vite, moilsieur Iwans, nous arolis à Thôtel du Prince Albert un jeune homme atrlvé depuis dêu:s joules, qui est tombé subitement malade et qui est en danger. Il ne boit pas, il ne mange pas, il ne parle pas.
Le docteur suivit le garçon d'hôtel qui Tintrôduisit dans la chambre de l'étranger. •
Celui-ci fil un léger signe de tète, et découvrant sa poitrine il indiqua au doeteur la place qui le faisait toiifff ir.
— Oh ! dit Iwans y en apercevant une large plaie cicatrisée, vous avez reçu là un mauvais coup.
— Oui, répondit le Insllade avec effort, et depuis trois ans, j'en ai souffert souvent. J'en mourrai et je crois que le momefat apt)roche, Dieu soit loué.
— Non, répondit le docteur après avoir examiné U plaie, vous n'en mourrez pas. Bt je vais vous faire une petite opération qui vous soulagera.
Le Inédecin tira de sa trousse un bistouri.
Le jeune homme tendit sa poitrine sans dire un mot, satià paraître avoir l'émotion si naturelle à ceux qu'on va faire èouffrîr.
Il a du courage, pensa Iwans, je ne l'aurais pas crttj car il est mince, blond et pâle comme une feînme.
— C'est .fini, dit le docteur en essuyant son instrument.
Il regarda le sang noir et épais qui s'échappait de Touvertuf e ^u'il avait faite.
— Vous avez été mal soigné quand vous avez reçu ce coup.
— Je l'ai reçu en mer et j6 n'ai pas été soigné du tout*
— Eh bien, remerciez Dieu, car sur cent, quatrevingt-dix-neuf seraient morts. Je viendrai vous voir dcmai^, dit le docteur en prenant son chapeau. Vous voyez que vous n*êtes pas en danger.
Le jeune homme secoua tristement la tète.
En passant, Iwans fit ses recommandations au garçon. Cette précaution n'était pas inutile^ car les hôtels en Australie sont un séjour désagréable pour les gens bien portants, à plus forte raison pour ceux qui souffrent.
L'hôtel du Prince Albert était un des meilleurs de Sainl-Kilda. Il avait au-dessus de sa porte une enseigne qui avait la prétention de représenter le mari de la reine , mais qui ressemblait assez à Bardou dans le rôle du docteur Chiendent. L'extérieur de rhôtel promettait beaucoup^ mais l'intérieur ne répondait pas aux apparences. Un mauvais lit de fer, un matelas en paille, une table et une chaise composaient le mobilier de la plus belle chambre, encore étaient-ce les privilégiés qui occupaient les chambres de cette espèce. La foule des voyageurs couchait par chambrées.
Iwans avait dit de monter de la tisane au jeune malade.
Le garçon, qui s'intéressait à lui, lui porta du thé
comme on le fait en Australie, c'est-à-dire une demi-livre de tlié bouilli pendant plusieurs heures dans un lilre d'eau. Cela fait une liqueur avec laquelle on pourrait écrire.
Le jeune étranger avait une soif ardente, il essaya - de boire ce breuvage, et le repoussa avec dégoût. Il rejeta sa tête en arrière, et ferma les yeux, non pour dormir, mais pour oublier ou rêver.
Il avait fait sur monsieur Iwans une impression assez vive; ses yeux bleus avaient une expression de douceur et de mélancolie. Il n'était pas difficile de comprendre qu'indépendamment de ses souffrances physiques, il avait éprouvé de grandes douleurs morales, et qu'il était ce que les Anglais f araclérisent si bien par cette expression : un cœur brisé.
Le docteur avait été frappé du courage avec lequel il avait supporté une opération douloureuse. « A la bonne heure, avait-il dit en rentrant, je viens de donner des soins à un malade qu'on n*a pas besoin de prendre de force pour le soulager. » Peutêtre encore, car il y a dans la vie des pressentiments singuliers, le docteur avait-il entrevu d'instinct que cet étranger se trouverait mêlé aux plus grands événements de son existence.
