JOANNE
» Madame Joseph vous embrasse. »
— Je parie que vous m'avez oublié, dit madame Joseph au moment où Jeanne fermait sa lettre. Les amoureux JQC pensent qu'à eux.
— C'est ce qui vous trompe, répondit Jeanne en lui montrant le posl-scriptum.
Plasieurs jours se passèrent pendant lesquels Joanne ne cessa d'avoir, dans son travail de mineur, jne chance extraordinaire. Il trouvait jusqu'à trois la quatre onces d'or à la fois.
--Chère Louisa, disait-il en donnant au fond de son Irou de vigoureux coups de pioche; nous allons êlre liches. Encore deux semaines et j'irai te rejoindre.
Il n'avait plus reçu de lettres, l'inquiétude commençait à le gagner ; chaque jour il s'ingéniait à se trouver une nouvelle raison pour calmer son impatience—Elle m'attend de jour en jour ; — une lettre peut se perdre. — Ce sera pour demain.
Le lendemain arrivait, et il a'avait pas plus de nouvelles que la veille.
Au bout d'une semaine de cette existence d'espoir chaque "jour déçu, Jeanne n'y tint plus ; il alla trouver ses amis.
— Je suis décidé à partir, leur dit-il. Vous, mon cher Joseph, je vous cède ma place, et je souhaite 5tf elle vous soit aussi favorable (jli'elle me l'a été. Quant à votre femme, elle a promis à Louisa d'être iela noce, et je l'emmène.
— Votre Louisa est plus fine que vous, dit madame Joseph ; elle a compris que la meilleure manière de vous faire venir, c'était de vous sevrer de billets doux.
—Si je le croyais, disait Joanne, je ne partirais pas. Et il faisait sa malle avec la joie d'un écolier qui part en vacances.
— Tout cela est bel et bon, reprit madame Josep mais le temps est affreux, les chemins sont imp ticables, et nous allons rester en route.
— Cela m'est bien égal ; je marcherais plutôt s la cime des arbres 1
— Mais moi, mon garçon, je ne pourrais pas vo suivre sur ce chemin-là ; j'aimerais mieux charrette.
Madame Joseph prit ses plus beaux atours poitf assister à la noce ; elle emporta notamment ub< certaine robe de soie verte qu'elle n'avait pas déployée une seule fois depuis trois ans qu'elle habitait dans la colonie. On avait fait marché avec un charretier qui retournait en ville, mais il fallut aller à pied presque tout le temps, bien heureux quand Jeanne n'était pas obligé dé pousser à la roue. Celui-ci aurait devancé la voiture en courante s'il n'avait eu sa compagne de voyage ; \nais il dut se résigner à prendre patience, et au bout de trois jours qui lui [Crurent trois siècles, on arriva â Helbourn.
LES YEUX DU COEUR, LA VOIX DE l'aME.
Joanne s'était arrêté, il avait serré la main de madame Joseph ea lui disant :
^ Nous mangeroDS plus tard, n'est-ce pas ? âUoDs d'abord chez elle. 0 mon Dieu, que je suis toc une drôle de nature I me voici près d'être heureux, eh bien, je me sens triste, j'ai le cœur serré, kjour est sombrÇî je crains que ce ne soit un mauvais présage pour moi.
Sa Yoix tremblait, ses yeux brillaient derrière les larmes qui les voilaient
Madame Joseph n'était pas gaie, elle était fatiguée, elle avait faim, et elle s'écriait :
— Que la jeunesse est impatiente I Dire que j'ai été comme cfla. Je suis sûre que de son côté elle De dort pas depuis huit jours.
— Vous croyez î répondit Jeanne en laissant «happer un sourire qui s'eflfaça bientôt. Si elle m'aimait toujours autant» elle n'aurait pas pu s'empteher de m'écrire/
-Calmez-tvous donc, dit madame Joseph en s'arfêtant, vous avez probablement deux ou trois lettres a\a miues ; est-ce que cette pauvre enfant peut accélérer le service des postes ? est-ce que vpus allez commencer par lui faire des reproches? Parce qu'une femme vous quitte quelques heures, vous croyez V^ sa pensée change comme une girouette qui ^ tourne à tous les vents ! Certes il y a chez les fem- ^% comme dans les métaux, l'or et le cuivre ; tous 4ettx brillent également ; seulement Tun devient iioir, l'autre ne se ternit jamais. Louise est aux fetames ce que Tor est aux métaux; elle vous
16/i LES VOLEURS D'OR.
aime, je vous l'ai dit, son cœur ne changera paa Joanne avait envie d'embrasser madame Joseph et pour sa récompense, il la fit marcher un peu piui vite.
