NOS AMES
Mélida était assise dans le petit salon, près d'une fenêtre ouverte.
— Mélida ! dit Max d'une voix tremblante.
— Monsieur Fulton I répondit la jeune fille, qui
ne pouvait jamais se défendre à sa vue d'une impression pénible.
— Chut 1 murmura Max d'une voix plus émue. Il est arrivé un malheur. Je ne veux en faire part qu'à vous.
Mélida le regarda. Il était si pâle, qu'elle s'approcha en tremblant.
— Votre père, continua Max,. a fait une chute de cheval, il est blessé.
— Oh I mon Dieu 1 s'écria la jeune fille en pâlissant à son tour.
— Plus bas. Il est inutile d'efifrayer votre mère et voire sœur, venez avec moi, nous le ramènerons en voiture.
Mélida sortit avec précaution. Un sourire diabolique passa sur les lèvres de Max.
— Par ici, lui dit-il en lui désignant le chemin opposé à celui que devait prendre le docteur pour rentrer. J'ai laissé ma voiture à quelques pas d'ici, chez un sellier, pour faire réparer un trait qui s'était cassé. J'ai dit à Tom de venir me rejoindre, allons au devant de lui pour ne pas perdre de temps.
Tom montait sur le siège pour partir, quand il vit arriver son msdtre et Mélida. Le brave garçon ne comprenait rien à l'émotion de son maître et à la pâleur de la jeune fiJle, qui regardait autour d'elle d'un air inquiet.
Tom, qui était de sa nature assez familier, allait faire une question. Max ne lui en laissa pas le temps*
— Tom, mon garçon, lui dit-il d'une voix caressante qui ne lui était pas ordinaire, cours à Melbourn et tu me ramèneras le meilleur chirurgien.
Tom ne répondit pas un oui très-empressé. Melbourn était à deux lieues, la nuit allait le surprendre en chemin. Mélida lut sa pensée dans ses yeux, car elle lui dit d'un air suppliant : C'est pour mon père qui a fait une chute de cheval, nous allons le chercher.
Tom partit comme Téclair.
— Allons, dit Max à Mélida en lui offrant la main pour monter en voiture, partons .
C'était ce qu'on appelle un dockart. On pouvait tenir quatre personnes, deux devant, deux derrière, appuyées dos à dos. Comme Max était toujours seul avec son domestique, les chaînes de la voiture étaient relevées. Mélida prit place à côté de Max. La nuit commençait à jeter son voile sur la terre. Le cheval* prit le galop, que Mélida n'avait pas encore eu le temps de questionner son compagnon.
Ses cheveux blonds flottaient au vent, tandis que de ses deux mains elle se tenait à la voiture qui semblait vouloir se briser dans cette course rapide.
— Où allons-nous ? demanda enfin Mélida.
— Chez moi, répondit Max qui pressa son cheval, quoique la pauvre bête fît des efforts inouïs pour enlever la voiture qui s'enfonçait de deux pieds dans le sable .
Mélida eut alors un moment de réflexion, ce qui
189 LEd VOLEURS D'OR.
arrive toujours^ après un grand événement. Elle regarda le profil de Max qui se dessinait sur la teinte brune du ciel ; il regardait en face de lui, il semblait dévorer l'espace de son regard enflammé. Un frisson s'empara de Mélida, le vent froid de la mer la glaçaiU Elle fit un effort pour faire quelques questions. Max ne répondit pas, il semblait n'écouter que le galop précipité de son cheval.
— Pensez -vous donc, demanda Mélida, que mon père court un grand danger ? Pourquoi ne me répondeî^vous pas? Doutez-vous de mon courage, et préférez-vous me faire mourir d'inquiétude ?
Max se tourna alors de son côté ; elle vit son sourire, ses yeux ardents, elle sentit presque un baiser sur son front. Un tremblement nerveux s'empara de ses membres, elle jeta son corps en arrière, et si au même instant Max n'eût entouré sa taille de son bras gauche, elle serait tombée en bas de la voiture.
— Qu'avez-vous donc, demanda Max en la serrant sur son cœur, n'allez -vous pas être ma femme, n'êtes-vous pas à moi pour la vief...
^ Monsieur, répondit Mélida en cherchant à se dégager^ le moment est mal choisi pour me parler de votre tendresse. Pour aimer, il faut estimer, et pour estimer il faut respecter celle qu'on veut prendre pour compagne.
— Je ne fais que cela depuis le jour où je vous aï connue, repondit Max qui se contenait encore, et vous lie m'avez pas dit merci : le cœur se fatigue
d*âttendre un regard, un baiser ; puis il ajouta avec un rire moqueur : Il faut prendre ce qu'on ne vous donne pas.
— Vous me faites peur, monsieur, s'écria Mélida en se débattant. Où est mon père? arrêtez! arrêtez I Je ne veux pas aller plus loin.
— Nous sommes arrivés , répondit Max sans la lâcher, mais en prenant un air plus respectueux.
— En effet la maison apparaissait au delà des arbres comme un géant. Mélida n'avait point un caractère éoergîque : trembler, pleurer étaient généralementses seuls moyens de défense. Elle cherchait à se rassurer en disant : Nous voilà arrivés, et puis. .. Tom et le chirurgien vont venir, mon père doit être là. La grille était passée, la voiture suivait l'allée en demi-cercle qui conduisait à la maison. Max arrêta à la porte de derrière. Il fit descendre Mélida qui cherchait un indice, une lumière. Ils entrèrent dans une des pièces du rez-de-chaussée, il alluma une bougie. Mélida demanda : Où donc est mon père?
Max se mit à genoux devant un meuble, il l'ouvrit, il y prit une boite de bois noir et répondit :
— Je vous demande une minute, il y a là des médicaments que je dois préparer, et nous monterons ensuite. Il donna un tour de clef à la serrure sans que Mélida y prit garde. Soin bien inutile si elle avait pensé à se sauver, car la croisée à guillotine était à moitié ouverte.
— Mon Dieu I mon Dieu 1 se dit-elle en regardant
tout sans rien voir, que s'est- il donc passé? que vais-je voir ou apprendre? Oh! si ma mère était venue, elle serait déjà folle.
En sortant de Tappartement, Max s'était élancé du côté où il avait laissé sa voiture; il ouvrit le coffre du dockart, y plaça la boîte qu'il venait d'apporter ; puis prenant son cheval par la bride, il le dirigea vers l'écurie qui était assez loin de la maison ; il appela un domestique nommé Jack.