Nous demanderons au lecteur la permission d'abandonner pour quelques instants la famille Iwans, dans la période de calme où nous l'avons laissée, pour faire connaissance avec Thomme qui excitait
l'intérêt du docteur Iwans. Ce récit nous donnera Toccasion de mettre en scène de nouveaut personnages qui doivent dorénavant apparaître dans cette histoire.
Ce qui rend la vie si dramatique dans lés pays neufs comme FAustralie, c'est qu'ils sont le rendezvous d'individus arrivant, de tous les points du monde. On ne rencontre nulle part des contrastes plus saisissants de itiœurs et de caractères.
Le jeune inconnu se nommait Joanne et était Belge de nation. Il était né à Ostende; son enfance s'était écoulée au milieu du luxe; son père tenait lin hôtel magnifique, rendez-vous pour la saison des baifis de tous les baigneurs de bonne compagnie. Les maîtres d'hôtel ont le même genre de vie que les grands seigneurs opulents. Ils ont vingt domestiques qui les comblent de prévenances ; ils ont des chevaux, des voitures, un intérieur somptueux, sans compter l'habit noir et la cravate blanche de rigueur.
Joanne avait été élevé en enfant gâté ; il avait perdu sa mère, alors qu'il était encore tout jeune, et, à cause dé sa santé en apparence fort délicate, on avait soin de lui comme d'une jeune fille. Il parut fort insouciant jusqu'à l'âge de vingt ans; une seule ciiôse l'amusait, c'était de se moquer des baigneurs timides, et de nager fort avant dans la mer. Il n'était jamais monté à cheval, il n'aurait pas su tenir une épéé, le briiit que fait le chien d'un pistolet efl
LES VblÈÙËS ti'OR. sa
tombant raûrait étonné ; il n'aimait que l'eslb, et à force d'exercice il était devenu un hageur eitraordinaire. Il avait lutté de vitesse avec des barques à l'aviron, et il avait toujours gagné. Ausâi s*etait-U fût une grande réputation; femmes et enfants se le montraient du doigt; ce n'était pai^ par âinourpropre du reste qu'il faisait des paris, mais par goût.
Son père était vieux, il l'engageait souvent à s'occaper des affaires de la maison» qu'il àeralt peutêtre bientôt appelé à diriger.
— Cela vaudrait mieux, lui disait-il, que d'exposer ta vie chaque jour.
Jdanne aimait son père; pour hé pas le coiitrarîer, il se cachait de lui.
Un jour pourtant, un pàrî fut engagé ; c'était au plus beau moment des bains, l'hôtel ^tait plein ; les voyageurs voulurent assister à la lutté ; Jeanne fut vainqueur comme toujours.
Le soir à la table d'hôte, tout le monde lui fit des compliments; il y était habitué. Presque en face de lui était une jolie femme, brune comme une Espagnole; plusieurs fois le jeune homme vit les grands yeux de l'étrangère s'arrêter sur lui, il se Sentit brûler comme par des flammes. Âu bout de quelques instants, il savait qu'elle avait vingt-deux ans, qu'elle était Veuve et qu'elle voyageait avec une vieille parente ; qu'elle était Américaine et qu'elle habitait Lima. Comme il en était amoureux, il n'osait plud la regarder qu'à la dérobée ; mais elle hàbi-
8ft LES VOLEURS D'OR.
tait la même maison que lui, et il était heureux ; ce bonheur dura peu ; lorsqu'elle annonça son départ, Joanne sentit un frisson lui parcourir les veines ; il ne lui avait rien dit, elle partit et le laissa là désespéré avec son souvenir. Il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même, il devint triste comme un saule et sauvage comme un loup.
Son père mourut quelques mois après ; il laissa tout le monde faire à sa fantaisie, on le vola, et il aurait tout perdu s'il n*avait pris le parti de vendre rhôtel et de voyager.