— Je suis aussi pressée que vous, disait la bonni femme qui ne marchait plus, qui courait, et j'irais plus vite si je le pouvais.
En approchant de la maison où habitait Louisa, ce fut lui qui ralentit sa marche.
— Qu'avez-vous donc ? demanda madame Joseph.
— Moi ? répondit Joanne en se payant la main sur le front, je ne sais, mais je n'oserai pas entrer le premier.
Joanne et sa compagne tournèrent une rue, et ils aperçurent, en face de la maison habitée par mademoiselle Nixon^ une charrette pleine de meubles. Joanne s'arrêta, ne comprenant rien à ce qui se passait, lorsque la blanchisseuse chez laquelle était employée Louisa sortit pour parler au charretier.
— Vous déménagez donc ? cria madame Joseph sans lui dire bonjour et effrayée de ne pas pouvoir s'asseoir un peu.
—Tiens, madame Joseph I fit mademoiselle Nixon. Qu'est-ce que vous venez faire ici? est-ce que vous rentrez en place ? Votre mari fait- il de bonnes affaires ?Tous auriez dû reprendre ma clientèle làhaut, vous auriez gagné de Targent
—Vous déménagez? répéta madame Joseph, tandis
IfoeJoanne immobile regardait la maison comme l^il eut voulu voir à travers les murs.
— Oui, répondit la blanchisseuse d'un air peu [alFecté ; une de mes ouvrières est morte, et j'ai horde rester dans une maison où il y a eu un mort.
 cette réponse, la respiration de Joanne s'arrêta ; n'osait rien demander, lorsque la blanchisseuse îprit :
— Oh ! mais vous la connaissez bien ; vous aviez fait route ensemble. Pauvre Louisa I c'est
f'iommage, ^e était si jeune!
Joanne sentit ses jambes s'affaisser sous lui, il ne vit plus, il n'entendit plus ; le sang lui montait à la (oitrine, il étouffait. — Madame Joseph le regarda^ elle s'approcha de lui, le prit dans ses bras en disant : — Mon enfant 1 mon pauvre enfant I puis se reculant en arrière, elle s'élança dans la maison en criant : — Vous êtes folle, ce n'est pas possible I
— Je vous assure que c'est vrai, disait la blaivclùsseuse en la suivant ; voyez, la maison est vide, I^sa a été enterrée avant- hier.
Joanne s'était appuyé le front à la muraille, il attendait une certitude pour se briser la tète.
— Comment est-elle morte ? demanda à demi voix madame Joseph en sortant de la maison.
