SUR LES PRISONS, LES BAGNES
av %A vxnra »a
Ce n'est pas mos éprouver «n TÎf sentimeDi de crainte que je me détermine i écrire quel** ques lignes sur des sujets déjà si sou vent truites^ et par des hommes vraiment récommandubles; mm j'ai voulu payer aussi mon tribut à la cause sacrée de l'humanité. Je croie donc de^ voir, avant d'entrer en matière, prier mes leo« teurs de vouloir bien i^e me tenir eompte que de mes intentions.
L'honorable philaotrope, M. Appert , connu par la publication du Journal des Prisons j et de quelques autres ouvrages très^recomman^ dables , parmi lesquds on cite celui qui a été publié récemment (Bagnes , Prisons et Crimi*
nels ') el par les bonnes oeuvres qui marquent tous les inttans €l0 sa vie, rhooorable M. Appert, dis-je, avec lequel je me suis trouvé plusieurs fois , fut toujours de mon avis lorsque nous eûmes V occasion de parler des prisons, des bag^^> ^t des moyens propres à ramener sur le bon chemin les hommes qui avaient failli ; aussi nos conversations auraient vraiment étonné celui qui nous aurait écoutés sans nous connaître. Sur tou$ le$ points nous nous trouvions du même avis; on aurait pu facilement nous prendre pour des compères, il se trouvera donc dans ce discours qudques passages qui pourraient paraître empruntés au dernier ouvrage de M. Appert , dont j'ai cité le titre plus haut. Quoi qu'il en soit , et malgré le désavantage qui nei peut manquer de m'éehoir, si par hasa:rd ces passages étaient comparée, je n'ai pas cru devoir en faire le sacrifice-
Lorsqu'un malheureux ne possède (4us le libre exercice de ses facultés, et qu'il commet des actes dénature à compromettre la sécurité publique , l'autorité chargée àfi veiller à la conservationdetous les intérêts ne se contente
' Quatre vol. ïn-S., ches Guîlbert, Ubraire, qaai Vol- Uire, Si.
pas de le meure dans Timpossibilité de nuire , ejle charge d'habiles médeciiis d^ lui donner des soins jusqu'à ce qu'il ait recouvré sa raison. Généralement parlant , les hommes ^ du moins j'aime à le croire^ naissent bons ; aussi^ suivant moi, celui qui commet un ou i^usiedrs crimes, prouve seulement qu'il est atteint d'une sorte de folie morale; oiais^ dangereux aussi à la société , il doit être de mômç mis dans l'impossibîUlé de nuire ^ et pour cela » il faut sans doute qu'il soit relégué dans un lieu particulier; mais je ne vois pas pourquoi celui qui, suivant inoi , n'est autre chose , je le répète , qu'un malheureux auquel il manque quelques organes moraux, serait plus abandonné que tous les autres malades; je ne vois pas^ dis- je, pourquoi l'on ne chercherait pas à le guérir aussi, c'est-à-dire à lui rendre, si je puis m'exprimer ain;si , lai santé morale qu'il a perdue; à le remettre , en un mot, sur la route qu'il n'aurait jamais dû quitter , celle de la droiture et de l'honneur'.
' Je poarraiB, si Je ne craignais point délasser ia patience de mes lecteurs, citer oo fait à l'appui de chacune de mes paroles; aussi, je n'en choisis qu'un parmi une foule
pour tenter les cures que je propose, il fendrait que les prisons et les lignes, s'ils
A'atitreft qui ions pourraient servir à pfovTerUi vérité de ee qùibi'$irêiam id*
Un j^tûie ^dîoni est refusé lors de son dernier exafOen ;il prétend que l'on a été injuste à son ^rd ; son esprit s'exalte , et de suite il court chez celui de ses pitH fesseurs auquel , à ton ou à raison , il attribue sa mésaventure, et il dirige sur loi le pistolet dont il était armé ; ïé professeur est asses 1iéiir0ux pdnr échapper à te mort qof lui éuf t iréservée. 4)iielqu«s Jours sprèsoetteteBlatifCi d'ssftissiiiti, le jeune étudiant fui anété par moi , et par suite traduit devant la Cîour d'Assises de la Seine. 11 ne chercha pas à nier la tentative criminelle que la vindicte publique lui reprochait, mais il prétendait ne pouvoir s'expliquer à lui-même comment, avec le caractère dont il était doué , il avait pu se déterminer à commettre me aemblible action.
