AMOUR
La terreur régnait aux mines depuis l'assassinat d'Albert.
Max et son compagnon , après s'être concertés, s'étaient décidés à prendre des claims à leur nom pour couvrir d'apparences honnêtes leur horrible industrie.
— Comme cela, disait le Coupeur, nous ne serons pas suspects aux camarades, nous ferons semblant de travailler le jour, tandis que la besogne ne commencera pour nous que la nuit. Cela leur avait parfaitement réussi, ils savaient quels étaient les mineurs les plus heureux et ne s'adressaient qu'à coup sûr.
Tout était en émoi sous la tente des diggers. Chacun parlait avec effroi d'une bande de malfaiteurs
dont Taudace égalait la cruauté. On , prenait des précautions ) on se tenait sur ses gardes ; mais le crime avait eu des imitateurs, le mal se propageait : aussi, trop souvent les mesures de sûreté étaientelles confiées à des hommes qui avaient eux-mêmes intérêt à les rendre nulles.
Max était insatiable. Pour prendre une once d*or, il aurait fouillé les entrailles d'un mort. Une nuit il entra dans la tente d'un mineur, cet homme n'était pas endormi comme Pavait pensé Max ; non-seulement il refusa de livrer son trésor au voleur, mais il se mit sur la défensive. Max s'élança comme une panthère, prit à tras-le-corps son adversaire qu'il voulait renverser ; mais l'homme tint bon : force égale, même courage ; ni l'un ni l'autre n'avait d'armes, les pistolets déchargés étaient tombés dans l'ombre. Max déchirait son ennemi de ses dents et de ses ongles; le malheureux rendait morsures pour morsures, et dans cette lutte acharnée, nulle plainte ne se faisait entendre. Cet étrange combat n'aurait fini qu'avec leur dernier lambeau de chair si le Coupeur n'était entré.
— Délivre-moi de cet enragé, disait Max; prends garde de me frapper ! car il me serre dans ses bras à m'étoufifer, nous ne faisons qu'un, prends garde!
Le Coupeur tira un briquet de sa poche et la lumière se réfléchit sur la lame de son couteau.
L'infortuné mineur comprit qu'il était perdu* il étreignit Max de toutes ses forces. Au moment où
il sentit dans ses chairs les atteintes de l'acier, il ne poussa pas un gémissement, ce fut la voix de Max qui retentit.
— Chut donc I fit le Coupeur en se baissant*
— Regarde, dit Max les yeux hagards; éloigne sa tète de mon épaule, il me dévore.
--Il ne le fera plus, dit le Coupeur à demi-voix, eo cherchant à desserrer les mâchoires du malheureui que la mort commençait à raidir.
Max fit un effort et parvint à arracher son épaule sanglante. Il y porta la main ; la douleur qu'il ressentit l'exaspéra; dans sa rage, il frappa le cadavre du pied, puis, se mettant à genoux, il lui enfonça dans le cœur son poignard jusqu'à la garde. Semblable à un vampire, il regardait avec une joie infernale disparaître la lame dans la blessure.
Le Coupeur avait pris la poudre d'or qui se trouvait dans de petits sacs en cuir.
— Allons donc 1 fit-il en frappant sur Tépaule de Mai, ne vas-tu pas rester en contemplation devant lui comme si tu voulais faire son portrait?
— Partons, répondit Max;nnais j'aurais voulu ?«'ilne fût pas toul à fait mort pour l'achever.
— C'est ta faute, dit le Coupeur, tu n'en veux faire qu'à ta tête ; tu as trop d'ardeur, il fallait attendre une heure de plus ; en affaires il faut être patient. Est-ce que tu souffres beaucoup ?
— Ne vois-tu pas comme il m'a mordu?
— Ça ne sera rien, fit le Coupeur, et j'ai là les
compresses qui te guériront bien vite. Il lui donna la poudre d'or.
Max s'arrêta, puis, après avoir pesé les sacs dans la main, il reprit :
—Cela ne vaut pas la peine d'exposer sa vie. Si tu veux m'en croire, nous tenterons un grand coup.
— Je veux bien, mais je ne renonce pas à Taffaire d'après demain. Deux mille livres, cela vaut la peine.
II s'agissait le surlendemain d'attendre un homme sur la route.
