LIVRE TROISIÈME
L'empire des Mèdes jouissait alors d'une paix profonde : Cambyse crut que Cyrus ne pouvait mieux employer ce temps qu'en sortant de la Perse , pour apprendre les mœurs , les lois et la religion des autres peuples ; il le fit appeler un j our , et lui parla ainsi :
« Le grand Oromazè vous destine à étendre vos conquêtes sur toute l'Asie ; il faut que vous vous mettiez en état de rendre les nations heureuses par votre sagesse , quand vous les aurez soumises par votre valeur. Je veux que vous voyagiez en Egypte, qui est la mère des sciences; de là dans la Grèce , où se voient plusieurs républiques fameuses j vous irez ensuite en Crète étudier les lois de Minos ; vous reviendrez enfin par Babylone, et tous rapporterez ainsi dans votre
patrie toutes les connaissances nécessaires pour polir l'esprit de vos sujets, et pour vous rendre capable' de remplir votre haute desline'e. Allez, mon fils , allez voir et étudier la nature humaine sous toutes ses formes diflerentcs. Ce petit coin de la terre, qu'on appelle la patrie, est un tableau trop borné pour pouvoir juger par là de l'humanité en général.
Cyrus obéit aux ordres de son père , et quitta bientôt la Perside avec Araspe son ami; deux fidèles esclaves faisaient toute sa suite : il voulait voyager inconnu. Il descend l'Agradate (i), s'embarque sur le golfe Persique, et aborde bientôt au port de Gerra, sur les côtes de l'Arabie heureuse.
De là il continue sa route vers la ville .de Macoraba (a). Dans ce séjour délicieux la sérénité du ciel, la douceur du climat, les parfums qui embaumaient l'air , une nature variée ,
(1) J'ignoi-e le nom actuel de ce fleuve; à moius de dire avec M. d'Anville que c'est le Bagrada, ou le Nabpn , comme d'autres l'ont pense'.
A l'e'gard du golfe Persique, il porte encore le même nom , et il sépare de même les états du roî de Pers* des trois Arabies , la Pétrée , la Déserte , et l'Heureuse.
Gerra est encore , comme alors , un port excellent et fiéquenlé, sur la côte occidentale du golfe Persique. Celte ville se nomme aujourd'hui El-cafif.
(2) C'est aujourd'hui la Mecque. Elle a été de tout temps un lieu saint pour les Aiabes.
féconde et riante ^e toutes parts y charmaient tous les sens.
Cyrus ne pouvait se lasser d'admirer les beautés de ce pays, lorsqu'il vit un homme qui marchait d'un pas grave, et qui semblait enseveli dans une profonde méditation. Il était déjà près de Cyrus sans s'en être aperçu. Ce prince interrompit la rêverie du vieillard pour lui demaur dei'le chemin qui conduisait à Badéo (i), oii il devait s'embarquer pour l'Egypte.
Ajnénophis , c'est ainsi qu'il s'appelait, salua Cyrus et Araspe avec politesse j et leur ayant représenté que le jour était trop avancé pour continuer leur voyage , il offrit de les conduire dans sa retraite.
11 les mena, par un chemin détourné, vers une colline prochaine , où il avait creusé de ses propres mains plusieurs grottes champêtres ; une fontaine sortait du penchant de la colline ^ son onde transparente , en s'enfuyant , allait arroser un petit jardin plus éloigné, et formait («isuite un ruisseau , dont le doux murmure étiil le seul bruit qu'on entendait dans ces lieux tranquilles.
Aménophis servit à ses hôtes des fruits secs et des vins exquis, et pendant le repas il les en-
(i) Son nom actuel est Serrain , à peu de distance de Gioddali, que l'on regarde comme le port de la Mecque.
iretintagrëablement, Une joie naïve et paisible régnait sur son visage, ses discours étaient pleins de sens et de sentimens, il avait toute la politesse d'un homme élevé à la cour des rois. C'est ce qui donna à Gyrus la curiosité de savoir la cause de sa retraite. Pour mériter la confiance d'Aménophis , Catus lui découvrit sa naissance et le sujet de ses voyages ; il lui fit ensuite entrevoir son désir, avec ce respect modeste qu'on doit avoir pour le secret d'un inconnu. Ameuopliis j plein de reconnaissance pour le prince, et encore plus touché de sa délicatesse et de sa retenue, commença ainsi l'histoire de sa vie et de ses malheurs.
Quoique je sois descendu d'une des plus anciennes familles d'Egj-pte , cependant , par la succession des temps et la triste vicissitude des (^oses humaines, la branche dont je sors est tombée dans une grande pauvreté. Mon père vivait près de Diospolis (i), ville de la haute Egypte, et cultivait de ses propres mains son champ paternel. Il m'élevait à goûter les vrais plaisirs dans la simplicité d'une vie champêtre , à mettre mon bonheur dans l'étude de la sagesse, et à trouver dans l'agriculture , la chasse et les beaux-arls, mes plus douces occupations.
