‹ Les voyages de CyrusChapitre 10 sur 17 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Le roi de Babylone ayant détruit l'ancienne Tyr, les habilans avaient bâti une ville nouvelle dans une île voisine à trente stades du rivage.

Cette île s'dtendait en croissant pour embrasser un golfe où les vaisseaux étaient à l'abri des vents. Plusieurs allées de cèdres régnaient le long du port, et à chacune de ses extrémités une forteresse inaccessible faisait la sûreté de la ville et des navires qui y abordaient.

Au milieu du mole, un portique, soutenu de douze rangs de colonnes, fomiait plusieurs galeries où s'assemblaient, à certaines heui'es du jour, les négocians de tous les jays. On y entendait parler toutes sortes de langues ,

cl Ton y distinguait les mœurs des différentes nations. La ville de Tyr semblait être la capitale de l'univers.

Un nombre prodigieux de vaisseaux couvrait la mer; les uns parlaient, les autres arrivaient. Ici l'on repliait les voiles , tandis que les rameurs , faligue's , goûtaient le reposj là , on lançait à la mer des bâlimens nouve'? lempnt construits. Une foule innombrable de peuple inondait le portj ceux-ci s'occupaient à décharger les navires , "ceux-là à transporter les marchandises, d'autres à remplir les magasins. Tous étaient en mouvement , tous s'empressaient au travaij, tous s'animaient a* commerce.

Ce spectaclp arrêta long-temps la vue de Cvrus; il s'avance ensuite vers une des extré-r mités du mole, et rencontre un homme qu'il croit connaître. Me trompé-je, s'écria le prince, n'est-ce point Aménophis, qui a qujtté la solitude pour rentrer dans la société des hommes? C'est moi-même, répliqua le sage Égypr lien ; j'ai abandonné l'Arabie heureuse pour me retirer au pied du mont Liban (i). Cyrus, surpris de ce changement, lui en demanda les

(1^ Cbuîne de hautes montagnes qui comnaence vers Tiijoli rt vers le cap Rouge, et finit au-delà c!eUainas, vers l'Arable de'serte. Elle est connue par ses forêts de cid'.es et par ses moines.

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raisons. Arobal , dit Aménophis , en esl la cause j cet Arobal dont je vous ai parle, autrefois prisonnier avec moi à Memphis, et esclave dans les mines d'Egypte , c'tait fils du roi de Tyr, mais il ignorait sa haute ijaissancej il est remonté sur le trône de ses ancêtres , et son ve'ritable nom est Ecnibal. Je jouis d'une Iranquillilé parfaite dans ses Étals ^ venez voir un prince (jui est digne de votre amitié. Je m'intéressais à son sort , reprit Cyrus , par l'amitié que vous avi«t conçue pour lui, mais je ne pouvais lui pardonner de yous avoir quitté. Je partage avec vous le plaisir d'avoir retrouvé votre ami. Apprenez-moi ce qui lui est arrivé depuis votre séparation.

Amcnophis conduisit Cyrus et Araspe dans l'enfoncement d'un rocher, d'où l'on découvrait la mer, la ville de Tyr et les campagnes fertiles qui l'environnent. D'unçôlé Iç mont Liban bornait la vue, et de l'autre l'île de Chypre semblait s'enfuir sur les eaux. Us s'assirent tous trois sur un lit de mousse, et le sage Égyptien se hàla de raconter à Cyrus les aventures du roi de Tyr.

Le père d'Ecnibal , dit- il, mour'/t pendant qu'il était encore au berceau. Itobal, son oncle, aspirant à la royauté, résolut de se défaire du jeune prince. Bahal, à qui l'éducation d'Ecnibal avait été confiée, pour le sous-

traire à la cruauté du tyran , répandit le bruit de sa mort. 11 l'envoya dans une campagne solitaire au pied du mont Liban, où il le fit passer pour son fils y sous le nom d'Arobal , sans lui découvrir sa naissance. Quand Ecnibal /eut atteint sa quatorzième année, Balial forma le dessein de le rétablir sur le trône de ses ancêtres. L'usurpateur, ayant découvert les projets de ce fidèle Tyrien, le fit enfermer dans une prison étroite, et le menaça de la moit la plus cruelle, s'il ne lui livrait pas le jeune prince. Balial garda le silence , résolu de moi-rir plutôt que de trahir son devoir et sa tendresse pour Ecnibal.

Cependant Itobal , étant instruit que l'beV rilicr de la couronne vivait encore, se trouble et s'ayile. Pour calmer ses inquiétudes , et pour assouvir sa rage , il ordonna qu'on fît mourir tous les tnfans de Bahal. Un fidèle esclave en fit averti, et fit sauver Ecnibaî. C'est ainsi qiie ce jeune et malheureux prince qui lia la Phénicie sans savoir le secret de sa naissance.

Dahal se sauva de sa prison en s'élançant d'une haute toir dans la merj il gagna le rivage en nageant, et se relira à Babylone, où il se fit connaître à Nabuchodonosor. Pour se venger du massacre de ses enfans, il excita ce conquérant à fa l'j la gueire à Itobal et i

enlrepvenclre le long siège de Tyr. Le roi de Babylone, inslruit de la capacité et de la vertu de Jîalial , le choisit pour commander en chef cette expe'djition. Itobal y fut tué ) et , après U prise de la ville , Bahal fut élevé sur le trône de TyrparNabuchodonosor, qui reconnut aiusi ses services et son attachement.

Pahal ne se laissa point éblouir par l'éclat de la royauté. Ayant appris qu'Ecnibal avait ëcliappé à la fureur du tyran , son premier soin fut d'envoyer par toute l'Asie pour le chercher, mais il n'en put apprendre aucune nouvelle : nous étions alors dans les mines d'Egypte,

Arobal, ayant erré long-temps dans l'Afrique et perdu l'esclave qui le conduisait, s'engagea dans les troupes des Cairiens, résolu de finir ses jours ou de se distinguer par quelque action éclatante. Je vous ai raconté autrefois notre première connaissance, noire amitié réciproque, notre esclavage commun et noire réparation.

Après m' avoir quitté , il alla à Babylone j c'est là qu'il apprit la révolution de Tyr, et que Bahal, qu'il croyait son père, était élevé sur le trône. Il quitta promptement la cour de Nabuchodonosor, et arriva bientôt dans la Phéuicie , où il se fit annoncer à Qahal. Le bon vieillard, accablé par l'âge, reposait sur un riche tapis. La Joie lui donne des forces ;

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il se lève, il court vers Arobal, il l'examiue^ il lui fait plusieurs questions, il rappelle tous ses traits , et le reconnaît enfin. Il ne peut plus se contenir, il se Jette à son cou, il le serre entre ses bras, il mouille son visage de ses larmes , et s'écrie avec transport : C'est donc vous que je vois, c'est Ecnibal, c'est le fils de mon maîlre , c'est l'enfant que j'ai sauvé des mains du tyran , c'est la cause innocente de mes disgrâces et le sujet de ma gloire ! Je puis enfin montrer ma reconnaissance pour le roi qui n'est plus, en rétablissant son fils. Ah I dieux, c'est ainsi que vous récompensez ma fidélité, je meurs content.

