‹ Les voyages de CyrusChapitre 9 sur 17 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Cyrus ne fut pas plutôt arrivé en Crète, qu'il se hâta d'aller à Gnossus (i), capitale de cette île, où l'on admire le fameux labyrinthe de Dédale et le superbe temple de Jupiter Olympien. Ce dieu y est représenté sans oreilles, pour marquer q\ie le souverain maître de l'univers n'a pas besoin d'oi-ganes coi-porels pour entendre le» plaintes et les prières des humains (2).

Dans une grande enceinte , au milieu d*u« bois sacré , s'élève un magnifique bâtiment. Ou entre d'abord par un portique de vingt colonnes de granit oriental; la porte est de bronze d'une riche sculpture; deux grandes figures ornent le portail : l'une représente la vérité, l'autre !,« justice.

(1) Cette capitale a pris le nom de l'île mctne^ tl se noutnie Candie. Douze mille habitins.

(2) rlut. de Isid, et Osind.

L'intérieur eat une voûte immense, e'clairée seulement par le haut , pour dérober à la vue tous les objets du dehors, excepté celui du cielj le dedans du temple est un péristyle de porphyre et de marbre numide.

L'on y voit de distance en distance plusieurs autels consacrés aux dieux célestes, et les statues des divinités terrestres s'élèvent entre chaque colonne. Le dôme est couvert de lames d'argent, et le dedans de ce dôme est orné des simulacres des héros qui ont mérité l'apothéose.

Cyrus entre dans ce temple j le silence et la majesté du lieu le remplissent de crainte et de respect^ il se prosterne et adore la divinité présente. Il avait appris de Zoroastre que le Jupiter Olympien (i) des Grecs était le mcme que l'Oromaze des Perses et i'Osiris des Egj'ptiens.

, Il parcourt ensuite toutes les merveilles de l'art qui éclatent dans ce lieu. Il fut moins frappé de la richesse et de la magnificence des autels, que de la noblesse et de l'expression des statues. Comme il avait appris la mythologie des Grecs, il reconnut sans peine toutes les divinités et tous les mystères qu'on avait dépeints dans les figures allégoriques qui se présentaient à sa vue. Ce qui attira surtout l'attention du jeune

(i) Le Jupiter Olympien des Grecs était leur dieu suprême , supérieur au Jupiter conducteur , et le même que Saturne et Coelu»,

prince , fut de voir que chaque divinité céleste tenait dans sa main une table d'or. Sur ces tables étaient gravées les hautes idées de Minos (i)sur la religion , et les différentes réponses que les oracles rendirent à ce législateur, lorsqu'il les consulta sur la nature des dieux et sur le culte qu'ils demandent.

Sur la table de Jupiter Olympien on lisait ces paroles : Je donne l'être , la vie et le mouvement à toutes les créatures (2) : nul ne peut me connaître, que celui qui veut me ressembler (3).

Sur celle de Pallas : Les dieux se font sentir au cœur, et se cachent à ceux qui veulent les comprendre par l'esprit seul (4).

Sur celle de la déesse Uranie : Les lois divines ne sont pas des chaînes qui nous lient , mais des ailes qui élèvent vers l'éclatant Olympe (5).

Sur celle d'Apollon Pythien on voyait cet ancien oracle : Les dieux habitent avec moins de plaisir dans le ciel que dans râra.e des justes, qui esi leur vrai temple (6).

■ (i) Premier roi de Crèle, qui vivait l433 ans avant J. C. Il fut père du Minos dont la fable a fait un juge d« s enfers, (a) Vers d'Epiménicle , cité par saint Paul.

(3) Platon Epincm.

(4) Ibid.

(5) Plat, de Rep.

(6) Hieroc. aur. carni.

ig-î VOYAGES

Tandis que Cyrus méditait le sens sublime de CCS paroles , un vieillard vdncrable entre dans Je temple , se prosterne devant la statue d'Harpocrate (i)^ et y demeure long-temps enseveli dans un profond silence. Cyrus soupçonne que é'est Pytliagore^ mais il n'ose inlenompre sa prière.

(2) Pythagdre , car c'e'lait lui-même , ayant rendu ses hommages aux dieux, se lève, et apperçoit les deux e'ti'angei'S. Il croit voir dans l'air et dans le visage de Cyrus les mêmes traits que Solon lui avait dépeints, en lui annoiiiÇant le départ de ce prince pour la Crète; il l'aborde, le salue , et se fait connaître à lui.

Le sage Samien, pour ne pas interrompre plus long-temps le silence , qu'on doit garder dans un lieu destiné au culte des immortels, mena Cyrus et Araspe dans le bois wsacré voisin du temple.

Alors Cyrus lui dit : Ce que j'ai vu 8ur les tables d'or me donne une haute idée de votre religion. Je me suis hâté de venir ici non-seur Icment pour connaître les lois de Minos, mais

(1) Dieu du silence.

(2) Né h Samos , d'un sculpteur , vers l'an 600 avant J. C. Obligé tle quiuer sa pairie , il s'établit à Crotone, ville de la grande Grèce, aujourd'hui la Calabre, Sur sa docirine et sou régime , voyez le Voyage du jeune Anacharsis, tome vi.

encore pour apprendre de vous la doclrlne d'Orphée sur le siècle d'or. On m'a dit qu'elle ressemble à celle des Perses sur l'empire d'Ororaaze , et à celle des Egyptiens sur le règne d'Osiris. Je me plais à voir dans tous les pays les traces de tes grandes ve'ritës; daignez me de'velopper ces traditions antiques.

Soion, reprit Pythagore, m'a fait savoir votre départ pour cette île^ je devais aller à Crotone, mais j'ai différé mon voyage pour avoir.le plaisir de voir un héi'os dont la naissance et les conquêtes ont été prédites par les oracles de presque toutes les nations. Je ne vous cacherai rien des mystères de la sagesse , parce que je sais que \'X)us ne deviendrez un jour le conquérant de l'Asie que pour en èti-e le législateur.

Ils s'assirent ensuite près d'une statue de Minos, placée au milieu du bois sacré ^ et le philosophe leur enseigna la mythologie des premiers Grecs , en se servant du style poétique d'Orphée, qui rendait sensibles, par ses peintures , les vérités les plus, sublimes.