— Mets un autre cheval au dockart, monte sur le siège et va m'attendre dans le petit bois qui borde la mer, en face la roche du Corsaire. Cent livres sterling pour toi, si personne ne t'y voit ni ne découvre le chemin que tu vas prendre. J'enlève une femme mariée, tu comprends.
Le cheval était déjà garni et Jack allait partir lorsque Max rentra.
— Vous me faites mourir d'inquiétude, dit Mélida, en allant à sa rencontre. Yerrai-je enfin mon pauvre père?
— Pas de si tôt , répondit Max de Fair d'un homme qui n'a plus rien à ménager.
Mélida fit un pas en arrière.
— Voyons, dit-elle, je ne vous comprends pas ; je ne crois pas vous avoir fait de mal, ne me tourmentez pas ainsi.
— Non, répondit Max en prenant quelques papiers qu'il mit dans sa poche ; non, vous ne m'avez pas fait de mal, si l'on compte pour rien l'indiffé-
reoce de ceux qu'on aime, leur froideur, je puis même dice leur répugnance ; mais aujourd'hui nous n'en parlerons plus, tout cela est fini. Si votre père est votre seule inquiétude, rassurez-vous : il se porte à merveille, il a votre sœur et votre mère pour le consoler de votre départ, car vous allez me suivre.
— Moi 1 fit Mélida en reculant épouvantée ; suisje bien éveillée, êtes-vous fou?
— Je ne suis pas plus fou que vous n*êtes endormie, répondit Max en armant ses revolvers pour Térifier les capsules. J'ai dompté les hommes, j'ai vaincu la fortune, je saurai bien mater une femme.
Mélida passa les mains sur son front comme si elle voulait se soustraire à un mauvais rêve.
— Pardonnez-moi, monsieur, mais je ne puis comprendre. N'avez-vous pas obtenu ma main de mes parents et n'y ai-je pas consenti? Le momtnt de notre union n'est-il pas très-prochain? que pouvez-vous souhaiter encore ?
— Je veux te posséder sans plus de retard, répondit Max en s'approchant ; tu aurais dû comprendre que je ne 'pouvais pas t'épouser, puisqu'une condamnation pèse sur ma tête. Ce que je voulais, c'était ton amour. Si tu m'avais aimé, tu m'aurais suivi de bonne volonté; tu ne l'as pas voulu, je t*ai% emportée de force. Choisis entre mon amour et la mort, et il s'approcha pour la saisir.
— Seigneur! Seigneur Tcria la jeune fille en se laissant tomber à genoux, ayez pitié de moi.
•^ Ck)mme tu m'aimes, disait Max avec un sourire étranglé; si j'étais un honnête imbécile» comme j'aurais payé de ma fortune et de mon nom une caresse hypocrite, un baiser dédaigneux I
*^ Monsieur, Monsieur, disait Mélida en se traînant à genoux, revenez à vous ; je suis sans défense» ne m'insultez pas; tuez-moi ou rendez-moi à mon père, il en mourrait de chagrin,
-«- Ton père, répondit Max en haussant les épaules, il te vendait à moi; il savait bien que tu ne m'aimais pas, il ne regrettera que ma fortune.
~ Oh I c*en est trop, cria Mélida en se relevant et en regardant Max de toute sa hauteur» je suis humiliée d'avoir imploré un misérable comme vous ; oui, je yous hais, mais chez moi le mépris l'emporte sur la crainte. Si je meurs aujourd'hui, je serai mîile fois plus heureuse que de devenir votre femme.
— Tais-toi, dit Max qui était devenu pâle comme un mort, tais-toi !
Il lui se)*ra violemment les poignets.
— Vous pouvez me briser les membres, répondit Mélida; je n'ai pas la force de me défendre, de lut* ter contre votre brutalité; mais tant que vous ne
0 m'aurez pas tuée, tant que mes lèvres pourront s'ou» vrir, je vous dirai : Vous me faites horreur, je vous hais et je vous méprise.
Max fit un mouvement de rage mêlé de désespou* ; son amour l'emportait sur sa volonté : il souffrait.
^ Eb bien* dit-il en armant un pistolet, ni à moi m à d'autresi nous allons mourir ensemble.
— Vous avez plus peur de la mort que moi, ré» pondit Mélida ; nos corps morts, Dieu me fera U grâce de séparer nos âmes.
Hélida était belle de son courage, jamais Uax ne l'avait tant aimée ; le temps s'écoulait et il oubliait de fuir.
Lorsque Tom était parti pour aller chercher un ohirurgien, au lieu de suivre le bord de la mer jusqu'à la grande route, il était remonté sur sa droito« pour tâcher de trouver un omnibus à la station de Saint-Kilda. U passa près de la maison du docteur. Émeraude était à la croisée, elle se penchait pour regarder à droite et à gauche, comme si elle attendait quelqu'un.
— Bonsoir, mademoiselle, fit Tom en passant, il ae faut pas vous tourmenter, ce ne sera peut-être rien. Je cours chercher un chirurgien.
^ Pourquoi donc ? demanda Émeraude en lui faisant signe de s'arrêter et en sortant sous la porta pour causer.
^ Oh I mon Dieu t fit le pauvre garçon qui crut avoir trop parlé, est-ce que vous ne savez pas que votre père s*est blessé en tombant de cheval ?
— Mon père, dit Émeraude en riant, et elle montra rintérieur du salon à Tom ; il est là dans son fauteuil, il dort comme il fait chaque fois qu'il s'est beaucoup fatigué dans la journée.
Tom passa la moitié du corps à rintérieur*
— Tiens ! dit-il étonné, c'est vrai qu'il dort, je crois même qu'il ronfle un peu ; mais alors, contihua-l-il en se retirant, qu'est-ce que me disait donc mon maître, c'est-à dire mademoiselle Mélida?
— Ma sœur, répondit Émeraude avec vivacité, et moi qui l'attends depuis une heure ; elle n'a pas dit où elle allait, elle est sortie sans châle, sans chapeau.
— Elle était si bouleversée quand je l'ai vue, répondit Tom ; et il raconta mot à mot ce qu'on lui avait dit.
Émeraude fronça les sourcils; ses lèvres devinrent blanches; elle fitrépéter Tom plusieurs fois. De sombres pressentiments agitaient son esprit. Elle se demandait ce que cela voulait dire; puis enfin, comme si une voix l'appelait en son cœur, elle dit à Tom :
— Je vais aller au devant d'elle, rendez-moi un service, passez par la petite cour, vous mettrez une selle sur Kettly ; je serai de retour avant que mDn père ne s'éveillfe et que ma mère ne soit rentrée.