Aussitôt Babal dépêcha des ambassadeurs à la cour de Babylone, et demanda permission à ?îabuchodonosor de quitter la royauté, et de reconnaître Ecnibal pour son maître légitime. C'est ainsi que le prince de Tyr monta sur le trône de ses ancêtres. Bahal mourut bientôt après.

Arobal, étant parvenu à la couronne , envoya dans ma solitude un Tyrien pour m'inslruire de son sort, et pour me presser de venir à sa cour. Je fus ravi d'apprendre son bonheur , et de voir qu'il m'aimait encore. J'en ténroignai ma joie par les expressions les plus vives, en marquant au Tyrien que tous mes désii'S cluiçut s<ilisfails^ puisque mou ami

était heureux- mais je refusai absolument de quitter ma retraite. Il renvoya de nouveau pour me conjurer de le venir secourir dans les travaux de la royauté. Je lui répondis que ses propres lumières suffisaient pour remplir ses devoirs^ et que ses malheurs passés serviraient à lui faire éviter les écueilsde l'autorité suprême.

Yoyant enfin que rien ne pouvait m'ébran- 1er, Ecnibal quitta Tyr, sous prétexte d'aller à Babylone rendre hommage au ^'oi des Assyriens, et ariùva bientôt dans ma solitude.

Nous nous embrassâmes long-temps avec tendi'esse. Vous avez cru sans doute, me dit-il, que je vous avais oublié, que notre séparation venait du refroidissement de mon amitié, et que l'ambition avait séduit mon cœurj mais vous vous êtes trompé. Il est vrai que lorsque je vous quittai la retraite m'était devenue insupportable;, je n'y trouvais point la paix : cette inquiétude venait sans doute des dieux mêmes. Us m'entraînaient, sânsque je le susse, à l'emplir les desseins de leur sagesse j je ne pouvais goûter de repos en lein- l'ésislant. C'est ainsi qu'ils m'ont conduit au trône par des routes inconnues. La grandeur n'a point tiiangé mon cœur 5 montrez-moi que l'absence n'a point diminué votre amitié. Venez me soutenir dans les travaux et les dangers auxquels l'élévation m'expose.

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Ah! lui dis-ic,ne me forcez point à quitter ma retraite j laissez-moi jouir du repos que les dieux m'ont accordé. La grandeur irrite les passions, les cours sont des mers orageuses; j'y ai déjà fait naufrage , j'en suis heureusement échappé y ne m'y exposez pas une seconde fois.

Je pénètre vos scnlimens, reprit Ecnibal : vous craignez l'amitié des rois j vous avez éprouvé leur inconstance , vous avez senti que leur faveur ne sert souvent qu'à prépai-er leur haine. Apriès vous aima autrefois , il vous abandonna ensuite; mais, hélas î me devezvous comparer à Apriès?

Non , non, répliquai-je. Je me défierai toujours de l'amitié d'un prince nourri dans le luxe et dans la mollesse , comme le roi d'Egypte; mais pour vous, élevé dans l'ignorance de votre élat, éprouvé ensuite par toutes les disgrâces de la fortune, je ne crains pas que la royauté altère vos sentimens. Les dieux vou.s ont conduit au trône; vous devez en remplir les devoirs, il faut vous sacrifier pour le bien public ; mais pour moi rien ne m'oblige à ni'engager de nouveau dans le trouble et dans le tumulte; je ne songe qu'à mourir dans la retraite où la sagesse nourrit mon cœur, et où l'espérance de me réunir bientôt au grand Osirisme fait oublier tous mes malheurs passés.

Ici un torrent de larmes suspendit nos discours^ et nous fit garder le silence. Ecnibal le rompit enfin ^ pour me dire : l'étude de la sagesse n'a-t-clle donc servi qu'à rendre Aménopliis insensible? Eh bien ! si vous ne voulez rien accorder à mon amitié , venez au moins me soutenir contre mes faiblesses; peutêti'c oublierai-jc un jour que j'ai été malheureux , peut-être ne sei'ai-je plus touché des misères de l'humanité , peut-être que l'autorité suprême empoisonnera mon cœur ^ et me fera ressembler aux autres princes. Venez me défendre contre les erreurs attachées à ma condition 'f Venez m'afFerinir dans toutes les maximes de vertu que vous nr'avez inspirées autrefois. Un fidèle ami m'est plus nécessaire que jamais. Ecnibal m'attendrit par ces paroles. Je consentis enfin à le suivre, mais à condition que je ne demeurerais pas à sa cour , que je n'y aurais jamais aucun emploi, et que je me retirerais dans quelque solitude auprès de Tyr. Je n*ai fait que changer une retraite pour une aiitre, afin d'avoir le plaisir de me rapprocher de mon ami.

Nous partîmes de l'Arabie heureuse, nous allâmes à Babylone, nous y vîmes Nabuchodonosor; mais, hélas! qu'il est différent de ce qu'il était autrefois : ce n'est plus ce conquéjant qui régnait au milieu des triomphes, et

qui élonnail les nations par l'éclat de sa gloire (i). Depuis quelque temps il a perdu la raison , il fuit la société des hommes , il erre vagabond dans les montagnes et les bois, comme une lele féroce. Quelle destinée pour un si grand prince I

En arrivant à Tyr, je me retirai au pied du mont Liban , dans le même lieu oîi Ecnibal avait passé sa première jeunesse. Je viens quelquefois ici le voir; il vient souvent dans ma solitude. Rien ne saurait altérer notre amitié, pai'ce que la vérité en fait l'unique lien. Je vois, par cet exemple, que la royauté n'est pas, comme je le croyais, incompatible avec les sentimens : tout dépend de la première éducation des princes j le malheur est la meilleure école pour eux ; c'est par là que se forment les héros. Apriès avait été gâté par les prospérités de sa jeunesse j Ecnibal s'est confirmé dans la vertu par les adversités.

Après cet entretien, Aménophis conduisit le prince de [Perse au palais d'Ecnibal , et le présenta au roi de Tyr. Cyrus fut traité pendant plusieurs jours avec une magnificence éclatante, et marqua souvent à Aménophis l'étonneracnt oîi il était de voir la splendeur qui régnait dans ce petit État.

(i) Voyez , dans l'histoire du peuple de Dieu, celle de ce prioce.

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N'en soyez pas surpris, re'pondit l'Égj^tien; partout où le commerce fleurit par de sages lois, l'abondance devient bientôt universelle, et la magnificence ne coûte rien à l'État.