Max fut malade. Le Coupeur se chargea tout seul de l'affaire dont nos lecteurs connaissent déjà le dénouement; car l'homme qu'il attaqua n'était autre que le propriétaire de Kettly. On sait comment la jument sauva à son maître et la vie et l'argent dont il était porteur. Pour le premier coup qu'il entreprenait seul depuis son association avec Max, le Coupeur n'avait pas de chance.
Humilié de sa déconvenue, oubliant toute prudence, il se mit à courir à travers bois ; mais on se rappelle que la jument, avant sa chute, semblait avoir des ailes ; le maître était donc bien loin lorsque le Coupeur arriva près de Kettly restée dans le fossé.
— Pardieul dit-il, puisque je n'ai pas le cavalier» du moins j'aurai le cheval.
Il examina les blessures de Kettly, et s'étant assuré qu'elles n'étaient pas dangereuses^ il les lava avec soin; il la traîna plutôt qu'elle ne marcha, et
LES VOLEUBS D'OR. 129
arrivé dans un bois très-touffu, très-désert, il la laissa bien certain qu'elle ne s'en irait pas. Le Coupeur tout honteux raconta à Max le mauvais succès de soD entreprise.
Max haussa les épaules de pitié.
— Propre à rien, lui dit-il, et quelle belle idée avez-vous eue de ramener ce cheval ? Afin de mieux nous compromettre, sans doute ?
— Nous le laisserons où il est, dit timidement le Coupeur qui se sentait bien inférieur à son compagnon.
Pendant que ces deux dignes associés complotaient ensemble de nouveaux forfaits, Jeanne s'élait rétabli peu à peu.
Il travaillait du matin au soir en chantant. Quand Louisa portait son linge, elle avait toujours soin de passer du côté où se trouvait Jeanne. Elle appelait , Jeanne remontait, on causait une minute ; on avait da bonheur pour toute la journée. Un jour, celui qui suivit la nuit où Max avait été mordu par sa victime, louisa vint avec sa compagne et un énorme panier plein de linge. Elle appela son ami, mais sa voix élait triste; il monta et il lut dans ses yeux les douleurs de son cœur.
— Je vais vous quitter, monsieur Jôanne, dit-elle avec un soupir, ma maîtresse a gagné beaucoup d'argent et elle redescend en ville.
Jeanne devint pâle, l'idée ne lui était pas venue que la jeune fille pouvait partir; il baissa la tête.
puis après avoir réfléchi, il dit à la femme qui ac* compagDait Louisa :
— Voulez-vous être assez bonne pour aller chercher madame Joseph? j *ai besoin de lui p arler de suite.
Elle partit sans répondre.
Louisa regardait la terre, elle n'avait pas la force de dire un mot, elle tie pensait qu'à retenir ses larmes. Joanne la regardait, il lisait dans ce coeur qu'il savait à lui, mais il ne chercha pai^ à la consoler, il ne lui avait jamais dit : Louisa, je vous aime.
Ils gardèrent le silence jusqu'à Tarrivée de madame Joseph.
— Qu'y a-t-il donc, demanda- t-elle en arrivant tout essoufflée.
—Il y a, ma bonne amie, répondit Joanne, que Louisa va nous quitter.
— Allons donc I répondit la bravo femme^ qui estce qui a dit cela? Est-ce que depuis que tu es ici je ne t'ai pas servi de mère en t'aimant de tout mon cœur? Est-ce que mon.homme n*a pas dit à tous ces sauvages qui viennent ici, que le premier qui te manquerait de respect aurait affaire à lui? Eh bien, c'est pour le coup que mon pauvre Jolàeph maigrirait de chagrin s'il te voyait partir, sans compter, je crois, qu'il y en a d'autres à qui cela ferait de la peine.
Elle n'avait pas besoin de regarder Joanne pour dire cela.
— Ma maîtresse quitte les mines, répondit Louisa en poussant un soupir.
LES VOLEURS D'OR. ISl
—Eh bien, dit madame Joseph en riant, qu'elle parle, et bon voyage 1 Tu viendras avec moi, et je me Satte que tu seras mieux nourrie,' tu gagneras toujours bien ta vie ; et quand même, mon homme n'a pas peur de l'ouvrage, il travaillera pour deux 1
La figure de Louisa s'éclaira d'une joie subite ; elle attendait la réponse de Jeanne , il prit la main de madame Joseph qu'il serra avec transport.