Cinq minutes plus tard, Tom et Émeraude étaient en route; elle voulait que sa jument allât au pas, mais comme si la bonne bète eût deviné l'impatience de sa maîtresse, elle trottinait à lui décrocher le cœur.
— Je vais aller en avant, dit enfin Émeraude au pauvre Tom qui courait pour rester à ses côtés ; et à peine Tom avait-il répondu : C'est cela, qu'elle disparut au grand galop de son cheval. A mesure qu'elle
avançait, elle se disait, sans pourtant ralentir sa course : Tom se sera trompé, on ne lui aura pas parlé de mon père ; mais alors, à qui Mélida peutelle porter tant d'intérêt. Je suis sûre qu'il y a une erreur, elle doit être rentrée à la maison. Keltly, secondant l'impatience de sa maîtresse, ne galopait plus, eUe volait. Quand Émeraude arriva à la grille da»parc, au lieu de prendre le chemin qui tournait derrière la maison, elle suivit l'allée sablée qui conduisait à la grande porte d'entrée. Elle mit sa ju-ment au pas ; elle voulait voir avant d'appeler, de frapper.
— Que dirai-je , si Tom s'est trompé , si Mélida n*est pas là? Est-il convenable que j'aie l'air de courir après ma sœur ?
Quoiqu'elle avançât avec précipitation, le gros chien de Kangaroo attaché dans la cour se mit à aboyer. Ce chien qui était toujours enchaîné ne connaissait que Tom , jamais Max ne l'avait approché, les autres domestiques ne s'en occupaient pas. Aussi, à l'approche d'Émeraude, secoua-t-il sa chaîne et poussa-til des hurlements à être entendus de son maître s'il eût été moins absorbé.
— Tout est silencieux ici, pensa Émeraude. Il n'y a de lumière nulle part ; je suis sûre qu'ils sont à la maison et que je vais passer pour une folle. Allons, il faut m'en aller sans qu'on me voie, mais je ne veux plus passer près du chien.
Alors, pour ne pas retourner sur ses pas, elle fit le
i90 LES VOLEURS D'OB«
tour de la maison et elle arriva juste en face de la chambre éclairée où se trouvaient Max et Mélida» Elle s'arrêta ; la femme et Tanimal restèrent imino* biles , ils semblaient retenir leur respiration. Eme^ raude, croyant deviner au mouvement qu'elle remarquait, qu'il se passait une scène étrange, sauta à terre, légère comme un oiseau, et elle s'approcha de la fenêtre ouverte au moment où Fulton ariuait son pistolet. Elle poussa un cri, et, soulevant le châssis de la fenêtre, elle appela deux fois Mélida.
— - Oh I ma sœur, s'écria la jeune fille qui voulut s'élancer et se croyait sauvée; mais Max, prompt comme l'éclair, la retint, et la repoussant il dirigea son pistolet du côté de la fenêtre. Le coup partit avant qu'Émeraude eût songé à se reculer^
^ Au secours, au meurtre I cria-t-elle; mais sa voix s'éteignit et l'on n'entendit plus que la chute de son corps sur les broussailles.
Un cri déchirant suivit cette chute, mais on eût dit qu'en le poussant Mélida était morte, car eU# tomba à terre sans mouvement
Max eut un mouvement d'épouvante, ses che« veux se hérissèrent sur son front, il crut avoir tué Mélida ; il se mit à genoux près d'elle , lui prit la tète, puis écartant de son visage ses cheveux blonds épars : Évanouie, elle n'est qu'évanouie, s'écria-t-il ; tant' mieux.
Il la prit dans ses bras, en l'enlevant comme une enfant qui dort, il éteignit la lumière et il sortit. II
regarda sans s'arrêter le eorps d'Étneraude étendu à terre, il prit à travers les massifs pour gagner le bord de la mer. Quoique son fardeau lui parût léger, le sable fin dans lequel il entrait à mi-jambe entravait sa marche. Il se consulta un moment ; pais tournant à gauche : Par là, $*écria-t-il> j'arriverai plus vite.
Pendant qu'il partait d'un côté, Tom arrivait dd l'autre, non moins ennuyé par la diiQcullé q^'il avait à avancer.
Ace moment, Ton entendit les hennissements d'un cheval. II s'arrêta pour écouter,
— Cela vient de là-bas, pensa-t il, et il prit le chemin qui conduisait par derrière la maison.
La lune était superbe, elle éclairait comme en plein jour* Tom vit distinctement Kettly qui baissait son nez à terre et relevait la tête pour hennir.
— Celte pauvre Kettly I dit Tom en s'approchant pour la prendre, tu veux aller à l'écurie ; viens la vieille.
Kettly se laissa tirer par la bride sans bouger ; alors Tom regarda à terre un objet qui se trouvait dans l'ombre et qu'elle ne semblait pas vouloir quitter.
—Ah ! mon Dieu I s'écria-t-il en lâchant la brido du cheval et lui donnant un coup sur le nei : va* t'en, vilaine » tu auras jeté cette pauvre demoiselle àterre dans un moment de gaieté ; mais veux-tu t'en aller, où je vais te corriger 1
Kettly ne bougea pas ; Tom se baissa pour ramasser Émeraude ; la manière dont il la prit lui fit pousser un gémissement si douloureux , qu'il la laissa retomber.
— Mademoiselle ! appela-t-il plusieurs fois ; puis voyant qu'Ëmeraude ne répondait pas, il frappa deux coups à la porte et revint près d'elle; il lapril doucement et l'attira à la clarté de la lune.
Émeraude fit un mouvement et rouvrit les yeux,
— Oh I dit- elle, vous arrivez trop tard. Comme je souffre ; mais il ne s'agit pas de moi, je puis rester ici quelques heuç^^ sans mourir, tandis qu'elle, il va la tuer.
— La tuer! qui donc? demanda Tom.
— Ne me questionnez pas, reprit Émeraude à voix basse ; écoutez-moi, et pour l'amour de Dieu faites ce que je vais vous dire.
Tom fit signe que oui, et pour mieux entendre il se mit à gonoux près d'elle.
— Fulton a enlevé ma sœur, il a voulu me tuer ; courez après lui, il ne peut être loin \ arrachez-lui cette enfant, ou elle sera morte demain. Allez I allez let soyez béni. Moi, je dois avoir l'épaule casséei, mais je puis attendre ; ne revenez à moi que quand elle sera sauvée ; sans cela, laissez-moi mourir.