I^^avoeat de ce Jeune homme chercha à établir que son client était en démence , et qu'il ne jouissait pas du libre exercice de ses facultés lorsqu'il avait voulu assassiner son professeur; il cita des faits de nature à prouver qu'il était doué d*on caractère qui rendait, en quelque aprle, inexplicable le crime qu'il avait voulu commettre; ihits qui du reste furent confirmés par les déclarations de plusieure témoins honorables.
Ce système de défense fut parfaitement accueilli; on posa cette question au jury : ^ L'accusé jouIssait-il du libre exercice de ses facultés lorsqu'il a commis le crime
étaieni ooii8er?és , fiisBeol des lieux de correction plutôt que dechâliment; il faudrait que )e repèfltir pftt y naître plus facilement que la douleur, et que l'on ne dédaignât pas l'emploi du moindre des remèdes propres à inspirer Pamour de la vertu et le goût des dev(ttrs sociaux ; il fendrait aussi que les directeurs et concierges de prisons, commissaires de ba-* gnes, reçussent de l'autorité supérieure la mission de (Kriger le moral des prisonniers.
Ifalgré les efforts constans dçs véritables philantropes qui depuis quelques années se sont activement occupés d'améliorer le régime des prisons et des bagnes, ces établissemens sont loin d'être ce qu'ils devraient être, et ce n'est pas sans éprouver un vif sentiment de peine que l'on se voit forcé d'avouer que, quel*
qui fait l'objet de l'accusation. » Une réponse négative fut faite à cette question y et le jeune homme fut acquitté. Les magistrats qui avaient bien voulu poser la question eiHkasiis dtée, et les douze citoyens qui la résolurent Bégallvemantt ont donc admis la possibilité du fait qu'elle énonçait. Une opiaion partagée par des magistrats de cour royale, par douze citoyens recommandables, et par une foule de légistes et de philosophes , ne doit , il me semble, étonner personne.
les que soient les vertus et les lumîèresque nous possédions , nous sommes peut-être, de tant les peuples de l'Europe , celui qui a le moins fait pour arriver à rendre meilleiira les hommes vicieux.
Pour ne plus chercher à douter de ce que j'avance ici , il ne s'agit que de Qe pas craindre de regarder avec une loupe tout^ les plaies qui rongent l'ordre social.
Il y a plusieurs sortes de prisons ; les maisons d'arrêt , de correction , et les maisons centrales.
Une plainte est rendue contre une personne, ou bien l'organe de la société l'accuse ; il est possible {lourtant que cet individu ne soit pis coupable ; cependant , à moins que son innocence ne soit démontrée d'une manière qoine permette pas le doute , il faut que la jasticCi i la fois sévère et prévoyante , s'assure préalablement de sa personne*
Or, comme cet individu n'est pas en état de punition, comme il n'est encore que soupçonné , et qu'il peut très-bien arriver qu'il se trouve innocent , il est sans doute permis de s'étonner qu'il y ait aussi peu de différence entre le régime des maisons de dépôt et celui
des maisons d'exécution; Tindividu, quoique soupçonné, doit être cependant considéré comme innocent jusqu'à la preuve dû contraire. Eh bien , l'on ne donne à cet homme , que Ton a arraché peut-être mal à propos à sa &mille, à ses occupations, que de la paille pour coucher, un bouillon maigre, et une livre et demie de pain noir pour nourriture ; on ne lui permet, et c'est là une des plus grandes rigueurs dont on puisse user, on ne lui permet , dis-je, de communiquer avec ses parens et ses amis qu'à travers les barreaux d'une double grille.
Si du moins l'instruction des afbires était moins longue , on pourrait jusqu'à un certain point concevoir les rigueurs que l'on déploie , mais il en est qui durent une année , et quelquefois même plus. ( L'instruction de l'afEiire dite des quarante voleurs, jugée il n'y a pas long-temps par la Cour d'Assises de la Seine , avait duré deux ans , et cependant des individus qui avaient subi cette longue captivité préventive furent acquittés. Un ancien négociant , détenu à Sainte-Pélagie sous la prévention de banqueroute frauduleuse , fut , après une captivité préventive de dix - huit mois ,
condamné seulement à six jours de prison. ) On comprend combien cette attente doit seoibler dure à celui qui est innocent , sans que Ton vienne encore ajouter à ce qu'elle a de cruel en lui imposant des privations qu'il serait si facile de faire cesser en consacrant â ramelioration du sort des détenus préventifs, le produit des diverses amendes imposées aax condamnés.