(i) Pendant le siècle d'or, les habifans de la terre vivaient dans une innocence parfaite. Tels que sont les Champs-Elysées pour les héros , tel était alors l'heureux séjour des

(0 Toute cette mythologie est tirée de Platon. Vcyez le discours.

lOO VOYAGES

Iiommes; on n'y connaissait point les intempéries (îe l'air ni le combat des élémens; les aquilons n'étaient pas encore sortis de lcui"s grottes profondes ; les zéphyrs seuls animaient tout par leurs douces haleines. On n'y ressentait jamais ni lesardeurs de l'été ni les rigueurs de l'hiver j le printemps , couronné de fleurs , s'unissait à l'automne, chargée de fruits. La mort , les maladies et les crimes n'osaient approcher de ces lieux fortunés,

Tantôt ces prem.iers hommes y se reposant dans les bocages odoiùférans , sur des gazons toujours verts, goûtaient les plaisirs purs de l'amitié 5 tantôt j assis à la table des dieux , ils se rassasiaient de nectar et d'ambroisie. Quelquefois Jupiter, suivi de toutes les divinités , attelait son char ailé , et les conduisait au-dessus des cieux : les poètes n'ontpoint connu ni célébré ce lieu suprénie. Là , les âmes voyaient la vérité , la justice et la sagesse dans leur source ; là , elles contemplaient , par les yeux du pur esprit^ l'essence première dont Jupiter et leâ autres dieux ne sont que des rùyons j là, elles se nourrissaient de celte vue, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus soutenir la splendeur , elles redescendaient dans leur séjour ordinaire.

Les dieux fréquentaient alors les jardiiu :?ej

Ilpspérides (i), et prenaient plaisir à converser

^i) Eu Afrique, aux lieux où est à présent le i-ojaiirae

avec les hommes. Les bergères e'iaient aimées des dieux , et les déesses ne dédaignaient point l'amour des bergers j les grâces les accompagnaient partout , et ces grâces étaient les vertus mêmes. Mais hélas I ce siècle d'or ne dura pas long-tc:mps.

Un jour y les hommes ne suivirent point le char de Jupiter • ils restèrent dans le champ d'Hécate, s'enivrèrent de nectar, perdirent leur goût pour la vérité pure, et divisèrent l'amour du plaisir d'aA'ec l'amour de l'ordre. Les bergères se regardèrent dans les fontaines , et devinrent idolâtres de leur propre beauté j cha^^ cune ne fut plus, occupée que d'elle-mémei L'am our abandonna la leri-c , et , avec l'amou'. , toutes les divinités célestes disparurent 5 les dieux silvains furent changé^} en satyres , les uapées en bacchantes, et les nayades en sy rênes ; les vertus et les grâces se séparèreht , et le faux araour de soi-même, père de tous les vices, enfanta la volupté , source de tous les maux.

Toute la nature change de forme dans cette sphère inférieure j le soleil n'a plus la même force ni la même douceur; sa lumière s'obscur-» cit. La terre s'enveloppe d'une croûte épaisse, opaque et dilToi-me ; les jardins des HespériJes

de Barca , et pics du cap Rusct. Ce jardin était ceKbr« l at ses pommes d'or et le dragoa qui les gardait»

igS VOYAGES

sont délruils^ 'noire globfe sV'croulé ; lits aMmes s'ouvrent et l'inondent j il se divise parles mci-s en îles et en conlinens. Les collines fcri lies s'élèvent en rochers escarpes /les valions agféablés deviennent des pr(écipivfcs affreux y'^u-'né vtilt plus que les ruines de l'ancien mondëiioyé dans l^s eaux. >■•■>,•,■; o:t ' . ■ "•■ - j

Les ailes de l'âme Jjônt abattues • Son bttfet subtil se brise^ et Jes es^irilssont précipite'is dans des corps mortels^ où ils subissent plusieurs métempsycoses, jusqu'à ce qu'ils soient purgés de leurs crimes par des peines expiairices. C'est ainsi que le siècle de fer succéda au sièdJè>d'or. Il durera dix mille ans; pendant cb tempv, Saturne se cache dans, une retraite inaccessible j mais à la fin il reprendra les rênes de son ^ôîii^ pire, et rétablira l'univers dans son premier éclat. Alors toutes les âmes seront réunies à leur principe.

YoilA , continue Pylhagore , l'allégorie par laquelle Orphée et les sibylles nous Kint fait comprendre le premier état de l'homme et le malheur où il est tombé. Le corps mortel qui nous enveloppe est la punition de nos crimes, et le désordre de notre cœur est une marque évidente de notre dégradation.

Je vois bien, dit Cyrus, que les principes de Zoroaslre , d'Hermès et d'Orphée sont les mêmes 5 toutes leurs allégories sont pleines des

vérités les plus sublimes. Pourquoi doue vos pontifes veulent-ils tout réduire au seul culleexte'rieur? Ils ne m'ont parlé de Jupiter que comme d'un législateur qui promettait son ne.lar et son ambroisie , non aux vertus solides y mais à la croyance de certaines opinions et à l'observance de quelques cérémonies extérieures qui ne servent ni à éclairer l'esprit ni à épurer le cœur. La i orruption des prêtres et leur avarice est , reprit Pytliagore , la source de tous ces maux. Les ministres des dieux ^ établis d'abord pour rendre les hommes bons, tournent souvent le sacerdoce en un vil métier, et ne s'attachent quelquefois qu'au spectacle de la religion. Les hommes vulgaires , n'entendant plus le sens mystérieux des rites sacrés, tombent dans la superstition , pendant que les esprits téméraires se livrent à l'impiété.

Voilà la source des différentes sectes qui inon-* dent la Grèce. Les uns méprisent ce que l'antiquité a déplus pur, les autres nient la nécessité d'un culte ^ d'autres attaquent la sagesse éternelle , à cause des maux et des crimes qui arrivent ici-bas. Anaximandre et son école audacieuse osent soutenir que la nature et Dieu sont la même chose. Chacun se forme un svstème à sa mode , sans respecter la doctrine des anciens.

Cyrus ayant entendu nommer Auaximan-

aoo VOYAGES

dre (i), dit à Pythagore : On m'a raconlé la cause de vos disgrâces et de votre exil ; j'ai un grand désir de savoir le détail de votre dispute avec le philosophe milésien. Apprenez - moi comment vous avez combattu sa doctrine , j'en aurai peut-être besoin pour me garantir de ses maximes dangereuses. J'ai déjà vu à Ecbatane plusieurs mages qui parlaient le même langage qu'Anaximandre. Les égaremens de l'esprit humain sont à peu près les mêmes dans tous les pays comme dans tous les temps.