—Vous êtes la bonté même, dit-il , vous m'aveî deviné, merci I
— Maintenant , ma bonne Louisa, devant notre amie , laissez-moi vous dire que votre départ me désespérait parce que je vous aime.
Louisa ne put réprimer son émotion, son cœur était au comble de la joie.
— Je vous aime depuis longtemps, et je quitterais la vie que vous m'avez rendue si je devais vous perdre. Sans cette circonstance, j'aurais caché l'état démon cœur, parce que je vous respecte, parce que je TOUS aime comme un homme doit aimer celle qu'il veut prendre pour la compagne de sa vie.
Louisa se sentit près de défaillir; elle s'appuya sur le bras de madame Joseph qui lui dit :
-^Est-ce que cela t'étonneî Mais je le savais bien, moi, qu'il t'aimait, et je le laissais faire parce que je savais qu'il ne pouvait avoir que de bonnes intentions.
Louisa baissa les yeux, Jeanne reprit :
— Mais je ne suis point un égoïste qui ne pense
qu*à son bonheur sans s'inquiéter du genre de vie qu*ii fera partager à sa femme ; je suis d'une mauvaise santé, je ne veux pas vous exposer, Louisa, à travailler pour moi jour et nuit. Vous êtes le boa ange que Dieu m'a envoyé sur terre, tout me réussit depuis que je vous connais ; je commence à trouver de Tor, j'ai la force, le courage et l'espérance ; priez Dieu de me protéger, Louisa, si vous consentez à être ma femme.
Louisa serra la main de son ami.
— Parbleu ! si elle consent, dit madame Joseph ; ce n'était pas la peine de le lui demander ; je crois même que la misère avec vous ne lui ferait pas peur; mais je vous approuve : Louisa est jeune ; à son âge on ne doute de rien; ayez de la raison pour deux ; il faut bien peu de chose pour être heureux, mais encore faut-il avoir ce peu de chose ; seulement , tu comprends, ma fille, que si tu partais tu emporterais son courage et que cela serait un grand retard.
— Oh ! je ne tiens pas à partir, répondit louisa avec précipitation, je pourrai gagner de l'argent ici.
Jeanne la remercia du regard.
—Allons, dit madame Joseph en montrant le panieraux deux femmes, à Touvrage, mes enfants !
Les yeux de Jeanne, en suivant les mouvements de Louisa, se fixèrent sur le panier. Il fit un brusque mouvement de surprise et devint pâle comme la mort. Il venait d'apercevoir une sacoche en cuir qu'il crut reconnaître pour celle d'Albert.
i.ES VOLEURS D'OR. 133
— Qui VOUS a donné cela? s'écria-t-il.
— JeTai prise par mégarde. dans le linge d'un mineur nommé M. Max, répondit Louisa ; nous allons la lui remettre en passant.
—Max I Max 1 répéta Joanne en prenant la sacoche! c'est étrange. Il poussa un cri. C'est ellel c'est bien elle I Albert I voilà son nom écrit de sa main.
It se fit un silence , les traits de Joanne étaient bouleversés.
— Qu'avez-vous donc? dit Louisa eflfrayée.
—Rien, répondit Joanne qui avait eu le temps de se remettre et qui, pour ne pas tourmenter Louisa^ affectait autant d'indifférence qu'un instant auparavant il avait montré d'émotion; j'avais cru reconnaître, mais non, je me suis trompé... Dites-moi où est située la tente de l'homme a qui appartient cette ceinture?
Louisa lui donna toutes les indications.
— Laissez-la-moi, je connais son propriétaire, je vais la lui porter moi-même.
Louisa partit bien heureuse, elle se voyait déjà la femme de Joanne.
Cependant cet incident de la sacoche la tourmentait un peu ; madame Joseph la rassura.
Quand elle fut hors de vue, Joanne se mit à marcher avec agitation. Il se parlait à lui-même.
— Est-ce, grand Dieu 1 possible? Max... comment, l'homme qui m'a ruiné, serait..... Horreur! Je ne
puis pas le croire, ce n*est qu'une bizarre coïncidence de nom Dans tous les cas, fit-il en prenant ^a résolution, j'en aurai le cœur net.
Il serra ses outils et partit d'un pas ferme et délibéré.
La place qu*on lui avait indiquée était fort éloignée . Pendant le trajet, il se demandait comment il allait s*y prendre pour voir et ne pas être vu. Il arriva à la porte. Au dernier moment, il hésitait; un secret sentiment lui disait : C'est lui ; et il éprouvait comme un frisson à l'idée de se retrouver face à face avec cet homme.