L'artisan qui a perdu son travail , remployé qui a perdu son emploi , le cooîmerçant dont les opérations se sont trouvées suspoidues , et dont le crédit a été ruiné par suite d'une détention préventive j et qui sont 4 h fin reconnus innooens , ne devraient-ils pas red^ voir une indemnité pécuniaire capable ao moins de les indemniser du préjudice matériel qu'ils auraient éprouvé? J'ai l'intime confie* tion que personne n'osera répondre non à cette question \ qui est adressée à tous les hommes de bonne foi '•
' 11 est difficile de comprendre TempressemeDl qu« mettent certains journaux, spécialement consacrés aux débats judiciaires, à instruire leurs lecteurs de rarrestatiofl des individus, avant que leur cuipabilité soit démontrée,
C'est parce que s*il est déclaré coupable il devra à la société une dette que^ suivant la loi, personne ne peut se dispenser de payer, que tel individu a été arrêté et mis en lieu de sûreté comme prévenu d'un crime, ou seulement d'un délit plus ou moins grave; mais, si contre tou^ attente, il est démontré que cet individu n'a point commis le crime dont on Taccuse, la société qui s'est montrée si pré' voyante pour s'assurer le paiement d'une dette éventuelle, ne devra-t-elle rien à son tour? Je ne crois pas que l'on puisse répondre à cette question autrement que par l'affirmative.
Un abus contre lequel on ne saurait trop s'élever/ est celui qui résulte dû mélange de tous les prévenus; si, rigoureusement parlant, tousies prévenus doivent être regardés. Jusqu'à la preuve du contraire, comme înnocens du crime dont on tes accise, et traités comow tels, les améoédens de chacui d'enx et la naturedes criines pu dee délits sous la prévention desquels ils seraient détenus, devraient, il me semble, établir uoediflS&renoe qui pAt servir à la das-
<fuiH manière p^itive; je ne safs m^oïc jusqu^à qitel point eeit devrait être iiermis?
siiication des honimes .N'est-il pas réYoltanlde voir jeter au milieu des forçats relaps et des voleurs incorrigibles I un jeune homine prévenu, par exemple, d'avoir dansé au bal Musard un cancan un peu trop leste? (Un jeune homme appartenant à une famille honorable, prévenud Savoir insulté un commissaire de police dans Texercice de ses fonctions, était détenu à la Force il y a quelques mois, et pendant sa captivité préventive , qui fut très-longue, il eut successivement pour commensaux de la chambrequ*il occupait^ Lacenaire, Lhuissier, Blard et Verninhac de Saint-Maur.)
Une prison spéciale devrait donc être destinée ayx prévenus , et ils devraiait y être aossi traités avec tous les égards compatibles avec l'intérêt et la sécurité de la société.
Il n'est pas nécessaire de répéter, pour la centième fois au moins , qu'il n'y a pas de règle sansexception; ainsi, comme malheureusement il n'existe que trop d'hommes incorrigibies , hommes qui semblent prendre à tâche de jus* tifier toutes les préventions ^ on pourrait , si on le jugeait convenable, établir une distinctioB entre eux , et ceux qui paraîtraient mériter plus d'égards ; mais quand bien même cette dis-
linction serait trop difficile à établir, je ne voi» pas ce que rhumanité pourrait perdre si quelques grands coupables profitaient des soins qui seraient prodigués à des hommes peut-être iiinocens.
Après les maisons d'arrêt , viennent les maisons de correction, destinées seulement aux condamnés qui n'ont à subir qu'un emprisonnement de moins d'une année. L'abus qui existe dans les maisons d'arrêt, existe aussi dans les maisons decorrection; c'est-à-dire que tous les hommes y sont confondus; ainsi on trouvera des individus condamnés pour des fautes très-légères parmi des voleurs incorrigibles; il y a plus même, daus beaucoup de villes de province , la même prison sert à tous les usages; ainsi l'on trouvera réunis dans le même local, des voleurs, des forçats condamnés pour rupture de banc , des soldats , des détenus pour dettes, des enfans, et même des aliénés.
On ne sait vraiment quels termes employer pour flétrir la coupable incurie de l'autorité supérieure , qui laisse subsister un tel étal de choses.