Le détail de celte dispute , répond Pythagore , sera long, mais je u'aiFccterai point de l'abréger , de peur d'y jeter de l'obscurité.

En retournant à Samos , api-ès une longue absence / je trouvai qu'Anaximandre , déjà fort avancé en âge , avait répandu partout sa doctrine impie. Les jeunes gens l'avaient adoptée j le goût de la nouveauté , l'envie de flatter leurs passions , la vanité de se croire plus habiles que les autres hommes , les avaient éblouis et eu- Iraînés dans ces erreurs.

Pour remédier à ces maux , j'attaquai les principes du Milésien, II me fit citer devant un tribunal de pontifes dans le temple d'Apollon , où le roi et tous les grands étaient assemblés. Il commença par présenter ma doctrine sous la forme la plus odieuse j il donna des tours faux

(i) Ce philosophe vivait ver3 l'au 5^5 avant J. C.

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et malins à mes paroles j il tâcha de m.e x*endré Suspect de l'impiété dont il était lui-même coupable. Alors , je me levai , et je parlai de cette manière :

O roi ! image du grand Jupiter, pontifes d'Apollon , et vous, citoyens de Samos, écoutezmoi^ et jugez de mon innocence. J'ai voyagé chez tous les peuples de l'univers , pour apprendre la sagesse , qui ne se rencontre que dans la tradition des anciens ^ j'ai découvert que, dès l'origine des choaes , on n'adorait qu'un seiil principe éternel ; que tous les dieux de la Grèce ne sont que des noms différens pour expriraet les attributs de la divinité , les propriétés de li» nature ou les vertus des héros.

Je trouve que c'est une maxime constante chez toutes les nations, que les hommes ne sont plus ce qu'ils étaient pendant le siècle d'or j qu'ils se sont avilis et dégradés ; que la religion est le seul mo>-en de rétablir l'ànie dans sa première grandeur , de faire croître de nouveau ses ailes, et de l'élever aux régions ethcrées d'oîi elle est tombée.

11 faut d'abord devenir homme par les vertus civiles et sociales j il faut ensuite ressembler aux dieux par cet amour du beau , qui fait aimer la vertu peur elle-même. Voilà le seul culte digue des immortels , et voilà toute ma doctrine.

Anaximandre se lève au milieu de l'assem'

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Iblée ; son âgé , ses laJcns et sa i ëpulalion , allirèrcnt l'altenlion et firent régner partout un profond silence. Pylliagore , dit-il , détruit la religion par ses raffineinensj son amour du beau est une cliimère. Consultons la nature, pénétrons tous les plis et les replis du cœur humain , interrogeons les hommes de toutes les nations y nous verrons que l'araour-propre est la source de toutes nos actions , de toutes nos passions , et même de toutes nos vertus. Pytluigore se perd dans les raidonnemens abstraits. Je me borne à la simple nature , j'y trouve tous mesprincipes • le sentiment de tous les co3urs les autorise , et les preuves de sentiment sont les plus courtes et les plus convaincantes. ,^ , ^

AnaximanJrjç, dis-je alors^.^ubstii^e les passions à la place des sentimens^ il aflirme hardiment , mais il ne prouve rien. Je n'agis pas de même; voici mes preuves.

Les dieux font le bien pour le seul amour du bien. L'âme est une parcelle de leur substance ,• elle peut, par conséquent, lesimit-er , elle peut aimer la vertu pour elle-même. Telle est la nature primitive de l'homme j Anaximaudre ne saurait le nier sans renverser la religion.

Cette doctrine influe sur tous les devoirs de la société. Si l'on ne peut rien aimer que par rapport à soi , tous les citoyens se regarderont peu à peu comme des êtres iudépendans faits

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pour eux-mêmes. On ne pourra plus sacrifier ses inlcicls parliculiers pour le bien général ; on dclruira les scnliiuens nobles et les verieis Uéroiques. Ce n'est pas tt>ut'; on'; autorisera bientôt tous lescriînes cachés/^ la vertu n'est pojut aimable pour elle-mi?me , cliacûn l'abandonnera lorsqu'il pourra se di.^rober aux yeux du public • on se li>Tera au crime sans ^emoixls , quand L'intérêt y pousse et que la crainte ne retient pas. Voilà l'anéaulisseinént de toute société. Soit donc qu'on considère la religion ou la politique , tout conspire à prouver ma doctrine.

Ici Anaxiraandre réplique: Pythagore nonseulement ne connaît poictt la nature humaine y il ignore encore l'histoire des dieux. 11 dit qu'il faut leur ressembler. Les dieux nagent là-haut dans les délices , rien ne trouble leur repos • pour les imiter ^ il faut aimer le plaisir. Us ne donnent des passions que pour les satisfaire j Jupiter lui-même nous eil montre l'exemple. Le plaisir est la grande Iw des mortels et des immortels ; son attrait est invincible , c'est l'unique ressort du ocpur humain.

Nous aimons toujours avec plaisir , répondisje , mais nous n'aimons pas toujours pour le plaisir. On peut aimer la justice pour le bien qu'elle nous procure j ou peut aussi l'aimer pour elle-même. C'est ce qui fait la différence

ici VOYAGES

entre la vertu he'roïque et la vertu commune; Le ve'ri table licros fait de grandes actions par de grands motifs.

O Samiens I Anaximandre cherche à corrompre vos mœurs aussi bien que votre esjiiitj il vous trompe en s'attachaht trop au sens littéral de votre mythologie. Les dieux , exempts de nos fafiblçsses, ne descendent point sur la terre pour contenter leurs passions. Tout ce que la sage antiquité nous l'àcoute des amours de Ju-' piter et des autres divinités nfest qu'une allégorie ingénieuse pour représenter lé pur com* merce des mortels et des immortels pendant le siècle d'or^ mais les poètes, qui ne cherchent qu'à plaire et qu'à frapper l'imagination , en entassant merveilles sur mex'Veilles, ont défiguré votre mythologie par leurs ficliojis*

Aaaximandre m'interrompit alors et s'écria : Souffrirez-vaus , ô Samiens, qu'on anéantisse ainsi votre religion , en tournant ses mystères en allégories , en blasphémant contre les livi-es sacrés de vos poètes, en niant les fait« les plus constans de la ti'adition.Pylhàgore renverse vos autels, vos temples et voire sacerdoce, pour vous conduire à l'impiété, sous pré les. te de détruire la superstition.

