‹ Les voleurs d'orChapitre 5 sur 32 · LES DEPORTES. — LE COUPEUR. — MAX · texte numérisé non relu

LES DEPORTES. — LE COUPEUR. — MAX

Joanne n*âyait pas le choix des moyêtis pbttt vivre ; deux jours après son arrivée, il se rendit aux mines de Balâratè, Qu'on lui avait dit être les plus riches de la colonie. <^

Depuis six mois (|u'il demandait à la terre ses richesses, il avait obtehti bien peu, et cependant il a^ail creusé un trou si |)rofond, que e'était à peiné si le jour arrivait jiAqu'à lui. Les journaux lui apprirent que Max avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité, sur le témoignage du capitaine du Champion des Mers.

Joanne poussa un sôtipir.

— Le malheureux ! pensa-t-il, que lui avais-je fait?

Le journal vantait Thabileté profonde âveb laquelle Max s'était défendu.

Il avait repoussé avec beaucoup d'énergie Tâccusation de vol ; il affirniait S'être battu à son corps défendant; il assurait « d'un air hypocrite, que

LES TOLEUHS D*OR. 91

n'kjrant pas été le plus fort, il avait eu la fatale pen* 8ée de se sei*Yir de son coteau. La beauté du visage excite toujours une certaine sympathie. Max avait lingt-cinq ans ; il était grand, bien pris de taille, il s'èxpriiiiàit avec facilité, il avait Tair de se repentir; sans H preuve accablante pour lui du second crime qull avait voulu accomplir, en coupant la corde^ la la peiné eût été tnoins forte.

On lui avait demandé dans quel pays il était né, qaels étaient ses parents ; il avait hésité, puis, baissant la tète , il avait répondu : « Je crois être né en Amérique; je n'ai jamais connu ma famille. »

Les juges pensèrent que s'il disait vrai, il était mutile de lui fair|pd'autres questions, et que, s'il mëtitait pour sauver rhonneiir des siens, il fallait respecter son silencâi D*ailleùrs , la haine pfover* Maie dés habitants de Sidiièy pour les déportés ve* nant de l'Angleterre, ne s'éten#pas aux coupables qu'ils jugent eux-mêmes.

On prononça à regret l'arrêt qui condamna Max, et on lui fit espérer que s'il se conduisait bien, on abrégerait la peine qu'il devait subir au bagne de Sidnèy.

Sidney, qu'on connaissait à peine en Europe il y a quelqiies années, offrait, au commencement de son éiistencè, un aspect étrange ; la population se divisait en deux classes : les employés et les condamnés; un grand nombre de ces derniers, leur temps fitiî, se livrèrent à l'agriculture , à l'élevage

des bestiaux, et gagnèrent énormément d'argent; une espèce d^aristocratie sejorma et leur lieu d'exil devint bientôt une ville de luxe et de plaisir. On fait fortune là-bas, se dirent des milliers d'individus, et rémigration volontaire commença petit à petit. Les nouveaux venus cherchèrent à s'emparer des avantages et des privilèges dont jouissaient les convicts (forçats libérés) . La lutte fut déclarée, les convicts tinrent bon, ils étaient riches : on ne pouvait les empêcher d'étaler dans les rues leurs voitures attelées de magnifiques chevaux, il fallait les frapper moralement ; pour les punir on donna des fêtes dont on leur interdit rentrée. L'homme qui fréquentait le fils ou le petit-fils d'un convict pétait exclu de la société; les préjugés devenaient si forts, la séparation si absolue et si tranchée, gue la vie de chacun était scrutée avec soin et qu'on se livrait les uns aux dépens des autres à une véritable inquisition.

Il s'était formé petit à petit une classe intermédiaire qui se composait des condamnés à des peines légères, qui avaient le droit, à Pexpiration de leur temps, de retourner en Angleterre. Ils n'en profitaient pas , préférant rester en Australie et faire fortune : on les appelait les émancipistes. Ils se flattaient qu à la longue une fusion s'opérerait entre eux et la classo des colons. Il en fut autrement. Us furent méprisés, exposés aux afironts, exclus des fonctions civiles; cependant, leur nombre augmentait chaque jour, leurs richesses devenaient immenses, beau-

coup vivaient d'une manière irréprochable. Le gouverneur, homme d'esprit et de cœur, attristé devoir uns telle division dans la colonie, essaya plusieurs rapprochements, tout fut inutile; les habitants restèrent séparés. Au bout de quelque temps, les choses changèrent un peu, mais dans un sens opposé à ce qu'on aurait cru. Il n'y eut ni paix ni trêve entre les deux sociétés rivales. Seulement elles se partagèrent en groupes hostiles les uns contre les autres ; les voleurs firent aux assassins ce que les honnêtes gens leur faisaient. Ces trois classes en présence accomplirent, par ostentation , des choses merveilleuses > la ville devint superbe; mais ce sont surtout les habitations des environs , les villas, les parcs dont le luxe étonne. Profitant des échancrures du rivage, les propriétaires enferment en quelque sorte de petits bras de mer dans leurs jardins, où ils réunissent, à force de dépenses, les fleurs les plus curieuses, les fruits les plus rares et les végétations de tous les climats.

La baie est aussi belle que celle de Rio-Janeiro ; il y a toujours quatre-vingts à cent bâtiments en rade. On n'avait pas de bassin pour mettre les navires en réparation, la place où se trouvait un immense rocher semblait être la plus favorable, on mit à l'œuvre des milliers de galériens qui attaquèrent la masse de pierre, et bientôt les flancs entr'ouverts du rocher firent place à un bassin qui pouvait contenir deux vaisseaux de guerre.

H liES VOLEURS D'OR.

Vers la fin de janvier 1854, ^u hommes vêtus de toile grise, marqués de lettres et de chiifres pefnts en nqir, sortaient de la prison de Sidney. Quelquesuns étaient liés deux à deux^ d'autres avaient les menottes; on les conduisait au port Jakson pour travailler; pas un n'avait Fair triste; on les regardait à peine, on est habitué à ce spectacle; les voleurs ne sont pas chose rare, et puis, que de geps, à présent libres, se souvenaient d'avoir fait cette promenade |a chaîne autour du corps, car on ne leur fait pas comme en France les honneurs d'une voiture.