Ses affaires terminées, il se mit en route pour Lima; il savait le nom de la ville, il se croyait assez bien renseigné pour trouver de suite celle qui n'avait pas quitté sa pensée une minute depuis dix-huit mois. Ses ventes finies, il avait une petite fortune qull serra dans son portefeuille et il partit presque * joyeux , convaincu qu'en arrivant il allait trouver celle qu'il aimait sur le rivage.
Lima est une ville immense où le luxe de toutes choses est porté à un point extrême. En se trouvant au milieu de ses rues populeuses, Joanne se sentit tout désappointé. Il parcourut les promenades, les théâtres, les concerts, il-était partout à la fois ; il passa ainsi plusieurs mois en vaines recherches, abattu, découragé, inquiet, car il avait dépensé beaucoup d'argent ; il résolut de quitter cette ville.
On venait de découvrir les mines d'or de la Californie, les placers devaient offrir un spectacle
LES VOLEURS D'CVR. 85
animé, il s'embarqua pour San-Fr^mciscoj là, il vit en effet des choses qui rétonnèrent, mais pas assez pour le fixer. Au bout de fort peu de temps, il se dit à lui - même qu'il ne pourrait pas vivre dans ce pays, où du reste la chance de faire fortune était déjà bien dfiminuée.
U avait fait connaissance avec un jeune homme de son âge, nommé Max, qui Tavait beaucoup frappé. Autant la nature de Jeanne était calme et indolente^ autant celle de Max était ardente et énergique.
Max était beau de figure, intelligent, persuasif, il parlait avec âme et vivacité ; s*il eût voulu s'en donner la peine, il vous eût persuadé que le blanc était noir; il était Américain et il était venu chercher fortune en Californie. Mais trouvant qu'il y avait trop de monde pour réussir, il se disposait à partir pour la Nouvelle-Hollande. L'Australie lui semblait une terre promise.
U n'eut pas grand'chose à faire pour décider Jeanne à le suivre.
Ils prirent une cabine ensemble à bord du navire le Champion des Mens.
Ils paraissaient ne devoir plus se quitter en voyage, et à leur âgé on ne se demande pas ses papiers pour faire connaissance.
Jeanne confia à son ami qu'il avait avec lui, dans sa malle, une petite fortune qu'il voulait augmenter, parce qu'il avait dépensé en grande partie l'héritage paternel.
— Combien vous réstfc-t-îl?
— Dix mille florins.
Max le Regarda el lui dit :
— Nous gagnerons un million avec cela, si vous voulez me croire.
— Je ne demande pas mieux, lious chercherons de For comme les autres, mais je nejreuxplus exposer un florin de mon avoir.
Max fronça les sourcils ; c'était un caractère absolu, que la moindre résistance rendait furieux. Ett voyant Jeanne si doux, il Tavait cru faible, et il voyait avec dépit qu'il s'était trompé.
Pendant le cours de la traversée, il revint plusieurs fois sur la même question, mais il trouva son ami infiexible.
il changea de gamme et tenta une dernière épreuve.
— Voulez-vous au moins me prêter mille florins pour entreprendre Texécution de mes projets ?
— Non, répondit Joanne sans hésiter.
Max se mordit les lèvres, mais il se tut et il se contenta d'être plus froid.
Le voyage touchait à sa fin ; huit jours encore et Ton allait arriver à Sidney, lieu de destination.
Max était redevenu plus aimable. Joanne ne lui en voulait pas.
Une nuit, Joànne entendit remuer dans sa cabine; on Semblait essayer des clés à une serrure ; à moitié réveillé, il eut envie de demander : « Qui est là ? » Mais il pouvait s'être trompé, et il ne voulait pas
déranger Max inutilement. Cependant le bruit continua; il se tut pour savoir ce que ce pouvait être. Deux tours de clef donnés avec précaution firent crier deux fois les ressorts d'une petite serrure. On déboucla une courroie.
— Jene me trompepas, pensa Joanne, en cherchant avoir dans l'obscurité, on ouvre une de nos malles.
