‹ Les voyages advantvrevx de Fe d Mendez Pinto;Chapitre 96 sur 101 · CHAPITRE LXXXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXn

Nostre parlement de la ville de Silejjacau, et des choses qui Dous arrîuerent après que nous en fusmes partis.

Ataut passé dix-huict iours dans cet Hospital, où nous eusmes à suffisance tout ce qui nous estoit nécessaire , à la fin Dieu nous fit la grâce de recouurer nostre santé. De manière que nous sentans assez farts pour marcher, nous partisroes de là pour nous en aller en vn lieu nommé Suzoangance, qui n'esioit esloigné de cet Hospital que de cinq lieuè's, et y arrivasmes à Soleil couché. Or d'autant que nous estions fort lassez,

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BOUS nous assismes sur le bord d'vne fontaine,

qui estott à Tentrée de ce village où nou» fusmes

quelque temps tous confus et incertains quel

ohemin il nous fisilloit faire. Cependant, ceux

qui s'en venoient quérir de l'eau nous voyant

ainsi assis et en si mauuais équipage s'en retour-»

noient leurs cruches vuides et s'en alloient en

aduertir les habitans, dont la plus-part s'en

vindrent incontinent vers nous. Alors bien es-

tonnez de cette nouueauté, pource qu'ils n'a-

uoient iamais veu des hommes faicts comme

noua j ils se ramassèrent tous ensemble comme

s'ils eussent voulu consulter là«dessus, et apies

auoir vn assez long-temps débattu les vns aueo

les autres, comme s'il y eusl eu entre eux diuer-r

site d'opinions I ils nous ennuyèrent demandeur

par vne vieille femme quels gens nous estions ^

et ce que nous faisions au bord de cette fon-^

taine, de l'eau de laquelle ils auoient accoustumé

de boire ? A cette demande nous respondismes ,

que nous estions de panures estrapgers, natifs

du Royaume de Siam^ que la tourmente auoit

jette en ces contrées , après nous estre escbap-

pez du naufrage en l'estat qu'elle nous voyoit ^

et ce par vne particulière assistance de Dieu.

Dictes moy, nous repartit-elle, quel ordre vous

voulez que nous mettions à cela, ou ce que

vous avez résolu de faire. Car il n'y a point icy

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de maison pour le repos des pauures, où nous vous puissions retirer ? A ces mots vn des nostres respondit auec les larmes aux yeux et des gestes conformes à nostre dessein, que Dieu estant ce qu'il estoit ne nous abandonneroit point de sa main toute-puissante, et qu'il toucheroit leurs cœurs à prendre compassion de nous et de nostre pauureté ; qu'au reste nous auions résolu de marcher tousiours en ce misérable équipage où nous estions iusqu'à ce que nous eussions le bon-heur d'arriuer à la ville de Nanquin d'où nous desirions nous mettre dans les Lanleaas pour y seruir de gens de rame aux marchands qui s'en alloient d'ordinaire à Cantano, afin de nous rendre dans Gomhay où il y auoit quantité de luncos de nostre pais, dans lesquels nous nous embarquerions. Là-dessus ayant vn peu meilleure opinion qu'auparauant, puis qu*il est ainsi, nous respondit-elle, que vous estes teb que vous dictes, donnez-vous vn peu de patience iusqu'à ce que ie vous vienne dire ce que ces gens icy ont résolu de faire de vous. Cela dit elle s'en retourna où ces villageois estoient assemblez iusques au nombre de^ plus de cent, auec lesquels elle entra en grande contestation. Mais en fin nous fusmes tous estonnez qu*elle s'en reuint à nous auec un de leurs Prestres vestu d'vne longue robe de damas rouge, qui

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est vn ornement de première dignité parmy eux : en cet équipage il s'en vint à nous près de la fontaine ayant en main une poignée d'espics de bled ; nous ayant commandé de nous approcher de luy , nous luy obeismes incontinent auec toute sorte de respect ; de quoy neantmoins il fit peu d'estime pour ce qu'il nous voyoit ainsi pauures. Alors après qu'il eut jette dans la fontaine les espics qu'il tenoit en main^ il nous dit que nous eussions à mettre les mains dessus , ce que nous fismes aussitost^ le iugeant ainsi nécessaire pour leur agréer, et nous rendre conformes & ce que nous prétendions auoir ; comme nous eusmes faict cela ^ « Il faut ^ nous dit-il , que par ce sainct et solemnel serment que vous faictes en ma présence sur ces deux substances d'eau et de pain que le haut Créateur de toutes choses a voulu former par sa saincte volonté, pour substanter et nourrir tout ce qui est né au monde durant le pèlerinage de cette vie, que vous confessiez si ce que vous auez dit n'aguere à cette femme est véritable ; car à cette condition nous vous donnerons logis en ce village , conformément à la charité que nous sommes obligez d'exercer enuers les pauures de Dieu ; Gomme au contraire , si cela n'est ^ ie vous commande de sa part que vous ayez à vous en aller incontinent ^ sur peine d'est re mordus et défaicts