— Oui , oui , mademoiselle, répondit le pauvre Tona qui pleurait, oui, je vous la ramènerai ; mais je ne veux pas vous laisser là, je vais vous porter dans la maison,
— Gardez -VOUS -en bien, répondit Emeraude, épuisée par la douleur.
— Je vais vous porter chez le jardinier, dit Tom en l'enlevant dans ses bras.
Émeraude n*avait sans doute pas la force de répondre.
— Viens, ma pauvre Kettly, j'aurai besoin de toi, dit Tom en s'éloignant : elle le suivit comme un chien.
Le pavillon habité par le jardinier était éloigné de la maison. Ce jardinier était un bon gros Irlandais qui parlait un langage impossible à comprendre pour un Anglais; aussi Tom nes*amusa-t-il pas à causer; il déposa Émeraude sur le lit, recommanda le plus grand silence et sortit en disant :
— Allez chercher le docteur Iwans, il y a dix livres sterlings pour vous si vous le ramenez de suite.
Le jardinier roula de gros yeux étonnés, tira d'énormes bouffées de fumée de sa pipe, et sortit à son tour d'un pas lent et régulier. Tom monta sur Kettly. •
— Voyons, se dit Tom à lui-même, quel chemin vais-je prendre?
Il hésita ; puis se frappant le front, il se dit :
— Je n'ai pas d'armes, mais j'ai un chien.
Il se dirigea du côté de la cour, il détacha Acléon «t il l'excita à la recherche des fuyards comme eût fait un piqueur à son limier.
— Cherche, Actéon, cherche, mon fils, disail Tom à demi-voix, pendant que le chien tout joyeux d'être en liberté remuait la queue et rasait la terre de son nez. Soit hasard, soit instinct, Actéon partit comme un trait dans la direction que Max avait prise.
Tom monta à cheval et suivit son chien. * Arrivé au bord de la mer, sur le sable mouillé, Actéon s'arrêta.
— Tu ne sens plus, lui demanda Tom, comme « l'animal pouvait lui répondre ; mais moi je puis voir. Il descendit de cheval et il regarda s'il pouvait distinguer des pas.
— Ils ont passé là, dit-il en se retournant vers Ketlly pour Tempêcher d'eflFacer des traces. Tout à coup au débouché d'un angle, il vit apparaître deux ombres qui semblaient marcher dans la mer ou se balancer sur le rivage.
— Je les vsis, dit Tom en s'élançant sur Kettly, et il la poussa en avant.
L'air froid de la mer avait tiré Mélida de son éva* nottissement. En recouvrant ses sens, elle se trouva couchée sur le sable, ojf. Max, épuisé de fatigue sans doute, l'avait étendue. Il était penché sur elle, et elle sentit passer sur son visage le souffle de son haleine.
Elle se leva et essaya de fuir. Max l'arrêta par le bras.
C'est alors que Tom les avait aperçus.
— Misérable ! lâche I lui dit-elle, vous ne crai-
gnez donc pas la justice I mais si vous échappez à la justice des hommes , vous n'échapperez pas à celle de Dieu I
Au même instant on entendit le galop d'un cheval.
-^ Tenez, dit-elle en étendant le bras du côté où Tom arrivait, la Providence m'envoie un vengeur.
Max se mit sur un genou, tira son pistolet et parut attendre sans crainte.
—'Encore un crime 1 dit Mélida; mais vous ne tuerez pas le monde entier On entendra ma voix, si vous ne me tuez pas.
Puis se tournant vers celui qui arrivait, elle cria :
— Méfiez-vous! Si vous êtes armé, défendez- vous et sauvez-moi.
Max voulut lui fermer la bouche et l'entraîner dans le taillis ; mais Tespérance lui donnant de la force, elle se défendit et mordit au sang la main que Max lui avait appliquée sur la bouche. La douleur, la rage le rendirent fou; il l'aurait tuée, si Tom ne les avait joints en ce moment.
— Que voulez-vous? dem^pda Max en le couchant enjoué. Tom vit le mouvement et se tint prêt à éviter le coup.
— Ce que je veux? dit-il^ mais je cherche après TOUS et après Mademoiselle ; son père est chez vous avec la police.
— La police! répondit Max; la police est déjà prévenue
— Oui, répondit Tom ; je pense même qu'ils ae sont pas très-éloignés et qu'ils pourraient entea- (ire la détonation d'une arme à feu.
Max baissa le canon de son pistolet
— Tom, s'écria Mélida, criez avec moi, appelez au secours ; cet homme est un assassin, il a tué ma sœur.
— Elle est folle, répondit Max, aide-moi à étouffer ses cris, à l'emporter, je te donne mille livres» deux mille livres sterling.
— Deux mille livres sterling, reprit Tom, comme un homme qui se laisse tenter ; eh bien, pour l'empêcher de crier, il faut lui mettre un mouchoir sur la bouche ; puisque vous l'épousez vous avez le droit de Tenlever.
— Les monstres I murmura Mélida abattue, je suis perdue !
— Alerte ! dit Max avec un sourire vainqueur, alerte I II mit son pistolet dans sa poche et il en tira un mouchoir pour en faire un bâillon, après lui avoir attaché les mains avec celui qu'on lui tendait.
La pauvre enfant allak se laisser faire sans résistance. Tom s'était reculé,, il flattait son chien ; au moment où Max allait s'avancer, Tom s'élança la tète en avant et le frappa si rudement dans le creux de l'estomac, que Max roula plus de vingt pas en arrière dans la mer. Allons, Actéon, cria Tom, allons, mon bon chien, apporte-moi cela par le cou et serre fort 1
Le chien s'élança.
— Tom ! mon bon Tom I murmura Mélida, revenant de son erreur, il. va nous tuer tous les deux!
— - Ne craignez rien pour moi , mademoiselle. Àctéon va le faire barbotter un peu, et quand il sortira de là, ses pistolets seront mouillés ; s-il n'a pas d'armes con#e moi, un homme ne me fait pas peur, j'ai de bons poings ; puis il ajouta : Vile en selle, allez aussi vite que le pourra Kettly, courez chez Fulton , votre père et votre sœur doivent y être, il n'ira pas vous déranger.
Mélida était déjà à cheval, elle entendit ces dernières paroles de loin.