Le roi de Tyr fit plusieurs questions à Cyrus sur son pays, sur ses voyages et sur les mœurs des difFérens peuples qu'il avait vus. Il fut touché des sentimens nobles et du goût délicat qui régnaient dans les discours du jeune prince. Cyrus admiia à son tour l'esprit et la vertu d'Ecnibal* il passa plusieurs jours à sa cour , pour s'instruire des règles du commerce, et pria enfin le roi de lui expliquer comment il avait rendu son État florissant eu si peu de temps.

La Phénicie, dit Ecnibal , a toujours été renommée pour le commerce. La situation de Tyr est heureuse, ses habitans entendent la navigation mieux que les autres peuples; une liberté parfaite régnait d'abord dans le négoce , les étrangers étaient regardés comme citoyens de noire ville j mais sous le règne d'Itobal tout tomba en ruine. Au lieu d'ouvrir nos ports, selon l'ancienne coutume, le tyran les fit fermer, par des vues politiques; il voulut changer la constitution fondamentale de la Phénicie, et rendre gueri'ière une nation qui avait toujours évité de prendre part aux discordes de ses voisins ; par là le commerce languit ,

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et nos forces s'affaiblirent. Itobal nous attira la colère du roi de Babylone, qui rasa notre ancienne ville ^ et nous rendit tributaires.

Aussitôt que Bahal fut élevé sur le trône, il tâcha de remédier à ces maux. Je n'ai fait que suivre le plan que ce sage prince m'a laissé.

Je commençai d'abord par ouvrir mes ports aux étrangers , et par rétablir la liberté du commerce ; je déclarai que mon nom n'y serait jamais employé que pour en soutenir les privilèges et en faire observer les lois. L'autorité des princes est trop formidable pour que les autres hommes puissent entrer en sociétô avec eux.

Les trésors de l'État avaient été épuisés par les guerres, il n'y avait point de fonds pour les travaux publics. Les arts étaient sans honneur , et l'agriculture était négligée. J'engageai les principaux marchands à faire de g'i-andes avances • au menu peuple , tandis qu'ils traitaient entre eux par un crédit assuré j mais ce crédit n'a jamais eu place parmi les laboureurs et les artisans. La monnaie est non-seulement une mesure commune qui règle le prix des marchandises, elle est encore un gage assuré qui a une valeur réelle, et à peu près égale dans toutes les nations. Je voulus que ce gage ne fut jamais ôlé d'entre les mains des citoyens, qui en ont besoin pour se garau-

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tii' contre les abus que je puis faii'e de mon auLorile' , contre la corruption des ministres et contre l'oppression des riches.

Pour encourager les Tyriens au travail, je laissai non-seulement chacun libre possesseur des gains qu'il faisait, mais j'établis encore de grandes récompenses pour ceux qui excelleraient par leur génie et qui se distingueraient par quelque découverte utile. « Je fis bâtir de grands édifices pour les manufactures j j'y logeai tous ceux qui surpas-1 saient les autres dans leur art. Pour ne pasj dissiper l'attention de leur esprit par des soins! inquiets, je fournis à tous leurs besoins, et je flattai leur ambition en leur accordant, dans ma ville capitale , des honneurs et des distinctions proportionnées à leur état.

J'abolis enfin les impôts exorbitans et les pi'iviléges exclusifs pour toutes les denrées Utiles et nécessaires. 11 n'y a point ici de vexation, pour ceux qui vendent, il n'y a point de contrainte pour ceux qui achètent ; tous mes sujets, ayant également la permission de commeicer , rapportent en abondance à Tyr ce que l'univers produit de plus excellent, et le donnent à un prix raisonnable. Chaque espèce de denrée me paie en entrant un tribut peu considérable. Moins je gène le commerce, et plus mes trésors augmentent. Les impôts.

diminués, diminuent le prix des marchandises; moins elles sont chères, plus on en consomme; et, par celle consommation abondante, mes revenus surpassent de beaucoup ce que je pourrais tirer par des tributs excessifs. Les rois qui croient s'enrichir par leurs exactions sont ennemis de leurs peuples, ils ignorent même leurs propres intérêts.

Je vois, dit Cyrus , que le commerce est d'une grande ressource dans un Etat; je crois que c'est le seul secret pour répandre l'abondance dans les grandes monarchies , et pour réparer les maux que les guerres y produisent. Les armées nombreuses épuisent bientôt un royaume, si l'on ne lire point des étrangers de quoi les soutenir par un commerce florissant.

Prenez garde , dit Aménophis, de ne pas confondre les idées. On ne doit point négliger le commerce dans les grandes monaixhies ; mais il y faut suivre d'autres règles que dans les petits États.

La Phénicie (i) fait le commerce non-seulement pour suppléer à ses propres besoins , mais encore pour servir à toutes les autres nations. Comme le pays est petit, la force de ses

(1) Sur le commerce de la Phénicie et de Tjr, voyez le Uoisième livre de Télémaque : ce roman y f rend toute la vérité de l'histoire.

l.abilans consiste à se rendre ulilejS ei même iipcessaires à leurs voisins. Les Tyriens vont ( hcrcher jusque dans les îles inconnvies toutes les lichesses de la nature, pour les répandre parmi les autres peuples. Ce n'est pas leur superflu, mais celui des au très- nations, qui fait c fondement de leur commerce.

Dans une ville comme ïyr, où le commerce fait l'unique soutien de l'État , tous les citoyens sont ne'gocians. Les marchands sont les princes de 1î^ république ^ mais dans les grands empires , où les vertus militaires et la subordination des rangs sont absolument néct^ssaires, le commerce doit être encourage , sans être universel.

Dans un royaume fertile, étendu, et bordé de côtes maritimes, on peut, en rendant les peuples laborieux, tirer du sein fécond de la terre des richesses immenses, qui seraient perdues par la négligence et par la paresse de ses habilans. En faisant perfectionner par l'art les productions de la natuie, on peut augmenter de nouveau ses richesses; et c'est en vendant aux autres peuples ces fruits de l'industrie, qu'on établit un commerce solide dans les grands empires. 11 ne faut porter hors de chez soi que son superflu, ni rapporter dans ^on pays que ce qu'on achète avec ce superflu. Par là, l'État ne contractera jamais de dettes

étrangères ) la balance du commerce sera toujours de son côlé ^ on tirera des autres nations de quoi soutenir les frais de la guerre 5 on trouvera de grandes ressources sans distraire les sujets de leurs emplois^ et sans affaiblir les vertus militaires. C'est une grande science dans un prince de connaître le ge'nie de son peuple j les productions de la nature dans son royaume , et le vrai moyen de les mettre en valeur.

Les entretiens d'Ecnibal etd'Amënopliis donnèrent à Cyrus des idées nouvelles, et lui inspirèrent sur le gouvernement des maximes qu'il n'avait point apprises dans les autres pays.