Un murmure confus s'élève aussitôt dans l'assemblée • les sentimens se partagent j la plupart des prêtres me traitent d'impie et d'ennemi

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4e la religion. Voyant alors la profonde dissimulalion d'Anaxiraandre , et le zèle aveugle d'un peuple séduit par des sophismes , il me futiiUr possible de me contenir, et je dis, en élevant la voix :

Roi, pontifes, Samiens, ecoutcz-moi pour la dernière fois. Je n'ai pas voulu dévoiler les mystères du monstrueux système d'Anaximan- .dre , ni chercher , dans une assemblée publique , à rendre sa personne odieuse , comme il a tâché de noircir la m.ienne. Jusqu'ici j'ai respecté sa vieillesse • mais à présent que je vois l'abîme dans lequel il veut vous précipiter , je ne saurais plus me taire , sans trahir les dieux et la patrie.

Anaximandre vous parîét lé\é pour là religion , mais dans le fond il ne cherche qu'à l'anéantir. Voici les principes qu'il débite et qu'il enseigne secrètement à ceux qui veulent l'entendre.

Tout n'esl que matière et moiivement. Dans le sein fécond d'une immense nature , tout se ]iroduit par une révolution éternelle de formes. La destruction des unes fait la naissance des autres; le différent arrangement des atomes fait seul la différente sorte d'esprit ; mais tout se dissipe et se replonge dans îe même abîme après la mort. Selon Anaximandre, ce qui est à préçeut pierre , bois , métal , peut se dissoudre et

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86 Iransformcr non-seulement en eau , en air enflamme pure, mais même en esprit raisonnable. Selon lui, nos craintes frivoles ont creusé les enfers , et notre imagination effrayée est Ift source des fleuves fameux qui coulent dans le noir ïarlare. Noire superstition a peuplé les régio?î8 célestes de dieux et de demi-dieux , et notre vani-tc nous fait croire que nous boirons un jour le n-cclar dans leur société. Selon lui , la bonté, la malice, la vertu , le crime, la justice , l'injustice, ne sont que des noms que nous donnons aux choses , suivant qu'elles nous plaisent ou nous déplaisent ; les hommes naissent vicieux ou vertueux , comme les ovirs naissent féroces et les agneaux doux ; tout est l'effet d'une fatalité invincible, et l'on ne croit choisir que parce que le plaisir cache, par sa douceur, la force qui nous entraîne. Voilà , ô Samiens , Ki précipice aifreux dans lequel Anaximandre veut vous conduire.

Tandis que je parlais, les dieux se déclai'ent. On entend partout gionder le tonnerre- les vents impétueux mêlent et confondent les éléraens ) tous sont remplis d'horreur et d'épouvante. Je me prosterne au pied des autels, et je m'écrie : Puissances célestes , rendez témoignage à la vérité dont vous seules inspirez l'amour. Aussitôt un calme profond succède à l'orage, la nature s'apaise et «e lait, une voix

divine semhle soiiir du fond du teraple , et parler ainsi : Les dieux font le bien pour le seul amour du bien : on ne peut les honorer dignement qu'en leur ressemblant (i).

Les prélres et la multitude , plus frappés du meiveilleux qu'ils ne gavaient été du vrai, changent de sentiment, et se re'unissent en ma foreur. Anaximandre s'en aperçoit, et, persuadé que j'avais corrompu les pontifes pour séduire le peuple, il s'enveloppe dans une nouvelle espèce d'hypocrisie , et dit à l'assemblée : L'oracle a parle , etje dois me taire. Je crois , mais je ne suis pas encore éclairé ; mon cœur est touché, mais mon esprit n'est pas convaincu : je veux entretenir Pythagore seul , et m'instruira par SCS raisonnemens.

Attendri par ces paroles que je crus sincères , j'embrasse le vieillard avec des larmes de joie , en présence du roi et des pontifes , et je le conduis chez moi. L'impie , s'imagiuant qu'on ne pouvait avoir de l'esprit sans penser comme lui , croyait que je n'affectais ce zèle pour la religion qu'afin d'éblouir le peuple et de gagner son suflrage. Quand uqus fûmes seuls , il changea de langage , et me dit :

ISotre dispute se réduit à savoir si la nature éternelle agit avec sagesse et dessein j, ou si elle prend toutes sortes de forme3 j>s^- une nécessité

(i) Vid. Hier. aur. carm.

2o8 VOYAGES

aveugle. Np nous éblouissons point par des préjuges vulgaires^ un philosophe ne doit croire que lorsqu'il y est force' par une évidence entière. Je ne raisonne que sur ce que je vois , eç je ne vois dans toute la nature qu'une matière immense et une force infinie. Cette matière agissante est éternelle ; or , dans un temps infini, une forc^ toute puissante doit donner nécessairement toutes sortes de forn^es à une matière immense. Elle en a eu d'Autres que celles que nous voyons aujourd'hui ; elle en prendra de nouvelles. Tout a changé, tout change , tout changera. Voilà le cercle éternel dans lequel roulent les atorn.es.

Voilà , repris-je , un sophisme , et non une preuve. Vous ne voyez , dites-vous, dans toute 1$ nature qu'une force infinie et une matière immense^ j'en conviens ^ mais s'cnsuit-il que la force infinie soit une propriété de la matière ? La matière est éternelle, ajoutez-vous , cela^e peut (i ) , parce que la force infinie , toujours agissante, l'a pu produire detout temps j mais concluez- vous de là qu'elle soit l'unique substance existante ? Je conviendrai encore que la force toute puissante peut donner dans un temps infini toutes sortes de formes à une matière immense j mais est-ce là une preuve que cette force agit par une nécessité aveugle ot (i) Voyez le discours.

sans dessein ? Quand j'admeLtrais vos piiucipes , je nierais cependant vos conséquences , qui me paraissent absolument fausses. Eu voici les raisons :

L'idée que nous avons de la matière ne l'enfenne point celle de force; elle ne cesse point d'être matière , quand elle est dans un parfait repos; elle ne saurait se rendre le mouvement lorsqu'elle l'a perdu. De là je conclus qu'elle n'est pas active par elle-même , et par conséquent que la force infinie n'est pas une de ses propriétés.