Max, retenu par ses blessures, n'était pas sorti depuis quelques jours. Son bras droit était enflé au point qu'il pouvait à peine le plier pour le mettre en écharpe. Il était inquiet comme tous ceux qui ont une mauvaise conscience; le bruit que fait une feuille en tombant l'effrayait. Il entendit marcher; c'était Jeanne, qui avait deux fois fait le tour de sa tente sans oser entrer. Max s'élança au dehors avec l'air troublé et farouche de l'homme qui se croit poursuivi et qui veut se défendre.
Il s'arrêta foudroyé par le regard fixe et menaçant de Jeanne. Son visage devint d'une pâleur livide, et un instant il promena autour de lui des yeux hagards : il aurait voulu boire goutte à goutte le sang de son ennemi ; mais il était blessé, Jeanne ne semblait pas effrayé, il devait être armé, prêt à se défendre. Que faire? Le serpent ravala son venio»
quitte à en être étrang|é. Il ne désespérait pas de tromper, à force d'hypocrisie, celte douce et loyale nature.
— Joanne, dit-il en adoucissant sa voix, je comprends que vous veuillez me perdre, me livrer. Vous n'aurez pas grand'peine, car je suis hors d'état de me défendre. Je vous ai fait trop de mal pour rien espérer de vous.
— Ce n'est pas pour mon compte que je vais te faire arrêter, misérable ! c'est pour un autre forfait plus odieux.
— Je n'ai qu'un crime à me reprocher, répondit Max avec hauteur, c'est celui qui vous concerne.
—Explique-moi donc alors comment une femme, ce matin, a trouvé cette sacoche dans tes effets? Et il lui montra la ceinture d'Albert.
Max se mordit les lèvres, mais ce fut un mouvement presqueimperceptible. Max n'était pas homme à se déconcerter deux fois de suite en si peu de temps.
— Dans mes eflfets, dit-il, je ne crois pas; dans ma tente, c'est possible, nous sommes plusieurs, je ne connais pas mes compagnons ; je suis arrivé ici mourant de faim, sans savoir à qui m'adresser, car je ne pouvais voyager que la nuit, à travers les bois. J'ai travaillé jusqu'au jour où les fatigues m'ont Tendu malade. Je n'avais pas un schelling, et sans mes compagnons qui m'ont donné à manger, je seï^is mort.
Joânne ne se sentait nullement s^ttendri. Cependant Max pouvait dire vrai. Devant un pareil sangfroid , Joanne comprit son impuissance. Essayer d'arrêter Max à lui tout seul eût été un acte de folie. La porte entr*ouverte de la tente laissait apercevoir un arsenal complet.
J*ai agi comme un enfant, se dit Joanne en luimême. L'impatience de retrouver l'assassin d'Albert m'a égaré : je n'ai plus qu'une chose à faire, c'est d'aller avertir la police. Dieu veuille qu'elle^ arrive à temps !
A peine fut-il parti que Max courut chercher le Coupeur.
—Vite I vite ! dit Max, fuyons sans perdre une minute. La sacoche nous a vendus, et j'ai revu celui pour lequel fêtais là-bas. Dans une heure, peutêtre, on sera à notre poursuite. Ton cheval peut-il courir?
— Oh ! dit le Coupeur avec un sourire de salisfaction, je n'ai donc pas eu un si grand tort de la garder, cette jument 1
— Pas de phrases, filons, prends tes pistolets. Cinq minutes après, les deux complices s'étaient
enfoncés dans les bois.
Max regarda les blessures à peine cicatrisées de Kettly.
— Cela n'est rien, fit-il ; et puis, si elle crève, je continuerai à pied. Tu vas suivre une autre route, tâche de trouver un cheval. Ce qu'il faut, c*est que je
gagne du terrain. Il nejL*a pas vu et il ne te connaît pas, tu n*as rien à craindre pour toi. Nous nous retrouverons à Bendigo.
Sçlon son habitude, le Coupeur baissa la tète eh signe d'assentiment, et ils se séparèrent.
Joanne s'était rendu à la police ; il n*y trouva pas les principaux employés qui étaient partis pour faire une ronde à cheval dans les environs. On reçut sa déclaration, mais les poursuites ne pouvant commencer qu*au retour des chefs, Hax se trouva avoir une grande avance sur la justice.