— Elle n'a été malade que dix jours, répondit Mademoiselle Nixon ; elle en est restée huit sans se plaindre. Elle avait la fièvre et des douleurs à la ^te. Quand le médecin est venu, il était trop tard;
» levées ; personnene m'avait touchée. Pourtant je ne » rêvais pas, un cercle de fer semblait m'étreindre )> le front et me briser les os en se serrant petit à petit. » Que peut-on contre un mal inconnu ? appeler tout » son courage et se résigner. C'est ce que j'ai fait en » pensant à vous. Quand le jour a paru, j'étais un » peu plus calme, je croyais avoir la fièvre très-fort. » Ma tête va mieux, Dieu soit loué I j'espère vous en- » voyer ma lettre demain. Nous sommes au 10 juin, » c'est dans dix jours que vous arriverez. 0 mon » bon Joanne ! si j'étais encore malade^ votre pré- » sence me guérirait
» 11 /um.— Ma lettre ne peut pas partir; j'ai passé » une nuit affreuse, j'ai crié pendant huit heures, » j'ai dormi deux heures en proie à un cauchemar » affreux; j'ai vu en songe des choses extraordinai- » res dont on ne m'a jamais parlé, qui ne peuvent » pas exister, j'ai eu peur. Si au moins vous m'ap- )> paraissiez dans mes rêves, cela me soulagerait. » On m'a demandé ce malin s'il fallait appeler un » médecin, j'ai répondu que non, cela ne sera rien, et » je tâche de faire bonne contenance. Ne serez-vous » pas là dans neuf jours? J'ai toujours froid; j'ai » beau me mettre près du feu et prendre de grandes » tassesde thé bien chaud, le frisson ne me quittepas. » Tout le monde travaille et l'on s'occupe bien peu » de moi, mais je n'ai pas été habituée à être gâtée, » et je ne me plains pas, car j'aurai bientôt une » grande récompense. Je suis restée toute la journée
» assise dans le coin de la cheminée, j'écoutais pé- » tiller le bois résineux, je regardais la flamme, je » n'avais ({ne la force de penser à vous,
» 12 juin. •— J'ai passé cette nuit comme les au- » très. C'est étrange ! je me figurais être dans un » trou long et profond où la lumière n'arrivait pas ; »Ia terre était humide et j'avais froid. Ce matin, » j'ai reçu une lettre de vous, je Tai mise sur mon » cœur, elle m'a réchauflfée, je me sens mieux, mais » j'ai une courbature générale. Mes membres sont «engourdis, je vais rester couchée toute la journée. » Que Terai-je ? Je relirai votre lettre tant que mes » yeux le pourront ; après, je penserai à vous. Oh ! » si ma pauvre mère était près de moi dans huit » jours, comme elle serait fière de vous appeler son. » fils I Nous retournerons en Europe, n'est-ce pas ? » Quand j'aurai embrassé ma mère et ma sœur, nous » irons dans votre pays, à Ostende, nous demeure- M rons sur le bord de la mer. Vous pourrez aller «nager quelquefois, mais vous n'irez pas trop loin, » parce que je mourrais d'inquiétude. Je suis adroite, » je puis faire tout ce que je veux, je travaillerai à ce » qui vous plaira. Oh I si j'osais, je vous enverrais » ma lettre et je vous dirais : Venez de suite ! Mais il » reste si peu de temps à vous attendre, pour ceux » qui comptent les jours sur le calendrier, que Ton » se moquerait de moi. Et puis, je pourrais vous » effrayer. A demain, je ne puis plus vous écrire.
» 13 aîima^m. — Même nuit, même fièvre, mêmes
» douleurs; j'ai empêché de dormir mes compagnes; » ma maîtresse vient de faire porter leur lit dans » une autre chambre pour que je sois seule. Le mé« » decin vient de venir, il m'a ordonné deux mau- >» valses potions et, pour boisson, de l'eau et de l'eau- » de-vie ; on a mis tout cela près de moi et l'on est » parti pour l'ouvrage ; je n'ai pas la force de me » lever et je suis forcée de boire ce mélange qui me M porte à la tète sans me désaltérer.
» Jeanne I Jeanne I j'ai peur : si j'allais mourir? » Pourquoi m'avez-vous éloignée ? pourquoi n'arri- » vez-vous pas ? Est-ce que vous ne sentez pas la » commotion du mal quej'éprouveT Moi, quand vous » étiez malade, je ressentais toutes vos douleurs. » Oh! qu« cela serait affreux I après une vie misé- » rable, entrevoir le bonheur et mourir ! Et que vous » laisserai-je pour que mon souvenir ne meure pas » avec moi? Tenez, ma tête s'exalte, je deviens » presque folle : je veux me lever, je veux sortir, je » veux aller faire faire mon portrait pour vous. Je ne » vous reverrai plus,
» Sept heures du soir.-- J'étais trop excitée par la » fièvre pour ne pas mettre mon projet à exécution, » quand même j'aurais du mourir en route. Je suis » arrivée chez l'homme qui fait les daguerréotypes, » dans CoUin Street, je suis montée chez lui, ap- » puyée sur les genoux et sur les mains. Je crois » que je lui ai fait peur ; il m'a fait asseoir dans un » fauteuil , j'y suis restée immobile comme une
» pierre. Il a recommencé trois fois, il m'a donné le » portrait qu'il croyait le mieux réussi, puis il m'a » ramenée ici. C'est un brave homme, nous irons le » remercier ensemble quand je serai mieux* Après » cet effort, je suis restée cinq heures sans mouve- » ment. En revenant à moi, je regardai ce portrait, » que je vous destinais ; il m'a fait peur et je Tai » brisé : ce ii'était pas moi telle que vous m'avez » connue. Vous ne m'auriez pas aimée ainsi, j e ne » veux pas m'exposer à vous déplaire. J'ai fait une M imprudence pour rien, je me sens plus mal. Oh ! » que le temps me parait long 1 »
Madame Joseph s'arrêta pour s'essuyer les yeux; elle regarda Joanne; il était immobile, sa respiration se faisait à peine sentir, il semblait ne plus appartenir au monde des vivants. Il écoutait toujours. Madame Joseph continua.