C'était l'usage du roi Apriès (3) de parcourir
(lyEllea porte dans la suite le nom de Thèbes. (»} « Apriès, roi d'Egypie , connu sous le 00m <fc
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de-4.emps en temps les différentes provinces de son royaume. Un jour qu'il passa par les forets voisines du lieu où j'habitais^ il m'aperçut à l'ombre d'un palmier, où je lisais les livres sacrés d'Hermès.
Je n'avais pas plus de seize ans : ma jeunesse et mon maintien attirèrent les regards du roi. Il s'approcha de moi et me demanda mon nom, mon état , et ce que je lisais j mes réponses lui plurent; il me fit conduire à sa cour, avec le consentement de mon père, et ne négligea rien pour mon éducation.
Le goût qu'Apriès avait pour moi se changea peu à peu en confiance ; elle paraissait augmenter à mesure que j'avançais en âge, et je me livrais sans réserve aux sentimens do, tendresse et }ic reconnaissance. Comme j'étais jeune et sans expérience , je croyais que les princes e'taient capables d'amitié ; j'ignorais que les dieux leur ont refusé cette douce consolation , pour contrc-balancer leur grandeur.
Après avoir suivi le roi dans ses guerres
» Pharaon Hophra dans Jérémîe et Ezéchiel , monta ■» sur le trône d'Egypte , après son père Psammitis , » l'an 594 avant J. C, Il se rendit maître de Sidon et « de l'île de Chypre, conquêtes qui lui procurèrent de » riche» dépouilles; mais, ayant été vaincu quelque temps » après par les Cyrénéens, u4masis , son successeur, le » lU (itnangler^ l'an 669 avant J, C. {Dict. hist. )
contre les Sidoniens (i) et les Cypriotes, je devins son unique favori , il me communiqua les secrets les plus importans de l'état , et m'honora de la première charge auprès de sa personne.
Je ne perdis jamais de vue l'obscurité d'où^ki roi m'avait tiré; je n'oubliai point que j'avais été pauvre, et je craignis d'être riche; je conservais ainsi mon intégrité au milieu des grandeurs. J'allais de temps en temps voir mon père dans la haute Egypte, dont j'étais gouverneur. Je visitais avec plaisir le bocage où Apriè.s m'avait rencontré. Heureuse solitude, disai.sje en moi-même, où j'ai puisé d'abord les maximes de la vraie sagesse ! malheur à moi , si j'oublie l'innocence et la simplicité de mes premières années, où je ne sentais point les faux désirs , et ne connaissais pas les objets qui les excitent!
Je fus souvent tenté de renoncer à la cour, pour rester dans cette aimable solitude. C'était -sans doute un pressentiment des disgrâces qui devaient m'arriver. Ma fidélité devibt bientôt suspecte à Apriès.
(2) Amasis, qui me devait sa fortune, tâcha de lui in,epirer ces défiances. C'était un hommt
(0 L'île de Cypre ou Chypre et la ville de Sidon sont suffisamment conaues de tous ceux qui ont lu Tele'maque. Eh! qui ne l'a pas lu et relu!
(2) Fojez Hérodote, liv. i et a.
d'une basse naissance, mais d'une grande valeurj il avait tous les lalens naturels et acquis, mais les senlimens cachés de son cœur étaient corrompus. Quand on a beaucoup d'esprit, et que rifen n'est sacré, il est aisé de réussir auprès des princes.
Le soupçon était éloigné de mon cœur, et je ne me défiais pas d'un homme que j'avais comblé de bienfaits; il se couvrit du voile d'une profonde dissimulation pour me mieux trahir.
Je n'aimais pas la basse flatterie , mais je n'étais pas insensible aux louanges délicates. Amasis sentit bientôt ma faiblesse, et s'en servît adroitement. Il affectait, pour me plaire , une candeur , une noblesse et un désintéi'essement qui me charmèrent j enfin il gagna tellement nra confiance, qu'il était à mon égard ce que j'étais à l'égard du roi. Je le présentai à Apriès comme un homme très-capable de le servir ; il eut bientôt un accès libre auprès du prince.
Le roi avait de grandes qualités, mais il voulait tout gouverner par sa volonté absolue ; il s'était déjà affranchi des lois , il n'écoutait point le conseil des trente juges.
Mon amour pour la vérité ne me permit pas toujours de suivre les règles d'une exacte prudence , et mon attachement pour le roi me porta souvent à lui parler avec trop de force, et sans assez de ménagement.
