LIVRE HUITIÈME
Baisylone, siège de l'empire des rois d'Assyrie, avait été fonde'e par Sémiramis (i), mai» Nabuchodonosor lui avait donné ses principales beautés. Ce conquérant, après avoir terminé de longues et difficiles guerre», se trouvant dans une pleine tranquillité, s'appliqua â faire desa capitale une des merveilles du monde.
Elle était située dans une vaste plaine arrosée, par l'Euplirate; les canaux tirés de ce fleuve rendaient la fertilité du terroir si grande* qu'il rapportait autant au roi que la moitié de son empire (2).
(1) Elle vivait environ 122g ans avant î. C. , h peU pics 46 ans avant la prise de Tjoie.
(2) Tout le détail que je vais faire est tiré d'Hérodote ^ liv. i^de Divd. de Sicile, hb. 11 j de Quinte-
Les murs de la ville , bâlis de larges bri-= ques, épais de cinquante coude'es et hauts de deux cents, formaient un carré parfait, dont le circuit était de vingt lieues. Cent cinquante tours régnaient de distance en distance le long de ces murs inaccessibles, et commandaient sur toute la campagne voisine.
Cent portes d'airain s'ouvraient de tous côtés à une foule innombrable de peuple de toutes les nations. Cinquante grandes rues traversaient la ville de l'un à l'autre bout, et formaient, en se croisant , plusieurs carrés spacieux qui renfermaient des palais superbes , des places magnifiques et des jardins délicieux.
L'Euplirate coulait au milieu de Babylone • un pont construit sur ce fleuve avec un art surprenant joignait les deux parties de la ville. Aux deux extrémités de ce pont se voyaient deux palais, le vieux à l'orient, et le nouveau à l'occident; près du vieux palais était le temple de Bélus(i); du centre de cet édifice sortait une pyramide haute de six cents pieds, et composée de huit tours, qui s'élevaient les
Curce , îiv. r. Voyez aussi F rideaux , histoire des Juifs , tom X.
(i) Ce roi vivait i322 ans avant J. C. Nimis, son fils, }ui fit ériger des temples et rendre les honneurs divins. Quelques personnes ont pris le temple élevé' à Bélus pour Ihincienne tour de Babel.
unes sur les autres, toujours en diminuant. Du sommet de cette pyramide les Babyloniens observaient le mouvement des astres^ c'e'tait leur principale étude, et c'est par là qu'ils se sont rendus célèbres chez les autres nations.
De l'autre côté du pont paraissait le nouveau palais, qui avait huit railles de tour (i^i Ses fameux jardins, entourés de larges terrasses, s élevaient en amphithéâtre à la hauteur des murs de la ville. La masse entière était soutenue par plusieurs arcades, dont les voûtes, couvertes de grandes pierres, de roseaux enduits de bitume, de deux rangs de briques et de plaques de plomb, rendaient le tout impénétrable à la pluie et à l'humidité. Là se voyaient des allées à perte de vue, des bosquets, des gazons, des fleurs de toutes les espèces, des canaux, des réservoirs, des aqueducs pour arroser et embellir ce lieu de délices , assemblage merveilleux de toutes les beautés de la nature et de l'art*
L'auteur, ou plutôt le créateur de tant de prodiges , égal à Hercule par sa valeur et supérieur aux plus grands hommes par son génie, après des succès incroyables, était tombé dans une espèce de manie; il se croyait transformé en bêle, et il en avait la férocité.
Cyrus ne fut pas plus tôt arrivé à Babylone (i) Soixante stades [ a lieues G-jo toises].
qu'il alla trouver la reine Amytis. Cette princesse était plonge'e depuis près de sept ans dans une tristesse profonde • mais elle commençait à modérer sa douleur, parce que les Juifs , qui étaient alors captifs dans la ville , lui avaient promis la guérison du roi dans peu de jours. La reine attendait ce moment heureux avec une vive impatience • les prodiges qu^elle avait vu opérer par Daniel avaient attiré sa confiance.
Cyrus respecta l'affliction d'Amytis , et évita de lui parler du dessein principal de son voyage ; il sentit que la conjoncture n'était pas favorable pour traiter des affaires politiques } il attendit la guérison du roi , sans l'espérer. Cependant il chercha à contenter la curiosité qu'il avaitd'apprendre la religion et les mœurs des Israélites.