» 14 au matin. ^ Je puis à peine écrire, mes » yeux se troublent, je n'entends rien, je ne sens » plus que moft cœur. Vous arriverez trop tard, je » comprends qu'il faut me préparer à mourir. Le mé- » decin n'a rien dit, tout le monde s'éloigne de moi » pour ne pas assister aux derniers moments tou- » jours si tristes d'un être qui passe de la vie au » néant. Adieu, souffrances ; je vais mourir seule » entre ces murs qui étoufferont mes prières et mes ^> pleurs, parce que ma voix est faible. Seigneur,
» VOUS m'appelez peut-être pour me donner un bon- » heur plus grand. Ne permettez pas que je vous M insulte par mon manque de résignation. Pardon- » nez-moi si je partage ma dernière pensée entre » vous et mon Joanne, puisque vous m'avez mis » cet amour au cœur. Je vous demande la vie à » mafns jointes, épargnez-moi, je suis si jeune, je )> ne suis pas préparée à mourir, j'ai peur, mon )> Dieu, mon Dieu, faites-moi grâce !
» Dix heures du soir. — J*ai dormi, je suis plus » calme que ce matin, mais j'ai moins de forces, ma )i respiration est plus courte, il me faut un effort » surhumain pour tenir ma plume. J'ai tant de eho- » ses à vous dire, et je sens que le temps va me man- » quer ! Pauvre Joanne, si mes yeux brûlants pou- » valent laisser sortir des larmes, je pleurerais sur » vous qui allez rester seul. Vivez, je le veux, car » je n*ai jamais offensé Dieu, et si vous n'avez pas » de résignation, pour vous punir, il vous séparera » de moi dans Téternité. Quand j'étais toute petite, » j'ai vu mourir une vieille dame catholique. Un » prêtre priait avec elle à sa dernière heure. Cette re- » ligion est bien belle, on trouve à tous les bouts du » monde un ami qui vient vous aider à franchir ce » terrible passage, qui regarde votre âme s'envoler » et qui prie pour elle quand elle a pris son essor.
» Oh I je manque décourage, Joanne; ma robe de » mariée va être un linceul. Changez vos paroles » d'amour en prières , vos sourires en larines ;
M quittez ce pays, mais ne m'oubliez pas. Allez chez » l'homme qui a fait mes portraits, il doit avoir les » autres. Hélas I ils étaient ressemblants, je ne suis » déjà plus que Tombre de moi-même* S'il les a » gardés tous deux, vous en donnerez un à ma mère. nOmon Dieul mes doigts se roidissent, j'écris » sans voir. Ne tuez jamais les oiseaux qui tourne- »ront autour de vous, si je puis mettre mon âme » dans le corps de l'un d*eux, je voltigerai toujours N à vos côtés. Une main froide s'appuie sur mon » cœur, les nuages descendent du ciel. A vous ma » dernière peffséc, mon dernier regret, mon pr^emier » baiser d'amour ! » ^
Il n'y a plus rien d'écrit à la suite de cette phrase, ûit madame Joseph en laissant tomber la lettre.
Joanne la ramassa, promena sur elle son regard désolé, et embrassa l'écriture*; puis, appuyant la fflain sur son cœur, il respira comme un homme qui éprouve une douleur très-vive.