Max faisait partie de. ce convoi; il était accoiiplé k W homme hideux, petit et trapus, dont les cheveux et la barbe incultes étaient d'un roux ardent, ûu^nd il parlait, sa bouche se fendait jusqu'aux oreilles» laissait voir trois ou quatre dents lopgqes et larges ; rencontrer un pareil être, le jour, était ^ effrayant ; pendant la nuit, sa vue vous aurait fait mpurir de peur. Ses camarades, car il était en pays de connaissances, rappelaient le Coupeur^ Con^me Max semblait triste, il lui donna un énorme coup de coude dans le côté en lui disant : Si tu n'es pas plus gai que cela à la promenade, tu vas être amu»* sant à l'ouvrage ; je te préviens que je n'aime pas les gens sérieux et que si tu ne parles pas, je te cognersfi pour te faire crier.

— Je ne vous y engage pas, répondit Max, en V regardant en dessous les rues et les maisons, parce que îe rends tout ce qu'on me donne.

LES VOLEURS D'OR. «fi

— Ah I dit le Coupeur ayec un' gros rire, tu veni^ ee qu'on te donne et tu prei^ds qe que Ton ne to dpan^ pas.

Max ne répondit rien.

-r Sais-tu, continua le Coupeur, que tu me p^r^tis a^ez hardi pour un novice; peste, tu vpux te rebiffer contre moi, tu ne sais donc pas que j'avais }a fj^putatiou d'être un boxeur de première forcg.

— Peut-être, répondit Max avec une indifférence fUi blessa Torgneil de son coippagnon; mais, si j'en juge p^ vos dents cassées, vous avez quelquefois trouvé votre mMtre. Eh bien, si yous tene^ à celles qui vous restent, yivpns en bonne intelligence; c'ei^t ^i^sez que Ips mouvements du corps soient entravés paf petfp chaîne, js yeux au moins avoir la liberté de la pensée ; quand je ne vous parle pas, laissez-moi*

— Je vais avoir de l'agrément, murmura le Coupeur, que le diable emporte celui qui m'a donné un penseur, un monsiefir pour compagnon ; puis il se dit à lui^m^me : ^i'impqrte Ift couleur de la plunip, les oiseaux qu'on met ep cage veulent s'envoler. Quand il ser^ tempS} je trouverai bien le moyen de causer un peu ; d'ailleurs, son caractère me pUit asse?, je ferai peut-être quelque chose pour lui.

Un mois s'était écqul0 depuis que t{ax était ar^ ijvé au bagne ; il trav£^i)Iait en Q|)servai)t, et sem- Ûait prêter peu d'attention à ce qui se disait autour de lui ; pourtant ct^acun racontait son histoire avec

des détails d*un cynisme révoltant. Le Coupeur était un des plus admirés; d'abord il était très-fort, la gaieté ne le quittait jamais, il passait pour bon garçon dans son genre.

Un soir, après le travail, Max fut forcé d'écouter le récit du Coupeur pour la vingtième fois ; le C0U7 peur commençait toujours ainsi.

— Je vous dirai donc que mon père était bijoutier et qu'à force de voir reluire tous ces riens-là, j'en avais envie. Un jour, j'avais douze ans, au lieu de reporter Touvrage de mon père chez son maître, je pris une pierre, je cassai en morceaux tous les coli- ÎSchets, et je passai ma journée à les vendre en détail chez tous les marchands de Londres.

— À douze ans I dirent quelques admirateurs.

— Vous voyez que je promettais, reprit le Coupeur avec fierté; mon invention ne fut pas payée, je ne pus ramasser que dix livres sterlings ; mais avec mon innocence, je croyais avoir de quoi vivre jusqu'à la fin de mes jours, et laisser le reste à mes enfants, si j'en avais. Je pensais même à me marier; la Joi me le défendait ; mai^ comme j'avais mon idée, je pris une femme, ou plutôt une femme me prit. Quand je dis qu'elle me prit, je parle de mes dix livres. Huit jours après je n'avais plus le sou; le bijoutier avait fait arrêter mon bonhomme de père qui ne m'a pas dénoncé. Comme il y avait longtemps qu'il était honnête homme, son patron consentit à le faire mettre en liberté après une lettre

que papa lui avait écrite ; je me doutais bien qu'il ne ferait pas bon pour moi sous le toit paternel, et je pris le parti de ne jamais y rentrer ; je me livrais avec quelques amis à une petite industrie qui consistait à s'emparer de tout ce qui était d'une prise facile ; mais l'ambition perd l'homme. En grandissant, j'ai voulu étendre mes opérations ; ne me contentant pas de franchir les portes ouvertes, j'ai Youlu passer une nuit par une porte fermée. Cette visite nocturne n'a pas plu au propriétaire ; il m'a fait arrêter. J'étais souffrant, dit-il en riant de son gros rire ; on a pensé que l'air de la mer me ferait du bien ; je n'ai pas peur de l'ouvrage fait ; comme celui qu'on me donnait était à faire, j'ai pris congé de mes gardiens. On a beau dire que la liberté est le premier besoin de la vie : quand on court les bois il faut manger. Je suis entré chez un Cormier qui avait plus de dix mille moutons, il m'en a refusé un, j'ai trouvé le procédé peu délicat, et pour lui apprendre la charité, j'ai brisé son armoire pendant qu'il était sorti : j'ai fait le monsieur qui a de quoi. Malheureulsement, dans tous les pays Farge^t est rond, le mien mit peu de temps à rouler jusqu'à la dernière pièce.

Je m'associai alors avec un garçon qui avait d'excellentes idées ; de plus il était brave, il n'avait jamais été pris. Je le laissais attaquer. Un soir il détroussa un marchand de bœufi^, j'étais en retard au rendez-vous, j'accourus pour avoir ma part, le

^^ LES VQLËURS D'UR.

coup était fait; le paysan s'était défendu et mon associé avait été forcé d'employer Ips moyens violents. Le marchand de bœufs était presque inanimé : on aurait abattu une partie de sa marchandise avec ce qu'il avait reçu; cependant il criait encore, et en me voy^nl; arriver il me raconta ses souffrances en m^ priant de le secourir* Il m& dénonça mon associé, je ne pouvais ainsi exposer mon camarade ; ^ntre ^ous, je }'ai achevé. Oh I je lui ai fait bien peu de chq^e, car il était très-avancé; j'ai fait des reproches à mon associé, je Tai engagé une çiulre fois 4 couper la tète ; sans cela, on n'est jamais sûr qu'un homme ne parlera plus. Chaque fois que j*allais faire i^np expédition, je lui disais : Coupe, s'il le faut ; c'est pour cela qu'on m'appelle le Coupeur. Son imprudence m'a fait pincer ; quel dommage I pela ms^rchait si bien. Pour le coup je crpyais monter à la position la plus élevée à laquelle un homme puisse atleindre ; j'avais le frissqn en mettant ma cravate, je V(\e sentais pendre. Mais les preuves ont manqijé et je n'enaieuquepour(lixans,quejenecompte pîis faire.