Il retint sa respiration ; il cçut efatendre fouiller dans ses effets.
Étendant les bras dans Fombre, il cria à Max :
—Est-ce que tu n'entends pas? Il y a quelqu'un dans notre cabine.
Personne ne répondit. Un homme gagna la porté à genoux, et se sauva dans l'obscurité, tandis que Jeanne sautait en bas de son lit. Il toucha la malle qui contenait son argent.
Elle était ouverte.
il toucha le lit de Max, il était vide.
— Que veut dire cela? s'écria-t-il, s'élatiçarit dans les détours du tiavire ; il arriva sur le pont.
La lune était brillante: elle éclairait jiisqu'aux piiis petits cordages.
Max était sur le pont; les cheveux hérissés, lé visage décomposé, il regardait autour de lui d'un air effaré.
— C'était lui, dit Jeanne en se montrant.
Max le vit, et par un mouvement plus prompt que la pensée, il tira un portefeuille de sa poitHne et il le lança dans la mer.
C'était toute la fortune de Joanne,
— Misérable I s'écria- 141 en saisissant Max à la gorge.
Max se dégagea, et se précipitant à son tour sur Joanne :
— Tais-toi, disait-il, lais-loi, ou je te tue. -
— Non, dit Joanne en se débattant, et en appelant à Taide; non, ton action est trop lâche et je n'aurai pas pitié de toi I
Alors commença une lutte épouvantable: Max tira son couteau, et en frappa deux fois Joanne, mais si légèrement, que le malheureux Jeune homme ne perdit ni la force ni le courage.
— Tu seras pendu, disait-il à Max.
— Tais-toi, répétait le voleur d'une voix étranglée. La mer et le vent faisaient un bruit qui dominait
leurs voix.
Max crut entendre marcher : il se jeta de nouveau sur sa victime, le frappa d'un dernier coup; puis, l'enlevant dans ses bras comme il aurait fait d'un enfant, il le précipita par-dessus le bord, en disant avec un rire féroce : — Eh bien, puisque tu y liens tant, à ton argent, va le chercher 1
Joanne avait été étourdi, mais il n'avait pas perdu connaissance. Il se mit à nager avec la vigueur d'un homme qui lutte contre la mort. Heureusement pour lui, le matelot de quart, qui se trouvait à l'arrière, laperçut et cria : Un homme à la mer !
Max, qui était sur l'avant, n'entendit pas ce cri.
tout absorbé qu'il était à épier les mouvements de sa victime.
En uoe minute, tout l'équipage fut' sur pied. Joanne s'était emparé d'une corde qui pendait au navire, et à laquelle il se laissa traîner, car la perte de son sang l'avait épuisé.
Max commençait à couper cette corde avec son coateau, lorsque les matelots, qui l'observaient depuis une seconde, le saisirent par derrière, tandis que d'autres bissaient le malheureux Joanne, qui tomba sur le pont sans connaissance.
{iax fut mis aux fers.
Au bout de cinq jours, les blessures de Joanne étaient fermées, nuus celle qu'il avait dans le côlé le faisait horriblement souffrir. Qu'allait-il devenir? Malade, sans ressources, il était tellement abattu que si on l'avait laissé faire, il aurait mis en liberté son assassin : il n'avait pas le oturage de désirer la vengeance.
Quant à Max, c'était un cœur de tigre, il ne se repentait pas; il n'avait qu'une pensée, celle de se sauver, quand il serait à terre ; mais le jour où l'on jeta l'ancre, les autorités furent averties, et quatre hommes de la police, carabine atl poing, vinrent chercher le prisonnier dans une barque. On lui mit les menottes, et s'il eût fait un mouvement pour s'échapper, on l'aurait tué.
Joanne était sur le pont ; il était plus pâle que le coupable.
90 LES VOLEURS t)'OR.
•^ Nous nous retérrons ! cria Max.
— Pas de sitôt ! répondirent quelques paàsagefs,que cette effronterie indignait.