‹ Les voyages advantvrevx de Fe d Mendez Pinto;Chapitre 95 sur 101 · CHAPITRE LXXXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXL

De nostre arriuëe en cet liospital , et de quelle faqon

nous y fusmes receuik«

Nous arriuasmes à vne heure de nuict à vn petit hameau où estoit cet hospital , pour la retraicte des pèlerins qui passoient par ces contrées. Là nous trouuasmes quatre hommes qui en auoient la charge, par qui nous fusmes receus charitablement. Le lendemain si tost qu'il fùtiour, ils nous demandèrent qui nous estions, et d'où nous venions? A cette demande nous fismes response , que nous estions estrangers , natifs du Royaume de Siam, et qu'il y auoit désia quinze iours que venant du port de Liampoo y pour nous en aller à la pescherie de Nanquin, nous nous estions perdus sur mer par la violence de la tourmente , sans auoir sauué de ce naufrage autre chose que nos misérables corps, qu'ils voyoient tous nuds, et couuerts de playes. Là-dessus nous ayant derechef demandé quel estoit nostre dessein , et en quel lieu nous voulions aller, nous leur respondismes que nous

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auioQS intention de nous rendre dans la viDe de Nanquin , afin que là nous pussions nous embarquer comme gens de rame dans les premières Lanteaas qui partiroient , pour nous en aller a Canton , où ceux de nostre pais par la permission du Aytao de Paquin faisoient leur commerce , sur l'asseurance et la foy du fils du Soleil , Lyon couronné au Throsne du Monde ; à cause dequoy nous les prions pour Famour de Dieu de nous laisser dans cet Hospital iusqu'à ce que nous eussions recoùuré nostre santé , et de nous donner quelque sorte de vestemens pour couurir nostre nudité. Apres que tous quatre nous eurent bien esCoutez; Il est raisonnable, nous respondirent-ils , de vous accorder vne chose que vous nous demandez auec tant d'instance, et pour laquelle vous respandez tant de larmes. Mais d'autant que la Maison est fort pauure maintenant, cela nous sera vn obstacle à nous acquitter entièrement de nostre deuoir. Nous ferons neantmoins ce que nous pourrons auec beaucoup de bonne volonté. Alors tous nuds comme nous estions , ils nous menèrent par tout le village, qui pouuoit estre de 4o. ou 5o. feux, plus ou moins , dont les habitans estoient fort panures à ce que nous reconnûmes, et ne viuoient que du trauail de leurs mains; ils tirèrent d'eux enuiron a. Taeis d'aumosne en monnojf*

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vn demy sac de riz , vn peu de farine, des fèves d'aricot, des oignons et quelques meschans haillons dont nous nous aydasmes assez pauurement. Auec cela des deniers de ce mesmeHospital ils nous donnèrent a. autres Taeis en argent. Au reste pour ce que nous leur demandasmes qu'il nous fut permis de demeurer là y ils s'en excusèrent, disant que les pauures n'y pouuoient estre d'ordinaire plus de 3. iours , ou iusqu'à 5« si ce n'estoient des personnes malades , ou des femmes enceintes, à quoy l'on auoit esgard particulièrement , pource qu'en ces extremitez elles ne pouuoient marcher sans se mettre en dangee de leur yie. A qûoy ils adjousterent qu en aucune façon que ce fut ils ne pouuoient rompre cette ordonnance , pour auoir esté faite d'ancienneté par l'aduis de quelques hommes religieux et sçauans^ mais qu'a trois lieues de là en vne grande ville qui se uommoit Sileyjacau , nous y treuuerions vn Hospital fort riche , où l'on reti* roit toute sorte de pauures gens, et que là nous serions beaucoup mieux pansez qu'en leur Maison , qui estoit fort pauure et petite , conformément au lieu de sa situation. Qu'au reste ils nous donneroient pour cet effect vne lettre de recommandation , signée par les Confrères , par le moyen de laquelle ils nous retireroient incontinent. Nous les remerciasmes infiniemeat

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de ces bons offices^ et leur dûmes qa'ils n'y perdroient rien , puis qu'ils les Itiisoieiit pour Tamour de Dieu. Sur quoy yn vieillard qai estoit vn des quatre prenant la parole , « C^est pour eette considération aussi que nous le fusons, nous respondist-il , et non pour celle da inonde. Car Dieu et le monde sont grandement differens en ce qui est des œuures et des intentions qu'oo peut auoir en les disant Car le monde, comme pauure et misérable qu'il est^ ne sçauroit donner rien de bon ^ là où Dieu est infiniment riche et amy des panures , qui dans le comble de letny afflictions le louent auec patience et humilité. Le monde est vindicatif ^ Dieu patient ; le monde meschant , Dieu tout bon ; le monde gourmand; Dieu amy de Tabstinence; le monde mutin et turbulent , Dieu patient et pacifique ; le monde menteur et plein d'artifices enuers ceux qui soot à luy f Dieu tousiours véritable ^ franc et debonnaire à ceux qui iMnuoquent en leurs prières; ie monde est sensuel et auare , Dieu libéral et plus pur que n'est la clarté du Soleil ^ des Estoiles, et de ces autres Astres qui sont bien plu^ excei* lents que ceux qui paroissent à nos yeuK , lesquels sont tousiours présents à sa face resplendissante. Le monde est plein d'irrésolutions et de faussetez , dont il s'entretient dans la fumée de sa vaine gloire^ là où Dieu est pur et constant