* — Dieu vous garde, dit-elle ; et ne trouvant pas de paroles pour le remercier, elle lui envoya un baiser comme font les enfants.
Quand elle fut assez loin pour qu'on ne pût Fatteindre, Tom regarda Max et Àctéon qui étaient aux prises dans l'eau. La mer était descendue, et Max, qui avait pied, serait sorti de suite sans le chien qui l'obsédait et lui sautait à la gorge.
Tom siffla. Actéon revint auprès de lui. Assez, dit Tom en le carressant.
Max, débarrassé d'Actéon, sortit de l'eau comme un furieux ; il s'élança sur son adversaire qui se mit en garde, les deux poings en avant , en lui disant:
— A vos ordres, mon maître, à présent que vous n'avez plus de poudre, je suis votre homme ; désolé
m LES VOLEURS D*OR.
de vous manquer de respect, mais je vous préviens que je suis très-fort.
Max écumait de rage, il fallait qu'il se vengeât, il voulut frapper, mais il trouva un rude adversaire, chaque coup était paré et rendu avec calme;. c'était un spectacle étrange. La mer frémissait à leur^ pieds, la lune se balançait dans Ik voûte bleue. Actéon grognait, mais il ne bougeait pas, il attendit un signal. Enfin, épuisé, anéanti, Max roula sur le sable, Actéon s'élança, croyant que son tour était venu.
— Ici I cria Tom, un bon Anglais ne frappe pas à terre ; et s'étant approché de Max» il le poussa du pied.
Max ne fit pas un mouvement,
— Allons-noùs-en, dit Tom, il ne bouge plus» U en a assez.
A peine Mélida avait-elle été à cheval, qu'elle s*était penchée sur le cou deKettly, et lui avait dit à demi-voix, comme en lui confiant un secret :
— Va, Ketlly, va vite, j*ai peur.
Soit qu'elle eût compris cet appel caressant, soit qu'elle eût envie de rentrer, la jument redoubla do vitesses
Mélida n'osa pas tourner une seule fois la tète en arrière. En arrivant devant la maison, son cœur se serra, elle hésita pour entrer. Il lui semblait qu'elle allait se retrouver en face de Fui ton. Le frisson la prit, mais elle se souvint d'Émeraude; en deux
boDds de Ketlly elle fut i la porte. Le docteur était arrivé avec le jardinier, il était debout près du lit sur lequel Emeraude était étendue. Il était pâle et tremblant, il pleurait. Il y avait dans son cœur un combat entre le père et le médecin. Il pleurait des douleurs qu'il allait causer à son enfant.
Emeraude avait le bras gauche cassé près de l'épaule ; vingt fois le docteur s'était approché, vingt fois le père s'était reculé en disant : Je ne peux pas, je tremble, j'ai peur, allez chercher un autre médecin.
«-* Courez après ma sœur, disait Emeraude» je puis attendre encore.
A ce moment Mélida entra.
Emeraude poussa un cri de joie, se souleva un peu et retomba en arriére ; la douleur et Témotion loi avaient fait perdre connaissance.
— Oh ! s'écria Iwans en ouvrant les bras, j'accusais Dieu, j'étais injuste , ma fille I mes enfants I II serra Mélida sur son cœur, puis il se pencha sur Smeraude en disant à Mélida : Viens, j'aurai du courage maintenant, aide-moi.
Mélida coupa la robe de sa sœur et l'appuya sur sa poitrine, tandis que le docteur préparait les bandes.
L'appareil ne fut que quelques instants à placer.
Le médecin rajusta les os, banda les chairs avec ealme, tandis que le père se sentait défaillir et qu'une sueur froide lui tombait du front.
Mélida sentit que sa sœur était revenue à elle, elle lui serra la tête sur son cœur, cela voulait dire : du courage.
Emeraude n'en manquait pas; lorsqu'elle fut pansée, elle se tourna vers son père et le remercia du regard.
Il secoua tristement la tête , car pour la prenoière fois il doutait de son talent.
Mélida s'approcha de lui et lui raconta à voix basse ce qui s'était passé.
— Quelle horreur ! quelle infamie ! s'écria-t-il, je ne suis pas assez vieux pour ne pas vous venger ; mais avant tout, sortons de cette maison maudite. Comment faire? continua-t-il en s'adressant à Emeraude, tu ne pourras jamais marcher.
— Je me traînerai, répondit-elle, mais partons.
— Si nous mettions ma sœur sur Keltly? dit Mélida.
— Non, répondit le docteur, le mouvement lui ferait trop de mal.
Le jardinier, qui était resté immobile tout le temps de cette scène, sortit de son coin, offrit un matelas et une charrette que Ton conduirait au pas; on s'empressa d'accepter.
Pendant que le jardinier préparait la voiture, Tom arriva le visage couvert de sang, hors d'haleine.
■— Soyez tranquille, dit-il pour les rassurer; Fuiton ne reviendra pas ; s'il n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux ; mais je ne veux pas rester ici
non plus, il faut que vous donniez un asile à moi et à mon chien ; un coin d'écurie nous suiDira.
Le docteur lui serra la main.
On se mit en route en silence. Émeraude souffrait la torture ; Mélida, la tète basse, semblait écrasée sous le poids de ses souvenirs.
l'idée fixe de TOM. — UNE GRANDE DOULEUR.
Madame Iwans, qui était restée seule àla maison, et qui ne comprenait rien à l'absence de ses filles, se promenait avec agitation devant la porte.
Lorsqu'elle aperçut la voiture et qu'elle vit ÉmeraudC; étendue sur le matelas, elle poussa un cri déchirant
— Tranquillise-toi, lui dit le docteur, cela ne sera rien; mais elle a besoin de calme, je t'en conjure, ne la fais pas parler, elle a la fièvre; je crains un peu de délire*
Eb effet, la physionomie d'Émeraude était bouler versée, elle avait dans les yeux quelque chose de hagsu'd.
— Mon Dieu ! murmurait la pauvre mère en joignant les mains, est-ce qu'elle est folle? Que s'estil donc passé ?
— Des choses bien affreuses, répondit Mélida.
Madame Iwans aurait bien voulu en savoir davantage; mais, nature douce et docile, en voyant le silence dans lequel chacun se renfermait, elle n'osa pas insister.
Elle suivit en pleurant son mari, qui, aidé de Tom, portait Émeraude sur son lit.
Comme le docteur Tavait annoncé, Emeraude était en proie à la fièvre et au délire. Le docteur recommanda aux deux femmes de ne pas la quitter.