Ce mot seul attira l'attention de Max } quand il le trpuva seul ^vec lui, i) lui demanda s'il espérait trouver un moyen de s'évader. -

— Ah çà, répondit le Coupeur, est-ce que vous croyez que je reste là pour m'amuserî Des moyens, j'en ai vingt, j'en ai cent, le tout est qu'ils réussissent, et vousf vou4riez que je vous fisse part de celui qui réussira.

LÈS VOLEDRS D'Ôft. 99

Max ne répondit pas ; ses yeux bHllèrent comme des charbons ardents.

— Conipris, fit le Coupetir, t une condition, c'ieàt que nous c(|^inuerons ensemble ; j'ai un moyen de gagner beaucoup sans peine ; vous tn'bbéîrê^ pat droit d'expérience.

— Oui, oui, répondit Max avec vivacité.

— Bien, dit le Coupeur, j'ai préparé quelque chose pour dans cinq jours ; vous en serez, maié pas un moi ,

— Vous savez bien que je ne suis pas hàvard, répondit Max en soUriaht.

— î^our cela, c'est vrai ; c'est égal , tenez-rotis prêt à tout événement, je vous confierai mon plan quand nous serons seuls.

Joanne était toujours aux mines de Bàlarate; c'était un spectacle nouveau pour lui : ces milliers de tentes habitées par des familles d'hommes noirs et blancs de toutes les nations; ces trous immenses d'où l'on Sortait ivre de joie ou de chagrin ; ces hommes à longue barbe, en chéinise de laine rouge, sales, les cheveux en désordre, creusant la terre avec cette fièvre que donne la soif de Tor ; çà et là des carcasses de bœufs ou de chevaux qui pourrissaient à terre, on dirait un vaste cimetière dans lequel chacun creuse sa tombe; des malades que leurs souÔrances fdht crier ; des hommes ivres qui chantent; d'autres qu'on trouve morts dans leurs trous ; des malfaiteurs qui rôdent nuit et jour; chaque soir

mille détonatioDs pour annoncer qu'on est armé; chaque nuit, des crimes, des vols, l'incendie qui dévore des lieues de forêts vierges. Voilà ce que voyait sans cesse le pauvre Jeanne.

Seulement si j'avais de la santé, se cfflPait-il, mais je souffre et je vais bientôt mourir; alors, il pensait à son père, à son pays, ses yeux s'emplissaient de larmes, il s*appuyait sur sa pioche, il demandait à Dieu la fin de ses maux.

Il se fit un petit changement dans son existence. Il avait pour voisin un Irlandais et sa femme ; faire à manger pour un ou pour deux, avait dit la ménagère, cela ne donne pas plus de peine. Prenez vos repas avec nous, vous payerez moins et vous serez mieux.

Jeanne avait accepté avec reconnaissance, il se trouvait moins seul, cela lui rendit un peu de courage.

Le soir, assis autour d'une caisse qui servait de table, on causait de choses et d'autres. Tout le rebut de la société arrivait chaque jour aux mines. Les voleurs et les déserteurs s'y trouvaient en sûreté; pas de police ; plus de cent mille émigrants entassés ; pas un' navire n*arrivait à Port-Philippe sans perdre son équipage; impossible d'avoir un domestique, les femmes elles-mêmes accouraient aux mines; une assez grande quantité d'hommes n'avait d'autre métier que de voler l'or que les autres avaient trouvé.

Âa milieu de ce chaos, on avait pourtant pris une mesure de prudence indispensable; des voilures qui ressemblent assez à celles de la banque de France, accompagnées de huit hommes à cheval, armés jusqu'aux dents, faisaient le service de Melbourn aux mines ; chaique mineur pouvait donner son or à Fescorte, qui lui donnait un reçu avec lequel il touchait à la banque.

Beaucoup prenaient cette précaution, d*aufres avaient confiance en eux-mêmes ; plusieurs payèrent de leur vie leur incrédulité pour le danger.

Depuis quelque temps, un Anglais^ jeune, assez bien élevé, était venu poser sa tente à côté de Joanne, c'est-à-dire à cent pas. Quand il avait bien travaillé, il venait le voir et fumer près de lui, il lui racontait ses peines et ses espérances. Il avait vingt-deux ans; ses parents étaient pauvres, après avoir eu un peu 4'aisance; il aimait une jeune personne qui ne de* mandait pas mieux que de Tépouser s'il faisait forlune; il était venu en Australie, sans douter une minute de la réussite de son entreprise ; c'était un joyeux enfant que les déceptions ne pouvaient désillusionner.

— Vous verrez, mon cher Jeanne, disait-il en fiant, que je finirai par trouver un rocher d'or. Ce jour-là je vous appellerai et nous le casserons ensemble.

Jeanne avait fait un trou comme tous les. mineurs, û'à'peu près six à huit pieds d'ouverture et descen-

dant comme un puits, jusqu'à soixante ou quatrevingts pieds de profondeur; puis, arrivé là, onéreuse un tunnel du côté où Ton croit que le filon d'or s'en va. Rien n'égale Tincurie avec laquelle se poursuivent ces travaux. Souvent des éboujements souterrains ont lieu, il arrive de grands malheurs, mais rien ne peut effrayer les chercheurs d'or.

Albert, c'était le nom du nouvel ami de Joanne, en poursuivant en terre une veine aurifère, arriva à son biit. En moins d'une heure, il trouva une somme considérable ; il remonta fou de joie, il fit part de son bonheur à tout le monde.

—Envoyez votre or à l'escorte, lui disait Joanne.

— Non, répondit Albert, j'aime mieux l'avoir là dans ma ceinture ; et en disant cela il frappait sur une sacoche qui lui faisait le tour du corps. II est plus en sûreté où il est qu'au milieu de Tescorte ; soyez tranquille, mon bon Joanne, personne ne viendra y toucher.