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par les dents du serpent glouton qui £ût sa demeure au profond de la maison enfumée. > Nous luy respondismes k cela que nous ne luy auions rien dit qui ne fust très Teritable, de quoy le Prestre demeurant safisfaict ; puisque ie sçay , nous dit-il , que vous estes tels que yoos dites, Tenez-Tous-èn hardiment avec wnoj et vous asseurez sur ma parole. Alors se tournant vers ceux qui l'enuironnoient, il les aduisa qu'ils nous pouuoient fisiire Faumosne sans offence^ et qu'ainsi il leur en donnoit permission. A mesme temps nous fiismes conduits dans le viJ* .lage, et logez soubs le portail de leur P&gode ou de leur Temple, où Ton nous pourueut de ce qui nous estoit nécessaire ^ et mesme l'on donna deux nattes pour nous coucher ; le lendemain si tost qu'il fut iour nous nous en allasmes men* diant de porte en porte dans le village, où nous amassâsmes quatre Taeis en argent, auec lesquels nous remediasmes à quelques nécessitez qui nous pressoient grandement. Apres cda, nous nous en allasmes en vn autre lieu appdlé Xianguulée , qui n'estoit qu'à deux lieues de ce village, et prismes resolution de marcher de cette sorte comme en pèlerinage iusques i la ville de Nanquin d'où nous estions encore esioi* gnez de cent quarante lieues : car il nous sembloit que de là nous pourrions aller à Quanto

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OÙ nos vaisseaux trafiqudient en ce temps^à. £t possible que nostre dessein eust reussy n'eust esté que la fortune s'y opposa. A Theure de Yëspres nous arriuasmes en ce village où nous fusmes.nolis mettre à couuert à Tombré d'vn arbre qui estoit vn peu à l'escart. Mais nous fusnies si malheureux que d'y treuuer trois garçons qui gardoient là quelque bestall^ les« quels ne nous eurent pas pliistoi^t apperceus que prenant la fuitte ils se mirent k crier ; Aux voleurs , aux voleurs , ce qui fit que les babitan$, accoururent incontinent « armés de lat)Ces et d'arbalestes , commençans à crier tout de mesme Dfaiùacarunguee , nauacàrunguee , c'est à dire, prenez les larronâ, prenez les larrons, siirquoy s'estant mis à courir après nous y qui nous en fuyons 5 ils nous sceurent si bien idindre à grands coups fie pierre et de bastons , que nous eil. demeùrasmes tous blessez^ et tnestne vnd^ trois garçons que lious auions en mourut. Gepe]l«dànt', après s'entre saisis de nous, ils' nous lièrent les bras par derrière , et tlous menei*efiit prisonniers dans le village. Xà ils faillirent & xvâiû^ assommer à force de coups de poing et de soufflet qu'ils nous donnèrent : puis nous plongèrent dans vne cisterne d^eau croupie, qui nous venoit iusques à la ceinture, dans laquelle il y auoit vne infinité de sangsues. En ce mise-

5ia YOTAGBS ADUANTUREUX

rable lieu nous demeurasmes deux iours et

creusmes y auoir passé cent années d^enfer ^ sans

que durant ce temps-là nous eussions le moindre

repos ny aucune chose à manger. A la fin ^ le

bon-heur voulut pour nous, qu\n homme du

village SuKoanganee d'où nous estions partis

venant à passer par là, comme il sceut par vn

cas fortuit le traittement q[ue ceux de ce village

nous auoient &it, il les asseura par de grands

serments, qu'ils se fieiisoient tort de nous prendre

pour des voleurs , et que nous estions de pauurts

estrangers perdus par vue tourmente de mer;

Qu'au reste ils auoient commis vn grand pedie

de nous emprisonner, et nous traitter de cette

sorte: de manière que par le rapport de cet

homme, Dieu nous fit la grâce d'estre à l'heure

mesme retirez de cette cisterne, d où nous sor-

tismes tous sanglants pour la grande quantité

de sangsues qui nous auoient mordus ; Et il est

à croire que si nous y eussions demeuré encore

un iour, asseurément nous en fussions morts.

Ainsi nous partismes de ce lieli presqu'à Soleil

couché, fort affligés, à cause du mauuais traitte»

ment qu'on nous auoit fait, d'où nous contl-

nuasmes nostre voyage ne cessant do pleurer

nostre infortune.

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