Depuis lottg-temps , et particulièrement durant lès quelques années qui viennent de s'é-
couler, les moralistes et les philanlropes ont cherché les moyens d'améliorer le sort et Tétat rooml des prisonniers; mais, soit que leurs systèmes n'aient pu recevoir une application immédiate, soit parce que les moraltstesavaient mal compris la question , toujours est-il que si Ton a fait quelque chose pour le bien-être physique des prisonniers, il reste encore beaucoup à faire , si ce n'est tout, pour leur bienêtre moral. On peut , je crois, eipUquer ainsi la nullité des résultats des innovations essayées jusqu'à ce jour; les uns guidés par une phibntropie peut-être trop indulgente, n'ont voolt voir dans les condamnés que les victimes d'un état social mal organisé , et dès-lors ils ont présenté pour être appliquées à tous les condam* nés, certaines théories qui ne pouvaient reoe* voir qu'une application exoqAionndle ; les autres, au contraire, ne veulent tenir aucun compte de la faiblesse de l'humanité et des circonstances qui pouvaient influer sur la destinée d'un homme, et plaçant pour ainsi dire nn abîme entre vn innocent et celui qui avait cessé de l'être , ont voulu bannir à jamais de. la société lous ceux qui, suivant eux, devaient toujours en être les fléaux; la tropgraqde indol-
genee de ceux qui ont cherché à expliquer les erîmes par l'organîsatiop actueUe de la société ou celle de riudividu , les a empêchés d'atteindre le but qu'ils s'étaient proposé, et I9 sévérité des autres le leur a fait dépasser. Les choses soot donc restées telles qu'elles étaient précédemiBent, et si les vieux abos sont moins visibles qu'autrefois , ce n'est point parce qu'ils n'existent plus, c'est seulement parce qu'on a le soin de les cacher davantage^
On a dit souvent que pour bien apprécier le résultat dos lois ^ il serait à désirer que l'on pAt étudier l'intérieur des établissemens destinés à ceux qui les ont violées» en yjivant au milieu des prisonniers qui ne devraient pas se douter de celte captivité volontaire. Ce serait^ en effets le seul moyen d'apprécier, à sa juste valeur, TeiBcacité des peines prononcées par les Codes; mais il est d'auj^nt plus facile de concevoir l'impossibilité d'une 'semblable expérience, qu'il faudrait que le séjour que le philantrope se déterminerait à faire dans le bagne ou dans (a prifion qu'il voudrait étudier, fût assez long pour rendre complet l'examen des hautes questions qui se rattachent à notre législation crinu nelle et au régime actuel.
Les événemcns de ma vie m'ont donné le triste avantage de pouvoir étudier, sur les lieux mêmes , les mœurs des prisonniers. Je soumets aujourdMiui aux hommes éclairés et impartiaux le résultat de mes observations, et je m'estimerai heureux si je puis appeler Tinlérét des véritables philantropes , sur des hommes qui en sont quelquefois plus dignes qu'on ne le pense.
Tous les peuples anciens savaient sans doiile punir le crime, mais ils savaient aussi récompenser la vertu. Une couronne de chêne, une palme, était décernée à celui qui avait rendu à la patrie un service important, ou qui s'était dignement acquitté de tous «es devoirs. Les peuples modernes, que cependant TexpérieDce des siècles devrait avoir instruits, ont, il est vrai, des juges pour appliquer les lois, des geôliers, des argousins, et des bourreaux pour tes exécuter. Mais ils n'ont pas, comme les anciens , des magistrats dispensateurs des récompenses publiques. La loi qui prononce la peine de mort contre Tassassin , ne devraitelle point récompenser le citoyen courageux qui, au péril de sa vie, sauve celle de son semblable. Si elle punit celui qui viole un des ar-
ticles du pacte social , pourquoi ne récompense-t-elle point celui qui les observe tous rigoureusement? Les hommes ont besoin de hochets , c'est là une de ces vérités qui sont malheureusement trop prouvées. Eh bien , tous ne peuvent ou ne veulent aimer la vertu pour elle-même; que des récompenses soient attachées à son exercice , et tous les hommes seront pour ainsi dire forcés d*étre vertueux.
Ce n'est pas tout encore, si j'ouvre le recueil de nos lois , j'y trouve des peines destinées à réprimer tous les crimes et tous les délits, mais j'y cherche en vain l'indication de mesures propres à les prévenir. L'homme poarra-t-i! toujours résister aux influences qui ne manqueront pas de l'assaillir à ses débuts dans le monde? Pourra-t-il traverser sans guide les nombreux écueils que peut-être il trouvera sur sa route? Je ne le crois pas.
