CHAPITRE XDL
Des choses qui se passèrent à mon arriuée aa Royaume de Qneda , en la côte de la terre ferme de Malaca , et de ce qui ro'aduint aussi durant le séjour que i'j fis.
Le lendemain matin, partis que nous fîisnies de ceste Isle de Fingau , nous couritsmes la côte de la mer Oceane, vingt -cinq lieues durant , iusque à ce que nous embouchasroes en fin le détroit de Minhagaruu^ par où nous estions entrés ; puis passans la contre-côte de ceste autre mer Méditerranée, nous continuasraes nostre route le long d'icelle, et arriuasmes en fin près de Pullo Bugay : là nous trauersasmes la terre fermas, et passant par le port de lunçalan , nauigeasmes deux iours et demy auec vn vent fauorable. En suitte de cela ayant gaigné la riuiere de Parles ^ au Royaume de Queda , nous y fusmes cinq iours à Tanchre, en attendant que le vent fust propre pour passer outre. Pendant ce tempslà y le Mahometan et moy , par le conseil de quelques Marchands du pais , nous nous en allasmes visiter le Roy auec vn Odiaa , ou présent de plusieurs choses conaenables à nostre dessein, qu'il
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récent auec de grandes démonstrations d*en estre content. Comme nous fnsmes arriuez en sa Cour, nous treiuiasmes qu'auec vn grand appareil , accompagné de belle Musique, de dances, de cris d'allégresse, et de quantité de panures ausquels « il donnoit à manger, il faisoit solemnellement la pompe funèbre de son père, que luy-mesme auoit poignardé , en intention d'espouser sa propre mère, après Tauoir engrossée. Dequoy n'estant pas content, pour esuiter les murmures qu'vn acte si meschant et si borrible eust peu causer parmy le peuple, il fist publier que sur peine d Vne mort fort rigoureuse, aucun ne fust si hardy que de parler de ce qui s*estoit passé ; pour raison dequoy il nous fut dit en ce lieu , que par vne noiuielle manière de tyrannie il auoit desia faict mourir les Principaux de son Royaume, et quantité de Marchands , dont il auoit faict confisquer les biens à son profit , et mis par co moyen plus de deux millions d'or dans ses coffres. Ainsi lors que nous y arriuasmes, nous apperceusmes que l'appréhension es toit si grande parmy le peuple, qu'il n*y auoit celuy pour hardy qu'il fust , qui osast lascher la moindre parole sur ce subject. Or d'autant que le Mahometan mon compagnon, qui s'appelloit Coja Aie estoit naturellement libre de la langue, et homme qui ne feignoit point de dire tout ce
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qui luy Tenoit à la EiDtaisie , il se fisi accroire que pour estre Est ranger, et £icteur da Capitaine de Malaca , il pouuoit auec plus de liberté que ceux du pais, dire tout ce que bon luy sembloit , sans que le Roy le deust punir pour cela, comme ses sujets. Mais il se treuua bien loing de son compte, et ceste présomption luj cousta la vie ; car estant invité en vn festin par vn autre Mahometan comme luy , qui se disoit son parent, et qui estoit Marchand Estraiiger, natif de Patane; comme Tun et l'autre se forent bien remplis de vin et de viande , à ce que i'ay sceu depuis, ils se meirent à discourir hardiment , et sans aucun respect des brutalitez , et des parricides du Roy; dequoy ils eurent à peine ouuert la bouche , que le Roy en estant aduerty par des épions qu'il auoit de tous costez pour ce suject y fist incontinent assiéger la maison , et prendre les conuiez, qui estoient dix-sept de nombre ; ces misérables estants amenez deuant luy, estroittement garottez, il ne les eust pas si tost veus, que sans obsTerver aucune forme de lustice , et sans vouloir escouter leurs raisons bonnes ou mauuaises , il les fist tous cruellement mettre à mort; ils finirent leurs iours d'vu supplice qu'ils appellent en tr'eux GregogCj qui est tel y qu'on scie les pieds, les mains, et le col à ceux qu'on y a condamnez, et finalement le mi-
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lieu du corps iusqu'à l'eschine, comihe ie l'ai veu depuis. Geste exécution faicte, le Roy craignant que le Capitaine de Malaca né s'ofFençast de ce qu'il auoit ainsi faict mourir son facteur auec les autres séditieux ^ et que pour ce subject il né fist arréster quelques marchandises qu'il auoit à Mahica, m'envoya quérir la nuict suiuanre au lurupango' où i'estois endormy, sans auoir sceu aucune chose dé ce qui s'estoit passé; ie m'en allay donc au palais du Roy à l'heure de minuit, et vis dans la basse court vn grand nombre d'hommes armez de cuiraisses, de coutelas, et dé lances; et il faut que i'aduouê que la veuë de ces gens-là me sentibla vne houueauté si estrange, qu'elle me mist dans vne confusion de défiance, et de pensées, pour n'estre aduerly d'où cela pouuoit procéder, et craignant que ce ne fut quelque trahison pareille à celles qu'ils ont autresfois pratiquées contre nous , dont ie voulus m'en retourner; ceux qui me menoient, connoissants que ma peur venoit de ces soldats queie voyois ainsi en armes, me dirent que je n'appréhendasse aucune chose, et que c'estoient des gens que le Roy enuoyoit dehors pour prendre vn voleur. Voyia ce qu'ils me dirent pour me r'asseurer, dequoy toutesfois ie fus si peu satisfeict, qu'vne soudaine peur me saisissant à l'instant, il ne me fut pas possible de pro'