Joanne secoua la tête, mais il se tut. Albert était si heureux qu'il sentait le besoin de promener sa joie. Il alla dans une taverne, espèce d'auberge qu'on avait établie à grands frais, et où l'on vendait tout fort cher. Il fuma dix cigares à deux shellings chacun; il tourna autour du billard; il y avait beaucoup de monde, mais personne ne le remarquait. Le pauvre jeune homme se croyait plus d'importance qu'un roi, il avait besoin de parler; il avisa à une table deux hommes qui causaient, il s'approcha et

laissa éteindre son cigare pour leur demander du feu, et, malgré la mauvaise grâcedes deux causeurs, il les força à s'occuper de lui. Une fois la glace rompue, cela marcha tout seul. Quand il eut bu quelques verres de bière, il devint si expansif, qu'il voulut conduire les deux inconnus à son trou. Leâ deux hommes se regardèrent, il était tard ; on le poussa à boire ; et, bras dessus, bras dessous, ils sortirent tous trois de la taverne. La promenade dura longtemps ; Albert, pressé de questions, avoua qu'il garderait son or jusqu'à ce qu'il en eût trop lourd pour ïe porter. Puis.il arriva près de son trou.

— C'est là, dit-il; la veine s'en va à droite, et grâce à elle, je m'en irai bientôt en Europe.

Le plus petit des hommes se mit à rire ; le plus grand le regarda d'une façon étrange; son compagnon se tut ; puis, s'adressant à Albert, il lui dit : Allons, bonsoir mon jeune ami, nous avons tous besoin de travailler demain, il faut nous quitter, il est temps de prendre du repos.

Albert n'avait pas envie de dormir ; mais la raison elait juste, il fallait s'y rendre. Il quitta ses amis à f^gret ; quand il fut éloigné, le plus petit des deui hommes s'arrêta, croisa ses bras sur sa poitrine et ^it à son compagnon sur un ton de reproche :

•^ Ah çà, tu le laisses aller, es-tu fou ? il nous aurait suivis jusqu'au bout du monde.

•*- Ecoutez, répondit le plus grand, lorsqu'il s'est agi de m'évader de là-bas, je vous ai promis de

suivre vos conseils ; mais aujourd'hui que je suis libre, je vous préviens que c'est moi qui commanderai. Il fait bon de réfléchir et de mettre de la prudence en tout, on nous a vus sortir avec lui, nous serions compromit. Et puis, ne m'appelez pas Max devant le monde, pasplus que je nevous appellerai leCoupeur.

— Comment nous appellerons-nous? demanda ce dernier.

— Je ne sais encore, nous verrons cela demain ; en attendant, retournons voir le trou de notre jeune homme.

— Est-ce que tu veux chercher de l'or dans la terre? demanda le Coupeur.

— Non, répondit Max, mais c'est dans ce trou même qu'il faut lui prendre sa ceinture.

— Dans ce trou même ? répéta le Coupeur étonné.

— Oui, il nous a dit que le filon suivait à droite, d'autres ont dû le poursuivre avant lui, puis ils y auront renoncé; mais les trous restent, cherchons.

Après quelques secondes, Max s*arrêta en montrant la terre du doigt.

— Celui-ci doit aller tout droit au sien, c'est là qu'il faut descendre avant le jour et attendre ; quelques coups de pioche et nous serons près de lui, comprenez -vous?

— A peu près, mais es-tu sûr que le trou voisin soit abandonné ?

— Oui, — Puis ils se parlèrent encore bas; eux seuls pouvaient s'entendre.

LES VOLEURS d'OR. — L' ARRIVÉE DE LOUISA,

Albert se leva de grand matin, il alla voir son ami Jeanne et il lui raconta, non sans honte, ses folies de la veille.

— C'est heureux que vous ayez rencontré d'honnêtes gens, je ne vous engage pas à recommencer.

—Je vous le promets, répondit Albert en prenant coDgé de Joanne, et il arriva à son trou en chantant.

Il descendit à son échelle faite dans la terre, et au bout de quelques minutes il entendit des coups sourds. Bon, se dit-il, un nouveau voisin. Joanne avait raison, j*ai trop parlé, avant deux jours cette place sera envahie. Il cessa son travail pour écouter le brait qui se rapprochait. Ohl oh! se dit-il, ils sont deux à présent, c'est une invasion.

En effet, les deux travailleurs se rapprochaient.

— Alerte, disait Max, ne comptons pas les grains de sable, tu m'as compris ; pas de sang si c'est possible.

La dernière cloison de terre qui les séparait tomba. Albert fit un mouvement de surprise en voyant ses compagnons de la veille ; il allait sourire et leur dire: Je vous ai tentés. Max ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche, il le saisit à la gorge, le ren-

versa à terre en disant à son complice : Lie-lui les mains. Le Coupeur tordit les bras d'Albert pour les mettre derrière le dos, et lia les deux poignets d'une telle force que les ongles devinrent noirs*

— Bien ! dit Max, en mettant son genou sur la poitrine du jeune homme, et, tirant une cravate de sa poche, passe-lui cela autour du cou.

Le Coupeur obéit.

Albert se débattait, il se sentait sans force ; puis voyant sans doute ses belles espérances faire placé à là mort, il eut recours à la prière et pleura comme un enfant. Max était impassible.

— Où est ton or ?

— Là, près de ma veste, répondit le jeune hotnme en tournant les yeux, prenez ; tout ce que je trouverai sera pour vous, mais laissez-moi la vie; J'ai une mère, un père qui m'adorent, vous tUerez quatre personnes à la fois. Sa voix s'arrêta dans sa gorge ; Max venait de serrer la cravate avec une secousse si violente que les veines du front d'Albert se gonflèrent.

— Tire de ton côté, dit Max au Coupeur, qui semblait hésiter ; il obéit Sans répondre. Malgré le peu de lumière qui pénétrait dans le trou, on vit la figure d*Albert se décomposer. Max se pencha sur lui et ne le quitta pas des yeux. Quand il vit que la poitrine ne faisait plus un effort pour respirer, il détacha les mains, puis montrant du doigt une place fraîchement remuée : Portons-le là, dit-il. Quand le

LE5 YQLEURS P'OR. 107

cadavre fut dans la place indiquée, Bfax prit une pelle et couvrit le corps de terre.

— Prends la sacoche et partons ; si on le découvre, oii croira qu'un éboulement de terre Ta étouffé.

Le Coupeur le regardait avec admiration.

Aux mines, le temps est précieux, on ne s'occupe pas de ses voisins ; ils sortirent comn^e ils étaient entrés, sans être aperçus.

— Tu es plus fort que moi, dit le Coupeur en baissant la tête comme un homme qui s'incline devant la supériorité d*un autre ; tu es bien digne d'être mon maître. Qu'allons-nous faire des pogels 4'or?