Il fit signe à Tom, et descendit avec lui,
— Venez -vous avez moi, Tom?
— Où cela ?
— ^ A la recherche de ce misérable.
— C'est inutile, n'avez-vous pas entendu ce qaé je vous ai dilî Nous nous sommes battus au bord de la mer ; je l'ai laissé sans mouvement sur le sable; et sll n'était pas mort, la marée montait. Dieu s'est chargé de vous venger.
— Je veux m'en assurer par moi-même, dit le docteur, qui fit un mouvement pour sortir. Vous pourriez vous tromper.
— Y songez-vous ? Vous ne pouvez quitter mademoiselle Émeraude dans l'état où elle est. Restez ici, je vais y aller.
— Je ne veux pas que vous y alliez seul, vous vous êtes déjà trop exposé pour nous.
— Quand je vous dis qu'il est noyé, reprit Tom en assurance; et puis quand même, mort ou vivant, je n'en ai pas peur.
LEIS VOLEURS D'OR. 20a
Tom, dont le dévouement n'avait pas de bornes, s'éloigna à grands pas, quoique convaincu qu'il allait faire une longue course inutile.
Le docteur remonta près de sa fille.
Lorsque Tom revint, au petit jour, Iwans qui avait veillé toute la nuit, descendit précipitamment.
— Eh bien, Tom, quoi de nouveau?
— Je vous l'avais bien dit, répondit Tom, en se laissant tomber épuisé de fatigue sur une chaise* Je n'ai rien vu, les courants auront entraîné son cadavre sur quelque coin du rivage, la marée était montée à plus d'un mille de distance de Tendroit où nous nous sommes battus.
Pendant dix jours, Émeraude fut entre la vie et la mort. Au bout de ce temps, la jeunesse prit le dessus et le docteur n'avait plus d'inquiétude pour ses jours; pendant ces dix jours, monsieur Iwans n'avait presque pas quitté le chevet du lit de son enfant. Une seule préoccupation semblait assez puissante pouf le distraire de ses angoisses paternelles, c'était le désir de s'assurer de la mort de Fulton.
A sa prière, Tom s'était rendu dès le lendemain à la maison de Fulton.
Il n'y avait pas reparu.
La plupart des circonstances recueillies^ rapprochées, discutées chaque jour entre le docteur et Tom, semblaient donner raison à celui-ci.
Pourtant, M. Iwans conservait une arrière-pensée, et, il faut le dire, au nombre des informations
prises par Tom, il en était quelques-unes qui autorisaient encore un certain doute.
Le domestique qui était sorti avec Fulton n'avait pas plus reparu que son maître. On avait retrouvé dans le bois la voiture dételée et le cheval abandonné ; sans doute il était revenu de lui-même à Técurie.
— Vous voyez bien, disait le docteur, qu'il a dû se sauver.
— Je vois tout le contraire, répondit Tom imperturbable dans son idée. Fulton n'était pas assez sot pour s'en aller sans emporter sa fortune. Il aura laissé son portefeuille dans la voiture, et ce mauvais drôle de Jack se sera enfui avec le magot.
Ces raisons finirent par convaincre le docteur. Peu à peu le souvenir de ces événements s'éloigna, et M. Iwans ne pensait plus à Fulton que comme on pense à un mauvais rêve.
Mais sous l'influence de ces émotions> sa santé était compromise et sa gaieté perdue.
Il faisait ses visites comme par le passé, mais on le trouvait tellement changé [que c'étaient ses malades qui lui demandaient de ses nouvelles et l'engageaient à se soigner.
Trois mois s'étaient écoulés depuis la fatale soirée.
Émeraude entrait en convalescence.
Mélida était toujours profondément abattue ; on eût dit qu'un mal incurable la minait.
Joanne, qui peu à peu avait recouvré ses forces, avait annoncé au docteur que dès qu'il pourrait sor-
tir, il irait le voir ea revenant du cimetière ; car sa première pensée était naturellement pour celle qui n'était plus.
Un soir que toute la famille était réunie, Joanne sonna à la porte de M. Iwans.
Ce fut Tom qui l'introduisit. Joanne, qui savait son dévouement par le docteur, lui adressa en entrant un sourire amical.
H. Iwans présenta Joanne à sa femme et à ses filles.
Madame Iwans tendit la main à Joanne.
— Soyez le bienvenu, monsieur, nous vous connaissions avant de vous voir : mon mari nous a si souvent parlé de vous !
—Votre mari a été bien bon pour moi : sans lui je Q*eiisterais plus.
Le docteur lui approcha un fauteuil.
—Asseyez-vous là, mon cher Joanne, et ditesmoi comment vous vous trouvez.
— Le corps va mieux, grâce à vous, mais la visite qae je viens de faire à la tombe de Louisa a rouvert toutes les plaies de mon cœur. Vous, au moins, docteur, vous avez une consolation, un ami vous a vengé. Mais moi, j'aurai le regret éternel d'avoir laissé échapper Max, le jour où étant assis à côté de vous, je l'ai vu passer dans la rue. J'aurais dû me jeter par la fenêtre pour Técraser en tombant.
— Max I dites-vous, fit Tom en se mêlant à la conversation, Max I c'était aussi le nom de Fulton.
J'ai vu chez lui des lettres qui portaient ce nom-là sur l'adresse*. Est-ce que j'aurais fait un coup double.? Quelle chance si je vous avais vengés tous les deux à la fois 1 Voyons, faites-moi un peu son portrait à votre Max?
^ Max est grand ; il a les cheveux noirs et les yeux bleus.
— C'est bien cela 1
— Les lèvres minces, le regard incertain...
— C'est encore bien cela. Il n'avait pas de signes particuliers ?
— Non, c'est-à-dire... il avait les bras tatoués jusqu'au poignet.
— C'est bien le même homme, interrompit le docteur. Ces marques sur le bras m'ont frappé quand j'ai saigné M. Fulton, la première fois que vous êtes venu më chercher pour lui, Tom; vous devez vous en souvenir.
— Ah ! mademoiselle , que vous l'avez échappé belle. Si vous aviez épousé un monstre pareil I Moi et Actéon nous vous avons rendu un fier service !
Mélida jeta un cri, porta la main à son cœur et tomba en arrière sans connaissance.
Le docteur courut à elle, l'examina quelques secondes, puis se parlant à lui-même, il murmura :
— Je ne puis en douter. Seigneur ! Ne nous avezvous pas assez éprouvés? Nous frapperez-vous d'un si grand malheur?