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ferer la moindre parole qui leur fust intelligible. Neantnioins m'eslanl vn peu remis, ie leur fis entendre le mieux que ie peus, qu'ils me per* missent de m'en retourner au vaisseau , pour y chercher des clefs que i'y auois oubliées , et que pour recompence ie leur baillerois quarante escus en or. A quoy les sept hommes qui me menoient firent respouce, qu'ils ne me laisseroient point partir de-Jà, quand mesme ie leur donne • rois tout Targent de Malaca y et que s'ils m'accordoient cela ^ le Roy leur feroit trancher la teste. Geste response redoubla mon appréhension; loinct qu'en mesme temps ie me vis enuironué de quinze ou vingt de ceux qui estoient en armes, qui me gardèrent toute la nuict Le lendemain matin ils s'en allèrent dire an Rov que .i'estois là ; tellement qu'vn peu après l'on me fist entrer pour parler à luy. Il faut que j'aduouë que ie n'eus iaroais si belle peur^ et que i'estois alors plus mort que vif. Ainsi entré que ie fus en la seconde cour, ie treuuay le Roy monté sur vn Ëlephant, et accompagné de plus de cent hommes, sans y comprendre ses gardes qui estoient encore en plus grand nombre. Comme il me vid venir à luy, tout troublé que i'estois, et hors d'haleine, il médit par depx fois, laugano iacory qui signifie , IV*qjres point de peur^ mais vièn-Cen près de moy^ et tu
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Sauras le subject pourquoy ie t'ai enuoyé quérir. Là-dessus ayant faict signe de la main k dix ou douze de ceux qui estoiént plus proches de luy : par mesme moyen il me fist signe aussi que ie regardasse. le tournay donc ma veué du costé qu'il me monstroit, et vis quantité de corps estendus sur la place, et noyez dans vne grande mare de sang ^ entre lesquels ie recogneu le More Gojaale , auec qui i Wois venu. Ce que i'eus bien à peine apperceu qu'à mesme temps ie perdis les sentiments et le peu de forces qui me restoient. Alors comme vn homme troublé et hors de soy-, mesme, me iettant au pied de TEIephant sur lequel le Roy estoit monté : Seigneur, luy dis-je la larme à l'oeil > oblige moy ie te prie de me prendre pour ton esclaue, plustost que de faire finir mes iours par les tourments qui ont osté du monde les corps que voila ; ie te iure par la foy de Ghrestien que ie n'ay point mérité la mort, comme ne t'ayant iamais offensé. Qu'il te souuienne aussi que ie suis nepueu du Capitaine de Malaca , qui te donnera pour moy telle somme d'argent que tu voudras, joinot que tu as dans ton port le luonpango dans lequel ie suis venu, auec quantité de marchandises, que tu peuix prendre dés maintenant s'il t*e plaist ainsi. M'byant parler de ceste sorte, <c A Dieu ne plaise , s'escriail, que ie face iamais telle chose, non, non,
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feosesy ce tien compagnon que tu Yois là estenda en la compagnie de ces autres dueos td» 4|iie luy, dict hier de moy pubtiqaement tant de mal, quei'ay honle de le raconter, alléguant me6chai&> ment que i'estois vn pourceau, ou pire qa'vn pourceau mesme, et ma mère vne chienne chaude; pour le punir de ses calomnies, et conserver mon honneur, i'ay esté contrainct de le fsâre exécuter, ensemble ces autres chiens qui n'ont pas esté moins mesdisans que luy. Cest pourquoy ie te prie instamment, qu'en qualité de mon amy tu ne treuues point estrange mon procéder, pource qu'autrement i'en serois fort afiSigé. Que si de fortune tu t'imagines que ie l'aje £aict à dessein , afin de prendre la marchandise du Capitaine de Malaca ; asseure*toy que ie n'en ay iamais eu la volonté. Car c'est vne chose que tu luy peux certifier véritablement; mesnie ie te iure par ma Ix>y , que i'ay tousiours esté grand amy des Portugais, et le seray toute ma vie. Alors ayant vn peu relasché de l'émotion qgie i'auois eue n'aguere , ie luy. respondis que soq Altesse auoit fort obligé son grand amy et fi*ere le Capitaine de Malaca, par l'exécution de ce Mahometan , qui auoit desrpbé vne partie de la marchandise dont il estoit conducteur, et que reconnoissant que sa meschanceté estoit découverte, il m'auoit voulu empoisonner par deu^
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fois ; à quoy j'adjoustay que ce cbien estant y ure ne cessoit d'aboyer contre tout le monde , et disoit tout ce qui luy venoit à la bouche. Geste responce ainsi faicte à Timprouiste, et de telle sorte que ie ne sçauois ce que ie disois , ne laissa pas de contenter le Roy, qui me taisant approcher de luy ; Certainement y continua-il , par ce que tu viens de me respondre , ie connois que tu es honmie de bien , et grandement mon amy ; car pour ce que tu es tel , tu expliques mes actions en bonne part ; au contraire de ces chiens , ou de ces mâtins que tu voy là couchez et veautrez dans leur propre sang. Ayant dict cela ^ il osta de sa ceinture vné bajonette garnie d'or^ et me la donna ^ auec vne lettre qu'il addressoit à Pedro de Faria, il me congédia par mesme moyen auec de tres-foibles excuses , de ce qu'il auoit faict tuer ce Mahometan ; ie me separay donc d'auec luy le mieux que ie peus , l'asseurant que ie tarderois encore en ce lieu dix ou douze iours. le ne le fis pas neantmoins, et m'embarquay tout incontinent dans mon lurupango j où ie fus à peine arriué , que sans attendre vn seul moment, ie fis faire voile à mes matdots, et laissay l'anchre en mer, m'imaginant tousiours que ceux du pays venoienl après moy pour me prendre, à cause de la grande peur, et