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en sa vérifia, afin que par eUe-inesme. les humbles puissent posséder la gloire en toute pureté de cœur. En vn mot le monde est plein de folie et d'ignorance, Dieu tout au contraire est la source de la sagesse. C'est pourquoy , mes amis , combien que vous soyez réduits en si pitoyable estât, ne vqus desfiez point pour cela de ses promesses , ie vous asseure qu'il ne vous manquera point de son costé si du vostre vous ne vous rendez indignes de ses Ëiueurs. Car il ne se treuuera pas qu'il ait iamais manqué aux siens , bien que ceux que le monde aueugle soient de contraire. opinion , lors qu'ils se voyent abattus par la pauureté , et mesprisez d'vn chacun, d IÏ01IS ayant tenu ces langages , il nous donna la lettre de reçommendation , pour la rendre aux Confrères de l'autre Hospital où nous dénions aller, et ainsi nous partismes sur le midy, et ar* riuasmes à la ville enuiron vue heure ou deux de Soleil. La première chose que nous fismes fut de nous en aller à la maison du repos des panures, car c'est ainsi que les Chinois appellent les Hospitaux. Là nous donnasmes nostre lettre aux maistres de cette confrairie, qu'ils appellent TanigoreSj que nous trouuasmes tous ensemble dans vne chambre où ils estoient assemblez pour les affaires des panures. Âpres qu'ils eurent pris cette lettre auec vne manière de compliment

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qui nous sembla fort nouuelle, ils commandèrent au Greffier qu'il eust à la lire. Il se leua debout aussitost et y leut tout haut ces paroles, en pre* sence de ceux qui est oient assis à la table. « Nous a les plus panures des panures, indignes de sercr vir ce souuerain Seigneur, de qui les œuures « sont si admirables , comme le Soleil le teste moigne , et les estoiles qui brillent au Ciel duce rant l'obscurité de la nuict : Ayans esté esleos « à la succession de cette sienne maison de Boaa tendoo, scituee en ce village de Catihoran, <c nous prions auec toute sorte de respect et « dlionneui? vos humbles personnes , admises « au seruice du Seigneur, que par vn zèle de « charité vous fassiez loger et fàuoriser ces qna- 'c torze estrangers , trois>desquels sont bazanés , « et les autres onze plus blancs, en couurant la « nudité de leurs corps , dont la pauureté se a rendra manifeste à vos yeux. Par où vous iu- « gérez auec combien dé raison nous vous fiû* a sons cette prière , pource qu'ils se sont perdus et auecque leurs marchandises dans les impea tueuses eaux de la mer, lesquelles auec leur a fiireur accoustumée ont faict sur eux Texecu* a tion de la main toute-puissante, qui par vn « iuste chastiment permet bien souuent que de ce semblables choses arriuent pour nous monsirer « combien est redoutable son iugement duquel

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« il luy plaise nous desliurer tous au iour de la «c mort , affin que nous ne voyons point Tindia gnation de sa face. » Cette lettre estant leuë ils nous firent loger aussitost en yne chambre fort nette , dans laquelle il y auoit quatorze couehes honnestement accommodées , auec vne table et plusieurs chaires. Là on nous donna fort bien à ' manger , et nous y reposasmes le reste du iour. Le lendemain matin par l'exprès commandement des autres officiers le Greffier nous vint demander qui nous estions , de quelle nation , et en quel lieu nous auions faict naufrage : il nous fit aussi plusieurs autres semblables demandes dessus le mesme sujet y ausquelles nous respondismes comme nous auions fait auparauant à ceux du village d'où nous venions, afin de n'estre treuuez de deux paroles, et conuaincus de mensonge. Nous ayant enquis alors sur ce que nous voulions deuenir, nous leur dismes que nostre resolution estoit de nous faire panser en cette maison , s'il leur plaisoit nous le permettre ; à cause que nous estions si malades que nous ne pouuions point marcher. A quoy ils nous respondirent qu'on prendroit tres-volontiers ce soing-là, et que c'estoit ce qu'on faisoit ordinairement dans cette maison pour le seruice de Dieu. Dequoy nous les remerciasmes tous en pleurant , auec tant de sentiment du bon gré

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que nous luy en $çauiop$ , que les larmes luy en viodrent aux yeux. A l'heure mesme ayant fiiit venir vn médecin ^ il luy dit qu'il prist le soing d^ nous bien panser, pource que notis estions de panures gens, qui n'auions autre bien que celuy que la maison nous faisoit. Cela &ict il prit nos noms par escrit , et les mit dans vn grand liure où nous signasses tous, disant qu'il estoit necensaire que cela fust, afin de rendre compte de la despence qu'on feroit pour nous.

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