CHAPITRE T,XXIX
Cotiiiiu* ttown notiA pc*r(li«fiic» dnni IViise do Nanqtiin^ et de ce qui tiouë y arritm.
Il y avoit déjà sept jours que nous nauigions par le milieu de l'ense de Nanquin , affin que la force du courant nous menast plus viste , comme personnes qui ne mettions nostre salut qu'en la
faitte : car nous estions si désolez et si tristes y que nous ne disions rien à propos , non plus que si nous eussions esté hors de nous mesnies. Cependant nous arriuasmes k vn village qui se nommoit Susequerim ; et d'autant qu'il n*y avoit là aocune nouuelle de nous , ny du lieu d'où nous venions , après nous y estre pourueus de quelques viures , nous informant sans faire semblant de rien de la route que nous dénions prendre, nous en sortismes deux heures après; puis auec le plus de diligence que nous pûsmes faire , nous entrasmes dans vn destroit appelle Xalingau, bien moins fréquenté que Tense par où nous estions venus. Là nous courusmes encore neufiours, durant lesquels nousfismes cent quarante lieues ; puis rentrant dans la mesme ense de Nanquin , qui en ce lieu n'auoit pas dauantage que dix ou douze lieues de large , nous fismes voile par nostre route, d'vn bord à l'autre auec le vent Ouest, et ce par l'espace de treize ioui*s bien ennuyés du grand trauail et de l'extrême appréhension que nous auions ; ioint que les viures commençoient déjà de nous manquer ; comme nous iusmes en veuë des monts de Conxinacau qui sont à la hauteur de quarante et vn degrézdeux tiers, il suruint vn vent du Sud , que les Chinois appellent Tufaon , tellement impétueux , qu'il n'y auoit pas apparence de croire
49^ VOYAGES ADUANTUREDX
que ce fust vne chose naturelle. Ainsi comme nos vaisseaux estoient de rame, bas de bord j foibles et sans mariniers , nous nous vismes réduits à vne si grande extrémité , que nous deffiants de nous ppuuoir sauuer nous nous laissasmes aller le long de la côte où le courant de l'eau nous portoit : car nous creusmes qa'il y auoit bien plus d'apparence de mourir parmy les rochers que de nous laisser engloutir au profond de l'eau ; et toutesfois bien que nous eussions choisy ce dessein pour le meilleur et le moins pénible , si est-ce qu'il ne put réussir, car sur l'apresdinee le vent se changea en I^or-Oûest , ce qui fut cause que les vagues se haussèrent de telle sorte que c'estoit vne chose effroyable de les voir. L'extrême appréhension que nous eusmes alors fist que nous commençasmes de ietter dans la mer tout ce que nous auions, iusques aux caisses plaines d'argent. Cela fait, nous coupasmes les deux masts à cause que nos vais* seaux estoient alors tous ouuerts. Ainsi despourueus de masts et de voiles nous courusmes tout le reste du iour, à la fin enuiron la minuict nous ouïmes dans le vaisseau d'Antonio de Faria vn grand bruit de personnes qui s'escrioient , « Sei* gneur Dieu miséricorde. » Ce qui fut cause que nous creusmes qu'il se perdoit. Alors leur ayant respondu de mesme façon nous ne les ouïsmes
DE FEBNAIID MENDEZ PTNTO. 49^
plus, comme s'ils eussent esté desia noyez ; dequoy nous fusmes si effrayez et si hors de nous , qu'vne grosse heure durant personne ne sonna mot. Ayant passé toute cette triste nuicl en vne si grande affliction, vne heure auant le iour nostre vaisseau s'ouvrit par la contrequille , si bien qu'à l'instant il se trouva plein d'eau iusques à la hauteur de huict pans , et ainsi nous nous sentimes couler à fonds sans aucune espérance de remède. Alors nous iugeasmes bien que c'estoit le bon plaisir de nostre Seigneur, qu'en ce lieu nos vies et nos trauaux se finissent : le lendemain si tost qu'il fût iour, et que nous eusmes porté nostre veuë bien auant dans la mer, nous ne descouurismes point Antonio de Fana, ce qui fist que nous acheuasmes de perdre courage de telle sorte , que depuis pas vn de nous n'eust le cœur à rien. Nous persistasmes en cette angoisse iusques à dix heures ou enuiron, auec tant d'appréhension et d'effroy que les paroles ne sçauroient suffire pour les déclarer. A la fin nous allasmes chocquer contre la coste , et presque noyez que nous estions, les vagues de la mer nous roulèrent iusqu'à vne pointe d'escueils qui s'aduançoient près de nous. Là nous fusmes à peine arriuez , que par ce roulement tout y fut mis en pièces. Alors nous attachant les vns aux autres, criant à haute voix, «Seigneur Dieu mi-
494 VOYAGES ABUANTUEEUX
séricorde;» de vingt-cinq Portugais que nous estions, il n'y en eust que quatorze de sauues^ tellement que les autres onze furent noyez auec dix-huict valets Chresliens, et sept Mariniers CShinois. Voila combien grand fut ce desastre qui arriua vn Lundy cinquiesme Âoust, en Tannée mil cinq cent quarante-deux ; de quoy Dieu soit loué pour iamais.