Daniel n'était pas alors à Babylone ; il était ailé visiter et consoler les Juifs répandus par toute l'Assyrie. Amytis donna à Cyrus la connaissance d'un illustre Hébreu nommé Eléazar. Le prince , ayant su que le peuple de Dieu ne regardait point la frénésie du roi comme une maladie naturelle , mais comme une punition divine , en demanda les causes à Eléazar.
Nabuchodonosor, dit le sage Hébreu, séduit par les impies qui l'entouraient, parvint enfin à un tel excès d'irréligion , qu'il blasphéma contre le Très-Haut ; et, pour couronner son impiété, il fit de nos vases sacrés et des ri-
DE CTRUS. îx^î
cliesses qu'il avait rapportées de son expédition dans la Judée , une statue d'or d'une grandeur démesurée. Il la fil élever et cousaereif dans la plaine de Dura , et voulut qu'elle fut adorée par tous les peuples qui lui étaient soumis.
Il fat averti par des songes divins qu'il serait puni de son idolâtrie et de son orgueil , même dès cette vie. Un Hébreu , nommé Daniel , homme célèbre par sa science , par sa vertu"et par sa connaissance de l'avenir, lui expliquai ces songes j et lui annonça les jugemens def Dieu, qui étaient prêts à éclater sur lui.
Les paroles du prophète firent d'abord quelque impression sur l'esprit du roi j mais, entouré de profanes qui niéprisaient les puissances célestes , il négligea le songe divin j et se livra de nouveau à son impiété.
Uu an après , tandis qu'il se promenait dans ses jardins , admirant la beauté de ses ouvrages, l'éclat de sa gloire et la grandeur de son empire , il oublie qu'il est homme, et devient idolâtre de ses superbes imaginations. Une voix se fit entendre du ciel , et prononça ces paroles : Votre royaume passera en d'autres mains ; vous serez chassé de la compagnie des hommes, vous habiterez avec les animaux , vous brouterez l'herbe comme une bcte pendant sept années entières, jusqu'à ce que vous
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reconnaissiez que le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes , et qu'il les donne à qui il lui plaît.
Sur-le-champ Dieu le frappe et lui ôte la raison ; il fut saisi d'une maladie frénétique , et tomba dans des accès de fureur ; on essaya en vain de l'enchaîner. Il rompit tous ses fers , et s'enfuit dans les montagnes comme un lion rugissant; nul n'ose l'approcher sans courir risque d'être déchiré 3 il n'y a que le jour du sabbat où il ait des momfens de iepos et des intervalles de raison (i); il tient alors des discours dignes de l'admiration des hommes. Il y a bientôt sept ans qu'il est dans cet élat , et nous attendons dans peu de jours sa délivrance totale, selon la prédiction divine.
Dans tous les pays où je passe , s écria Cytus en soupirant , je ne vois que de tristes exemples de la faiblesse et des malheurs des princes. En Egypte , Apriès se laisse immoler par son amitié aveugle pour un favori perfide ; à Sparte, deux jeunes rois allaient perdre l'État, sans la sagesse de Chylon ; à Corinlhe , le sort funeste de Périandre et de sa famille laisse à toute la postérité un exemple plein d'horreur des malheurs qu'entraîne la lyran»
(i) Voyez Megast. et Abyden. cités pur Joseph, jint. lib. X , cap. \\ , el par Euseb. Frep. Erang. , ■ lib. IX , cap. 4""
nie j à Âlhèncs , Pisistrale est détrôné deux fois j à Samos , Polycrale se laisse éblouir jusqu'à persécuter l'innocence ; en Croie, les sxiccesseurs de Minos ont anéanti le plu? parfait de tous les gouvernemens ; ici , Nabucho-' donoser attire la colère eu ciel par son impi/té. Grand Oromaze î n'avez-vous donc donné des rois aux mortels que dans votre colère ? La grandeur et la vertu sont-elles incompatibles ?
Le malin du jour du sabbat, Cyrus , ac- . compagne d'Eiéazar , vint au lieu où se tenait le roi de Bab lonej ils virent l'infortuné prince descendre des montagnes , et se coucher sou» des saules qui bordaient l'Euphrale. En l'approthant, ils gardèrent le silence. II était étendu sur l'herbe , les yeux tournés vers le ciel j il poussait de temps en temps des soupirs mêlé» de larmes amères. Au milieu de ses malheurs, on découvrait encore en lui un air de grandeur qui marquait que le Très - Haut, en le punissant, ne l'avait pas enlièrement abandonné. On n'osait lui parler , par respect, ni interrompre la douleur profonde où il semblait être plongé.