Je m'aperçus peu à peu de sa froideur , et de la confiance qu'il prenait en Amasis ; loin de m'en alai^mer , je me rejouissais de l'élévation d'un homme que je croyais uon-seulementmon ami ^ mais encore zélé pour le bien public.
Amasis me disait souvent^ avec des regrets qui paraissaient sincères : Je ne goûte point le plaisir de la faveur du prince, puisque vous en êtes privé. N'importe , lui disais-je ^ par qui le bien se fasse , pourvu qu'il soit fait.
Ce fut alors que les villes principales de la haute Egypte m'adressèrent leurs plaintes sur les subsides extraordinaires que le roi exigeait. J'écrivis des lettres circulaires pour adoucir les esprits ^ Amasis fit saisir ces lettres , et coiurefit exactement mon caractère 5 il manda dans celles qu'il envoya en mou nom aux habitans de Diospolis , ma patrie , que si je ne pouvais pas gagner le roi par la persuasion y j'irais moimême me mettre à leur te le pour le forcer ù les traiter avec moins de rigueur.
Ce peuple était naturellement porté à la révolte , et , s'imaginant que j'étais auteur de ces lettres , il crut entrer avec moi dans un traité secret. Amasis entretint cette correspondance sous mon nom pendant plusieurs mois. Croyant enfin avoir des preuves suffisantes de mon infidélité, il alla se jeter aux pieds du
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prince, lui découvrit toute la prétendue ronspiration , et lui montra les lettres supposées.
Je fus arrêté sur-le-champ et mis dans une étx'oite prison j le jour fut fixé pour me faire mourir avec éclat. Amasis 'me vint voir: il parut d'abord chancelant dans ses idées, lincertain de ce qu'il devait croire , arrêté par la connaissance qu'il avait de ma vertu , ébranlé par la force des preuves , attendri sue mon sort.
Après l'avoir entretenu quelque tcmps,,ii| sembla convaincu de mon innocence , me promit de parler au prince , et de travailler à découvrir les auteurs de la perfidie.
Pour mieux cacher ses noirs projots, il alla trouver le roi, et, tâchant faiblement de l'engager à me pardonner, il lui fit entrevoir qu'il n'agissait que par reconnaissance, et par compassion pour un homme à qui il devait sa fortune. Il le confirma ainsi adroitement dans la persuasion où il était de mon crime. Le roi , naturellement soupçonneux et défiant, fut inexorable.
Le bruit de ma trahison se répandit par toute FEgypte- les peuples des différentes provinces accoururent à Sais (i) pour voir le spectacle
(i) Sais était dans celle partie de la basse Egypte qu'on appelle Delta, et que renferment les deux branches pi'iucipales du H^ïi. o Mais le lieu où elle e'tait , dit La
DE CYRUS. 8ï
inhumain qu'on préparait. Enfin , le jour fatal étant arrivé , plusieurs de mes amis parurent à la léte d'une foule nombreuse et m'arrachèrent au supplice qui m'était destiné. Les troupes du roi firent d'abord quelque résistance , mais la m.uhitude se déclara pour moi. J'étais maître alors de faire la même révolution dans l'Egypte qu'Amasis fit depuis ; mais je ne profitai de cette' conjoncture heureuse que pour me justifier auprès d'Aprfès. Je lui envoyai un de mes libérateurs pour l'assurer que son injustice ne me faisait pas oublier mon devoir, et que je ne voulais que le convaincre de mon innocence.
H m'ordonna de l'aller trouver dans son palais. Amasis était avec lui. Ce perfide , en continuant toujours sa dissimulation , courut âudevant de moi avec empressement , et, me présentant lui-même au roi, Que j'ai de joie, lui dit-il j de voir que la conduite d'Aménophis ne vous laisse plus aucun prétexte de douter de sa fidélité. Je vois bien , répondit froidement Apriès y qu'Aménophis n'aspire point à la royauté, et je lui pardonne d'avoir voulu borner mon autorité pour plaire à ses concitoyens. Je répondis au i-oi que je n'étais point coupable des
« Martinicre, n'est pas sans difficulté. » Au reste j celte fixation précise est assçz iiidifTéreate.
d% VOYAGES
crimes qu'on avait voulu m'imputer , et que j'en ignorais l'auteur. Aniasis chercha alors à faire tomber les soupçons de sa trahison sur les meilleurs amis et les plus fidèles serviteurs du roi.
Je sentis que l'esprit du prince n'était point guéri de ses défiances; et, pour prévenir de nouvelles accusations , je me retirai de Saïsj je retournai dans ma première solitude , et je ne rapportai de la cour que mou innocence et ma pauvreté.
Apiùès envoya des troupes à Diospolis, pour en empêcher le soulèvement, et ordonna de veiller sur ma conduite j il s'imaginait sans doute que je ne pourrais jamais me borner à une vie tranquille, après avoir vécu dans les emplois les plus éclatans.
