CHAPITRE LXXX
Des choses qui nous aduîndrent en suiltc de ce. misérable
naufrage.
Nous estans eschappez de ce naufrage par la miséricorde de Dieu, quatorze Portugais que nous estions, nous passasmes toute cette ioumée et la nuict sufuante à pleurer nostre desastre y et le misérable estât où nous nous voyons réduits, sans auoir moyen de nous conseiller Fvn l'autre, tant à cause que ce pays estoit rude et fort raboteux^ que pour ne treuuer personne à qui nous pussions demander aucune chose que ce f ust. Ayan t consulté là-dessus le remède que nous pouuions auoir durant ce malheur, tant de maux
et tant d'infortunes, nous resolusmes d'entrer plus auant dans le pais , pource qu'il y auoit apparence que près ou loing nous ne pouuions manquer de treuuer quelqu'vn , qui nous prenant pour esclaues nous donneroit à mangery^sn attendant qu'il plût à Dieu terminer nos trauaux par la fin de nos vies. Auec cette resolution nous fisnies quelque six ou sept lieues par des rochers, et descouurîsmes de l'autre costé vn marécage aussi large , que nostre veuë se pouuoit estendre 9 sans que par delà il y eust apparence de terre; cela fut cause que nous fusmes contraints de rebrousser chemin » et de nous en retourner au mesme lieu où nous avions faict naufrage. Comme en effect nous y arriuasmes le iour d'après environ le Soleil couché, et treuuasmes le long du riuage les corps que la mer y auoit iettez, sur lesquels nous recommençasmes nos plaintes et nos tristesses. Le lendemain matin nous les enseuelismes dans le sable , pour empescher qu'ils ne fussent mangez des Tygres dont ce pays estoit plein , à quoy nous employasmes la meilleure partie du iour auec beaucoup de peine ; car comme ils estoient 36. de nombre desia corrompus et pourris , la puanteur en estoit insupportable; joint que pour faire leurs fosses nous n'auions d^autres instrumens que nos mains, et employons bien à chacun vne demie heure de
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temps. Apres que ces pauures corps furent en^ terrez , nous allasmes nous retieèr dans yne mare où nous passasines toute la nuict , et choisismes ce lieu pour retraicte de peur des Tygres ; de là nous contiuuasmes nostre chemin vers le Nord, et ce par des précipices et des boccages si espais, qu'en certains endroits nous ne pouuions passer que fort difficilement. Apres auoir marché 3. iours nous arriuasmes enfin en vn petit destroit, sans auoir iamais rencontré personne, nous estans résolus de le passer à la nage, le malheur voulut que les 4- premiers qui s'y ietterent dedans , qui furent 3. Portugais et vn ieune garçon s'y noyèrent misérablement, pource qu'estant grandement foibles , le destroit large , et le courant d'eau fort grand , il leur fut force de se rendre quand ils furent au milieu ; les 3. Portugais estoient hommes fort honorables , et dont il y en auoit deux de frères , Tvn appelle Belchior Barbosa, et Tautre Gaspar Barbosa. Quant au troisième nommé François Borges Cayciro, il estoit aussi leur cousin , tous trois nati£s de Ponte de Lima , ville en Portugal , et fort accomplis en valeur. Nous ne restasmes donc plus qu'onze de nombre auec trois valets , qui tous ensemble voyant l'infortuné succès de nos compagnons 9 et comme de iour en autre nous diminuions peu à peu 9 nous eusmes recours aux
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larmes et aux souspirs, comme gens qui ne nous poutrions promettre autre chose j sinon qu'il arriuèroit de nous mesmes ce que nous avions veu arriuer d'autruy. Apres que nous eusmes passé cette obscure nuict, exposez au vent, au froid, à la pluye, et parmi les larmes et les sanglots , il plût en fin à nostre Seigneur, que le lendemain auant le iour nous vismes du costé de FEst un grand feu; puis comme le iour vint à s'esclaircir peu à peu nous marcbasmes de ce costé-là , nous recommandant à ce Seigneur Tout-puissant , de qui seulement nous attendions vn remède aux peines et aux trauaux ausquels nous nous voyons exposez. Ainsi nous continuasmes notre voyage tout le long de la riuiere , et marchasmes presque le long du iour. A la fin enuiron le Soleil couché nous arriuasmes en un taillis^ dans lequel il y auoit cinq hommes qui trauailloient à faire du charbon. Mous estans approchez d'eux nous nous iettasmes àleurs pieds et les priasmes au Nom de Dieu de nous addresser en quelque endroict , où nous pussions mettre remède au mal où pour lors nous estions réduits ; sur quoy rvn d'entr'eux nous regardant dVn œil de pitié , Plûst à Dieu , ^ dit-il , que vous n'eussiez qu'vn seul mal ; car possible y pourrions-nous mettre remède, mais vous en auez un si grand nombre , que seulement pour couurir les playes dont vos
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corps sont semez , tous les sacs que nous auons icy n'y suffiraient pas ; c'est pourquoy pour sup pleer à ce défaut, pour nostre bonne volonté nous n'aurons recours qu'à Dieu, seulement, pour l'amour de qui nous vous donnerons m peu de riz que nous auons pour nostre soupper, et vn peu d'eau chaude que vous boirez en lieo de vin , voila comme vous passerez cette nuict si TOUS voulez demeurer icy. II est vray que vous ferez tiaieux ce me semble de continuer vostre voyage , et de vous en aller gaigner ce lieu qne voila là bas où vous tronuerez vn hospital qui sert à loger les pèlerins qui voyagent d'ordinaire en ce quartier. Les ayans remerciez de leur bonne volonté , nous prismes l'aumosne qu'ils nous firent, et mangeasmes chacun deux bonchées de riz y pour n'en auoir dauantage ; puis sans tarder là plus long -temps nous prismes congé d'eux , et par le mesme chemin qu'ils nous auoient enseignez^ nous conunençasmes à nous en aller droict au lieu où estoit l'bospital , selon que nos foibles forces nous le permirent.
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