De plus , j'aperçois en moi et dans plusieurs êtres qui m'environnent un principe comparateur qui sent , qui raisonne et qui juge. Or , il est absurde de supposer qu'\ine matière sans pensée et sans sentimens puisse sentir et devenir intelligente en changeant de lieu ou de figure ; il n'y a aucune liaison entre ces idées. Il est vrai que la vivacité de nos sentimens dépend souvent du mouvement de nos humeurs ; cela prouve que l'esprit et le corps peuvent être «nis , mais nullement qu'ils sont un. De là je conclus qu'il y a dans la nature une autre substance que la matière , et par conséquent qu'il peut y avoir une intelligence souveraine fort supérieure à mon âme y à la vôtre , et à celles de tous lesautres hommes.

Pour savoir s'il y a une telle intelligence j je

parcours loulcs les merveilles de l'i nivers , j'observe la conslance et làrdgularitëdeseslois^ la fëcondilé et la variété de ses productions , la liaison et la convenance de ses parties , la conformation des animaux , la structure des plantes , l'ordre des élémens , la révolution des astres. Alors je ne puis plus douter que tout ne soit l'effet d'un dessci^ , d'un art ^ et d'une sagesse suprême. De là je conclus que la force infinie que vous reconnaissez dans la nature est une intelligence souveraine.

Je me rappelle , dit Cyrus , que Zoroastre me dévoila autrefois toutes ces vérités. Une vue superficielle de ces prodiges peut laisser l'esprit dans l'incertitude ; mais lorsqu'on descend dans le détail , lorsqu'on entre dans le sanctuaire de la nature , lorsqu'on étudie à fond ses secrets , oh ne peut plus hésiter. Je ne vois pas comment Anaximandre a pu résister à la force de ces preuves.

Après lui avoir exposé , reprit le sage Saniien y les raisons qui me faisaient croire , je le priai de me dire celles qui le perlaient à douter.

Un être infiniment sage et puissant^ répondilil , doit avoir toutes sortes de perfections j sa bonté et sa justice doivent égaler sa sagesse et sa puissance. Cependant l'univers est rempli de défauts et de vices j je vois partout des êtres malheureux et méchans. Or^ je ne saurais cou-

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cevoir comment les soufiï-ances et les crimes peuvent commencer ou subsister sous l'empire d'un être souverainement bon^ sage et puissant j l'idc'e d'une cause infiniment parfaite me paraît incompatible avec des effets si contraires à sa nature bienfaisante. Voilà la raison de mes doutes.

Quoi ! répliquai-je , nierez-vous ce que vous voyez clairement^ parce que vous ne voyez pas plus loin. La plus petite lumière nous porte à croire, mais la plus grande obscurité' n'est pas une raison de nier. Dans ce crépuscule de la vie humaine, les lumières de l'esprit sont trop faibles pour nous montrer les premières ve'rités dans une clarté' parfaite ^ on ne fait que les entrevoir de loin par un rayon échappé, qui suffit pour nous conduire; mais ce n'est pas une évidence qui dissipe tous les nuages. Rejetez-vous les preuves les plus convaincantes de l'existence d'une intelligence souveraine , à cause que vous ne voyez pas les raisons seciètcs de sa conduite? Vous niez la sagesse éternelle, parce que vous ne concevez pas comment le mal peut subsister sous son empire. O Anaximandre! est-ce là raisonner? Une cliose n'est pas, parce que vous ne la voyez point. Voilà à quoi se réduisent toutes vos difficultés.

Vous me faites injustice, reprit Anaximan-

iii VOYAGES

dre ; je ne nie et je n'aflirme rien , mais je doute de lout^ parce que je ne vois rien de démontré; je suis dans la triste nécessité de flotter éternellement dans une mer d'incertitudes (i).

Je sentais que son aveuglement l'allalt conduire à toutes sortes d'absurdités ; je voulais le suivre jusqu'au bord du précipice, et lui montrer les horreurs de l'abîme où il se jetait. Examinons pas à pas, lui dis-je , les conséquences de votre système.

Démontrer (^i), c'est prouver non-seulement qu'une chose est , mais encoi'e l'impossibilité qu'elle uc soit pas. L'on ne saurait prouver ainsi l'existence des corps. Oserez-vous en douter sérieusement ? On peut démontrer la liaison des idées, mais les faits ne se prouvent que par le témoignage des sens. Demander des démonstrations où il s'agit des sentimens, placer des sentimens où il faut des démonstrations-, c'est renverser la nature des choses, c'est vouloir voir des sons et entendre des couleurs. Quand tout nous porte à croire , quand rien ne nous force à douter, l'esprit

(i) La narration marque les différens progrès de l'esprit dans l'incrédulilé. L'athée qui voulait démontrer , devient ici pyrrhonien. Voyez le discours.

(2) Je parle ici de la démonstration géométrique et métaphysique.

doit se rendre à celte évidenee. Ce n'est pas une dcjnonstration géométrique j ce n'est pas non plus une simple probabilité j mais c'est une preuve suffisante pour nous déterminer (i).

Les sens nous trompent souvent, s'écriat-il, l'on ne doit point se fixer à leur témoignage j la vie n'est peut-être qu'un songe perpétuel y semblable aux illusions du sommeil.

Je conviens, répondis-je, que les sens nous trompent souvent , mais est-ce une preuve qu'ils nous trompent toujours ? Je crois qu'il j a des corps, non sur le témoignage d'un seul ou de plusieurs sens , mais sur le consentement unanime de tous les sens , dans tous les hommes , dans tous les temps et dai^s tous les lieux. Or^ comme les idées universelles et immuables nous tiennent lieu de démonstrations dans' les sciences , de même l'uniformité continuelle et la liaison constante

(i) Za source du pyrrhonisme {*) vient da ce que l'on ne distingue pas entre une démonstration , une preuve et une probatiilite. Vne déiiioustiatiou supposa Vidée contradictoire impossible j une preuve def^dtest oit toutes les raisons portent à croire , sans qu'il y ait aucun prétexte de douter; u/ze probabiUlé est oit les raisons de croire sont plus fortes que celles de douter.