Cependant Amasis devint rnaître absolu de l'esprit du roi : Apriès se livra aveuglément à lui. Ce favori lui rendit suspects ses meilleiu's sujets, et les fit exiler, afin d'écarter du trône ceus^qui pouvaient empêcher l'usurpation qu'il Mbéditait. Une occasion se présenta bientôt pour exécuter ses projets.
(i) Les Cyrénées (2), colonie des Grecs, qui
(1) yoyez Hérodote , liv. i et 2.
(2) La Cyrêndique fait aujourd'hui partie du royaume de Barca , près de Tripoli, l'une de nos éclielles du Levant, Cjrène^ ^ui était la capitale et Ibrruait une
s'ëtaient établis en Afrique , ayant pris aux Ly biens une grande partie de leurs terres, les Lybiens se donnèrent à Apriès pour obtenir sa protection. Le roi d'Egypte envoya une grande année dans la Lybie, pour faire la guerre aux Cyréne'ens. Celle armée ^ où il y avait beaucoup de mécontens qu'Amasis avait eu soin d'éloigner, fut taillée en pièces. Les Egyptiens s'imaginèrent qu' Apriès avait eu dessein de la faire périr , afin de régner plus despotiquement^ cette pensée les irrita, il se forma une ligue dans l'Egypte inférieure. Le peuple 8e souleva et prit les ai'wéSL;^*
Le roi leur envoya Amasis pour les apaiser et les faire rentrer dans le devoir. C'est al ors qu'éclatèrent les desseins de ce perfide. Loin de calmer les esprits, il les échauffa de plus en plus, il se mit à la tête des séditieux, et se fit proclamer roi. La révolte devint bientôt universelle; Apriès fut obligé de quitter Sais, et de se sauver dans la haule Egypte.
Il se retira à Diospolis. J'engageai les habitan« de cette ville à oublier ses injustices et à le secourir dans ses malheurs. Pendant tout le temps qu'il y demeura, j'avais un accès libr© auprès de lui , mais j'évitais avec soin tout ce
grande et belle ville, n'offre plus que des ruiaes, sur le£<{uellcs campeut des hordes d'Arabes.
qui pouvait lui rappeler le souvenir des disgrâces qu'il m'avait fait essuyer.
Apriès tomba bientôt dans une mélancolie profonde. Cet esprit si fier dans la prospérité , qui s'était vanté qu'il n'était pas au pouvoir des dieux mêmes de le détrôner, ne put soutenir l'adversité. Ce prince, d'une valeur si renommée, n'avait point le vrai courage d'esprit^ il avait mille et mille fois méprisé la mort, il ne savait pas mépriser la fortune. Je tâchai de le calmer, de le soutenir, et d'éloigner de son esprit toutes les funestes idées qui l'accablaient j je lui lisais souvent ÉÊÊ$fi-'GS d'Hermès (i)^ il était frappé surtout oece passage : « Lorsque les dieux aiment les princes, ils versent dans la coupe du sort un mélange de biens et de maux , afin qu'ils n'oublient pas qu'ils sont hommes. »
Ces réflexions le tranquillisèrent et adoucirent peu à peu ses chagrins. Je sentais un plaisir infini de voir que le prince commençait à goûter la vertu, et qu'elle le rendait, paisible au milieu des malheurs.
Apriès n'oublia rien pour se retirer de la triste situation où il était. Il ramassa trente mille
(i) Hermès, ou Mercure trismégiste, c'est-à-dire trois fois grand , est un philosophe égyptien , dont les livres contiennent les préceptes de la plus saine morale , mélés' «ux systèmes absurdes de la théologie égyptienoe.
Cariens (i) et Ioniens, qui s'étaient établis en Egypte sous son règne. Je sortis avec lui de Diospolis j nous marchâmes contre l'usurpateur , et nous lui donnâmes bataille près de Meraphis. Comme nous n'avions que des troupes étrangères, nous fûmes entièrement défaits.
Amasisme lit chercher partout; mais le bruit de ma mort s'était répandu, et vingt années l'étant écoulées depuis ma retraite de la cour , je fus confondu avec les autres prisonniers, et mis dans une haute tour à Memphis.
Le roi fut amené à Sais; Amasis lui rendit de grands honneurs pendant les premiers jours. Pour sonder les inclinations du peuple, il proposa de le rétablir; mais en secret il formait le dessein de lui ôter la vie. Tous les Egyptiens demandèrent la mort du prince : Amasis le leur abandonna, il fut étranglé dans son propre palais, el l'usurpateur fut couronné solennellement (^).
A peine le peuple fut-il calmé ^ qu'il se livra à cette inconstance naturelle qui agite toujours la multitude; on commença à mépriser la basse naissance d' Amasis , et à murmurer contre lui. Ce politique habile se servit heureusement de •on adresse pour adoucir les esprits irrités, et prévenir la révolte.