— Les vendre, répopdit Max.

— Et de l'argent? demanda le Coupeur.

— Nous le donnerons à l'escorte qui le déposera à la banque, fit Max en riant ; on ne sait pas ce qui peut arriver.

— A quel nom le placerons-nous? demanda timidement le Coupeur.

— A un nom qui pe §era ni le vôtre ni le mien : il sera à nous deux.

— Soit, répondit le Coupeur qui avait grai^de confiance en son associé.

le soir, Jeanne fut surpris de ne pas voir Albert. Après son piodeste diner, il fit part de son inquiétude au ménage irlandais.

La fortune change les hommes, répondit le mari, " sera allé dîner dans une taverpe, il s'amuse.

— Peut-être, reprit Joanne avec un soupir.

Une fois endormi, Joanne fit des rêves extraordinaires ; son ami Albert lui apparut cent fois. Joanne n'était pas superstitieux, pourtant il se réveilla plus inquiet qu'il ne Tétait en s'endormant.

— Venez avec moi, dit-il à l'Irlandais, nous allons passer à la tente d'Albert.

Arrivés à la porte, le voisin poussa un gros éclat de rire malin en disant : — Il n'est pas rentré, il faut que jeunesse se passe.

^ — Je ne sais pourquoi, je n*ai pas envie de rire. Voyez, ses outils ne sont pas là.

— Il les aura laissés à son trou, dit llrlandais.

— Cela m'étonne, parce qu'il sait bien qu'on les vole. Tenez, passons à son claim, je ne serai tranquille que quand je l'aurai vu.

On appelle claim le terrain dont on a demandé la concession.

L'Irlandais ne répondit pas, mais il bourra sa grosse pipe et prit le bras de Joanne. Us appelèrent plusieurs fois à l'entrée du trou en se faisant un porte-voix de leurs mains.

— Il n'y est pas, dit l'Irlandais, c'est du temps de perdu pour rien ; allons travailler.

— C'est étrange, murmura Joanne qui s'éloignait avec son compagnon ; puis, se ravisant, il s'arrêta et dit : Descendons voir son trou.

— Ma foi non, répondit Tlrlandaîs, j'aime autant descendre dans le mien.

LES VOLEURS D*OR. lOD

— Le vôtre , objecla Joanne pour le décider, ne donne que quelques parcelles de poudre d'or, celuilà donne des nogets superbes.

— C'est vrai, reprit Tlrlandais en se grattant le front, allons le visiter ; et il descendit le premier» comme un homme décidé à ne pas perdre de temps ; 3 chercha dans la terre les indices de Tor, tandis que Joanne cherchait la trace d'Albert.

Il s'arrêta tout à coup : — Voilà ses outils et sa veste, cria-t-il.

— Oui, répondit l'Irlandais qui regardait toujouk la terre, — et même ses souliers ; et il montrait du ioigt les deux bouts des pieds d'Albert qui dépaswient la terre dont il était recouvert.

Joanne s'étant approché, se pencha vers l'objet Miqué, puis se redressant et se jetant en arrière, il poussa un cri perçant.

■" Qu'avez-vous donc? lui demanda son compagnon.

— Là, là, dit Joanne le bras tendu, il y a un homme mort ! le pauvre Albert peut-être.

—Pas possible, répondit d'abord l'Irlandais ; puis, prenant la pelle restée près du tas de terre, il dé- Waya le cadavre du jeune homme.

A sa vue Joanne retrouva son courage, se mit à K^nouxprès de lui et l'examina.

■*• La terrre s'est éboulée sur lui, dit l'Irlandais ®D poussant un gros soupir.

— Non, répondit Joanne en mettant la main sur

le cœur d'Albert, non, cela ressemble à un crime ; d'ailleurs, voyez, il n'a plus sa ceinture, on lui a volé son or.

•—Il n*a pas de blessures? demanda l'Irlandais.

— Non , répondit Joanne , qui avait cherché partout et qui passait ses doigts sur la cravate, il a été étranglé.

L'Irlandais poussa un gros juron , deux larmes s'échappèrent des paupières de Joanne, qui , se relevant^ chercha partout.

^— - C'est par là qu'on a dû entrer, murmura4-il en montrant Touverture fraîchement faite.

•—Pauvre garçon! dit l'Irlandais en passant sa main sur ses yeux, il était si gentil, si bon : allons-* nous le laisser là ?

— Non, certes, nous allons le sortir dici pour le* faire enterrer, et nous tâcherons de découvrir les auteurs du crime.

— Nous n'avons pas dindices , fit l'Irlandais en secouant la tète, vous perdrez votre temps.

— Qui sait? je puis toujours savoir qui travaille au trou qui conduit à celui-d .

— Il est abandonné à cette heure, fit observer rirlandais ; ceux qui commettent de pareils crimes sont presque toujours sûrs de l'impunité ; à l'heure qu'il est ils sont plus tranquilles que vous et moi. Il y a dans les montagnes et dans les bois plus de cent mille émigrants presque tous vagabonds, déserteurs, voleurs et assassins. On leur laisse le champ libre ;

on VOUS dit : Prenez vos précautions. Croyez-moi, ne cherchez pas avec^trop de zèle; si vous découvriez l'assassin, vous seriez obligé de faire justice vousmême, vous ne trouveriez personne pour vous k rendre, et puis vous pourriez payer cherce que vous savez.

Joanne soupira sans répondre, il savait que son voisin avait raison.

Cette partie de l'Australie était indépendante , la force était du mauvais côté.

Pendant plusieurs jours Joanne fut en proie à une sombre tristesse ; mais habitué aux misères de la vie, ce sombre souvenir s*effaça peu à peu et il finit par roublier. D'ailleurs Thomme qui mène cette vie sauvage ressemble au marin qui, habitué aux dangerset aux fatigues, n*est pas plus sensible à ses propres souffrances qu'à celles des autres. Mais Joanne "^ se rétablissait pas, il ne recouvrait aucune force ; ttn matin il souffrit tellement de sa blessure que trois fois il retomba sur son grabat, en murmurant ^paroles, écho de son désespoir : C*en est fait, je ^ais succomber. Il resta là tout le jour, dévoré par la fièvre, sans un verre d'eau pour calmer le feu qui 'e consumait, sans pousser une seule plainte ; il attendait la fin, il espérait la mort avec la résignation d'un saint Son voisin vint le voir à la nuit, il fut effrayé du changement qui s'était opéré chez Joanne et des ra- H^^ de la maladie!