Cyrus , vivement frappé de la Iriste situalion de ce grand prince , demeura immobile j ou voyait en lui toutes les marques d'une ame saisie de terreur et de compassion. Le roi de Babvlone l'observa , et lui dit , sans le connaître : Le ciel me permet d'avoir des inler-
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valles de raison , pour me faii'e sentir que jd ne la possède point en propre , qu'elle me vient d'ailleurs , qu'un être supéiùeur me l'ôte et me la rend quand il yeut^ et que celui qui la donne est une intelligence soùverdine qui tient la nature dans sa main , et qui peut l'arranger ou la de'ranger comme il lui plaît. Autrefois, aveuglé par l'orgueil, et corrompu par la prospe'rité , je disais en mai-même, et à tous les faux amis qui m'environnaient: Nous sommes ne's comme à l'aventure , et après la mort nous serons comme si nous n'avions jamais été y l'âme est une étincelle de feu qui s'éteindra lorsque notre corps sera réduit en cendres. Venez donc , jouissons des biens présens , hittons-nous d'épuiser tous les plaisirs • enivronsnous des vins les plus exquis; parfumons- nous d'huiles odoriférantes ; couronnons - nous de roses avant qu'elles se flétrissent j que la force soit notre unique loi , et le plaisir la règle de toutes nos actions j faisons tomber le juste dans nos pièges , parce qu'il nous déshonore par sa vertu; intei^rogeons-le par les outrages et les tourmens , afin de Voir s'il est sincère (i). C'est ainsi que je blasphémais contre le ciel. Voilai la source des malheurs qui m'accablent; hélas I je ne les ai que trop mérités.
A peine a-t-il prononcé ces paroles ^ qu'il se (i) Voyez la Sagesse, chap, ii.
DE CYRCS. a::
lève, s'enfuit , et se cache dans la foret voir sine. Le discours de Nabuchodonosor redoubla le respect de Cyrus pour la Divinité' , et augmenta le désir qu'il avait de s'instruire à fond de la religion des Hébreux • il vit souvent Eléazar, et entra peu à peu avec lui dans une liaison étroite. L'Eternel, toujours attcnlif aux démarches de Cyrus , qu'il avait choisi pour la délivrance de son peuple , voulait préparer ee prince , par les entretiens du sage Hébreu , à recevoir bientôt les instructions du prophète Daniel.
Depuis la captivité des Juifs , les docteurs hébreux, répandus dans les nations, s'étaient appliqués à l'étude des sciences profanes, et cherchaient à concilier la religion avec la philosophie. Pour cet effet , ils adoptaient ou abandonnaient le sens littéral des livres sacrés , selon qu'il s'accordait ou s'opposait à leurs idées. Hs enseignaient que les traditions des Hébreux étaient souvent enveloppées d'allégories, suivant l'usage des Orientaux; mais ils prétendaient les expliquer. C'est ce qui donna naissance depuis à la fameuse secte des allégoriques.
Éléazar (i) était du nombre de ces philosophes; on le regardait avec raison comme un
(i) L'histoire du peuple de Dieu compte plusieurs Juifs célèbres du même nom.
.des plus grands géuies de son siècle. Il étaît versé dans toules les sciences des Chaldéens et des Égyptiens î il avait eu plusieurs disputes javcc les mages de l'Orient, pour prouver que la x-eligion des Juifs e'tait non-seulement la plus ancienne, mais aussi la plus conforme à Ja raison,
Cyrus, ayaîit entretenu. plusieurs fois le sage Hébreu de tout ce qu'ij avait appris en Perse, en Egypte et en Grèce, sur les grandes révolutions arrivées dans l'univers, le pria un jour de lui expliquer la doctrine des philosophes hébreux sur les trois états du monde. (i) Nous n'adorons, répondit Éléazar, qu'un *eul Dieu, infini, éternel, immense, ir s'est nommé celui qui est, pour marquer qu'il existe par lui-même , et que tous les autres êtres n'existent que par lui. Riche de ses propres richesses, heureux par sa félicité suprême, il n'avait pas besoin de produire d'autres substances pour accroître sa gloire j mais il a voulu, par un noble et Jibre effort de sa volonté bienfaisante, créer plusieurs ordres d'intelligences pour les rendre heureuses.
L'homme forme d'abord l'idée de son out
vrage avant que de l'exécuterj mais l'Eternel,
conçoit, produit, et arrange tout par le même