(i) La Carie et l'Ionie sont dans l'Asie mineurs, (a) Herod.,lib. 2. Diod, Sic, Ub. i , part. 2.
Les rois d'Egypte avaient coutume de donner des festins solennels à leurs courtisans ; les conviés se lavaient alors les mains avec le roi dans une cuvette d'or , destinée de tout temps à cet usage. Amasis fit faire de cette cuvette une statue de Sérapis (i), qu'il exposa à la vénération des peuples j-il vit avec joie les hommages empressés qu'on rendait de toutes parts k. sa nouvelle divinité j il assembla les Egyptiens et leur fit cette harangue :
Citoyens, écoutez-moi. Cette statue que vous adorez aujourd'hui vous servait autrefois pour les usages les plus vils) c'est ainsi que tout dépend de votie choix et de votre opinion j toute autorité réside originairement dans le , peuple. Arbitres absolus de la religion et de la royauté, vous créez également vos dieux et vos souverains. Je vous affranchis des craintes frivoles des uns et des autres, en vous apprenant vos véritables droits; fous les hommes naissent égaux, votre volonté seule les distingue. Quand il vous plaît d'éleVer quelqu'un au rang suprême, il ne doit y demeurer que parce que vous le voulez, et autant que vous le roulez : je ne tiens mon autorité que d« vous, vous pouvez la repiendre pour la don-
(i)Cetiiit le gvsud dieu de» Egyplîcns On le prenat soHr«ut pour Jupitei- et pour le foleil.
ner à un autre qui vous rendra plus heureux que moi j montrez-moi cet homme , je descends du trône avec plaisir, et me confonds dans la multitude.
Par ce discours impie, mais flatteur pour le peuple, Amasis affermit solidement son autorité. On le conjura de rester sur le trône j il parut accepter la royauté comme une grâce qu'il faisait au peuple. Il est adoré par les Egj'pliens qu'il gouverne avec douceur et modération j la politique le lui prescrit , et son amhition est satisfaite. 11 vit à Saïs dans un éclat qui éblouit ceux qui l'approchent ; rien ne paraît manquer à son bonheur. Mais on m'assure que le dedans est bien différent de ce qui paraît au dehors j il croit que tous les hommes qui l'entourent lui ressemblent, et qu'ils veulent le trahir comme il a trahi son maître ; ces défiances continuelles l'empêchent de jouir du fruit de son crime; c'est par là que les dieux l'ont puni de son usurpation. Les cruels remords déchirent sans cesse son cœur , et les noirs soucis se répandent souvent sur son front. La colère du giand Osiris (i) le poiûsuit partout ; la splendeur de la royauté
(i) Autre giandc divinité des Egyptiens. Celait pour tax le soleil encore et Saturne i »on règne en Egypte fui celui de l'âge d'or. Vojez le Dictionnaire d« la fable, par Noël.
ne saurait le rendre heureux, parce qu'il ne goùle ni la paix du cœur, ni l'aniilié des hommes, ni la douce confiance qui fait le principal charme de la vie.
Aménophis allait continuer son histoire , mais Cyrus l'interrompit pour lui demander comment Amasis avait pris un tel ascendant sur l'esprit d'Apriès.
Le roi, reprit Aménophis, ne manquait ni de talens, ni de vertus, mais il n'aimait point a être contredit. Il ordonnait souvent à ses ministres de lui dire la vérité, cependant il ne pardonnait jamais à ceux qui lui obéissaient; il aimait la flatterie , en affectant de la haïr. Amasis s'aperçut de cette faiblesse, et la ménagea avec art. Lorsqu'Apriès résistait aux maximes despotiques que son ministre lui inspirait, ce perfide insinuait au roi que la multitude, incapable de raisonner, doit être menée par l'autorité absolue; et que les princes, étant dépositaires du pouvoirdes dieux, peuvent agir comme eux , sans rendre raison de leur conduite. Il assaisonnait ses conseils de tant de principes apparens de vertu , et de tant de louanges délicates , que le prince séduit s'était rendu haïssable à ses sujets sans s'en apercevoir.
Alors Cyrus, attendri sur le sort du roi d'Egypte , dit à Aménophis : Il me semble qu'Apriç* est plus à plaindre qu'à blâmer ;
DE CYRUS. Sy
comment les princes peuvent-ils reconnaître la perfidie , quand elle se cache avec tant d'art?