— Il est perdu, dit llrlandais à sa femme en rentrant.

— Pourvu qu'il me paye avant de mourir, répondit-elle. Joanne lui devait une semaine de nourriture.

On se garda bien d'appeler un médecin, parce que les visites se payent cher et d'avance. Un jeune homme, quelques jours auparavant, s'était cassé la jambe, il élait pauvre, et le médecin qu'on avait été chercher, insensible à ses souffrances, lui avait impitoyablement refusé tout secours. Chacun alors avait voulu venir à son aide; on avait fait une collecte qui réunit à peu près la somme, mais il avait fallu attendre que le chiffre fût assez rond pour que le docteur consentît à lui donner ses soins.

Joanne passa une nuit affreuse et le matin, lors- ^ que la voisine vint lui apporter une tasse de thé, elle le trouva étendu en travers de la porte de la tente. Cette femme aidait son mari au travail de la terre, elle était forte comme un homme, elle souleva le malade et le porta sur son lit de paille ; c'était tout ce que son cœur et son intelligence pouvaient faire pour lui.

A l'époque où Joanne élait arrivé aux mines de Balarate, des milliers d'individus s'y rendaient comme lui : surmontant des fatigues inouïes, mus par Fespoir de la fortune , femmes , enfants , vieiilards, tous arrivaient, attirés par l'appât de l'or. Pauvres ignoranls, qui s'attendaient à trouver des

fleuves d'or, qui croyaient voir la terre transpirer ce métal précieux, parce qu*ils avaient vu dans les villes Tor étinceler à chaque pas ! Ils ne se doutaient pas que cet or accumulé était le résultat du travail de deux cent mille hommes, et qu*avec les sueurs de ces deux cent mille ouvriers, de ces deux cent mille Yictimes de la folie dé Tor, on aurait pu former une rivière. Non ! ils considéraient le résultat sans songer aux luttes, aux dangers, aux travaux à vaincre pour l'obtenir.

Parmi les voyageun^ qui jonchaient la route, un paquet lié sur le dos avec une corde et contenant généralement des outils, une couverture et de gros souliers, parmi ces voyageurs marchait une jeune fille.

Elle était seule et semblait éviter les voyageurs qui parfois s'approchaient d'elle pour causer ou lui offrir le bras, car elle paraissait bien fatiguée.

La jeunesse garde toujours ses roses malgré la souffrance et la fatigue. Elle marchait avec peine ; souvent elle s'arrêtait au bord de ces ravins creusés parles pluies d'Australie qui, pendant une saison, ressemblent à des torrents.

De temps en temps, arrêtée sous un arbre, elle regardait le ciel et semblait lui adresser une prière muette. Des charretiers en passant lui avaient offert une place dans leur voilure à côté des marchandises qu'ils transportaient. Elle avait toujours refusé , et quand on insistait, elle oubliait sa fatigue et se sau-

iU LES VOLEURS D*OR.

vait à travers bois, comme une biche efifarée, puis elle revenait sur la route tracée par les voitures, regardant de tous côtés, afin de ne pas être surprise dans Fendroit où elle voulait s'asseoir ; alors elle tirait de son panier du biscuit, du raisin sec, et elle prenait son repas.

Un jour une femme d'une quarantaine d'années, s'arrêtant près d'elle, se mit à la contempler à son aise, car la jeune fille ne Pavait pas aperçue.— Est-on heureuse à cet âge I murmura la nouvelle venue ; elle mange d'un tel appétit (fh'elle me donne envie d'en faire autant. Elle regarda autour d'elle, et ne voyant personne, elle se demanda si cette enfant voyageait seule. Enfant était le paot, car, quoiqu'elle fût très-forte pour son âge, on voyait à la finesse de ses formes qu'elle sortait à peine de l'adolescenee ; ses traits n'étaient ni délicats ni d'une régularité parfaite, mais ses grands yeux bleus, malgré le petit cercle violet que la fatigue avait imprimé à ses paupières, brillaient d'un vif éclat; sa bouche, un peu grande, laissait voir deux rangées de dents fines et blanches; ses cheveux blonds étaient si épais, qu'ils rejetaient en arrière son petit chapeau de paille.

Aucun de ces détails n'échappa à l'examen de la nouvelle venue. —Elle est bien gentille cette petite, se dit-elle. Or, dire qu'une personne est gentille, c'est dire : Cette personne me plaît, et quand une femme pense ainsi d'une autre femme, cela veut

dire : Causons. Elle se laissa donc glisser sur le revers du fossé et se trouva assise à côté de la jeune fille qui, tout étonnée, son biscuit d'une main» son raisin de l'autre, se demandait d'où sortait cette femme si laide, à la figure gravée de petite vérole, aux cheveux gris et noirs en désordre , à la taille courte et large, mais dont Tœil vif et bienveillant prévenait en sa faveur.

— Que faites-vous donc là? demanda-t-elle à la jeune fille*

— Vous le voyez bien, répondit-elle, je me repose et je déjeune.

— Est-ce que vous allez loin, mon enfant? —Non, madame, je suis presque arrivée, je viens

de Helbourn et je me rends à Balarate.

— Moi aussi, répondit la grosse femme qui voulait rendre sa compagne plus causeuse en lui déclinant ses nom et qualités. Je m'appelle madame Joseph, je suis française ; mon mari est un brave homme qui n'a pas pu me donner un autre nom, parce qu'il n*a que celui-là ; mais il est honnête, courageux, il a trouvé quelque petite chose aux mines et je vais le rejoindre. Il faut que celui qui travaille se nourrisse bien pour réparer ses forces. Je gagnerais davantage chez les autres, mais j'aime mieux faire la cuisine pour mon pauvre homme ; je suistfûre que je vais le trouver changé, maigri. Est-ce que vos parents sont aux mines?

— Non, répondit la jeune fille en secouant la

tète ; puis, poussant on soupir, elle reprit : Non, ils sont en Angleterre.

— Tous? demanda madame Joseph en faisant un bond d'étonnement. Ehl qui donc aHez-vous retrouver?

— Personne, répondit la jeune fille qui se baissa pour prendre ses gros souliers dans le fossé, puis elle chercha aies remettre, mais ses pieds gonflés se refusèrent à y entrer.

— Là, dit-elle avec tristesse en se parlant à ellemême» VOUS' verrez que je serai obligée de finir la route pieds nus.