L'homme fort, c'est-à-dire celui qui n'a jamais succombé, parce que peut-être il n'a jamais senti la nécessité , ou qu'il n'a eu à lutter qu'avec un ennemi faible, veut que l'on résiste, et cependant il ne veut pas servir de guide à l'homme faible ; il ne lui donne pas les moyens de résister aux besoins dont il est accablé et
9ui peuvent le coDduii'e au crime, et Toq s'étonne après cela que la population des bagnes fi des maisons centrales soit aussi nombreuse.
Dès rinstant qu'une institution pèche par sa base^ tout ce qui s'y rattache doit être vicîeia. Il faut donc prendre l'homme tel que les pré* XUgés le forment , et ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-être, si l'orgaDisation sociale ne Tavait pas CQrrompu , et ne lui avait pas Êiit perdre sa pureté native.
Il résulte de ce qui précède la pr€|M>siUûD suivante ; ou Tautorité se contente de punir les coupables sans s'inquiéter de leur sort à venir» ou plutôt elle veut les ramener au bieo. Si l'on veut bien admettre le premier cas, ce qui n'est guère possible, il n'y a rien à dire, et la corruption des prisonniers est la conséquence toute naturelle de la conduite de Tautorité y et le but qu'elle se propose se trouve rempli ; dans le second » il faut examiner avec attention si le gouvernement fait tout ce qu'il faudrait faire pour obtenir les résultats qui doivent être les fruits de tous moyens de répression.
C'est ce que je vais faire , et pour cela il n^ suffira de donner quelques détails sur le carac-
1ère , les mœurs ei les habitudes des individus qui habitent les bagnes et les prisons , détails qui seront suivis d'un rapide coup-d'œil sur ritttériear et le régime actuel de ces établissemens, et de Tindication des moyens que je crois propres à remédier aux abus que j*aorai signalés.
Les voleurs peuvent être divisés en deux grandes catégories : les voleurs par nécessité ou par occasion , et les voleurs de profession. J'ai déjà plusieurs fois , dans le courant de cet ouvrage, énuméré les causes qui pouvaient avoir exercé une certaine influence sur la des-^ tinée des premiers ; aussi ils ne sont pas tou<jours corrompus lorsqu'ils viennent augmenter la population du bagne ou de la maison centrale dans lesquels ils doivent expier le crime qu'ils ont commis, et peut-^tre que pour leur ôter à jamais l'envie de mal faire , il ne s'agirait que de leur prouver par des faits , que la pratique des vertus est plus profitable que cette des vices, et de leur procurer, lorsqu'ils auraient subi leur peine , un travail convenablement rétribué*
Dans le nombre des êtres que la loi a frappés, il s'en trouve beaucoup, je le sais, dans
lesquels le mal a jeté de si profondes racines , et qu'une pratique constante du vice a tellement endurcis , qu'on doit en quelque sorte désespérer de leur guérison ; c'est parmi ces derniers que doivent être rangés les voleurs de profession.
Les voleurs de profession sont ceux qu'une longue habitation dans les bagnes et dans les (Mrisons , a familiarisés avec toutes les idées de désordre \ ils ne sont devenus ce qu'ils sont, que par une cohabitation prolongée avec leurs prédécesseurs dans la carrière ; aussi pour éviter qu'à leur tour ils ne fassent des prosélytes, il faudrait peut-être les séparer du troupeau , faire peser sur eux une rigueur indispensable, les traiter enfin comme ces malades dont Tétat est désespéré et qui ne peuvent être sauvés que par l'emploi de remèdes violons. L'opportunité de la mesure que je propose sera du reste eiaminée ci -dessous.
Les hommes corrompus^ comme les hommes vertueux, s'aiment entre eux et se secourent mutuellement lorsque l'heure de l'adversité a sonné ; aussi , comme on a pu le voir à l'article Ifauie Pègre , les voleurs de profession forment entre eux une sorte de sainte-alliance;
la fraternité règne dans leurs rangs comme dans les rangs des soldats.
Presque tous les voleurs de profession sont entièrement privés de Téducation qui seule peut donner à Thomme des notions certaines du juste et de l'injuste , aussi ils exercent leur métier sans éprouver de remords ; le nom qu'ils ont donnée la conscience, laMueiie^ prouv# suffisamment , je le crois , la vérité de ce que j'avance.