Le bonheur du peuple^ répondit Aménophis, fait celui du prince; leurs véritables iulérèts $e réunissent nécessaii'ement^ quelque effort qu'on fasse pour les séparer. Quiconque inspire aux princes des maximes contraires , doit êtv^ regardé comme ennemi de l'état. ifin
De plus, les rois doivent toujours craindre un homme qui ne les contredit jamais , et qui ne leur dit que des vérités agréables. Il ne fout point d'autres preuves de la corruption d'ui* ministre , que de voir qu'il préfère la faveur à la gloire de son maître. 'i >'
Enfin un prince habile doit savoir metti'fc à profit les talens de ses- ministres, mais il ne doit point s'abandonner aveuglément à leurs conseils; il peut se prêter aux hommes, mais il ne doit jamais s'y livrer.
Ah ! s'écria Cyrus, que la condition des rois est malheureuse ! Ils ne peuvent, dites-vous , que se prêter aux hommes , ils ne connaîtront donc jamais les charmes de l'amitié'! Que je suis à plaindre , si la royauté est incompatible avec le plus grand de tous les biens l
Quand un prince bien né, répondit Aménophis, n'oublie point qu'il est homme, il peut trouver des amis qui n'oublieront pas qu'il est roi; mais son amitié ne doit jamais le foire agir
par goût ni par inclination dans les affaires de l'état. Comme particulier^ il peut jouir des plaisirs d'nne tendre amitié j mais comme prince, il doit ressembler aux immortels, qui n'ont aucune passion.
Après ces réflexions , Cyrus , impatient de savoir le sort d'Aménophis, lui demanda comment il était sorti de prison , et le sage Egyptien continua ainsi son récit*
Je fus oublié quelques années dans ma prii son à Memphis. Je ne pouvais voir ni entretenir personne • abandonné à la solitude , sans aucune consolation, je souffris les maux les plus cruels de l'ennui. L'homme ne trouve audedans de lui-même qu'un vide affreux qui le désole 'y son boijheur ne vient que des amusemens qui l'empêchent de sentir son insuffisance naturelle. Je désirai la mort avec ardeur, mais je respectai les dieux , et je n'osai me la procurer , persuadé que ceux qui m'ont donné la vie ont seuls le droit de me l'ôter.
Un jour que j'étais accablé des plus tristes réflexions, j'entendis tout -à -coup un bru^ sourd, comme si on avait voulu percer le mur de ma prison. Ce bruit était causé par un homme qui chercliait à se sauver j il agrandit assez, l'ouverture, en peu de jours, pour pénétrer dans ma chambre. Ce prisonnier, quoiqu'étranger , parlait par(ailem.ent la langue
DE CYRUS. , ^i
eg^-ptienne ; il m'apprit qu'il était Tyrien , qu'il se nommait Arobal , qu'il avait servi Apriès dans les troupes des Cariens , et qu'il avait été pris dans le même temps que moi. Il avait l'esprit vif, naturel et aimable j il s'énonçait avec feu, délicatesse et grâce; en redisant les mêmes choses, il ne les répétait jamais. Le plaisir que je trouvai dans les entretiens de cet étranger me fit oublier la perte de ma liberté. Je contractai bientôt avec lui une étroite amitié.
jNous ne fûmes tirés de piison que pour sU' bir de nouvelles peines : on nous condamna aux mines. Nous n'espérions plus de ressources que dans la mort; mais l'amitié soulagea nos maux, et nous conservâmes assez de courage pour nous faire des amusemens au milieu des malheurs mêmes, par l'observation des merveilles cachées dans les entrailles de la terre.
Rien ne se produit par hasard, tout est l'eftet d'une circulation qui unit, entretient et lenouvelle sans cesse toutes les parties de la nature. Les pierres et les métaux sont des corps organisés , qui se nourrissent et croissent comme les plantes. Les feux et les eaux, renfermés dans les cavités de la terre, semblables à notre soleil et à nos pluies , fournissent une chaleur et un suc uourricici' convenables à cette espèce de végétaux. Nous nous premcnions avec plaisir aw milieu de ces beauiéo inconnues à la
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plupart des mortels j mais^ hélas! la lumière du jour y manque; nous ne pouvions rien distinguer que par la sombre lueur des lampes.
Nous commencions déjà à nous accoutumer à cette nouvelle espèce de malheur , lorsque le ciel nous rendit la liberté par un coup également terrible et inespérc.
Les feux souterrains rompent quelquefois leurs prisons avec une violence qui paraît ébranler la nature j usque dans ses fondemens , sera^blables au tonnerre qui brise les nues pour vomir partout des flammes et remplir l'air de ses éclairs. Nous entendîmes souvent ces bruits horribles. Un jour les secousses redoublèrent , la terre sembla mugir; nous n'attendions plus que la mort, lorsque ces feux impétueux nous •uvrirent un passage dans vme caverne spacieuse. Ce qui devait nous priver de la vie BOUS procura la liberté.
