‹ Les voyages advantvrevx de Fe d Mendez Pinto;Chapitre 5 sur 101 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De quelle façon i'ay passé ma jeunesse dans le Koyaume de Portugal, iusques au iour de mon embarquement pour aller aux Indes.

TovTBs les fois que ie me représente les grands el contiouels traqâux qui m'ont accompagné deptiis ma naissance, etparmy lesquels i'ay passé mes premières années, ie troiiue que j'ay beaucoup dé^ raison de me plaindre de la fortune, en ce qu'elle semble auoir pris vti soin particulier de mè persécuter, et de me faire sentir ce qu'elle a de plus insupportable^ conime si sa gloire n'eust point eu'd'iaHtre ft>ndefnSé'nt que sa cruauté. Car n'estant pas contente de nl'auoirfaiot naistre, et viiire- misérable en mon pais durant tna ieu*-

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nesse, non sans appréhender les dangers qui fne menaçoienty elle m'a conduit aux Indes Orientales, où, au lieu du soulagement que ie m'en allois y chercher, elle m'a faict treuuer td accroissement à mes peines, à mesure que mon nage s'est augmenté. Puis donc qu'il a pieu à Dieu de me deliurer de tant de dangers , et me garantir des fureurs de cette fortune ennemie , pour me rendre en tn port de salut et de seureté, ie voy que ie n'ay point tant de sujet de me plain^ dre de mes travaux passés, que i'en ay de luy rendre grâces des biens faicts que iusqu'à présent i'ay receu de luy , puis que par sa diiiine bonté il m'a conservé la vie afin de me donner moyen de laisser à mes enfans pour mémoire et pour héritage ce discours rude et mal poly. Car mou intention n'est aiUre que de Tescrïre pour eux, afin qu'à l'aduenir ils puissent Voir combien grandes ont esté les fortunes que i'ay courues par l'espace de ai. an que i'ay esté treize fois captif, et dix-sept fois vendu aux Indes, en Ethiopie, en TArabié heureuse, à la Chine^ en Tartarie, à Madagascar, en Sumatra, et en plusieurs autres Royaumes et Prouinces de cet Oriental ArchipeIago,.des cpnfins de l'Asie, que les Autheurs Ghinoil f Siames, Gueos , et Ijecquiens , nomment auecquc raison en leur Géographie les paupières du monde ^ de quoy i'espere traitter oy après en

particulier et fort amplement. Par où les hommes pqurront prendre exemple à Taduenir, et resolution à ne perdre courage, quelques trauerses et trauaux de la vie qui leur arriuent. Car toutes les disgrâces de la fortune nedoiuent point nous esloigoer tant soit peu du devoir que nous sommes obligez de rendre à Dieu, k cause qu'il n'y a point de trauaux , pour grands qu'ils soient, quç la nature humaine ne treuuc supportables, estant faùorisée de l'assistance diuine. Or afin que Ton m'ayde à rendre grâces au Seigneur tout-puissant , de ce qu'il a vsé enyers moy d'une miséricorde infinie sans auoir esgard à tous mes péchez, que ie confesse estre la cause et l'origine de toutes mes infortunes , et tenir de cette roesme puissance diuine la force et le courage d'y auoir résisté, en ro'eschappant de tant de dangers la vie sauue; le prends pour commencement de ce mien voyage, le temps que i'ay passé en ce Royaume de Portugal, et dis qu'après y auoir vescu iusques à l'âge de dix ou douze ans en la misère et pauureté de la maison de mon Père, dans la Ville de Monte-mor Ouelbo, vn mien Oncle désireux de in'aduancer à vne meilleure fortune, que celle où i'estois réduit alors, et me desrober aux caresses et aux mignardises de ma Mère , me mena en cette Ville de Lisbonne , où il me mit au seruice d'vne Dame de maison et de

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parenté tres*^illtistre. A quoy il fust poussé par Tespérance qu'il eust, que par la faueur d'elle niesme et de ses parens il pourroit paruenir à ce qu'il desiroit pour mon aduencement. Ce qui aduint en la mesme année, en laquelle dans la Yille de Lisbonne se fist la pompe funèbre du defunct Roy dom Ëmanuel d'heureuse mémoire, qui fut le iour de saincte Luce, treziesme de Décembre , de l'année 1 62 1 . ce qiiî est la chose la plus ancienne dont ie me puisse ressouuenir. Cependant l'intention de mon Oncle eust vn succez tout à fait contraire à ce qu'en son imagination il se promettoit en faueùr de moy. Car ayant esté au seruice de cette Dame enuirou vn an et demy, il me suruint vue âf£siire qui me meit en vn manifeste danger de ma vie. Tellement que pour m'exempter de la mort iefâs contraint d'abandonner son logis auec toute la diligence qui me fut possible: Mais comme i'estois en fuitte, la peur me talonnoit de telle sorte, que ie ne sçauois quelle route prendre , ny mesme où i^Uois pour lors. Et sans mentir ie n'estois pas moins troublé que celuy qui voit la mort présente à ses yeux , et s'imagine d'en estre suiuy. Gomme ie fuyois de cette sorte , et semblois désespérer de nola vie, i'arriuay insensiblement au guây de Pedra , qui est vn petit Port ainsi fiommé. Là ie trouuay vne carauelle d'Alfaniia, qui éstoit