Il y a cependant parmi eux quelques exceptions , mais elles sont rares ; ce n'est qu'a de longs intervalles que des Lacenaire , des Verninhac de Saint-Maur, viennent s'asseoir sur le banc de la Cour d'Assises. Mais quoir que dépourvus d'éducation , les voleurs cor pendant en connaissent le prix, et ils ne manquent pas de témoigner de la considération à celui d'entre eux qui en possède , ils sont même désireux d'en acquérir; ils ont pour lui mille égards, mille complaisances; ils lui confient la défense de leurs intérêts, et lui dour nent le titre d'avocat.
Les voleurs, quelle que soit la classe dont ils sortent , aiment les mauvais lieux ; ils préfèrent la salle enfumée d'un marchand de vin borgne,
aiit É^oùs ddréd des fVères Provençaux ou Café de Paris. J'ai dit y dans qnelques^uùs des ât-ticles qui préeèdent ^ que Ton re&eootrait (Quelques hominesapparleBans à la l/wUePè* grt ad balcon du Théâtre Iialien ou de TAca* demie Royale de musique i cela est vrai sans doute^ mais ces hommes sont les exceptioné da ^enre. Tel voleur i^meut ^ bien qu'il eût les poches pleines d'or, est venu se ftiire arrêter par moi au paradis de rAmbigu-Coraîque OQ de kl Oatté ( les voleurs aiment beaucoup les mélodrames ), ou bien encore à la Souridëre ou à THôlel d'Angleterre.
Les estaminets du Quartier de la Cité sont pour les voleurs de véritables Eldorado ^ dans lesquels Ue trotavent tout ce qu'ils chérissent : des houris faciles, des cartes, du parfait aoioar et du cent sept ans } ils y usent leur vie sans crainte du présent^ et peu soucieux de Tavenik*. Un individu hômmé Rigody^dit A' rime, recueillit , peu de temps après sa sortie d'uae maison centrale dans IhqueUe il avait pasaé plusieurs années , une succession aascE considérable qu'il dissipa entièrement avant de sortir d'un Lt^anarde la rue Saiftl^Éloy en h Oité.
Je ne sais si les phrénologiMes onl reoiar* que sur le crâne des célèbres voleurs qu*ils ont étudié, la bosse de l'imitation. Quoi qu'il en soit , l'imitation est le trait le plus caractérisatique de ia phyâonomie des voleuis de prafession. Lorsqu'un des grands hommes de la corporation a adopté un costume remarqua-* ble, tous les autres s'empressent de l'imiter, et ils achètent chez les ibiirnisseurs du voleur eu renom les objets qui doivent servir à leur toilette; cela est si vrai, que trèSHsoiiveM le costume, les manières d' on homme, ont été le diagnostic qui me Pa feit reconnaître pour un voleur de profession.
L'amour«propre , mais l'amour •propre mal entendu, domine tous les voleurs; comme ils ne peuvent se glorifier dès Vertus qu'ils ne possèdent pas , ils se glorifient de leurs vices. Us tiennent surtout à ne point passer pour des Pégriots , des Pègres à Marteau ou des Blavinistes ( voir ces mots ), et comme il est admis qu'un Pègre de la Haute ne doit jamais manquer d'argent, leur premier soin lorsqu'ils ont /ait un bon ehopin ( commis un vol consi* dérable) , est de se vêtir d'une manière qui prouve à leurs confi'ères qu'ils sont au-dessus <te
leurs affaires; mais quoi qu'ils fassent, quel que soit le luxe qu'ils étalent , leur costume n'est presque jamais celui des hommes du monde. Ainsi , leur habit de drap fin sera mal coupé , iisbrosseront leur chapeau à rebours pour que chacun puisse admirer la finesse de son feutre ; ils ne porteront que des gants commuas , mais en revanche ils accrocheront de petits anneaux à leurs oreilles , et seront couverts de bijoux.
Les voleurs d'un certain ordi*e mépriseot ceux qui ne dérobent que des bagatelles , ou qiii y après avoir volé , manifestent l'intentloo de ne plus recommencer. Ils n'aiment pas les esii;rocs , détestent les faussaires, qu'ils appellent gens de lettres, à cause de la marque que ceux-ci portent sur l'épaule : ils les traitent de poltrons et d'hypocrites.