{») Le clief de» Pyrrliouiens, donl la pUilojophie a i«3ur prij^ cife de ilouler de fout, se nommait ''yrrhon. l\ était ué à Llide , daos le Félopoai^sc , et jnpurul iigé de ^ aai)éçs, 3oo «lu |raal J- C

2i4 VOYAGES

de nos sentimens nous tiennent lieu de preuves, lorsqu'il s'agit de faits.

Vous voilà , dit Anaximandre , où je voulais vous conduire. Nos idées sont aussi incertaines que nos sentimens j il n'y a point de démonstrations , il n'y a point- de vérités immuables et universelles. M ne suit pas qu'une chose soit vraie , parce qu'elle nous paraît telle ; tout esprit qui se trompe souvent peut se tromper toujours , et celle simple possibilité suffit pour me faire douter de tout.

Telle est la nature de noti-e esprit, reprisje ; nous ne pouvons pas refuser de rendre hommage à la vérité , quand elle est clairement aperçue ; nous sommes même forcés d'y acquiescer. Le doute n'est pas libre; or, cette impbssibihté de douter est ce qu'on appelle conviction; l'esprit humain ne peut pas aller plus loin. O Anaximandre ! vous croyez raisonner mieux que les autres hommes ; mais à force de subtiUser vous anéantissez la pui-e raison. Remaj-quez l'inconstance de votre esprit et la contiadiction de vos raisonnemens ; vous avea voulu d'abord me démontrer qu'il n'y a point d'intelligence souveraine ; quand je vous ai fait voir que vos prétendues démonstralions étaient des suppositions vagues, vfeus vous êles jeté dans un doute universel. Votre philosophie se termine enfin à détraire

la raison, à rejeter toute évidence, et h soutenir qu'il n'y a aucu^e règle qui puisse fixer nos jugcmensj il est, par conséquent, inutile de raisonner plus long-temps avec vous.

Ici je cessai de parler, pour écouter ce qu'il allait me répondre; mais voyant qu'il gardait le silence , je continuai ainsi : Je suppose que vous doutez sérieusement; mais est-ce le défaut de lumière ou la crainte d'en être éclairé qui cause vos doutes ? Rentrez en vousmême ; la sagesse se fait mieux sentir que comprendre. Ecoulez la voix de la nature, qui parle en vous; elle se soulèvera bientôt contre vos subtilités ; votre cœur, né avec une soif insatiable de félicité, démentira votre esprit, qui se réjouit dans l'espérance dénaturée de sa prochaine extinction. Encore une fois, rentrez en vous-même , imposez silence à votre imagination, ne vous laissez plus éblouir par vos passions , et vous trouverez dans le fond de votre ume un sentiment de la divinité , qui dissipera vos doutes. C'est en écoulant ce sentiment intérieur que voire esprit sera d'accord avec votre cœur ; cet accord fait la tranquillité de l'âme , et c'est dans cette paix seule qu'on entend la voix de la sagesse , qui supplée à la faiblesse de nos raisonnemens. Ici Pythagore cessa de parler, et Cyrus lui dit :

Vous unissez les senlimeua les plus lou-

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chans avec les raisonnemens les plus solides. Soit qu'on consulte l'idée de la première cause ou la nature de ses effets, le bonheur de l'homme ou le bien de la socie'té , la raison ou l'expérience , tout conspire à prouver voli-e système j mais pour penser comme Anaximandre , il faut supposer, contre toute raison , que le mouvement est une propriété essentielle de la matière ; que la matière est l'unique substance existante; que la force infinie agit sans connaissance et sans dessein , malgré toutes les marques de sagesse répandues dans l'univers.

Je ne conçois pas comment les hommes p( uvent balancer entre ces ceux systèmes. L'un est ténébreux pour l'esprit, désolant pour le cœur, destructeur de la société j l'autre est plein d'idées consolantes; il produit les sentiraens nobles, il nous affermit dans tous les devoirs de la vie civile.

Ce n'est pas tout; il me semble que vous avez été trop modeste sur la force de vos preuves; elles me paraissent invincibles et démontrées. Il faut que l'un des deux systèmes soit vrai. La nature éternelle est une matière aveugle ou unv* intelligence éclairée; il n'y a point de milieu. Vous avez prouvé que la première opinion est fausse et absurde ; il s'ensuit éyidemmewt que l'autre est véritable et solide.

Hâlez-vous, sage Pylhagore , liâtez-vous de me dire l'impression que firent vos entretiens sur Anaxiraandre.

Il se relira , répondit le philosophe , désespéré et résolu de me perdre. Tel que de faibles yeux que la lumière du soleil éblouit et aveugle , tel était le cœur d'Anaximandre. Ni les prodiges , ni les preuves , ni les senliraeus , ne peuvent ébranler l'âme , lorsque l'erreur s'est emparée de l'esprit par la corruption du cœur.

Depuis mon départ de Sam os , j'apprends qu'il est tombé dans l'égarement que j'avais prévu 'j à force de ne vouloir rien croire que ce qu'on peut démontrer avec une évidence géométrique, il est parvenu non - seulement à douter des vérités les plus certaines , mais même à croire les plus grandes absurdités. Il soutient, sans aucune allégoiie, que tout ce qu'il voit n'est qu'un songe ', que tous les hommes qui l'entourent sont des fantômes ; que c'est lui-même qui se parle et qui se répond j que le ciel et la terre , les astres et les élémeus, les plantes et les arbres, ne sont que des illusions , et enfin , qu'il n'y a rien de réel que lui.

Il voulait d'abord anéantir l'essence divine pour substituer à sa place une nature aveugle ; à présent ii a détruit cette nature même, pour

'.uS VOYAGES

soulcuir qu'il esL le seul êlre qui existe dans l'univers (i).

Cyrus sorlit de cet entretien, pdnetré de la faiblesse de l'esprit humain ; il sentit, par l'exemple d' Anaximandre , que les génies les plus subtils peuvent aller de degré en degré depuis l'impiété jusqu'à l'extravagance , et tomber dans un délire philosophique qui n'est pas moins insensé que la folie la plus grossière.

Le jeune prince, étant instruit à fond de la religion des Grecs , alla le lendemain voir Pj^hagore pour l'interroger sur les lois de Minos.