Nous marchâmes long-temps à la clarté de nos lampes, avant que de revoir le jour ; nous l'aperçûmes à la fin. Le souterrain aboutissait à un vieux temple que nous connûmes avoir été consacré à Osiris , par les bas-reliefs qu'on remarquait sur l'autel ; nous nous proster- Hâmes, et nous adorâmes la divinité du lieu. Nous n'avions point de victimps à offrir , ni de q uoi faire des libations; pour tout sacrifice BOUS jurâmes d'aimer toujours la veriu.
Ce temple était situe' près du golfe Arabique (1). Nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui faisait Toile pour le port de Musa {1). Nous traversâmes une grande partie de l'Arabie heureuse, et nous arrivâmes enfin dans celte solitude. Les dieux semblent avoir caché les plus beaux endroits de la terre à ceux qui ne connaissent point le prix d'une vie tranquille. Nous trouvâmes dans ces bois et dans ces forets des hommes d'un naturel doux et Jiumarn , pleins de bonne foi et de justice.
Nous nous rendîmes bientôt célèbres parmi eux. Arobal leur apprenait à tirer de l'arc et à lancer le javelot, pour détruire les bêtes féroces qui ravageaient leurs troupeaux. Je leur apprenais la religion d'Hermès , et je guérissais leurs nialadies par le secours des simples. Ils nous regardaient comme des hommes divins. Nous admirions tous les jours les mouvemens de la belle nature qui se remarquaient en eux, leur joie naïve , leur simplicité ingénue et leur tendre reconnaissance.
Nous comprîmes alors que les grandes villes et les cours magnifiques n'ont que trop servi à corrompre les mœurs et les sentimens. En réunissant une multitude d'hommes dans le même heu , elles n'ont fait souvent que réunir l«ur&
(1) La mer Rouge, (s) Aujourd'hui Moka.
passions, et les multiplier. Nous remerciâmes les dieux d'être désabusés des faux plaisirs, et même de ces fausses vertus politiques et militaires, que l'amour-propre a introduites dans les grandes sociétés, pour tromper les hojnmes et pour les rendre esclaves de leur ambition.
Mais , hélas ! quelle est l'inconstance des choses humaines! quelle est la faiblesse de l'esprit de l'homme ! Arobal, cet ami si vertueux, si tendre^ si généreux, qui avait soutenu la 'priijon avec tant de courage, et l'esclavage avec tant de fermeté, ne put se contenlef d'une vie simple et uniforme. Né pour la guerre, il soupirait après les grands exploits; et plus philosophe par l'esprit que par le coeu|: , il m'avoua qu'il ne pouvait plus soutenir la simplicité d'une vie champêtre. 11 me quitta , et je ne l'ai point revu depuis.
Je suis un être isolé sur la terré : iApriès m'a persécuté, Amasis m'a trahi, Arobal m'abandonne; je trouve partout un vide affreux. Je sens que l'amitié, le plus grand de tous les bieas, est difficile à renconti'er; les passions, lee faiblesses, mille contrariétés la refroidissent ou, ;la dérangent; on s'aime trop soi-même pour bien aimer son ami. Je connais à présent les hommes; cependant je ne les hais point, mais je ne saui^ais les estimer; je leur veux et leur fais du bien sans espoir de récompense.
Tandis qn'Aménophis parlait, on voyait sur le visage de Cyrus les sentimens et les passions que tous ces difFérens événeniens devaient faire naître en lui • il conçut une haute estime pour le philosophe ëgj^tien , et ne put se résoudre qu'avec peine à s'en se'parer. Si j'étais né dans une condition privée, lui dit-il, je me trouverais heureux de passer le reste de mes ]o4irs avec vous dans cette retraite j mais le ciel me destine aux travaux de la royauté. J'obéis à ses ordres , moins , ce me semble , pour satisfaire mon ambition , que pour contribuer au bonheur de la Perside.
Allez, CjTus, allez la rendre heureuse, répondit Aménophis , il n'est permis de goûter le i-epos qu'après avoir travaillé long - ternes pour la patrie : l'homme n'est pas né pour luimême, mais pour la société. Cependant tout était préparé pour le départ du prince : Cyru» et Ai-aspe reprirent leur chemin , et traversèrent le pays des Sabéens ( i).