Le jour suivant, Cyrus accompagna le roi le ïyr à Byblos (i), pour célébrer les fêlés de la mort d"" Adonis. Tout le peuple, en deuiJ , entre dans une caverne profonde, où le simulacre d'un jeune homme repose sur un lit de fleurs et d'hei'bes odoriférantes; on passe des journées entières en prières et en lamentations; ensuite la douleur publique se change en joie; les chants d'allégresse succèdent aux

(l) Celte ville a reçu le nom Ae'DgGhail. Sa population actuelle esi d'environ six raille âmes. Elle est fameuse par If culte superstitieux qu'on y rendait à la inenioire d'AJonis, culte dont on assure que les trace» se trouvent encore cliez les femmes d'Alcp.

Voyev, sur Adonis le dictionnaire de rsoEL,

pleurs j on entonne parioutcet hy mne sacré (i);

Adonis est revenu à la vie , Uranie ne le pleure plus; il est remonte vers le ciel, il descendra bientôt sur la terre pour en bannir à jamais les crimes et les maux.

"Le?, cérémonies tyriennes ^ sur la mort jd'Adonis , j)arurent à Cyrus une imitation de celles des Égyptiens sur la mort d'Osisis; elles lui firent sentir que ces deux nations reconnaissaient également un dieu initoyen qui doit rendre l'innocence et la paix à l'univers.

Tandis que ce piince était encore à Tyr, des courriers arrivèrent de la Perside jwur lui apprendre que Mandane se mourait. Cette nouvelle l'obligea de, suspendre son voyage de Babylone, et de quitter la Pliénicie avec précipitation. En embrassant le roi de Tyr , O Ecniball dit Cyrus, je n'envie ni vos richesses ni votre magnificence j pour être parfaiten1^ellt heureux , je ne désire qu'un ami comme Aménophis.

Ils se séparèrent enfin. Cyrus et Araspe traversèrent l'Arabie déserte et une partie de la Chaldée (2) ; ils passèrent le Tygre près de

(i) Voyez Lucien, delà déesse de Syrie, Jul. Fir~ mie. des mystères, et le discours.

(2) La Chaldëe était située entre PEiipliialc et l'Arabie déserte. Babylone en était la capitale.

La Susiiuie étail à roxiem, eutie k Perside et la Chaldée.

l'endroit où ce fleuve s'unit avec l'Euphratc. Ils en lièrent dans la Susiane , et arrivèrent eu peu de jours à la capitale de Perse.

Cyrus se hâte d'aller voir Mandane j il la trouve nxourante, il s'abandonne à sa douleur, et l'exprime par les plaintes les plus amèivs. La reine, touchée et attendrie à la vue de • son fils , tâche de modérer son affliction par ces paroles :

Consolez-vous, mon fils, les âmes ne meurent jamais j elles ne sont condamnées que pour un temps à animer les coi'ps mortels , afin d'expier les fautes qu'elles ont commises dans un élat précédent. Le temps de mon expialioa est fini , je vais remonter vers la sphère du feuj là, je verrai Persée, Arbace^ Dejoces , Phraorte, et tous les héros dont vous descendez. Je leur dirai que vous vous préparez à les imiter. Là, je verrai Cassandane, elle vous aime encore ^ la mort ne change] point les sentiraens des âmes vertueuses. Nous vous serons toujours présentes, quoique invisibles; nous descendrons souvent dans un nuage pour vous servir de génies prolecteurs , nous vous accompagnerons au milieu des dangers , nous vous ajnènerons les vertus, nous, écarterons d'autour de vous tous les vices et les erreurs qui corrompent le cœur des princes. Un jour voli-e empile s'étendra , les oracles s'accora-

pliront. O mon fils! înon cher fils, souvenezvous qu'il ne faut conquérir les nalions que pour les rendre dociles à la raison.

En prononçant ces paroles, elle pâlit; une sueur froide se répand sur tous ses membres, la mort ferme ses yeux , son âme s'envole vers l'Empyrée. Elle fut pleurée long-lenips par toute la Perse. Cambyse fit élever un superbe monument à sa mémoire; la douleur de Cyrus ne se dissipa que peu à peu , par la nécessité de s'appliquer aux affaires.

Cambyse était tin prince religieux et pacifi-^ que; il n'était jamais sorti de Perse, où les" mœurs étaient encore innocentes et pures , mais sévères et féroces. 11 savait choisir les ministres capables de suppléer à ce qui lui manquait; mais il s'abandonnait quelquefois trop a leurs conseils , par défiance de ses propres lumières.

Il voulut, en prince sage et judicieux, que Cyrus entrât dans l'administration des alFaires, Il le fit appeler un jour, et lui dit :

Vos voyages, mon fils, ont augmenté vos connaissances, vous devez les employer pour le bien de la patrie. Vous êtes destiné nonseulement à gouverner un jour ce royaume , mais encore à commander à toute l'Asie. 11 faut apprendre de bonne heure l'art de régner, c'est ce qui manque ordinairement aux prin-

ccsj ils raonlent souvent sur le Irône avant que de connaître les devoirs de la royauté. Jp vous confie mon autorité, je veux que vous Texcrciez sous mes yeux. Les lumières de Soraue ne vous seront pas inutiles, c'est le fils d'un habile ministre qui m'a servi pendaut plusieurs années avec fidélité j il est jeune , . mais il est laborieux , éclairé , et propre à toutes sortes d'emplois.

Sous le gouvernement de Cambyse, ce ministre avait senti la nécessité de paraître vertueux, il croyait même l'éti-e en effet j mais sa vertu n'avait jamais été mise à l'épreuve. Sorane ne savait pas lui-même les excès auxquels son ambition démesurée pouvait le porter.

Lorsque Cyrus voulut s'instruire de l'état de la Perse, de la force de ses troupes , de ses intérêts au dedans et au dehors, Sorane vit bientôt avec regret qu'il allait pei'dre beaucoup de son autorité sous un prince qui avait tous les talens nécessaires pour gouverner par lui-mémej il tacha de captiver l'esprit de Cyrus^ cl l'étudia long - temps pour découvrir sp« faiblesses;

Le jeune prince était sensible aux louanges^ mais il aimait à les mériter; il avait du goût pour le plaisir, sans en être l'esclave; il ne liaïssait point la magnificence, mais il savait se refuser toui^ plutôt que d'accabler le peuple)

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par là il élaît inaccessible à la flalterie, a là volupté et au luxe.

Soiane sentit qu'il n'y avait d'autre môyert de conserver son crédit auprès de Cyrus, qu'qn se rendant nécessaire par sa capacités II déploya tous ses talens dans les conseils publics et particuliers ; il montra qu'il possédait une connaissance exacte des secrets de la plus sage politique, et qu'il était capable en même temps de ce détail qui fait une des plus grandes qualités d'un ministre • il préparait et digérait les matières avec tant d'ordre et de clarté , qne le prince n'avait pas besoin de travailler. Jout autre que Cyrus eut été charmé de se voir ainsi dispensé de s'appliquer aux affaires j mais ce prince voulait tout voir par ses propres yeux. Il avait de la confiance pour les ministres de son père, sans s'y livrer aveuglément. Quand Sorane s'aperçut que le prince voulait tout approfondir, il s'étudia à répandre de l'obscurité dans les affaires importantes, afin de se rendre encore plus nécessaire. Cyrus remarqua la conduite artificieuse de Sorane , et ménagea avec une telle délicatesse l'esprit de ce ministre habile et ombrageux, qu'il tirait de lui peu à peu ce que le satrape cherchait à lui cacher avec tant d'art. Quand Cyrus se crut assez instruit , il fit sentir à Sorane qu'il voulait être lui-même le premier ministre de

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son père. Il modéra ainsi l'autorilé de ce favori , sans lui donner aucun juste sujet de se plaindre.