Joanne n'éprouva donc aucune surprise lorsqu'il appritle soir, qu'au moment où on s*était présenté àla tente de Max pour l'arrêter, on avait trouvé cette tente abandonnée depuis plusieurs heures.
L'esprit d^ Joanne était en proie aux plus tristes pressentiments, il ne cessait de s'adresser des reproches.
—Cet homme est coupable, pensait-il, j'aurais dû lui sauter à la gorge, m'accrocher à lui et le traîner jusqu'au bureau depolf^; maintenant qu'il sait que je connais son nouveau crime, sa haine me poursuivra partout; qui sait même s'il ne cherchera pas à se venger de Louisa qui m'a mis sur ses traces ? Ses complices, s'il en a, sont restés derrière lui. J'ai tout à redouter de la part de ces misérables.
Joanne ne put supporter celle pensée. Il consentait bien à rester lui-même exposé au péril, mais à aucun prix il ne voulait le faire partager à Louisa.
Il résolut donc de prendre un prétexte pour Téloigner, et le lendemain il se rendit dans ce but chez madame Joseph.
— Je vais bientôt partir pour Melbourn, lui dit-il, mais je suis d'avis que Louisa m'y précède de quelques jours. On sait que je Taime. Nous ne pouvons nous empêcher de nous voir à chaque instant. Je crains les méchantes gens, et je ne veux pas qu'on ternisse la réputation de cette chère âme par de mauvaises suppositions.
Madame Joseph comprit que c'était son droit, et ne fit pas d'objection.
La plus difficile à persuader, ce fut Louisa. L'instinct de son affection lui révélait qu'il y avait là-dessous quelque mystère que Jeanne ne voulait pas lui dire. «
Elle pleura, elle pria ; Jeanne fut inflexible. Tout ce qu'elle put obtenir, ce fut un délai de trois jours.
Louisa dut céder. Elle partit le cœur gros, promettant d'écrire tous les jours, et emportant de Jeanne la même promesser
Jeanne se sentit un poids de moins sur la poitrine. Cependant, son imagination effarouchée n'entrevoyait que des malheurs, et la nuit, dans l'agitation de ses rêves , il voyait toujours à son chevet le spectre menaçant de Max, un couteau à la main.
Max, de son côté, avait voyagé un jour et une nuit sans presque s'arrêter ; dans la crainte d'être poursuivi, il se retournait à chaque instant, écou-
LES VOLEURS î)»OR. 139
tâBt et se figurant toujours entendre le galop d'un cheval.
Vainement la pauvre Kettly cherchait à reprendre haleine, c'est à peine si on lui avait permis de manger le long de la route quelques brins d'herbe; elle était épuisée lorsque Max mit pied à terre. La bonne bète attendit, la tète basse, qu*on la flattât un peu. On lui jeta la bride sur le col ; une tape et un va te promener furent sa récompense.
Max se coucha au pied d'un arbre pour dormir quelques heures. Avec au moins vingt-quatre heures d'avance sur ceux qui auraient pu être tentés de le poursuivre, il se sentait complètement rassuré. Il savait qu'à cette époque la police n'avait ni la possibUité ni le désir de faire d'aussi longues expéditions.
Il ne tarda pourtant pas à remonter à cheval, mais il continua sa route à une allure plus modérée et en ménageant Kettly, de manière qu'elle pût le conduire au terme de son voyage.
A la fin du troisième jour il atteignit le point qu'il avait fixé comme lieu de rendez-vous au Coupeur.
Celui-ci n'y était pas encore.
- C'est étonnant, dit Max, j'ai pris le plus long; il devrait être ici.
Il s'avança sur la route par laquelle le Coupeur 4mit venir le rejoindre, et en marchant il réfléchissait profondément à l'exécution d'un projet qui l'absorbait tout entier.
140 LES VOLEORS D'OR.
Il s*arrêta devant un des endroits tes plusdéfonc du chemin, il regarda autour de lui, et il se dil ave un sourire étrange :
— Il n'y a pas moyen de passer ailleurs. Encore' huit jours de pluie, et c'est là qu'il faut attaquer*' Les chevaux et la voilure embourbés tripleraient' nos forces.