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chargée des cbenauit , et du bagage dVn Seigneur qui s'en alloit à Setuual , où teiioit sa Cour alors le Roy Dom luan troisiesme, que Dieu absolue , à cause dVne grande peste surueuuê en plusieurs endroits du Royaume. lugeant donc que cette Garauelle estoït sur le pôinct de deraarer du port y ie m'y embarquay , et partis le lendemain. Mais bêlas! peu de temps après que nous eusmes faict voyle en pleine mer, ayans gaigné jusques en vn lieu nommé Cezimbre , nous fusmes attaquez par un Corsaire François , qui nous ayant abordez j fist sauter dans notre nauire , quinze on vingt de ses gens, qui ne trouuans aucune résistance en nous , s'en firent les maistres , pource qu'ils nous surprirent au despourueu. Or après qu'ils nous eurent tous saccagez, ils vuiderent dans leur vaisseau toute la marchandise dont le nostre estoit chargé, qpi se montoità plus de 6000 ducâs, puis ils le coulèrent à fonds. Tellement que de dix-sept qui demeurasmes en vie, il n'y eu ettst pas vn s.eiil qui put s'elempter de la seruitude. Car tous garrottefii et liez que nous estions pieds et mains, ils nous firent entrer dans leur vaisseau, en intention de nous aller vendre à là*Racbe en Barbarie; mesmé comme nous estions ainsi parmy eu!x^ nous con^ nusmes qu'ils y portoient des annés pour les vendre aux Mahumetans, et en faire comm^*ce

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auec eux. Pour ce dessein ils nous menèrent I reize iours entiers, sans nous traitter autrement qu*à coups de fouet. Mais au bout de i3. iours, la fortune voulut qu'enuiron le Soleil couché ils découurirent vn nauire, auquel ils donnèrent la chasse toute la nuict^ le suiuan t à la route, comme vieux Corsaires, vsitez de longue main à tels brigandages. L'ayant ioint environ Faube du iour, ils luy feirent vne salue de trois Canno* nades^puisTinuestirent à mesme temps, auecque beaucoup de courage. Or bien qu'à l'abord il se fist quelque résistance par les nostres, si est-ce qu'ils ne laissèrent pas de s'en rendre maistres y donnant la mort à six Portugais , et à dix ou douze Esclaues. Ce vaisseau estoit grandement beau , et appartenoit à vu Marchand Portuguais^ delà vilje deCondé, nommé Siulestré Godinho^ que plusieurs autres Marchands de Lisbonne auoient chargé à sainct Tome de grande quan<* tité de succre et d'esclaues; De sorte que ces panures gens là se voyant ainsi volez et captifs se meirent à regretter leur perte, qu'ils estimoient se monter à 40000. ducats. Ce qui fut cause que ces Corsaires se voyant Maistres d'vn si riche butin, changèrent, le dessein qu'ils auoient d'aller à la Rache, et firent voile du costé de France emmenant auec eux Esclaues ceux des nostres, qu'ils ingèrent propres pour

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le seruice de leur nauigation. Pour nous autres qui restasmes, ils nous laissèrent de nuict à la rade, en vn lieu nommé MelideSy où nous demeurasmes tous nuds misérablement, et couuerts seulement des playes, que nous auions sur le corps, causées parle grand nombre de coups de foiîet que nous auions receus les iours precedens. En ce pitoyable équipage nous arriuâmes le lendemain matin à sainct laçques des Cacen. Là nos misères furent soulagées par les babitans' du lieu , principalement par vue Dame qui pour lors y estoit, nommée Doua Beatrix fille du Comte de Villanouva , et femme d'Aloiiso Ferez Pantoja, Commandeur et grand Preuost de ia mesme ville. Or après que les malades et les blessez furent tous guéris, chacun de nous s'en alla où il croyoit estre son mieux, pour y soulager sa pauureté. Pour moy chetif que i'estois , auec six ou sept de ceux qui m'accompagnoieut en ma misère, ie pris le chemin de Setuual. Là ie ne fus pas si tost arriué , que ma bonne fortune me meit au seruice de Francisco de Faria, Gentilhomme du grand Commandeur de sainct lacques , qui pour recompense de quatre années de seruice que ie luy auois rendus , me donna à ce mesme Commandeur pour le seruir àla Chambre ; comme en effect je le semis depuis vn an et demy. Maiâ d'autant que les ga^s que Ton

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donnojt pour lors dans la maison des Princes psioient si peu de chose qo'ils ne pouuoioit suffire pour m'entreteoir, la nécessité me contratgnîst de quitter mon Maisfre, auecque dessein de m'ayder de sa faveur y et tascher de m'embarquer pour aller aux Iodes. Car c'estoit là l'intention principale que i'avois alors , et le moyen le plus fauorable que ie pouuois espérer pour remédier à mq pauureté. Ainsi bien qu'en ce temps là ie n'eusse que fort peu de commoditez, iene laissay pourtant de m'embarquer, me soubmettant à la fortune bonne ou mauuaise, de quelque façon qu'elle me pàt arriuer en ces contrées loingtaines.

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