La profonde paix qui règne dans la Perso, dit-il au sage Samien , me donne le loisir de voyager. Je cherche dans tous les pays à recueillir des connaissances utiles. J'ai passé par l'Egypte, dont j'ai appris les lois et le gouvernement; j'ai parcouru la Grèce pour connaître les différentes lépubliques qui la com-

(i) Les égomistes (*) se servent aujourd'hui de ce langage , et Carnéades autrefois parlait à peu près de même y pour prouver qu'on ne peut êlre assuré de rien que de sa propre existence. Ici l'athée , de pyr~ rhonien devient égotninte. Voyez le Discouis.

(*) II ne faut pas confundie ce mot avec celui d'icoïSTB : celts deinifere qualificutiou a un sens moral, et peint l'homme qui, dans ■ a société , ne s'occupe que de soi et y rapporte tout. Le mot ico- MiSTB a un sens physique, et désigne l'individu <jui dimte de la ré ilité de tout ce qui est hurs de lui , et qui n'est sûr que de sa propre exisleace.

posent y et surtout celles de Lacedemone et (l'Athènes.

Les anciennes lois d'Egypte m'ont paru excellentes et fondées sur la nature , mais la forme de son gouvernement était défectueuse. Il n'y avait aucun frein pour retenir les roisj les trente juges ne partageaient point avec eux la puissance suprême , ils n'étaient que les interprètes des lois. Le despotisme et les conquêtes ont enfin détruit cet empire.

Je crains qu'Athènes ne périsse par le défaut contraire; son gouvernement est trop tumultueux et trop populaire. Les lois de Solon sont bonnes , mais il n'a pas eu assez d'autorité pour réformer le génie d'un peuple qui a un goût démesuré pour la liberté , pour 1<; luxe et pour le plaisir.

Lycurgue a remédié aux maux qui ont ruiné l'Egypte, et qui perdront Athènes; mais ses lois sont trop contraires à la nature. L'égalilé des rangs et la communauté des biens ne peuvent pas durer long-temps. Sitôt que les Lacédémoniens auront étendu leur pouvoir dans la Grèce , ils s'affranchiront sans doute de ces lois. Elles bornent les passions d'un

lié, mais elles les flattent trop d'un autre; en proscrivant la volupté , elles autorisent l'ambition.

Aucune de ces trois formes de gouvernement

ne me paraît parfaite. On m'a dit que Minoà en e'iablit une autrefois dans cette île , qui remédie à tous ces excès.

Pythagore admira la pene'tration du jeune

. prince, et le conduisit au temple, où les lois

de Minos étaient conservées dans un coffre d'or.

Cyrus y lut tout ce qui regardait la religion, la morale et la politique, et tout ce qui pouvait servir à la connaissance des dieux, de soi-même et des autres hommes. Il trouva dans ce livre sacre ce qu'il y avait de meilleur dans les lois d'Egypte, de Sparte et d'Athènes, îpt sentit par là que comme Minos avait profilé des lumières des Egyptiens , de même Lycurgue et Solon devaient au législateur de Crète ce qu'il y avait de plus excellent dans leurs institutions. C'est aussi sur ce modèle que Cyrus forma les lois admirables qu'il établit dans son empire après avoir conquis l'Asie.

Pythagore lui expliqua ensuite la forme du gouvernement de l'ancienne Crète, et après lui îivoir montré comment elle prévenait également Ici despotisme et l'anarchie , il lui dit : On proirait qu'un gouvernement si parfait dans toutes ses parties aurait dû subsister toujours; nmis on n'en voit presque plus aucun vestige. Les successeurs de Minos régnèrent pendant quelques siècles en dignes enfans d'un tel père. Leurs descendans dégénérèrent peu à'peu; ils

ne se crureul pas assez grands pendant qu'ils n'e'taient que consel•^-aleurs des lois, ils voulurent subsliiuer à la place de ces lois leurs. volontés absolues. Les Cretois re'sistèrent aux innovations j de là naquirent les discordes et les guerres civiles. Dans ces tumultes, les rois furent de' trônes , des usurpateurs se mirent à leur place. Ces usurpateurs affaiblirent l'autorité des nobles, les députés du peuple s'emparèrent de la puissance souveraine, la monarchie fut éteinte, et le gouvernement devint populaire.

Tel est le triste état des choses humaines. Le désir de l'autorité sans bornes dans les princes, l'amour de l'indépendance dans les peuples, exposent tous les États à des révolutions inévitables. Rien n'est fixe, rien n'est stable ptr.ni les hommes.

Cyrus comprit par ce discours que ce n'est pas seulement dans la sagesse des lois , mais plus encore dans celle des souverains, qu'on trouve le salut et le bonheur d'un Etat. Dans tous les pays , cinq ou six hommes hardis , artificieux , éloquens , entraînent presque toujours le monarque ou le sénat. Tous les gouverncmens sont bons, lorsque ceux qui régnent ne cherchent que le bien public ; mais ils seront toujours défectueux , parce que les hom-* mes qui y président sont imparfaits.

Après plusieurs entreliens semblables avec le sage Samien , Cyrus se prépara enfin à continuer ses voyages. En quittant Pylhagore, il lui dit : Que j'ai de regret de vous voir abandonné aux caprices du sort qui vous persécute ! que je serais heureux de passer ma vie avec vous dans la Perse ! Je ne vous offrirais ni les plaisirs ni les richesses qui flattent les autres hommes , je sais que vous en seriez pou touché ; 'ous êtes au-dessus des faveurs des rois , parce que vous êtes détrompé de toutes les fausses grandeurs. Mais je vous offre dans mes étals la paix , la liberté et le doux loisir que les dieux accordent à ceux qui aiment la sagesse.