L'ambition de Sorane fut cependant blesse'e de la conduite de Cyrus. Ce ministre orgueilleux ne put supporter sans chagrin la diminution de son crédit; il sentit avec douleur qu'on pouvait se passer de lui. Voilà la première source de son mécontentement, qui aurait été dans la suite fatal à Cyrus, s'il ne s'en était pas garanti par sa vertu et par sa prudence.

La Perse avait été pendant plusieurs siècles soumise à la Médie; mais, par le mariage de Camhysc avec Mandane , il àVail été réglé que le roi des Perses ne paierait à l'avenir qu'un petit tribut annuel , pour marquer son hommage.

Depuis ce temps, les Perses et les Mèdes vécurent dans une alliance étroite, jusqu'à ce que la jalousie de Cyaxare alluma le feu de la discorde. Ce prince rappelait sans cesse avec dépit les oracles qu'on répandait sur les conquêtes futures du jeune Cyrus ; il le regardait comme le destructeur de sa puissance ; il croyait déjà le voir entrer dans Ecbatane pour le détrôner; il sollicitait Aslyage à tout moment de prévenir ces présages funestes, d'affaiblir les forces de la Perse, et de la rciuettre dans son ancienne dépendance.

Mandane, pendant sa vie, avait ménagé l'es-

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prit de son père avec une telle adresse qu'elle avait empêché une rupture ouverte entre Cambyse et Astyage; mais sitôt qu'elle fut morte, Cyaxare recommença ses sollicitations auprès de l'empereur des Mèdes.

Cambyse apprit les desseins de Cyaxare, et envoya Hyslaspe à la cour d'Ecbatane, pour représenter à Àslyage le danger qu'il y aurait de s'affaiblir mutuellement , pendant que les Assyriens, leurs ennemis communs, méditaient d'étendre leur domination sur tout l'Orient. Hystaspe arrêta par son habileté l'exécution des projets de Cyaxare, et procura à Cambysc le temps de faire ses préparatifs en cas de i-npture.

Le prince des Mèdes^ voyant qae les sages conseils d' Hyslaspe étaient favorablement écoutés par son père , et qu'il n'y avait pas moyen d'allumer si tôt la guerre , essaya d'autres voies pour affaiblir la puissance des Perses. Il apprit le mécontentement de Sorane , et lâcha de le gagner, en lui offrant les premières dignités de 1 empire.

Sorane frémit d'abord h. celte idée ; mais , trompé ensuite par son ressentiment , il se cacha .à lui-même les raisons secrètes qui l'animaient j son cœur n'était pas encore insensible à la venu , mais son imagination vive transformait les objets , et les lui représentait sous toutes les couleurs nécessaires pour flatter son

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ambilioiii II surmonta enfin tous ses remords, sous prétexte que Cyaxare serait un jour son empereur légitime , et que Cambyse h'e'tait qu'un maître tributaire. Il n'y a rien que l'on ne se persuade , lorsque le» fortes passions nous entraînent et nous aveuglent. Soratieentra ainsi peu à peu dans un liaison étroite avec Cyaxare, et mit secrètcmeni tout en usage pour rendre l'administration de Cyrus odieuse au peuple.

Cyrus avait élevé Araspe aux premières dignités militaires, connaissant sa capacité et ses talens pour la guerre; mais il ne voulait pas le faire entrer dans le sénat, à cause des anciens usages établis en Perse, qui ne permettaient point aux étrangers d'être assis dans le conseil suprême.

Le perfide Sorane pressait pourtant le jeune prince d'enfreindre cette loi ; il savait quti ce serait un moyen sûr d'exciter là jalousie des grands, et de les irriter contre Cyrus. Vous avez besoin dans les conseils, lui dit-il un jour, d'un homme semblable à Araspe j je sais que la bonne politique et nos règles défendent qu'on confie en même temps aux étrangers le commandement des armées et le secret de l'Etal ; mais on peut se dispenser des lois , lorsqu'on sait en remplir l'intention par des voies plus sures et plus faciles. Un prince comme vous ne doit jamais être l'esclave des règles ni des

aSï ^ YOYAGES*

usages^ les hommes n'agissent ordinairemenC que par ambition ou par inte'rét. Comblez Araspe de dignite's et de biens; rendez ainsi la Perse sa patrie, et vous n'avez rien à craindre de son infidélité.

Cjaus ne soupçonna point les desseins cacïie's de Sorane, mais il aimait trop la justice pour vouloir s'en e'carter. Je suis persuadé, réponditil, de la fidélité et de la capacité d'Araspe ; je l'aime, mais quand mon amitié serait capable de me faire manquer aux lois en sa faveur, il m'est trop attaché pour vouloir jamais accepter aucune dignité qui pourrait exciter la jalousie des Perses, et leur donner occasion de croire que j'agis par goût et par passion dans les affaires de l'Etat.

Soraue , ayant essayé en vain d'engager Cyriis dans cette fausiïe démarche , tenta de Je surprendre par une autre voie, en lâchant de rompi'e l'intelligence qui régnait entre le jeune prince et son j)ère. Sorane faisait femarquer adroitement à Cyi'us les défauts du roi , les bornes de son esprit et la nécessité de suivre d'autres maximes que les siennes. Le gouvernement doux et paisible de Cambyse, lui disaitil souvent, est incompatible avec les grands projets. Si vous vous contentez comme lui d'être roi pacifique , comment deviendrezvous conquérant?

Cyrus n'écouta ces insinuations que pour jévitei" les écueils où Cambyse avait échoué j il ne diminua pbint sa docilité et sa soumission pour un père qu'il aimait tendrement, il le respectait même jusque dans ses faiblesses , en tâchant de les cacher. Il ne faisait rien sans ses ordres , mais il l'instruisait en le consultant^ il lui pai'lait souvent en particulier, pour le mettre en état de décider en public. Cambyse arait l'esprit assez juste pour démêler et pour s'approprier ce qu'il y avait de plus excellent dans les conseils de son fils. Ce fils n'employait la supériorité de son génie que pour faire respecter les volonléf de son père j il ne montrait ses talens que pour affermir l'autorité du roi. Cambyse redour bla de tendresse, d'estime et de confiance pour Cyrus, en voyant la sagesse de sa conduite; juuis le jeune prince ne s'en prévalait pas, et croyait ne faire que son devoir.

