CHAPITRE XUI
ï)\x chemin que fist Antonio de Fariai en s'en allant chercber Flsle d'Ayman , >et de ce qui lay arriua.
Le Mercredy suiuant nous sôrtismes de cette
riuiere de Tinacoreu, et par l'aduis du Pilote
nous ailasmes chercher PuUo Charnpeiloo , qw
est vne Isle inhabitée et située en Tembou-
chedre de Pense de Cach^china, à quarante
degrez et vn tiers , du costé du Nord : l'ayant
abordée nous nioûillasme^ Vancre en vn havre
où il y auoit bon fonds, et y demeurasses trois
iours , accommodant nostre artillerie en manière
conuenable; puis nous en ailasmes vers ilsle
d'Aynan, où Antonio de Faria croyoit trouuer le
Corsaire Coja Acem qu'il chercfaoit , et arriuant
à l'escueil de Pullo Gàpas, qui fut la première
chose que nous vismes en cette Isle ^ il ne fist au*
tre chose que se ranger près de terre , pour re-
cognoistre les ports et les riuieres de cette
coste, et voir les entrées qu'elle auoit. Si tost
qu'il iut nuict , à cause que la Lorche dans la^
quelle il estoit venu de Patane faisoit force eau ,
a6o VOYAGES ADUAirrOREUX
il coiD manda à tous ses soldats qu'ils se transportassent en vn autre meilleur vaisseau, ce qui fut fait incontinent, et arriuant en vneriuiere que nous descouurismes sur le soir vers l*Est. il y donna fonds vne lieuê en mer, à cause que le lunço dans lequel il estoitse treunoit fort grand, et demandoit beaucoup de fonds , puis craignant les bancs qu'il auoit veus toute cette journée, il enuoya de ce lieu Christouan Borralbo, auec 14soldats dans la Lorche à mont la nuiere, pour recognoistre quels estoient les feux qu'il voyoit. Il partit doncques incontinent , et estant déjà plus d^vne lieuë auant dans la riuiere, il fist rencontre dVne flotte de 4o« luncos fort grands, portans deux ou trois hunnes chacun. Alors craignant que ce fût Tarmée du Mandarin , dequoy nous auions ouy parler, il ancra près de terre, et s'esloigna vn peu d'eux, c'estoit enuiron la minuict, et \st marée commençoit son cours ordinaire , ce que Borralbo voyant et se voidaut seruir d'icelle , il leua fort doticement et sans bruit les ancres, puis passa outre, s'escartant des luhcos pour aller du coste oii il auoit veu les feux, la pluspart .desquels estoient desia esteints, et n'en estoit resté que deux ou trois que par fois Ton voyoit difâcilement reluire , et qui luy ser noient de guide. Ainsi continuant sa route auec prudence il arriua en vn lieu où se Toyoit
DE FERJTJlND MENDBZ PIITTO. a6t
quantité de Naùires grands et petits ^ si bien que selon l'aduis de plusieurs il y auoit plus de deux mille voiles. Passant donc parmy eux à la sourdine , il arriua en vn lieu peuplé de plus de dix mille mesnages^ clos d'vne forte muraille faite de brique , auec des tours et des bouleuarts à nostre mode, et de corridors pleins d'eau* En ce lieu des 14. soldats qui estoient dans la Lor-» che, il y en eut cinq qui mirent pied à terre ^ auec deux Chinois, de ceux qiii s'estoient sauuez du lunco de Similau , qui nous laissèrent leurs femmes en ostagc iusques à leur retour, lesqueb ayans par dehors visité la ville y y furent trois beures de temps , sans auoir esté ouys ny reCog^ neus d'aucun. Gela faict, ils se rembarquèrent, puis sortirent à voile et à rame sans faire aucun bruict, craignant que si l'on les oyoit, ils ne cou^ russent tous fortune de leurs vies. Estans sortis de la riuiere ils trouuerent vn lunco qui estoit à l'ancre il y auoit peu de temps , qui leur parut estre vne voile de l'autre costé. Mais estant arrivez où estoit Antonio de Faria , ils lùy firent le récit de ce qu'ils auoient veu , et de la grosse armée qui estoit à mont cette riuiere, et du lunco qu'ils auoient treuué ancré à l'embou* cheure d'icelle , luy disant par plusieurs fois que ce poiiuoit estre le chien de Coja Acem qu'il cherchoit. Cette nouuelle le resiouït de telle
36a VOTAOBi ADUAMTUAXOX
sorte I que sans attendre seulement m moment» il laissa Tancre en mer , et fist faire voile f disant que le cœur luy disoit, que c*estoit luy sans doute, qu'il y gageroit sa teste , et que si ce Testoit , qu'il nous asseuroit tous qu'il estoit content de mou* rir le combattant , pour se vanger de ce barbare qui luy auoit faict vn si grand tort. S'approcbant à la veuë du lunco il commanda à la Lorchede passer de l'autre costé, afin que tous deux en* semble peussent Taborder , et que pas vn d'eux ne se mist à tirer aucun baston à feu , craignant qu'ib ne fussent entendus des luncos de Tarotiéf, qui estoient à mont la riuiere , et qu'ils ne vins* sent voir ce que c'estoit; si tost que noua fuames arriuea où le tunco estoit ancré ^ il fut incontinent par nous inuesty, sautant dans iceluy ao. de nos soldats qui s'en rendirent les maiatres , sans qu'il leur fût faict aucune résistance ; car la plus grande part des gens qui estoient en iceluy se ietterent dans la meri et quelques «vus des plus courageux après s'estre remis en leur sens, voulurent faire teste aux nostres : mais Antonio de Faria se ietta incontinent dedans auec encore ao. autres soldats I qui combattant contre eux aobeuerent de les desfaire , tuant plus de 3o. des leurs I tellement qu'il ne demeura en vie que ceux qui volontairement s'estoient iettet dans la Qier, l<^squels il fiftt retirer pour seruir à la na«
DB FBRUANP USflPBS PIHTO. a63
vi^ation de ses vaisseaux; et pour s^auoir qui ils estoieAt, et d'où ils venoient; il fist mettre 4« d'iceux à la géhenne , dont deux se laissèrent mourir sans vouloir confesser chose aucune; et comme Ton vouloit prendre vn petit garçon , pour luy faire le semblable, vn vieillard son père qui estoit couché sur le tillac , s*escria à haute voix la larme à Toeil , qu'on eust à Tescou* ter auant que faire mal à ce petit garçon. Antonio de Faria fist arrestor l'exécuteur» et dist à ce vieillard qu'il eust à parler, et dire ce qu'il y5u- (Iroit, pourueu que ce fût la vérité; et que s'il mentoit qu'il s'asseurast que luy et son fils seroient iettez vifs dans la mer; comme au contraire s'il disoit la vérité, il luy promettoit de les faire mettre en liberté tous a. en terre , et quHl luy rendroit aussi toute la marchandise qu'il iurera luy appartenir. A quoy le Vieillard Ma'hometan respondit , t'accepte la promesse que tu me fais, et estime grandement ta courtoisie, en ce que tu donnes vie à ce petit garçon , carde la mienne comme inutile, ie n'en fais plus de compte, et me veux fier à ta parole , encore qtie l'office que tu exerces me doiue distraire de ce faire pour n^estre conforme à la Loy Chrestienne , que tu as professée par le Baptesme , responc^ qui rendit Antonio de Faria si confus et si estonné, quHl ne sceut que luy respondre. Alors
a64 VOTAGBS ADUAKTUBHUX
il le fist approcher près de luy , et rinterrogea sans le rudoyer , ny sans luy faire aucunes menaces.