J'aurais une vraie joie, reprit Pythagore, de vivre sous voti-e protection avec Zoroaslre et les mages, mais il faut que je siiive les oi-dres d'Apollon. En Italie s'élève un grand empii-e, qui deviendra un jour maître de l'univeis. La forme de son gouvernement est semblable à celle que Minos établit en Crète. Le génie de ses peuples est aussi guerrier que celui des Spartiates ^ l'amour généreux de la patrie , le goût de la pauvreté personnelle pour augmenter la richesse publique, les senlimens nobles et désintéressés qui régnent parmi ses citoyens , le mépris du plaisir qu'ils unissent avec un zèle ardent pour la liberté,

DE CYKUS. 223

les rcrident propres à conquérir le monde entier. J'y dois porter la connaissance des dieux et des lois. Je vous quitte, mais je ne vous oublierai jamais j mon cœur vous suivra partout. Vos conquêtes s'étendront selon les oracles. Puissent les dieux vous pre'server alors de l'ivresse de l'autorile' suprême I puissiez-vous sentir long-temps le plaisir de ne régner que pour rendre les hommes heureux I La renommée m'instruira de votre sort. Je demanderai souvent : La grandeur n'a-t-elle pas changé le cœur de Cyrus ? aime-t-il toujours la vertu ? craint-il toujours les dieux ? Il faut que je vous quitte, mais nous nous rejoindrons dans le séjour des justes. Ah I Cyrus, qncllsseia ma joie de vous revoir après la mort parmi les bons rois que les dieux couronnent d'une gloire immortelle ! Adieu, prince, adieu j souvenez -vous de n'employer jamais votre puissance que pour faire sentir les effets de votre bonté.

Cyrus ne put rien répondre j son cœur s'attendrit j il embrasse le philosophe avec, vénération , il mouille son visage de ses larmes : il fallut enfin se séparer. Pythagore partit bientôt pour l'Italie, et Cyrus s'embarqua sur uu vaisseau phénicien pour aller à Tyr (i).

(i) La Pliénicic occupait la parlic occklcnlale de k

En s'éloignant de Crète et des côtes de la Grèce, il les quitte avec regret, et, se ressouvenant de tout ce qu'il avait vu , il dit à Araspe : Quoi ! c'est donc là cette nation qu'on croit superficielle et frivole ? J'y ai trouvé de grands hoinines de toutes les espèces , des philosophes profonds, des capitaines habiles, de grands politiques, des génies capables d'atleindre a tout, et de tout approfondir.

Us préfèrent les connaissances agréables aux idées abstraites, les arts d'imitation aux recher- <^hcs subtiles; mais ils ne méprisent pas les sciences sublimes ; au contraire, ils y excellent quand ils veuleut s'y appliquer.

Us aiment les éti-angers plus que ne font les autres naiionsj et, par là, leur pays mérite d'êli'e appelé la pairie commune du génie humain. Ils paraissent quelquefois trop occupés de bagatelles et d'amusemens , mais les grands hommes , parmi eux , ont le secret de prépara' les affaires les plus importantes, même en s'amusant. Us sentent que l'esprit a souvent besoin de repos; mais, en se délassant, ils

Syiie , et s'eiendail par conséquent sur la partie orientale de la mer Méditeiranée.

et Tyr f sa ville principale, n'est plus habitée , dit f( Malte-Brun , que par un petit nombre de pécheurs qui i( vivent au milieu des ruines de son ancienne splendeur.»

iion nom actuel est Tsour.

DE CYKUS, 225

savent mouvoir les plus grandes machines par les plus petits ressorts. Ils regardent la vie comme un jeu ^ naais Un jeu semblable aux jeux olympiques, où les danses enjouées se mêlent avec les travaux pénibles.

J'admire , dit Araspe , la politique des Grec» tt toutes les qualités qu'ils ont pour la société ; mais je ne saurais estimer ni leurs talens ni leurs sciences. Les Chaldéens et les Egyptiens les surpassent infiniment dans toutes les connaissances solides.

Je suis, répliqua Cyrus, d'un sentiment bien différent du vôtre. Il est vrai qu'on trouve chez les Chaldéens et chez les Egyptiens de grandes idées et des découvertes utiles j mais leur science est souvent pleine d'obscurité. Ils ne savent pas, comme les Grecs, parvenir aux vérités inconnues par l'enchaînement dois vérités communes. Cette méthode ingénieuse de mettre chaque idée à sa place, de mener l'esprit par degrés des vérités les plus simples aux vérités les plus composées, avec ordi-e, clarté et précision, est un secret peu connu des Chaldéens et des Egyptiens, qui se vantent d'avoir plus de génie original. C'est là pourtant la véritable science qui apprend à l'iiomme l'étendue et les bornes de son esprit j c'est par là que je préfère les Grecs aux autres peuples , et non à cause de leur politesse.

aîi6 VOYAGES

La vraie politesse est propre aux âmes délicates de toutes les nations , et n'est point allache'e à aucun peuple en particulier. La civilité extérieure n'est que la lorme établie dans les différens pays pour exprimer cette politesse de l'âme. Je préfère la civilité des Grecs à celle de tous les autres peuples, parce qu'elle cSt plus simple et moins embarrassante ; elle rejette toutes les formalités superflues, elle n'est occu-^ pée qu'à rendre la société libre et agrcablci La politesse intérieure est bien différente de celte civilité superficielle.

Vous n'étiez pas présent le jour que Pytha= gorc m'en parla : voici conime il la définit, voici comme il la pratique. C'est une égalité d'âme qui exclut tout à la fois l'cmpi-essement et l'insensibilité ; elle suppose un discernement vif qui s'apei'çoit d'abord de tout ce qui peut convenir aux différens caractères. C'est une douce condescendance qui sait s'accommoder au goût des autres , non pour flatter, mais pour apprivoiser leurs passions. C'est un oubli de soi-même qui cherche avec délicatesse le plaisir d'autrui, sans faire apercevoir cette recherche. Elle sait contredire avec respect, elle sait plaire sans adulation, elle est également éloignée de la fade complaisance et de la basse familiarité.

Cyrus s'entretenait ainsi avec Araspe , lors-

que les vents contraires jn-retèrent leur course, et les obligèrent à relâcher dans l'île de Chy-' pre. Le jeune prince profita de cette occasion pour visiter le temple de Paphos et les bocages d'Idalie, consacrés à la mère des amours. En voyant ces lieux fameux , il rappela les remarques de Pythagore sur la corruption des poètes grecs, et sur les effets monstrueux de leur imagination dére'glée. Ils avaient dégradé la théologie primitive d'Orphée , pour faire descendre de l'Empyréc les puissances célestes , pour les placer sur les montagnes de la Grèce comme dans leur ciel suprême , et pour leur attribuer non-seulement les passions humaines, mais encore les vices les plus honteux. Il se hâta de quitter l'île profane , et débarqua bientôt à Tyr.

CYRUS

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