Sorane, au désespoir de voir ses projets s'évanouir, fit répandre secx'ètement dans l'esprit des satrapes des défiances contre le prince , comme s'il voulait borner leurs droits et anéantir leur autorité; et, pour, augmenter leurs ombrages , il essaya d'inspirer à Cyrus les principes du despotisme.

Les dieux vous destinent, lui disait -il, à étendre un jour votre empire sur tout l'Oiient;

î»54 VOYAGES

pour exécuter ce projet avec succès, il faut accoutumer les Perses à une obéissance aveugle. Captivez les satrapes (i) par les dignités et par es plaisirs t mettez-les dans la nécessité de ne recevoir vos faveurs qu'en fréquentanf votre cour j emparez - vous ainsi peu à peu dfi l'aulor-té suprême; affaiblissez leg droits du sénat, ne lui laissez que le pouvoir de vous conseiller. Un prince ne doit point abuser de sa puissance, mais il ne doit jamais la pariager avec ses sujets ; le gouvernement monarchique est le plus parfait de tous j la réunion du pouvpir suprême dans un seul fait ^3a vraie force des Etals , le secret dans les (Conseils, et l'expédition dans les entreprises. Une petite république peut subsister par le gouvernement de plusieurs, mais les grands empires ne se forment que par Taulorilé absolue d'un seul; les autres priiicipes ne sont que les idées bornées des âmes faibles, qui ne se sentent pas assez de force pour exécuter de vastes projets.

Cyrus frémit à ce discours, mais ijl cacha son indignation par sagesse, et, rompant adroile-

( 1 ) a Sali ape est im mot persan qui , dans son origine , « ne signifiait qik'amiial^ général d'armée navale; en- « suite on l'étendii à tous les gouverneurs des provinces c el même aux principaux nilnistics des loli de Perse.» [ Die t. de Trévoux. ]

DE CYRUS. a55

menlla couversalion , il laissa Sorane persuade qu'il goûlait ses maximes.

Quand Cjrus fut seul, il léiléchit profondément à tout ce qu'il venait d'entendre ; il s,c ressouvint de la conduite d'Amasis, et com-r mcnça à soupçonner la fidëlilé de Sorane. Il n'avait pas, à la vérité, des preuves invincibles de sa perfidie j mais un homme qui osait lui inspirer de tels sentimens lui paraissait au moins très-dangereux , quand même i} ne serait pas traître. Le jeune prince déroba peu à peu à ce ministre le secret de ses affaires, et chercha des prétextes pour Téloigucr de sa personne , sans rien faire cependant qui pût le révolter.

SojTAne sentit bientôt ce changement, et poussa son ressentiment jusqu'aux dernier» excès j il se persuada qu'Araspe allait être mis à sa place, que Cyrus voulait se rendre maître absolu de la Perse, et que c'était là le dessein secret du jeune prince en disciplinant ses troupes avec tant d'exactitude. La jalousie et l'ambition de Sorane l'aveuglaient à un tel point qu'il crut faire son devoir en commettant les plus noires trahisons.

Il fit instruire Cyaxare de tout ce qui se passait dans la Perse , de l'accroissement de ses forces, des préparatifs qu'on y faisait pour la guerre , et des desseins qu'avait Cyrus d'é-

tendje son empire sur tgut l'Orient ^ sous prétexte d'accomplir certains oracles supposés dont il éblouissait le peuple. Cyaxare profita de ces avis pour alarmer Astyagej il insinua dans son coeur les inquiétudes et les défian' ces. Hystaspe fut renvoyé de la cour d'Ecbatane, et l'empereur fit njenacer Canibyse d'une guerre sanglante^ s'il ne consentait pas à payer les anciens tributs, et à rentre^- d^ns la même dépendance dont la Perse avait été affranchie par le mariage de Mandane. Le refus de Cambyse fut le signal de la guerre, et les préparatifs se firent des deux côtés (i).

Cependant Sorane chercha à corrompre le? chefs de l'armée, et à affaiblir leur courage , en leur faisant entendre qu'Astyage était leur empereur légitime, que les projets ambitieux de Cyrus allaient perdre la patrie, qu'il ne pourrait jamais résister aux troupes des Mèdes, qui l'accableraient par leur" nombre.

Il continua aussi d'augmenter la défiance des sénateurs , en faisant répandre adroitement parmi eux que Cyrus ne faisait entreprendre la guerre contre son grand-père , qu'afin d'affîiiblir leur autorité, et d'usurper un pouvoir despotique.

(i) Xénoplwn a supprimé cette guerre , mais Hé" rodote et les autres historiens la racontent. VoytTj la lettre, page iio.

bE CYRUS. ij-j

ïl cacha toutes ses liâmes avec tant d'art , qu'il aurait éle presque impossible de les découvrir. Tous ses discours étaient tellement mesurés , qu'on ne pouvait pénétrer ses intentions secrètes ; il y avait de certains momcns où il ne les voyait pas lui-même, et où. il se croyait, sincère et zéli> pour le bien public. Ses premiers remords revenaient de temps en temps; il les étouflait en se persuadant que les projets qu'il attribuait au prince étaient réels.

Cyrus fut bientôt instruit des murmures du peuple j l'armée songeait à se révolter, le sénatvoulait refuser des subsides , l'empereur des Mèdes allait entrer dans la Perse à la tête de soixante mille hommes. Le jeune prince voyait avec douleur les extrémités cruelles où son père était réduit , et la nécessité de prendre les armes contre son grand-père.

Cambyse , sachant tous les combats que livraient tour-à-tour à Cyrus le devoir et la nature , lui dit : Vous savez , mon fils , tout ce que j'ai fait pour étouffer les premières semences de nos discordes ; j'ai travaillé inutilement j la guerre est inévitable ; la patrie doit être préférée à la famille. Jusqu'ici vous m'avez secouru dans les affaires par votre s;igesse j il faut que vous donniez à présent des p reuves de votre valeur. Quand mon âge me permettrait de paraître à la léle de mes trou-

aa

pes j je serais obligé de rester ici, où lïia présence est nécessaire pour contenir mon peuple. Allez , mon fils , allez combattre pour la pairie 'y montrez-vous le défenseur de sa liberté j aussi bien que le conservateur de ses lois ; secondez les desseins du ciel ^ rendez - vous digne d'accomplir un jour ses oracles. Comjnencez par délivrer la Perse avant que d'élendre vos conquêtes dans l'Orient. Que les nations voient les effets de votre courage , et admiient votre modération au milieu des triomphes , afin qu'elles ne craignent pas un jour vos victoires.

Cyrus, animé parles sentimens magnanipies de Cambyse , et secouru par les conseils d'Harpage et d'Hystaspe , deux généraux également expérimentés , forma bientôt une armée de trente mille hommes. Elle était composée de chefs dont il connaissait la fidélité , et de vieux soldats d'une valeur éprouvée.

Aussitôt que les préparatifs furent faits, on commença par les sacrifices et les autres actes de religion.