— ^Pourquoi ça, demanda madame Joseph. Voyons, m^ petite, vous m'intriguez ; dites-moi donc ce que vous allez faire aux mines et d*où vous venez. Pourquoi voulez-vous marcher nu-pieds, puisque vous avez des souliers neufs ?

La jeune voyageuse ne semblait pas très-disposée à causer, à raconter ses affaires à la première venue, mais celle qui l'interrogeait avait Tair si franc, si bon, qu'elle ne la fit pas attendre.

— Madame, dit-elle, je me nomme Louisa Davis, j'ai dix-sept ans, mes parents sont à Londres et je suis venue sur un navire à voiles qui portait sept cents émigrants.

Madame Joseph eut d'abord l'air plus étonné, puis elle fronça les sourcils, se pinça le bout^u nez, comme quelqu'un qui a ou va avoir une mauvaise pensée.

Louîsa la devina peut-être, car elle reprit plus sérieusement : — Mes parents sont bien pauvres, madame, si pauvres, que mon père, pour oublier sa misère... Elle baissa la voix pour faire cet aveu, et, rouge de honte, la tête inclinée, elle continua:— Oui pour s'étourdir sur sa misère, il se livrait à la boisson, son ivresse Tentrainait dans des rixes souvent sanglantes, et il se vengeait sur ma pauvre mère des coups qu'il recevait ; il nous battait; moi et ma sœur, ça ne faisait rien ; mais maman, elle est si faible, la pauvre âme, elle était désolée ; elle nous suppliait de nous en aller, de chercher un moyen de gagner notre vie: «Allez mendier sur les routes, nous disait-elle, parce que votre père est un fou méchant qui vous tuera ; le bon Dieu qui voit votre misère vous pardonnera ; allez, allez, mes pauvres enfants.» Ha sœur avait treize ans et moi seize, nous étions trop jeunes pour nous placer, et, ajouta-t-elle plus bas encore, mon père faisait peur à tout le monde ; nous nen étions pas cause, mais sitôt qu'on l'avait vu on nous renvoyait. Sil nous voyait du pain dans les mains, il nous l'arrachait pour le vendre et acheter de l'eau-de-vie ; il nous assommait de coups ; les larmes de ma mère, les cris de ma sœur h rendaient furieux. J*allai alors chez une bonne dame, je la priai comme pn prie le bon Dieu de prendre ma sœur près d'elle, puisqu'elle partait pour la campagne ; elle y consentit. Quant à moi, comme je n'étais plus une enfant, je pris une grande résolu-

lion. Une ouvrière que j'avais connue écrivait qu'à ÈelboUrn les femmes gagnaient une livre sterling par jour, et que si des ouvrières voulaient risquer le voyage, elles pouvaient venir la trouver. Ma mère consentit à mon départ, parce qu'elle pensait que je serais moins malheureuse partout ailleurs que chez nous. Mon père m'a vue partir avec joie, parce que je lui ai promis de lui envoyer de Targent- On m*a avancé la somme nécessaire à mon voyage, je la renverrai quand je le pourrai. Je n'ai pas eu la moindre peur pendant la traversée, et je puis dire que j'aurais été bien heureuse si j'avais eu près de moi ma pauvre mère et ma petite sœur.

Quand je suis arrivée à Melbourn, je me suis informée de la demeure de la blanchisseuse qui avait écrit la lettre, mais elle n'était plus dans la ville; elle s'était dirigée vers les mines pour ouvrir un établissement ; on m'a donné son adresse, et je vais la rejoindre.

— Pauvre petite ! murmura madame Joseph.

— Maintenant, reprit Louisa en riant, je me suis assise là parce que j'avais faim et que, comme je n'ai pas les moyens de dépenser dix schellings pour avoir^e la viande et du pain, j'ai dans mon panier du biscuit pour ma semaine, à votre service si le cœur vous en dit. Quant à mes souliers, voilà le plus triste de mon histoire : figurez-vous que la dame chez laquelle est ma petite sœur m'en a donné deux paires peu de jours avant mon départ ; j'ai uséTunei

j'ai gardé l'autre ; mais depuis le temps, je ne sais si c'est par l'effet de la fatigue du voyage, j'ai grandi, mes pieds surtout sont devenus plus forts, au point que mes souliers me blessent; je suisobligée de m' arrêter souvent, je les quitte un peu, et je les remets après, mais cette fois je ne puis plus les mettre.

Elle fit un effort ; elle ne parvint qu'à se faire mal aa doigt placé entre son soulier et son talon.

— Oh mon Dieu ! mon Dieu I fit-elle en relevant la tête d'un air désespéré, il va falloir que je marche nu'pieds, suis-je malheureuse I ils sont tout neufs, voyez plutôt ; et la pauvre enfant tendit son soulier à sa voisine.

Louisa n'avait pas un pied de cendrillon, mais ses souliers neufs avaient bonne façon^ etmadame Joseph prit un air vraiment triste en disant : — C'est malheureux, c'est bien malheureux 1 Mais tout à coup, jetant un petit cri suivi d'un éclat de rire : ~ J'ai là dans mon sac de voyage des souliers à mon homme qui sont assez légers et qu'il m'avait laissés pour les faire raccommoder; ils ne vous gêneront pas, BKiis pour marcher il vaut mieux des chaussures toges qu'étroites.

Louisa se mit à rire de son côté, mais elle ne relusapas.

— Allons, fit madame Joseph, donnei-moile bras, je vous aiderai à traîner les souliers de mon homme, et puisque nous allons au même endroit^ nous pourrons causer en marchant.

Louisa serra le bras de sa nouvelle amie, et les deux femmes, enchantées Tune de l'autre» se mirent en route avec joie.

— Si vous ne retrouvez pas votre blanchisseuse, dit madame Joseph, vous resterez avec nous ; quand il y a pour un, il y a pour deux. Voyez -vous, nous aurions une fille plus vieille que vous, mais j'ai eu le malheur de la perdre à Tâge de huit ans ; mon homme adore les enfants.

— Mais, fit Louisa, qui, en se redressant, dépassait sa compagne de toute la tète, je ne suis pas une enfant, moi !

— C*est tout comme, répondit madame Joseph en lui serrant le bras.

Le reste de la route leur parut fort court. Madame Joseph rencontra bientôt son mari qui était venu au devant d'elle ; c'était un petit homme à l'air franc, ouvert.