Il baissa la tète comme un coupable ; puis se pen«
chant à Toreille d'Émeraude , il lui paria bas. Émeraude le regarda en face et recula épouvantée.
— Oui, répéta le docteur en se rapprochant d'elle, interroge ta sœur, qu'elle te dise la vérité, ou plutôt, pauvre enfant I ce dont elle se souvient ; car elle sera mère dans six mois. Donne-lui du courage, elle en a plus besoin que nous.
Émeraude embrassa les deux mains de son père ; il était sublime de résignation.
Elle fit transporter Hélida dans sa chambre, ou elle lui prodigua les soins nécessaires. Lorsque sa sœur ouvrit les yeux, ce fut pour donner passage à des larmes abondantes.
-** Ne pleure pas, enfant, disait Émeraude en la couvrant de baisers, ne pleure pas, tes larmes me déchirent le cœur.
— Laissfe-moi pleurer, répondait la Jeune fille, les cheveux en désordre, le regard fixe, la poitrine haletante, laisse-moi pleurer; je pleurerai toute ma fie. Tu ne sais pas... Ah 1 quand tu saura^... tu pleureras avec moi.
*-" Je sais» dit Émeraude en lui prenant la main, que tu es malheureuse, et je t'en veux de ne m'a- Yoir pas dit ton secret ; je sais aussi que la force seule a pu se rendre maîtresse de foi. Enfin je sais, parce que mon père vient de me le dire, ajouta Émeraude en baissant les yeux et la voix, que tu portes dans ton sein le fruit d'un crime qui n'est pas le tien.
— Mon père t'a dil cela ? s'écria Mélida en se redressant de toute sa hauteur. Mon Dieu I mon Dieu 1
Et elle se cambrait en arrière avec le mouvement d'effroi que pourrait faire une femme enveloppée d'un serpent à la taille.
— Mon Dieu 1 Émeraude, tue-moi, ou je vais mourir de chagrin et de honte.
Émeraude la prit dans ses bras et la força de s'as* seoir.
— Du calme , ma sœur, du calme ; ne sommesnous pas là près de toi ? Mon père veut que tu aies du courage. Dis-moi tout, Mélida, mon père attend.
— Et que veux-tu que je te dise? répondit-elle avec un mouvement de désespoir mêlé de colère. Est-ce que je sais, moi !
Puis d*une voix adoucie et regardant Émeraude, elle reprit :
— Je ne me souviens que d'une chose, c'est que quand tu es arrivée dans cette horrible nuit et que ce misérable a voulu t'assassiner, j'ai perdu connaissance. Oh 1 conlinua-t-elle en se cachant la figure dans ses mains, il me semble qu'en revenant à moi, deux lèvres brûlante» comme un fer rouge étaient appuyées sur ma bouche et m'empêchaient de respirer. Je me suis débattue. Je n'ai retrouvé ma raison que pour continuer la lutte que tu sais et dont Tom m'a délivrée. Pourquoi cet homme ne m'at-il pas tuée ? Émeraude, je veux mourir, je ne puis pas vivre, je ne puis pas porter dans mes entrailles
Tenfant d'un assassin. Émeraude ! je veux mourir.
— Tais-toi, tais-toi. Pauvres parents , s'ils t'entendaient, tu les tuerais ! Il faut avoir du courage pour eux ; et puis, tu n'as plus le droit de mourir, ton enfant est innocent, et quel que soit son père, tu lui dois la vie, ton amour ; aie du courage, ma sœur; quels reproches pourrait te faire un pauvre petit être comme Bijou si tu étais mauvaise mère ! Tu serais plus coupable que lui ; avec ta douce nature, ma sœur, on ne se venge qu'en faisant le bien. Il faut fatiguer la destinée du mal qu'elle nous envoie.
Mélida ne répondit rien, elle baissa la ftte sur sa poitrine, elle semblait résignée. Émeraude, en la regardant, pensait à sa jeunesse, au passé, à l'avenir. Ou'avons-nous fait, se demandait-elle, pour être condamnées à souffrir toute notre vie ?
Tout le monde était retiré; le docteur appela Émeraude, il écouta son récit en homme qui a pris son parti.
— Dans un mois, dit-il, nous quitterons celte maison, nous irons demeurer à Melbourn; nous n'y sommes pas connus*, et ce pays lui rappellerait trop son malheur.
M. Iwans s'occupa immédiatement de chercher une maison en ville. Il en trouva une qui lui convenait sous tous les rapports. C'était une petite maison fort étroite de façade, composée de deux pièces au rez-de-chaussée, donnant l'une sur Ja rue, l'autre
sur une cour intérieure. Au premier étage, se trouvaient deux grandes chambres dans la même disposition. Le docteur ne craignait qu'une chose, c'est que le prix ne fût trop élevé. A sa grande surprise, on lui fit des conditions très-raisonnables; la modicité relative du prix tenait peut-être à ce que cette maison avait ses principales vues sur une place où se trouve la suprême cour.
La suprême cour de Melbourn est un bâtimeal construit à la hâte, moitié en pierres, moitié en bok; elle sert à la fois de tribunal et de prison. Un préau fermé de planches assez élevées occupe la gauche de rédifitfe, dont Tapparence extérieure est assez lugubre.
Dans la disposition d'esprit où se trouvait la fa* mille Iwans, cette circonstance parut assez indifférente au docteur. Il fit tout de suite ses arrangements avec le propriétaire, et le délai qu'il avait fixé n'était pas expiré que son installation était faite.
Il pensait que ce déplacement aurait un effet salutaire sur rame de Mélida; son attente fut complètement déçue. Mélida n'était pas raisonnable; pâlei amaigrie, désolée, elle ne cherchait même plus à lutter contre le désespoir qui la tuait. On se répétait plusieurs fois dans la journée, du courage; mais personne n'en avait ; un moment vint où Mélida se crut sûre de mourir bientôt. A partir de ce moment, elle ne fut pas moins triste, mais elle fut moins accablée. De jour en jour, elle semblait s'incliner r^rs
la tombe de plus près; chacun pleurait en la regar* dant; elle seule voyait les progrès de sa faiblesse avec une sorte de joie mélancolique, son âme se dé* tachait de la terre, elle s'envolait vers le ciel, loin des souillures et au-dessus des convenances du monde, II lui sembla qu'elle devait écrire elle-même àWilUam Nelson; une fois que cette idée se fut em* parée de son esprit , elle travailla à la réaliser avec une sorte de passion; elle était si faible, si faible, que ce travail lui demanda plusieurs jours; elle ne pouvait écrire plus de trois ou quatre lignes à la fois.