Cyrus fit ranger les troupes dans une grande plaine près de la capitale,, y assembla le sénat et les satrapes , et harangua ainsi les chefs de l'armée , avec un air doux et majestueux :

La guerre est illégitime , lorsqu'elle n'est pas nécessaire. Celle que nous entreprenons

aujourd'hui u'cst pas pour satisfaire à l'ambition , ni à i'euvie de dominer , mais pour défendre notre liberté. Vos ennemis entendent bien la discipline militaire, ils nous surpassent en nombre ; mais ils se sont amollis par le Juxe et par une longue paix. Votre vie dure vous a accoutumés à la fatigue j rien n'est impossible à ceux qui savent tout souffrir et tout cntrcpi-endre. Pour moi , je ne veux me distinguer de vous qu'en vous devançant dans les travaux et les dangers ; tous nos biens et tous nos maux seront désormais communs.

Il se tourna ensuite vers les sénateurs , et leur dit , d'un ton fier et sévère : Cambyse n'ignore pas les intrigues de la cour d'Ecbalane pour semer de la déllance dans vos esprits • il sait que vous balancez à lui accorder des' subsides j mais il a prévu la guerre , il a pris ses précautions j une seule bataille décidera, du sort de la Perse , il n'a pas besoin de votre secours. Souvenez-vous cependant qu'il s'agit de la liberté entière de la patrie. Cette liberté n'est-elle pas plus sure entre les mains de mon père , votre princç légitime , qu'entre celles de l'empereur des Mèdes , qui tient tributaires tous les rois voisins. Si Camlnse est vaincu , vos privilèges sont à jamais anéantis ; s'il est victoiieux ; vous devez craindre

26o VOYAGES

la justice d'un prince que vous avez irrite par vos cabales secrètes.

Par ce discours , le prince de Perse intimida les uns y confirma les autres dans leur devoir , et les re'unit tous dans le même dessein de contribuer au salut de la patrie. Sorane parut des plus zélés , et demanda avec empressement d'avoir quelque commandement dans l'armée. Comme Cyrus n'avait point caché à CajTibyse les justes défiances qu'il avait de ce ministre, le roi ne se laissa point éblouir par les apparences ; sous prétexte de veiller à la sûrelé de la capitale , il i-etint Sorane auprès de sa personne j mais il fit observer sa conduite, de sorte que le satrape demeura prisonnier sans le savoir.

Cyrus, ayant appris qu'Astyage avait faitmai*clier ses troupes par les déserts de l'Isatis, pour pénétrer en Perse , le prévint avec une diligence jnouie. Il traversa des montagnes escarpées , dont il fit garder les passages , et arriva dans les plaines de Pasagarde par des chemins impraticables à une armée moins accoutumée à la fatigue , et conduite par un général moins actif et moins vigilant.

Cyrus s'empare des meilleurs postes 5 il se campe près d'une chaîne de montagnes , qui le défend d'un côté , et il se met en sûreté de l'autre , par un retranchement bien fortifie'.

De cyrus. 261

Aslyago paraît bieniôi , et se campe dans la même plaine, près d'un lac.

Les deux armdes furent en pre'sence peu-' ^ant pluâieui'o jours. Cyrus , ne pouvant envisager sans douleur les suites tl'une guerre contre son aïeul , profila de ces momens pour envoyer au camp d'Aslyage un satrape nommé Artabaze , qui lui parla ainsi :

Cyrus j votre polit-fils , a horreur de la guen-e qu'on l'a forcé d'entreprendre contre vous. Il n'a rien oublié pour la prévenir; il ne refusera rien pour la détourner. Il écoute la voix de la nature , mais il ne peut sacrifier la liberté de son peuple 5 il voudrait concilier , par un traité honoiable , l'amour de la patiie avec la tendresse d'un fils. Il est en état de faire la guerre , mais il n'a point de honte de vous demander la paix.

L'empereui-, irriléparles conseils de Cyaxare, persista dans sa première résolution; Artabaze revint sans avoir pu réussir dans sa négociation.

Cyrus, se voyant réduit à la nécessité de combattre, et sachant de quelle importance il est j dans les actions guerrières , de délibérer avec plusieurs , de décider avec peu , et d'exécuter avec promptitude , assembla les chefs de son armée, et les écouta tous. Il se détermina enfin, et ne communiqua ses desseins qu'à Hyslaspe et à H^page.

Le jour suivant ^ Cjrus fit répandre tlans l*arme'e ennemie le bruit qu'il voulait se retirer, et qu'il n'osait combattre avec des forces ine'gales. Avant qu'il sortît du camp il fit faire les sacrifices accoutumés ^ il versa du vin en libations, et tous les chefs firent de même, 11 donna pour mot à l'armée : Mythras, conducteur et sauveur, et monta enfin à cheval , en commandant à chacun de prendre son rang. Les cuirasses de ses soldats étaient composées de lames de fer peintes de diverses couleurs, el semblables aux écailles de poissons ^ leurs casques d'airain étaient ornés d'un giand panache blanc j leurs carquois pendaient audessus de leurs boucliers tissus d'osier j leurs dards étaient courts , leurs arcs longs, leurs flèches faites de cannes, et leur cimeterre leur tombait sur la cuisse droite. L'étendard royal était une aigle d'or avec les ailes éployées j c'est le même que les rois de Perse ont toujours conservé depuis.

Gyrus décampa pendant la nuit, et s'avança dans les plaines de Passagarde^ Astyage se hdla de le joindre au lever de l'aurore. Soudain Cyrus fit ranger son armée en bataille à douze files de liauleur , afin que les javelots et les dards des derniers' rangs pussent atteindre l'ennemi, et que toutes les parties pussent se soutenir cl se sçcouiir sans (.çjifusiou^ U çjioisii dt^us

DE CYRUS. aG3

chacun de ses bataillons une troupe de soldats d'élite dont il forme une phalange triangulaire à la manière des Grecs ^ il place ce corps de reserve hors des rangs , derrière son armée f en lui commandant de ne pas avancer •ans un ordre exprès de sa part.

La plaine était couverte de sable j un vent du nord soufflait avec violence. Cyrus se posta si avantageusement, en faisant faire un quart de conversion à son armée, que la poussière, en s'élevant, donnait dans les yeux des Mède« , et favorisait par là le stratagème qu'il méditait, Harpage commandait l'aile droite, Hystaspe l'aile gauche, Araspe était au centre^ Cyrus se portait partout.

L'armée des Mèdes formait plusieurs bataillons carrés à trente de hauteur , tous bien serrés , pour être plus impénétrables : au front de l'armée étaient des charriots avec de grandes faux tranchantes attachées aux essieux.

Cyrus ordonna à Harpage et à Hystaspe d'éiwidre peu à peu leurs ailes, afin d'envelopper les Mèdes. Tandis qu'il parle, il entend Mn coup de tonnerre. Nous te suivons, grand Oromaze , s'écria-l-il, et sur-le-champ il commence l'hymne du combat, auquel toute l'armée répond en jetant de grands cris et en invoquant le dieu Mythras.