Madame Joseph aurait voulu donner un libre cours à ses fermes, mais elle se fit violence, car le désespoir muet de Joanne lui faisait peur. Comprenant bien, avec son bon cœur, que les paroles de consolation ne servent à rien, elle imagina de le distraire eûroccupant de sa douleur même.
— Ne voulez-vous pas, lui dit-elle, venir chercher son portrait et savoir où elle est enterrée?
Le jeune homme se laissa conduire comme un
enfant. L'artiste avait en effet gardé les deux premières épreuves qu'il avait faites du portrait de Louisa. C'était effrayant de ressemblance, elle devait avoir peu changé pour mourir. ^
Joanne fondit en larmes.
C'est pour lui que la pauvre fille avait fait cet héroïque effort de traîner la mort avec elle chez le peintre. L'artiste comprenait celte douleur, il avait vu Louisa : lui aussi avait aimé. Il accompagna Joanne au cimetière. Joanne se mit à genoux, on eût dit qu'il voulait ouvrit la terre avec ses ongles; puis, s'affaissant sur lui-même peu à peu, il tomba la face contre terre ; ses lèvres appliquées sur le sol semblaient vouloir en traverser la profondeur avec un . baiser ou une morsure.
Madame Joseph et le jeune artiste le relevèrent, il était sans connaissance. Rien ne pouvait le faire sortir de son immobilité.
— Vous vous rendrez malade, disait la bonne femme.
A tous il répondait : —Je veux mourir.
Les grandes douleurs finissent par produire un effet d'isolement. Un peu plus tôt, tth peu plus tard, le monde autour de vous reprend son train de vie. Vous restez seul avec le souvenir de ceux que voud pleurez.
Madame Joseph était très-attachée à Joanne ; elle le plaignait beaucoup, mais elle ne pouvait abandonner son ménage pour rester auprès d'un malade
qui ne voulait pas guérir, d'un malheureux qui
repoussait les consolatious.
Elle avait écrit à son mari pour lui apprendre la
mort de Louisa et le prévenir qu'elle resterait près
de Joanne plusieurs jours.
Mais son absence ne pouvait se prolonger indéfiniment;. Un matin, elle annonça à Joanne qu'elle était obligée de le quitter pour retourner aux mines. U ne fit pas un mouvement, pas une observation; son insensibilité le rendait ingrat.
— Joanne, lui dit madame Joseph, en l'embrassant lorsqu'elle le quitta, il ne faut pas rester en Australie, il faut retourner en Europe. Vous avez plus de cent mille francs, c'est une fortune. Avec ic temps et du courage, vous pouvez encore être heureux.
— Non, répondit-il, c'est ici qu'elle est morte, c'est ici que je veux mourir.
Livré à lui-même, il ne sortit plus que pour aller au cimetière.
A force de s'absorber dans sa douleur, il devint de plus en plus malade.
Son irritabilité nerveuse était telle qu'il ne pou* vait plus supporter aucun contact avec le monde.
On faisait du bruit dans la maison qu'il habitait , OH le regardait avec curiosité ; cela lui devint intolérable. C'est alors qu'il se réfugia à Saint-Kilda, qu'il prit le lit, et que le garçon d'hôtel alla chercher le docteur Iwans. ^
Tant qu'il avait pu marcher, Joanne n'avait pas consenti à se laisser secourir. Maintenant qu'il n'avait plus la force de bouger, il souhaitait ardemment de se rétablir pour pouvoir retourner au cimetière. Il ne vivait plus que là, sur cette terre fraîchement remuée qui contenait la dépouille mortelle de sa chère Louisa, ou la nuit, quand il la revoyait dans SCS rêves, qu'il parlait, qu'il croyait l'entendre et lui répondre. Il voulait toujours mourir, mais il voulait mourir près d'elle.
Nous l'avons dit, le docteur Iwans s'était senti pris pour Joanne d'une sympathie très-vive. Il était venu le voir tous les jours, et chaque fois ses visites étaient plus longues. L'âme de Joanne se détendit au contact de cette bienveillance. Il raconta sa vie et ses douleurs à M. Iwans. Ce dernier l'écoutait avec intérêt^ le laissait recommencer vingt fois les mêmes récits, car il comprenait à merveille que la véritable maladie de Joanne, c'était son désespoir, et que le meilleur moyen de lui rendre la santé, c'était de lui rendre le courage.