Sa lettre, arrosée sur tous les feuillets de larmes brûlantes, était une sorte de journal de sa vie, de confession de son âme, depuis le jour où M. Fulton avait paru dans la maison de son père, pour y ap* porter la douleur et la honte. Après avoir raconté le* événements que le lecteur conoaît, elle arrivait à cette soirée où Fidenlité de MA avec Fulton avait ilé reconnue, et elle continuait ainsi :
« Depuis un instant j'avais la fièvre, le frisson, • an mouvement étrange se fit en moi. tl me sem- » bla que quelque chose me mordait au cœur, je » sentis un frémissement dans mon sein, mes yeux » »e fermèrent malgré moi, je crus que j'allais » mourir.
» Hélas I pourquoi n'étais je qu'évanouie? Quand ^^ je revins à moi, alors commenc,èrent des souf*-
» frances horribles que je vous avoue, parce que je » vais mourir, et je conçus d'horribles pensées que » Dieu me pardonnera, en songeant à mes tortures. » La nuit, en rêvant, je me souvins ; oui, ce de- » vait être Tafifreuse "vérité; j'étais étendue sur le » sable. La lune regardait mon corps inanimé avec » ses yeux indifférents, un souffle de feu passa sur » mes lèvres glacées ; c'était le baiser du démon qui » voulait me réchauffer. Je me débattais, deux bras » de fer entouraient mon corps. Pourquoi n'était-ce » pas un vampire, il aurait sucé tout le sang qui » gonflait mes veines et je serais morte en souriant. » Au lieu de cela, pleurez, pleurez mes yeux, je » vais être mère; ce bonheur pour une autre femme ») est une épouvante pour moi. Ce n'est point un » enfant que je vais mettre au monde, c'est un rep- » tile, c*est le fils du diable, et je voudrais l'arracher » de mes entrailles. Mille fois j'ai voulu tenter ma » délivrance, Die#m'a fait la grâce de m'arrêter » sur le chemin de l'infanticide; avec quelle douleur » je porte le fardeau qui est en ce moment rivé à » mon cœur et qui le déchire. Oh I si je n'étais pas » sûre de vous revoir dans l'autre monde, je doute- » rais de Dieu. Je vais mourir en donnant la vie » à cette créature ; si je survivais, je me tuerais, » ma tâche serait faite. 0 William ! vous savez si » j'étais cruelle et si je savais haïr, il a fallu bien » des souffrances pour me rendre ainsi ; c'est que » quand on quitte la vie à mon âge , on la regrette.
» J'arais rêvé le ciel et je suis tombée en enfer; j'ai «compté chaque heure, chaque minute; j'ai versé » toutes mes larmes ; je suis résignée. La mère qui «n'aime pas son enfant doit mourir; je ne puis » aimer que vous en ce monde. AdieU; William ; )) pensez quelquefois à moi , priez pour le repos de »mon âme; j'ai peur qu'elle ne soit damnée. »
Mélida signa sa lettre, qu'elle ferma d'un cachet noir.
Elle avait résolu de se confier à Jeanne pour la porter à la poste.
Depuis le jour où il avait été introduit dans la famille, Joanne était la seule personne' qui eût été admise dans cet intérieur désolé I
Mélida le connaissait depuis peu de temps, mais il y a une force de sympathie dans la communauté te mêmes douleurs, et la jeune fille n'hésita pas à lui demander ce service.
Bn soir, qu'elle se trouva quelques instants seule avec lui après le dîner, elle lui tendit sa main amîûgrie.et elle lui dit en se regardant à une glace:
- Je crois que le moment est venu, monsieur Joanne, je vais bientôt mourir.
Joanne la regarda, il 'remua les lèvres pour répondre, mais le courage lui manqua.
^ Je ne suis point effrayée, reprit Mélida avec un sourire mélancolique; ne cherchez pas à me dire i^s mots qui consolent ou qui rassurent, j'appelle
M LES VOLEURS D*OIt
la mort de mes vœux. Je wns ai parlé ainsi, paroi que j'ai un service à Vous demander. J*ai écrit utn lettre en Angleterre.*, car je «e veux pas qu'il m( soupçonne.
Une vive rougeur empourpra ses joues, elle baissa la tète, ses paupières brûlantes divisèrent deux larmes qu'elles arrêtaient ; une pâleur livida succéda à cette émotion.
Personne n*avait parlé à Jeanne du secret qui pesait sur cette famille, mais il Tavait en partie deviné, lejouroùMélida s'était évanouie devant lui.
Mélida reprit :
— J'ai dit, il y a quelques jours, à mon père, que je voulais écrire à William. Il a cherché à m'en dijsuader, en me disant que c'était assez de nous a souffrir. Mon père a peut-être raison, mais je sais que William m'attend, je veux lui rendre sa parole et je ne veux pas qu'il me méprise quand je serai morte, car je vais mourir.
Jeanne fit un mouvement. La jeune fille posa son doigt sur ses lèvres.
— Ne cherchez pas à m'enlever cette douce iflusion, c'est ma seule foi. Les miens ne pleureront pas , ils comprendront que^ je suis plus heureuse. J'ai écrit une longue lettre, un adieu... Promettezmoi de la mettre à la poste vous-même et de n'en parler à personne. C'est le premier mensonge que je fais à mon père, ce sera le dernier. Voyez-vous, Jeanne, personne ne lui dirait comtne moi ce que
j'ai souffert. Je veux qu'il me plaigne, qu'il me pleure, lui I qu'il sache tout par moi.
Joaune était tellegient ému qu'il avait de la peine à parler ; mais sentant qu'un plus long silence pourrait être considéré comme un refus, il fit un effort sur lui-même et promit à Mélida de faire tout ce qu'elle désirait.
En ce moment, on entendit deux coups de canon à peu de distance Tun de Tautre.
■*• Un navire vient d'entrer dans la rade, dit ]oaûne. Demain, ceux qui n'ont pas, comme nous, dit adieu au bonheur, recevront des nouvelles de ceux qu'ils aiment.
— Demain, reprit Mélida, vous porterez ceci à la poste pour moi.
Jeanne prit la lettre.
Mélida lui tendit 1^ main, puis s'appuyant de meuble en meuble, elle gagna la porte, et de là se traînant contre la muraille, elle arriva à sa chambre où elle s'enferma pour pleurer.