En ce moment, une charrette chargée de farine qu'elle transportait aux mines parqt sur la route. L'homme qui la conduisait était grand, vigoureux; malgré son costume de circonstance et ses grandes bottes couvertes de boue, il avait Tair excessivement distingué. Quel était cet homme ? Sans doute un de ces pauvres jeunes gens de famille comme on en voit tant en Australie, qui arrivent avec des espérances , et qui sont réduits pour vivre à se faire charretiers ou casseurs de pierre.
La voiture s'avançait. Max semblait plus occupé d'elle que du conducteur; son regard se fixait avec obstination sur les roues qui s'enfonçaient de plus en plus dans une terre glaise détrempée par les pluies. Le conducteur arrêta ses chevaux et il s'avança pour sonder avec le manche de son fouet, mais il entra presque jusqu'aux genoux, et il n'était qu'au commencement de l'ornière. Il passa sa main sur son front, comme un homme désolé ; il hésita ; puis, pensant sans doute qu'il ne pouvait coucher là, il retourna à ses chevaux. Il caressa le cou de son limonier et fit un signal de départ. Les trois chevaux
dooûèrent de toutes leurs forces dans le collier, et la j loiture avança lentement. Max, les bras croisés, fœil inquiet, attendait appuyé à un arbre de la forêt jpiibordait cette route faite par le hasard, comme si sa fortune eût dépendu du mouvement de la voiture. Le conducteur de la charrette excita les chevaux de la voix, il fit claquer son fouet eni*air. Ces généleai animaux se précipitèrent dans la vase avec élan; mais une fois lacharrette au milieu, tous leurs efforts furent inutiles, les roues étaient engravées jusqu'aux moyeux ; elles ne tournaient plus ; le fond de la charrette les empêchait seul d'entrer plus avant. Vax paraissait ravi.
— Je croyais, dit-il, r'ornière moins profonde. Le conducteur ne battit pas ses chevaux pour
essayer de les faire sortir de là, il savait qu'ils ne pourraient pas démarrer ; il mit bas sa redingote ; puis, regardant à l'endroit où se trouvait Max, il lui demanda son assistance.
^Volontiers, répondit celui-ci; mais qu'allezvous faire î •
— Ce que j'ai été obligé de faire vingt fois depuis mon départ de Melbourn, répondit le conducteur, décharger mes marchandises et tâcher d'arracher ma voiture.
Max s'approcha en disant : — C'est un dur métier <iue celui fpe vous faites là.
— Je n'avais pas le choix, répondit le charretier ; l^smiaes me payent cinquante livres sterling la tonne
us LES VOLEURS D*OR.
pour leur transporter des viyres. Je m*étonnais voiries autres refuser ; mais maintenait je les ce prends, car on est souvent obligé d'abandonner le marchandises pour ne pas perdre la voiture et le chevaux.
— Gomment fait Tescorte de l'or ? demanda Ma avec un air d'indifférence. On dit qu'elle fait la rouf eu trois jours.
— Les on dit, répondit le charretier, ne sont pa paroles d'Évangile, et bien que la voiture soit construite pour les mauvais chemins, qu'elle soit moins chargée que les nôtres et qu'il y ait quelquefois jusqu'à huit chevaux, cela ne les empêche pas souvent d'être d'un^'ou deux jours en retard.
— Vous ne semblez pas avoir toujours fait ce que vous faites aujourd'hui ?
— Non, répondit l'étranger, mon père est un des plus riches banquiers de Londres;
Depuis plus d'une heure Max aidait le jeune homme à décharger sa voiture. Quand elle fut vide, les chevaux réussirent à l'efflever, mais après bien des efforts :
— Ce passage est-il le plus mauvais que vous ayez rencontré? dit Max, toutendonhantuncoup de main pour recharger les marchandises.
~ Non, répondit le jeune homme, il y en a un autre à un demi-mille d'ici , d'où je nH pu sortir qu'avec les chevaux d'une autre voiture ajoutés aux miens.
—Merci, fit Max.
— Comment, merci I c'estmoiquisuls votreobligé, dit l'étranger en lui faisant un salut fort gracieux.
La voiture continua son chemin.
Max alla voir la place dont on venait de lui parler. Son œil ardent sonda la profondeur de l'obstacle; pois, se parlant à lui-même, il dit :
— Bien I très-bien I cette place est encore meilleure, le chemin est étroit, le bois touffu.
Un éclair de joie passa sur son fropt comme un rayon infernal; il reprit le chemin qui conduisait à Bendigo. Le Coupeur Tattendait à Tendroit indiqué.