La publicité que quelquefois les journaux donnent à leurs méfaits les flatte au lieu de les chagriner, et bien souvent ils arrivent au bagne ou dans la prison ayant dans leur poche la feuille qui a rendu compte des débats qui ont amené leur condamnation. C'est un trophée ! Ils sont , en général , bons pères , et quand il le peuvent, ils élèvent bien leurs en-
fans; cela est si vrai que je pourrais, si je ne craignais de leur nuire, citer des fils de voleurs de profession qui occupent dans le inonde d*assez belles positions , quoique leurs pères mettent toujours la main à la pâte ^ et ne paraissent pas décidés à quitter de si tôt Texercice de la profession.
Personne n'est plus superstitieux qu'un voleur de profession , il croit aux songes , aux présages , à Tinfluence des jours ; il ne volera pas un vendredi, ou si en. sortant de chez lui il a rencontré un prêtre , ou s'il a renversé une salière , mais ^'il trouve un morceau de fer il sera entreprenant, audacieux. Lorsque je n'étais encore qu'agent secret du service de sûreté , je rencontrai un jour une femme juive, voleuse très-adroite et trèsentreprenante , mais qui cependant ne savait pas que j'étais attaché à la police. — Où vas-tu? lui dis-je en l'abordant. — A Saint-Eustache , faire dire des messes , me répondit-elle ; cela me portera peut-être bonheur ; il y a plus d'un mois que je n'ai pas étrenné (volé).
Si personne n'est plus superstitieux qu'un voleur de profession , personne non plus n'est plus imprévoyant; il marche toujours sans s'in-
quîéter de ravenir^ ei jamais il ne lui vient dans la pensée qu'il \)eni être arrêté ; le bagne et h prison ne sont pour lui que des points à Tho-^ rison, sur lesquels il ne jette jamais un regard.
Détenus y les voleurs de profession sont plus souples 9 plus actift, plus industrieniqueles autres ; ils savent mieux se soumettre aux exigences des individus auxquels ils sont sonmis; aussi ce sont eux qui obtiennent tûus les pri* viléges et quelquefois même toutes les grâces.
Tels qu'ils sont cependant , les voleurs exercent sur ceux qni durant un certain temps sont obligés de vivre avec eux., une influence telle, qu'il est assez difficile d'e)q)liquer , mais qui cependant existe; et cette influence a peut-être donné naissance à plus de eriminels que les mauvaises dispositions de ceux qui se soni laissés séduire. Un individu nommé Rigody, dont j'ai parlé plus haut , qui appartenait à une famille honorable , auquel on avait donné une bonne éducation » et qui ne manquait pas d*es* prit 9 devint, peu de temps après son entrée dans le monde, un assez mauvais sujet; ses parens qui voulaient le corriger renvoyèrent à rUedeRé. Rigody fut en conséquence incnrpore dans une compagnie destinée à augmenter
l'effiaclif d'un bataillon ookmîal , composé en parUa de mauvais sujets e% de volents exiraits des pmona de laSeiqe, et notamment de Bic6* tre ^ embarqué sur on bâtiment de Tétat , il fut pris avee eux^ envoyé sur les pontons anglaîSj et il ne rentra en France que vers la fin de t'année i 81 4. Ri j[ody , doué d'une excelteale mémoire , avait appris fecitemeiit le langage et contracté toutes les habitudes des vauriens avec lesquds il avait vécu. Parmi tous les voleurs dont il avait entendu raconter les exploits , il avait choisi, pour lui servir de modèle, un in* dividu nommé Krincie» qui était en effet une des célébrités de la tiatUé Pègre d'alors ; et quoiqu'il n'eût jamais rien volé, il crutcon* venable de prendre, lors de son retour en France , le nom de cet individu, et de se faire passer pour lui ; bientôt il ne fut plus question dans un certain monde que du retour dn fa** meux Krincie, l'adroit Tireur; J'avais eonnu Krincie précédemment, je voulnsle revoir, oaaîs je le cherchai en vain. Je ne connus la super* chérie que lors de l'arrestation de la bande des vingt-huit, dont Rigody, qui du reste fut acquitté, faisait partie.
Coraparéesaux maisons centrales, les prisons
destinées seulement aux prévenus et à ceux condamnés à moins d'une année d'emprisonnement sont , toutes imparfaites qu'elles sont, de véritables lieux de délices. Il faut en effet avoir habité une maison centrale pour pouvoir s'en faire une idée juste j et quelle que soit l'organisation qu'on possède, il n'est guère possible
d'en sortir sans que l'on se demande comment il se fait que l'on n'y est pas mort.
