CHAPITRE LXXXIV
Comme de ce mesme lieu dous allasmes à la ville de Tajpor, et de quelle façon nous fosmes faicts prisonniers,
Le lendemain si tost qu'il fût iour nous prismes congé de nostre hoste, et partant de ce lieu nous en allasmes en yn village nommé Finginilau , qui estoit k quatre lieues de la maison d'où nous estions partis. Là nous demeurasmes trois iours, puis continuasmes nostre chemin d\n lieu à Vautre , et de village en village. Car nous auions cela de recommandable de nous esloigner tousiours des principales villes , de peur que la lustice du pays ne treuuast à redire en nous à cause que nous estions estrangers. De cette fa-
çon nous passasmes presque dieux mois à voyager sans receuoir aucun dommage de personne. Or il n'y a point de doute que durant ce temps^ là y il nous eust esté facile d'aller iusques à la ville de Nanquin , si nous eussions eu vne guide. Mais à faute de sçauoir le chemin , nous esgarans à tout coup nous souffrismes beaucoup durant ce temps-là , et courusmes de grands dangers* A la fin nous arriuasmes à vn village appelle Chautir, au temps qu'on y faisoit des funérailles ^ de grande despense pour la mort d'vue femme fort riche , qui auoit déshérité ses parens et laissé son ])ien au Pagode de ce village où elle estoit enseuelie, comme nous l'apprismes des habitans. Nous fusmes donc inuitezà ces funérailles comme les autres panures, et suiuant la coustume du pays nous mangeasmes sur la fosse de la defuncte. A la fin des trois iours que nous fusmes en ce lieu , qui fut le temps que ces funérailles durèrent , Ton nous donna six Taeis d'aumosne , à condition qu'en toutes nos oraisons nous prierions Dieu pour l'ame de la defuncte. Estans partis de ce lieu nous continuasmes nostre chemin vers vn autre village nommé Guinapalir, d'où nous fusmes presque deux mois à voyager de pays en pays, iusqu'à ce qu'en fin nostre mauuaise fortune nous fist arriuer à vne ville nommée Taypor. Or d'autant qu'il y auoit là vn
Sai VOTAOKS ADUANTURSUX
Chumbhn , c'est à dire tii de ces Intendans de la Justice » qui de 3. ans en 3. ans sont enuoyeE par les Prouinces , pour faire le rapport au Roy de ce qui s'y passe; ce mauuais homme voyant que nous allions ainsi mendiant de porte en porte 9 nous appella dVne fenestre où il estoit, et voulut sçauoir de nous qui nous estions, et de quelle nation , ensemble quelle chose nous obligeoit à courir ainsi le monde? Nous ayant Êiict ces demandes en la présence de trois Greffiers, et de plusieurs personnes qui s'estoient assemblées pour nous voir, nous luy respondismes que nous estions estrangers, natifs du Royaume de Siam , qui pour nous estre perdus par vne fortune de mer, nous en allions ainsi voyageant et mendiant nostre vie , afin de nous sustenter des auraosnes des gens de bien en attendant que nous pussions arriuer à Nanquinoù nous allions en intention de nous y embarquer dans quelquVne des Lanteaas des marchands pour aller à Canton , où estoient les vaisseaux de ceux de nostre narion. Voila la response que nous fismes au Chunibim , qui s'en fiist contenté sans doute , et nous eust laissé aller, sans rvn de ces Greffiers qui l'en empescha. Car il luy dist in-* continent qu'il nous falloit retenir, pource que nous estions des faineans et des vagabonds , qui passions nostre vie à gueuzer de porte en porte,
DE VEBLVKVJ} MBNDEZ PINTO. 5a3
en abusant des aumosnes qu'on nous faisoit, et qu'ainsi il ne nous pouuoit renvoyer absous en ' aucune façon que ce fût, sous peine d'estre puny conformément à la Loy qui en auoit esté faicte au 7 . de I a. liures des ordonnances du Royaume , suivant quoy, comme son seruiteur qu'il estoit , il luy conseilloit de nous mettre en bonne et seure garde , de peur qu'il ne nous arriuast de nous eschaper par quelque autre endroit. Le ^ Ghumbim suiuit incontinent Taduis du Greffier, et se comporta enuers nous auec tout l'excès de barbarie et de cruauté qu'on eust pu attendre d'vn Payen comme luy, qui vivoit sans Dieu, et sans Loy. Pour cet effect après auoir ouy quantité de fÎEiux tesmoins, qui nous chargèrent de plusieurs infamies et de crimes ausquels nous n'auions iamais songé , il nous fist mettre dans vn profond cachot auec des fers aux pieds et aux mains, et de gros colliers au col. En ce misérable lieu nous endurasmes vne telle faim, et y fusroes si mal traictez à coups de fouet , que nous demeurasmes en vn perpétuel trauail par l'espace de vingt-six iours que nous y passasmes , à la fin desquels par sentence du mesme Ghumbim nous fusmes renuoyez au Parlement du Cham de Nanquin, pource que la lurisdiction de cet autre ne s'estendoit point iusques là , que de pouuoir condamner à mort aucun prisonnier*
5^4 YOTA.GES ADUAIfTURBUX
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