Hâx courut à lui, passa son bras sous le sien, et l'entraîna dans un endroit isolé.
—Il est temps, dit-il, de te faire part de mon projet. Il faut faire les choses en grand, il ne s'agit que de (rapper là où il y a des millions»
Le Coupeur le r^arda sans répondre»
— Nous nous ferions pendre haut et court, reprit Max, si nous continuions àattaquerles mineurs; ils tiennent à leur or comme à leur vie, il faut les tuer pour les voler^ et encore a-t-on souvent bien de la peine, comme la dernière fois, par exemple.
Le Coupeur approuvait toujours des yeux*
— J'ai résolu, continua Max, de voler Torde Tes* eorte.
Cette fois le Coupeur fit un bond en arrière.
— Attaquer Tescortel tu as donc trouvé des amis qui nous donneront un coup de main?
m LES VOLEURS D*OR.
— Non, répondit Max, c'est assez de nous deux, la place aidant.
Le Coupeur s'était arrêté, il semblait vouloir refuser d*aller plus loin. Max l'attira à lui brutalement.
— Allons, dit-il, marche donc, sauvage, poltron! ce n'est pas pour aujourd'hui. Je t'expliquerai mon plan.
Le Coupeur fit un mouvement qui voulait dire : Vous perdez votre temps et vos phrases; jamais vous ne me persuaderez que deux hommes puissent en attaquer dix qui sont armés et toujours prêts à se défendre.
Max s'occupait peu de l'opinion de son camarade; pour lui, c'était un instrument dont il devait se servir, il ne s'agissait que de le préparer.
— Il y a, dit-il, à quelque distance d'ici, un chemin creux et défoncé au point que les voitures y restent souvent une demi-journi^; cela vaut quatre hommes pour nous. Les hommes de l'escorte conduisent Tor qui appartient à d'autres ; ils le défendront en soldats, nous les attaquerons en traîtres, cela doublera notre force. Si le coup manque, ou s'il est trop difficile, nous avons de chaque côté des bois épais; ils garderont leur or et ils ne chercheront pas à nous poursuivre.
— Mais s'il y avait du monde sur la route, si la voiture ne s'embourbait pas?
— Eh bien, fit Max avec impatience, nous n'attaquerions pas. Croyez-vous que je sois un imbécile et
qaejè tienne moins à ma peau que vous à la vôtre?
— Je dois y tenir davantage, j*ai quinze ans de moins que vous. Une fois pour toutes, voulez-vous écouter ce que je vous dis et ne pas faire d'observa^ tioDs qui ne servent à rien ? Je vous ai prévenu que j'étais ambitieux et que je ne voulais pas vivre en bête fauve, caché toute ma vie dans les bois. Ce que je veuXy c'est la fortune» non pas cette mijaurée qui se donne à demi; je la veilx à mes côtés, échevelée, prodigue. Je veux remuer Tor à pleines mains. L'or, l'or, disait-il en s'animant de plus en plus, on pourrait en faire la clef du paradis ! Rien ne peut faire l'or, mais on fait tout avec de For, et pour ma part, je me croirais plus en sûreté derrière un mur en diamants montés à jour que dans une forteresse.
Le Coupeur souriait de cet horrible sourire que nous lui connaissons.
Max haussa imperceptiblement les épaules. — Brute! murmura-t-il tout bas ; puis il reprit plus haut avec un sourire ironique qui prouvait sa haine pour le monde :
—Tu es bien laid, mon pauvre Coupeur; eh bien, la plus jolie femme de la terre t'aimerait et te trouverait beau, si tu faisais couler un fleuve d'or à ses pieds. «
Le Coupeur n'hésitait plus. Tout lui semblait possible et il demanda avec impatience :
— Quand commençons-nous ?
— Demain, répondit Max, nous nous mettrons en
embuscade ; tenons-nous prêts et attendons roccasion. Il nous faudra plusieurs paires de pistolets bien flambés. Tu comprends bien que nous n'irons pas nous exposer à une lutte corps à corps. Tue le cheval; une fois le cheval abattu, tue Thomme. Fais bien attention à ce que je te dis; pas.de blessés^ des morts ; pas de bravade, du sang-froid, de la présence d'esprit, et je te réponds de tout.
Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de Tauberge où Max avait résolu d'établir son quartier général*