CHAPITRE I.XXXIII
omment nous afriuasmes au Ghasteau dVn Gentil-homme qui estoit fort malade , et des choses qui s'y passicrcnt.
QoMMB nous fiismes partis de ce lieu de Xianguulee, nous arriuasmes à vn village > où il n'y auoit que de fort panures gens. Là nous rencontrasmes trois hommes qui pilloient le lin ^ lesquels nous voyant d'abord quittèrent là tout leur trauail , et s'en fuirent à la baste dans vn bois de sapins qui se voyoit dessus vne butte. Là ils se mirent à crier aux passans qu'ils eussent à se destourner de nous , que nous estions des voleurs , cela fit que d'appréhension d'encourir la la mesme peine que nous auions n'aguere soufferte nous partisroes incontinent de ce lieu, combien qu'il fust presque nuict, et continuasmes nostre voyage sans sçauoir où nous allions ainsi fort désolez et fort tristes comme gens qui n'auions aucune cognoissance des chemins, durant la pluye et obscurité ; nous arriuasmes à vn port où l'on, serroit du bestail et y passantes
5l4 VOTikOES ADUANTUBSnX
la nuici dessas vn peu de fumier. Le lendemain. si tost qu'il fut iour nous regagnasmes le chemin que nous auious laissé, et enuiron le Soleil couché nous descouurismes du haut d'vne butte. vne grande plaine remplie d'arbres. Au milieu de cette plaine se voyoit prez dVne riuiere vne fort belle maison , enuironnée de plusieurs fours auec quantité de girouettes dorées. Nous estant approchez de ce bastiment , ayant tousiours en la bouche le nom de lesus, nous allasmes noas reposer sur le bord d'vne fontaine qui esloit à l'entrée d'vne basse-court , là nous passasmes vne bonne partie de la iournée , bien estonnez de nostre affliction , et de ne descouurir personne en ce lieu. Mais vu peu après nous vismes veoir à nous vn ieune homme aagé de seize à dix-sept ans, monté sur vn bon cheual, et accompagoé de quatre hommes de pied, dont ryn portoit deux lièvres, et l'autre cinq Niuatores, oyseaux qui ressemblent à des faizâns , ensemble vn Autour sur le poing , et tout à Tentour vne meutede six ou sept chiens. Ce ieune Gentilhomme estant près de nous arresta son cheual pour nous demander qui nous estions, et si nous voulions quelque chose? A cette demande nous respondismes le mieux quenous pûmes, et luyfismesvnample récit de tout l'euenement de nostre naufrage; dequoy il tesmoigna estre fort fasché par les signes
DE FBRIfAICD MEADEZ PlftTO. 5l5
«terieursque nous marquasmes en luy. Là-dessus leuant que passer outre > Attendez \ky nous ditil 9 car tout maintenant ie vous feray donner ce dequoy vous auez besoin , et le tout pour l'amour de celuy qui auec vne gloire des grandes richesses vit régnant au plus haut de tous les Cieuz. Yn peu après il nous enuoya quérir par vne vieille femme, qui estoit vestuë d'vn habillement fort long, auec vn chappelet pendu au col, à la façon de celles que nous auons accoustumé d'appeller deuotes. Cette bonne Dame nous ayant abordez, Le fils de celuy, nous dit -elle, que nous tenons céans pour maistre, et de qui nous mangeons lo riz vous enuoye appeller. Venez donc après moy en toute humilité, afin qu'il ne semble à ceux qui vous verront que vous soyez des faineans , qui mendiez pour vous exempter de gaigner vostre vie par le trauail de vos mains. Cela dict, nous entrasmes auec elle dans vne autre basse-court beaucoup plus belle que cette première, enuironnée de deux gale* ries comme si c'eust esté quelque Cloistre de Religieux , où se voyoient peintes plusieurs femmes à cheual allans à la chasse auec des oyseaux surlepoing. Au frontispicede cettecoùrt,du costé de l'escalier par où l'on montoit , il y auoit vne grande arcade ouuragée de graueures fort riches, et au milieu estoit suspendu vn Escusson d'ar-
5l6 VOYAGES ADDANTUREIJX
mes en façon de paiiois , attaché à vue chaisoe d'argent. Au dedans estoit peint vn homme i>re:r que faict en forme de Tortue , ayant les pieds eo haut et la teste en bas, et tout à Fentour se bsoient ces mots pour deuise, Ingualec Jinguau ^ potùn aquarau; c'est à dire , // en est ainsi de toui ce qui est à moy. Nous apprismes depuis que par ce monstre estoit représentée la figure du monde, que les Chinois dépeignent en cette sorte pour monstrer qu'il n'y a rien en luy que mensonge, et des-abuser par ce moyen tous ceux qui en font estât, leur faisant voir que toutes choses y sont renuersées. De là nous montasmes par vn escalier fort large faict de bonne pierre de taille, et entrasmesdansvne grande salle dans laquelle estoit vue femme aagée d'enuiron cinquante a^s. Elle estoit assise sur vn tapis , ayant à ses costez deux filles fort belles et richement vestuës, auec descolliers de perles à leur col. Là tout aupresse voyoit un vénérable vieillard couché sur vn petit lict , et qu'vne de ces deu;t filles éuentoit. Près de luy-mesme estoit le ieuneGeutilhomme qui nou5 auoit enuoyé quérir , et vn peu plus loing estoient encore assises sur vn autre tapis, neuf ieunes filles vestuës de damas cramoisy et blanc, qui trauailloient au petit mestier. Si tost que nous fusmes près du vieillard , nous nous mismes à genoux deuant luy, et luy demandasmes l'au-