Il y avait un mois que Joanne ne s'était levé. Le docteur le trouvant mieux, l'engagea à faire quelques pas dans sa chambre. Joanne y consentit, il s'approcha de la fenêtre, appuyé sur le bras de M. Iwans.
Tous deux s'assirent. Quelqu'un qui leS aurait vus l'un près de l'autre, le médecin tenant la main de son malade, les aurait pris pour de vieux amis.
— Cher docteur, disait Joanne, si je vous avais coDou plus tôt, elle ne serait pas morte. Puis, appayant son coude sur la barre de la croisée ouverte, satêtesur sa main, il se tut un instant et regarda le ôe(, tandis qulvsrans, les yeux fixés sur lui, se disait rec satisfaction : — La douleur est plus calme, je ne désespère plus de sa guérison.
En ce moment un liomme passait dans la rue ; sa lémarche était lente^ on eût dit qu'il comptait chai|oe grain de sable qui criait sous ses pieds. Arrivé en face de l'hôtel du Prince- Albert, il leva machinalement la tête ; mais en apercevant Jeanne et le iocteur, il s'arrêta et resta quelques secondes muet elimmobile, comme si un gouffre se fût ouvert devant lui. Puis, faisant un bond en arrière, il se rangea dans le renfoncement d'une clôture sans quitter des yeux les deux hommes qui semblaient l'avoir fasciné.
^ Lui ! dit-il d'une voix sourde, lui avec le doctol S'ils me voient, je suis perdu 1
Mais son mouvement pour se cacher n'avait pas êlé assez rapide. Au moment même où ses yeux sciaient fixés sur Jeanne, ce dernier, qui baissait la lète et promenait autour de lui un regard vague, 'avait aperçu»
A sa vue, Jeanne avait été comme frappé de la foadre. n était tombé à la renverse en criant deux fe:-MaxlMaxl
1^ docteur s'empressa de lui donner ses soins.
— L'avez-vous vu î dit Joanne en revenant de soi évanouissement.
— Qui donc ?
— Max !
— Je n'ai vu personne.
— Mon Dieu! mon Dieu! continua Joanne en se tordant les mains de désespoir. Il était là ! je l'ai vu, rinfâme qui a assassiné Albert, qui a causé la mort de Louisa, et je n'ai pas eu la force de coarir après lui I Je me suis trouvé mal comme une femme. Maudite faiblesse l je h*ai même plus la puissance de me venger. Donnez-moi le bras, docteur, je veux sortir, je veux le trouver, le livrer à la justice.
Joanne essaya de se lever, mais il retomba épuisé sur son lit.
Le docteur le calma et le força à se recoucher. . — Commencez par recouvrer vos forces, lui dit-il. Il en faut pourse venger.
Joanne obéit comme un enfant qui a conscience de sa faiblesse.
Le docteur resta quelque temps près de lui, craignant de le laisser seul dans Tétat nerveux où ille voyait.
Les événements de la vie tiennent souvent à bien peu de chose.
Si le docteur, au moment où il était avec Jeanne à la fenêtre, avait eu la tête tournée du même côté que lui, il aurait su que l'homme qui s'était lûtroduit dans sa famille sous le nom de Fulton, n'élait
a^e que Hax^ Max le voleur, Max rassassint
Malheureusement pour lui, il continua de l'ignorer.
Pendant ce temps-là Max avait disparu.
Convaincu qu'il avait été reconnu, il s'était retiré en rampant le long de la haie. Puis arrivé au coin delà rue, il avait précipité sa marche. Ce qui le torturait le plus, ce n'était pas la crainte de ne pouvoir se sauver^ c'était la pensée de renoncer à la possession de Mélida.
— Plutôt la mort I pensa-t-il, Mélida I Mélida I Je ne veux pas partir sans toL Tout à coup il s'arrêta.
Une idée infernale venait de traverser son cerveau.
— • C'est cela, se dit-il en arrangeant dans sa tète les détails du plan qu'il avait conçu. Elle me suivra jusqu'à ma voiture et alors. ..
Max prit sa course vers la maison du docteur.
MORTE, DIEU ME FERA Lk GRACE DE SEPARER