Les employés subalternes de ces établisse-* mens, choisis ordinairement dans la dernière classe du peuple , et qui souvent ne valent pas mieux que ceux qu'ils sont chargés de garder, maltraitent les prisonniers sans que ceux-ci aient donné le moindre sujet de plainte , et ne craignent pas de leur adresser les plus sales injures.
La masse destinée à être remise aux. prisonniers lors de letir libération , et qui s'aag* mente tous les jours , ne produit point d'inlérét; les prisonniers savent cependant qu'un capital dont on laisse cumuler les intérêts doit être doublé après un laps de temps ; ils savent aussi que les fonds qui leur appartiennent ne restent pas en stagnation dans la caisse de la prison.
Us n'ont pour se reposer que des espèces de boites, nommées galiottes, dans lesquelles il y a seulement une mauvaise paijlasse et une couverture plus mauvaîseencore, et quiressem* blent plus à un cercueil qu'à tout autre chose , et qui souvent sont entassées dans des dortoirs étroits et manquant d'air.
Leur nourriture ordinaire se compose d'une livre et demie de pain noir, d*un potage à la Rumfort le matin, d'une ration do légumes secs le soir, une ou deux fois par semaine, suivant les localités, un très-petit morceau de bœuf est ajouté à cette triste pitance ; les travailleurs seuls jouissent de ces avantages.
Ils peuvent , il est vrai , acheter à la cantine de la prison les supplémens nécessaires à cette nourriture évidemment insuflisante, mais à cette cantine on leur vend très-cher des objets de très-mauvaise qualité.
Les gens qu'aucune misère ne touche trouveront peut-être que je m'apitoye à tort; ils diront que l'on ne saurait se montrer trop sévère envers des individus qui ont violé les lois du pacte social, et leur discours sera terminé par cet axiome , ornement obligé de tous les réquisitoires : la société demande vengeance.
A de pareils argumeos il n'y a qu'une réponse à faire; la société y être moral , oe peut avoir de passiojas, elle ne peul donc pas demander tengaance. Que ceux qui sont chargés du maintien de Tordre public réprimept les crimes et les délits^ qu'ils pumissent les infractions à la loi commune, soit, il n'y a dans cet acte que l'exercke d'un droit légal; mais il est toujours possible de se montrer sévère sans cesser d'être juste, et c'est cesser de l'être que de souffrir qu'il soit ajouté des peines supplémentaires à la peine prononcée par les juges. Au reste, les conséquences de l'ordre de choses actuel sont plus graves qu'on ne pense.
Le eairactère du prisonnier qui est maltraité sans sujet, par un individu dont il petit apprécier la valeur morale , ne tarde pas À s'aigrir*, et souvent celui qui n'était qu' un coupable ordinaire , et que peut-être on aurait pu ramener au bien si l'on avait bien voulu prendre la peine dépariera son co&ur, devient un a^sasçin, parce qu'il a été frai^ par un geôlier ivre, ou un argousîn de mauvaise humeur.
Plusieurs forçats oiU été condamnés pour s'être vengés de semblables injustices.
Le détenu qui, après avoir travaillé toute une
journée, sait qu'il a gagoé trois firauGs^ par exemple , et auquel 4hï ne dMoe q^ie vingt 8oU, ne doit pas, il me ^semble, aiiMrbeaur^ coup un travail qui doit ne lui paraître destiné qu'à augmenter les richesses de Tentrepneneur des travauiL de la prison.
Les prisonniers donnent le nom de voleurs à ceux qui empochent les intérêts de leur ar* gent. Ont-ils tort? Je ne veux point répendre à cette question.
La mauvaise nourriture , la saleté dans la* quelle on les laisse croupir affaiblissent les organes des prisonniers. N'entendant plus parler du monde extérieur , ils peuvent joroire qu'il n'existe plus ; et après un séjour de quelques années dans un bagne ou dans uxie maison cen<traie , ils ressemblent plus à des bétes fauves qu'à des hommes. C'est alors qu'ils contractent r habitude de la pédérastie, et bientôt leur corps est aussi flétri que leur ame.
L'habitude de la pédérastie est presque générale dans les bagnes et les maisons centrales, et elle est d'autant plus scandaleuse , que les détenus ne cherchent même pas à cacher leur turpitude. Depuis quelques années, l'autorité punit ; mais punit seulement ceux qui se lais-