DE FERNAND MENDEZ PïNTO. 5l7
nosne , commençant nostre harangue par quelques larmes que nous respandismes, auec les [neilleures paroles que le temps et la nécessité i\o\is purent inspirer à ce besoin. Alors la vieille Dame nous ayant faict signe de la main , C'est' assez pleuré , nous dit-elle , car i'ay du mal moymesme de vous voir ainsi respandre des larmes, il me suffît de %çauoir que vous demandez Taumosne. En suitte de cela , le vieillard qui estoit au lict prist la parole, et nous demanda s'il y auoit quelquVn de nous qui sceut guérir des fièvres? Sur quoy Tvne de ces filles, qui estoit celle là mesme qui l'éueutoit , ne pouuant s'empescher de sous- rire, Vrayement, Monsieur responditelle , ie m'asseure qu'ils ont bien plus de besoin que vous les fassiez panser de la faim , que non pas d'estre enquis s'ils sont d'vn mestier qu'ils n'ont possible iamais appris. Cest pourquoy il nie semble qu'il sera meilleur de leur donner premièrement ce qui leur est nécessaire; puis on s'entretiendra auec eux de ce quilestouchelemoins. Aces mots la mère s'estant mise à reprendre sa fille , Voila que c'est, luy dit-elle, vous voulez tousiours parler où vous n'estes point appellée; mais ie m'asseure que ie vous feray perdre cette coustume. A quoy la fille sous-riant, le l'espère ainsi, luy dit-elle, mais auparauant ie vous prie de faire perdre la faim à ces panures gens; car pouc
5 1 8 VOTA.GB8 AMJAVTUBEUX
le reste ie la perdray toutes les fois qu^O tous plaira. Tout cela neantmoios ne pût empesdier que le vieillard ennuyé de sa maladie, ne se inist à nous interroger de plusieurs choses. Car il s'enquist de nous , qui nous estions y de quel pays, et oii nous allions? Par mesme moyen il nous fist beaucoup d'autres demandes semblables. A quoy nous luy respondismes sjelon le besoin que nous en auions , et luy racontasmes ^ comice quoy, et en quel lieu nous auions faict naufrage/ensemble combien d'hommes s'estoieot perdus auec nous , et comme ainsi esgares nous courions le monde sans nous pouuoir résoudre à chose quelconque. Cette response rendit le vieil* lard pensif durant quelque temps , iusqu'à œ qu'en fin se tournant du costé de son fils , Et bien, luy dit*il , qu'est-ce qu'il te semble de ce que tn viens d'ouyr dire à ces estrangers? Cest à toy à imprimer bien auant leurs paroles dans ta mémoire, afin que tu sçaches cognoistre Dieu, et luy rendre grâces de ce qu'il t'a donné vn père, qui pour t'exempter des tranaux et des necessitex de la vie, t'a espargné les trois plus belles choses de cette contrée y dont la moindre vaut plus de cent mille Taeis ; mais tu es d'vne humeur plus propre à t'amuser à tuer vn Heure, qu'à retenir ce que ie te dis.  cela le ieune homme ne 6st point d'autre response , sinon qu'il se mist k sous-
DE FIRNAND MBIYDCZ PINTO. SlQ
rire , en regardant ses deux sœurs. Cependant le malade nous ûst apporter des yiures deuant Iny, et noujs commanda d'en manger. Ce que nous fisnies très «volontiers, à quoy il prist vn mer<ueilleux plaisir pour eslre fort desgousté à cause de sa maladie. Mais ses ieunes filles en prirent bien dauantage , et ne cessèrent de failler auec leur frère quand elles virent que nous mangions auecque les mains ; car cette coustume ne s'obseriie point dans toutTEmpire delà Chine, où les habitans prenant leur repas se portent la viande à la bouche auec deux petits bastons faicts en façon de fuseaux. Âpres que nous eusmos rendu grâces à DieU| le vieillard qui le remarqua fort bien , haussant les deux mains au Ciel, et ne pouuant retenir ses larmes^ «Seigneur,* dit-il, «qui viuez régnant en la tranquillité de vostre h^ute Sapience, ie vous loué en toute humilité, de ce que vous permettez que des hommes qui sont estrangei*8, venus du bout du monde, et sans cognoissancede vostre doctrine, vous rendent grâces et vous donnent louanges conformément à leur foible capacité, ce qui me faict croire que vous les accepterez d'aussi bonne volonté , qne si c'estoit quelque grande offrande d'vne Musique mélodieuse et agréable k vos oreilles, d Alors il nous fist donner trois pièces de toiles de lin, et quatre Taeis en argent, nous priant de passer la nuict eu
520 VOYAGES ADUANTUREUX
ce lieu, à cause qu'il estoit desFa bien tard pour nous remettre en chemin. Nous acceptasmes cette oflire tres-volon tiers, et par les compliments que nous luy rendismes à la mode du pajs nous tesmoignasmes de luy en sçauoir fort: boD g.ré; dequoy luy, sa femme, et son fils reçeorent vn extrême contentement.