Le premier mot de sa femme fut celui-ci : Tiens, tu n'es pas trop maigri I

On arrangea un petit coin dans la tente du mi' neur pour la jeune fille, que ces braves gens, quiJa connaissaient à peine, aimaient déjà comme leur propre enfant. C'est que Louisa avait en elle un charme irrésistible qui séduisait tout le monde. Il y a des êtres privilégiés qu'il est impossible de ne pas aimer à: la première vue. Ses yeux étaient le reflet d'une âme pure; à bord du navire qui l'avait amenée, la femme du capitaine l'avait prise en af-

fection, elle Tavait presque toujours gardée près d'elle pour la soustraire au contact des passagers. Louisa était douce, d'une gaieté fort amusante, toujours prête à rendre service. La bonne madame Joseph« qui ne pouvait plus se passer d'elle, se disait vingt fois par jour :— Mon Dieu, comme sa mère doit la regretter !

Louisa trouva aux mines la personne qu'elle cherchait, mademoiselle Nixon.

Mademoiselle Nixon dit à Louisa que les temps étaient bien changés, et au lieu d'une livre par jour, elle lui en donna trois par semaine. Mais qu'importait : c'était trois cents francs par mois. Louisa comptait ce que cela lui ferait dans deux ans, et la pauvre fille travaillait avec une ardeur dangereuse pour sa santé.

Mademoiselle Nixon était fort intéressée, néanmoins elle s'attacha à Louisa et lui défendit de faire le plus gros de l'ouvrage ; elle était chargée de mettre le linge en ordre et de le porter deuîfois par semaine, avec une autre femme quand le panier était trop plein.

Or, le jour où Jeanne était si malade, Louisa était en train de faire sa ronde, entrant dans chaque tente pour prendre et déposer du linge.

Elle venait de déposer dans la tente d'un mineur absent le paquet qu'elle lui apportait. La jeunesse est rieuse, elle s'amusait avec sa compagne à faire l'inventaire du mobilier qui se composait d'une

paire de souliers, d*une couverture et d'un chandelier fait avec le goulot d'une bouteille, lorsque entre deux éclats de rire elle entendit pousser un gémissement à peine distinct, puis un autre plus intelligible.

— Qui donc se plaint ainsi? demandâ*t-6lle à sa compagne.

— Je ne sais pas, fit la grosse fille en cherchant des yeux dans les souliers et sous la couverture.

Louisa sortit et souleva les rideaux de plusieurs tentes, Tautre femme faisait comme elle.

— Rien, rien, dirent-elles en courant d'une tente à Tautre.

En ce moment une autre plainte se fit entendre.

— C'est là, dit Louisa en courant à la tente de Jeanne. Elle était près du lit que le jeune homma ne Pavait pas encore vue ; il devait bien souffrir, car il se tordait et de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

— Pafivre homme ! dit-elle en s'approehant, le cœur serré ; voulez-vous quelque chose ?

— A boire, à boire, cria le malade.

Louisa prit un vase et l'approcha de ses lèvres.

Jeanne était jeune, sa douleur le rendait intéressant, et puis rien ne lie plus vite deux âmes que l'exil. Jeanne la regarda sans rien comprendre, mais il se sentit soulagé, et quand elle fut partie, il la chercha sans savoir lui-même ce qu'il voulait. Les pauvres gens ne font pas de cérémonies, ils ne

LES VOLEURS D'On. 123

Toient pas, comme les gens dlun rang plus élevé, damai dans chaque mouvement d'intérêt qu'une jeune fille peut éprouver.

Louisa comptait au nombre de ses pratiques un des médecins de Balarate, M. Stevenson ; elle avait précisément du linge à lui porter ce jour-là.

— Savez- vous, lui dit-elle, qu'il y a là près de TOUS un jeune homme très-malade. ^

— Non, répondit le médecin, on ne m'a pas fait appeler.

— Pauvre monsieur, il n'aura pas osé, il n'a peutêtre pas d'argent , et il aura cru que vous étiez comme les autres.

— Où est il? demanda M, Stevenson, fier de l'opinioDque Louisa avait de lui.

— Je vais vous y conduire, répondit-elle joyeuse; 3 a l'air bien honnête, et je suis sure que quand 11 pourra travailler il ne vous fera rien perdre.

Ils se mirent en route. M. Stevenson entra; Louisa resta à la porte, assise sur son panier vide. Le médecin, en sortant, lui dit que ce jeune homme souffrait de blessures mal guéries, et qu'il lui faudrait des soins qu'étant seul il ne pouvait se procurer.

— Ah 1 fit Louisa, dites-moi ce qu'il faut faire. Je Tiendrai quelquefois et madame Joseph aussi.

—Bon petit cœur! se dit le médecin en lui-même, elle le fera comme elle le dit.

En effet, Louisa prit l'ordonnance, alla chez son

amie qui avait des «emèdes de bonne femme qui ne sont pas toujours à dédaigner. Toutes deux s'emparèrent du malade. Pour certaines natures, l'abandon, la solitude, sont plus dangereux que le mal lui-même. Joanne se touva si heureux de voir ces deux femmes lui porter intérêt, qu'il se sentit soulagé du corps et du cœur. Quand Louisa arrivait en courant à la tombée de la nuit, qu'elle demandait du dehors : — Puis-je entrer, monsieur Joanne? le jeune homme éprouvait une douce joie qui lui valait mieux que tous les soins de la médecine.

Lorsque Joanne fut rétabli, il dit tm jour à madame Joseph :

— Je ne sais comment vous prouver ma reconnaissance. Je vous dois la vie.

— Vous ne me devez rien à moi, répondit la brave femme ; c'est Louisa qui vous a soigné comme une sœur. Pauvre fille ! elle se privait pour vous. Travaillez et rendez-lui ce qu'elle a dépensé, car elle n'est pas riche et sa mère a besoin de secours.

— Oh ! s'écria Joanne, confus et heureux à la fois, je l'ignorais, elle ne me l'avait pas dit, je n'aurais pas accepté ses sacrifices.

— Il n'y a pas de danger qu*elle vous l'eût dit, mais moi je puis vous l'avouer, elle est généreuse comme une grande dame. Voyez-vous, mon garçon, la vraie richesse, c'est le cœur; celui de Louisa vaut mieux que tous les trésors du monde.

Madame Joseph avait même ajoulé, avant de

sortir, quelques mots que Joanne n'avait pas entendus. Il se promenait absorbé dans ses pensées, puis il s'arrêta et se dit à lui-même : Je suis assez fort ; demaiD, oui, demain, j*irai creuser la terre et je prierai Dieu de me protéger. Chère Louisa I

vni

Page 1