L'armée de Cyrus se présente de front en

ligne droite, afin de tromper Astyage* mais le m i eu marchant plus lentement , et les deux ailes plus vite, elle s'ëtend ensuite, et prend la forme d'un croissant. Les Mcdes enfoncent i les premiers rangs du centre , et ^yaucent jusqu'aux derniers j ils commencent de'jà à crier victoire. Cyrus fait avancer son corps de réserve, tandis qu'Harpage et Hystaspe environnent les ennemis de toutes parts, et le combat recommence.

La phalange triangulaire des Perses ouvre les rangs des Mcdes , et ecarle leurs chax'iots. Cyrus, monté sur un coursier superbe et fougueux , vole de rangs en i-angs j le feu de ses yeux anime les soldats, et la tranquillité de son visage les rassure. Dans l'ardeur du combat, actif, paisible et présenta lui-même, il parle aux uns, encourage les autres, et retient chacun dans son poste. Les Mèdes , enveloppés de tous côtés , sont attaqués par-devant, par-derrière et par les flancs; les Perses les serrent et les taillent en pièces. On n'entend plus que le bruit des armes qui s'entrechoquent , et les gémissemeus des mourans j des ruisseaux de sang inondent la plaine j le désespoir, la fureur et la cruauté . répan dent partout le carnage et la mort. Cyrus .«seul conserve l'humanité et la pitié généreuse ; Astyage et Cyaxare ayant été faits prisonniers , il fit sonneç la retr^itç et cesser le combat.

DE CYRLS. 265

Cyaxare, enflammé de colère et de toutes les passions qui saisissent une âme superbe de'chue de ses espérances, ne voulut point voir Cyrus. Il feignit d'être blessé, et fit demander pei'raission de se faire conduire à Ecbalane : Cyrus y consentit.

Astyage fut conduit en pompe à la capitale de Perse, non comme vaincu, mais comme victorieux. ÎS'étanl plus assiégé par les mauvais conseils de son fils, il fit la paix, et la Perside fut déclarée à jamais un royaume libre : ce fut le premier service que Cyrus rendit à sa patrie.

Le succès de celte guerre, si contraire aux espérances de Sorane, lui ouvrit enfin les yeuxj si l'événement avait répondu à ses désirs, il aurait continué sa perfidie ; mais sentant que ses desseins étaient deLoncerlés à jamais^ et qu'il n'était plus possible de les cacher , il frémit d'horreur, en voyant le précipice où il s'était Jeté, les crimes qu'il avait commis, et le déshonneur certain qui l'allendait. Ne pouvant plus supporter cette vue affreuse, il se livre à son désespoir, se tue lui-même, et laisse à toute la postérité un triste exemple des excès auxquels l'ambition sans bornes peut conduire les plus grands génies , lors même que leur cœur n'est pas absolument corrompu.

Après sa mort, Cyrus appiit tout le détail

a66 VOYAGES

de ses perfidies. Le prince , sans s'applaudir tl'avoir pdne'tré par avance le caraclcre de ce ministre^ vit avec regret et plaignit avec douleur la malheureuse condition de l'homme^ qui Tperd souvent tout le fruit de ses talens , et se pre'cipite quelquefois dans tous les crimes , en s'abandonnant aux égarcmens d'une imagination déréglée et d'une passion aveugle.

Aussitôt que la paix fut conclue, Astyage retourna dans ses Etats. Après son départ , Cyrus fit assembler les sénateurs, les satrapes, tous les chefs du peuple, et leur dit, au nom de Cambyse : Les armes de mon père ont affranchi la Perside de toute dépendance étrangère. Maître d'une armée victorieuse, il pourlait détruire vos privilèges et régner avec une autorité absolue; mais il déteste ces maximes. Ce n'est que sous l'empire d'Arimane que la force seule domine* les princes sont les images du grand Oromaze, ils doivent imiter sa conduite; sa raison souveraine est la règle de toutes ses volontés. Quelque sages et quelque justes que soient les princes, ils sont toujours hommes, ils ont, par conséquent, des préjugés et des passions ; quand même ils en seraient exemps, ils ne peuvent pas tout voir ni tout entendre, ils ont besoin de conseillers 6dèles pour les éclairer et les secourir. C'est iainsi gue Cambyse veut gouvevner; il ne veut

J'autorité que pour faire le bien. Il veut un frein qui l'arrêle et qui rempêche de faire le mal. Sénateurs, bannissez vos craintes, que vos défiances cessent; reconnaissez votre roi, il vous conserve tous vos droits 3 aidez-le à rendre les Perses heureux : il veut régner sur des enfans libres et non sur des esclaves.

A ces mots, l'admiration et la joie se répandirent dans toute l'assemblée. Les uns disaient : ÎN 'est-ce pas le dieu Mylhras qui est descendu lui-même de l'Empyrée pour renouveler le règne d'Oromaze? les autres fondaient en larmes, sans pouvoir parler. Les vieillards regardaient Cyrus comme leur fils, et les jeunes gens l'appelaient leur père : toute la Perside jie paraissait plus qu'une même famille.

C'est ainsi que Cyrus évita tous les pièges de Sorane , qu'il triompha des complots de Cyaxare, et qu'il rendit la liberté aux Perses. Il n'eut jamais recours ni aux Idches artifices ni à la basse dissimulation, indignes des gi-andes dmes.

Peu de temps après la bataille de Passagarde, Aslyage mourut à Ecbatane , et laissa l'empire à Cyaxare. Cambyse, prévoyant que l'esprit jaloux et turbulent de ce prince exciterait bientôt de nouveaux troubles, résolut de rechercher l'alliance des Assyriens. L'empereur des Mèdes et le roi de Babylone étaient

a!6B VOYAGES DE CYRUS;

depuis plus d'un siècle les deux grandes puisr sances de l'Orient ^ ils travaillaient sans cesse à se de'truire mutuellement pour se rendre -soiaîlres de l'Asie.

Camb.yse, .qui: connaissait la capacité de son tils , lui proposa d'aller lui-même à la cour de iNabucliodonosor ^ pour Iraiter avec Amyris , femme de ce prince et sœur de Maudanej elle gouvernait le royaume pendan t la frénésie du roi.

Cyrus avait été détourné de ce voyage plusieurs années auparavant par la maladie de sa mèrej il fut charmé d'aller à Babylone, non* seulement pour être utile à sa patjie , mais aussi pour y connaître les Juifs , dont il avait appris par Zoroastre que les oracles contenaient des prédictions de sa grandeur future^ il n'avait pas moins d'envie de voir de près l'état malheureux du roi ISabuchodonosor, dont le bruit s^tait répandu par tout l'Orient. Après avoir rempli le conseil et le sénat de sujets fidèles et capables de secourir Cambyse , il quitta la Perse, traversa la Susiane, et arriva Jjientôt à Babylone.

CYRUS

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