Pendant le voyage , Araspe paraissait quelquefois triste et rêveur j Cyrus s'en aperçut , et lui en demanda la raison. Araspe lui répondit : Vous êtes prince , et je n'ose vous parler à cœur ouvert. Oublions le prince, dit
(i) Région de l'Arabie heureuse. C'est à préiwtit l'Yemen : Sanaa en est la capitale.
g6 tOYAGES
Cyius, et parlons en amis. Eh bien , dit Araspe, j'obéis. Tout ce qu'Aménophis nous a dit sur l'instabilité du cœur humain dans l'amitié m'effraie. Je sens souvent ces contrariétés dont il a parlé. Vos mœurs ^ trop ennemies du plaisir , me blessent quelquefois • sans doute mes défauts vous sont incommodes à leur tour. Que je serais malheureux , si cette difierence de sentimens pouvait altérer notre amitié ! Tous les hommes ont leurs faiblesses , reprit Cyrus } celui qui cherche un ami parfait ^ cherche inutilement. Ou n'est pas toujouis également content de soi-même , comment le serait-on de son ami? Vous avez vos faiblesses, j'ai aussi les miennes • mais notre candeur à nous avouer nos défauts^ et notre indulgence à nous les pardonner réciproquement , doivent faii'e le lien de notre amitié. C'est traiter sou ami comme soi-même , qufe de lui montrer son ame toute nue j cette simplicité fait disparaître toutes les imperfections. Avec les autres hommes, il suffit J.'êLre sincère, en ne paraissant jamais ce que l'on n'est pas j mais avec sou ami, il faut cire simple, jusqu'à se montrer tel ^u'on est.
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient ensemble pendant leur voyage^ ils arrivèrent enfin sur les bords du golfe Arabique , où ils s'embarquèrent pour passer en Egypte.
Cyrus fut surpris de trouver dans l'Egj-pte une nouvelle espèce de beauté' qu'il n'avait pas vue dans l'Arabie beureuse. Là, tout était l'effet de la simple nature j ici, l'art avait toul perfectionné.
(i) 11 pleut rarement dans l'Egj^pte , mais le Nil l'arrose par ses débordemens réglés. Elle est traversée par une infinité de canaux y qui portent partout la fécondité avec leurs eaux , qui unissent les villes entre elles , qui joignent la grande mer avec la M(*ï--Rougc, et qui entretiennent par là le commerce au-dedans €t au-deliors du royaume.
Les villes, élevées avec des travaux iramensss, paraissent comme des îles au milieu des eaux , et dominent sur la plaine inondée et rendue fertile par ce fleuve bienfaisant. Lorsque ses inondations sont trop abondantes, de vastes réservoirs faits exprès reçoivent ses eaux débordées, pour en empccber les ravages; des écluses ouvrent ou ferment ces réservoirs, selon les besoins. Tel est l'usage du lac Mœris, creusé par un des anciens rois d'Egypte, dont il porte le nom : son tour est de cent quatre-vingts lieues (i}.
( I ) Tout ce qui est dit ici sur l'Egypte est tirJ de Dtodore de Sicile , d'Hérodote et de Sirabon.
(a) Dix-huit cents stades, selon Hérodote et Dio^ dore de Sicile.
CcUe A«iidiie est evulcmmeut exagérée. Voyez , dans
Les villes d'Egypte sont nombreuses^ gran, des, bien peuple'es, et pleines de temples magn ifiques et de palais superbes, ornés de statues et de colonnes.
Cyrus parcourut avec plaisir toutes ces beautés, et alla ensuite voir le fameux labyrinthe bali par les douze monarques (i). Ce n'est pas un seul palais, mais un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement. Tiois mille chambres, qui se communiquent par des terrasses , s'arrangent autour de douze salles, et ne laissent point de sortie à ceux qui s'y engagent sans guide. Il y a autant de Mtimens sous terre que dessus ; ces souterrains sont destinés à la sépulture des rois.
Dans ce palais magnifique, on voit partout, »ur les murs, des bas-reliefs représentant l'histoire de rois. Les princes enterrés dans les souterrains semblent revivre dans ces sépulr tares j de sorte que le même palais contient des monumens qui montrent aux monarques et leur grandeur et leur néant.
Outre les temples consacrés pour le culte des dieux, et les palais destinés pour l'habitation des princes, on voit encore dans l'Egypte,
le tome xxviii de l'académie des inscriptions , va* «lissertation de M. Gilbert.
(t) On appelait ainsi les gourerBCurs ou préfets d'un nome ou canton.
et surtout près de Mcmphis, des pyramides qui servent de tombeaux aux grands hommes. Ce sage peuple croyait devoir élever des monumens superbes aux morts ^ pour éterniser le mérite et perpétuer l'émulation.
Après avoir admiré toutes ces m.erveines , Cyrus s'appliqua à connaître Thistoire , la politique et les lois de l'ancienne EgA'pte^ qui ont été le modèle de celles de la Grèce.
11 apprit que les prêtres égj'ptiens avaient composé leur histoire d'une suite immense de siècles. Ils se perdaient avec plaisir dans cet abîme infini de temps , pendant lequel Osiris lui-même gouvernait les hommes. Toutes les fictions dout ils ont rempli leurs annales, sur le règne des dieux et des demi-dieux , ne sont que des allégories, pour exprimer le premier état des âmes avant leur descente dans des corps mortels.
Selon eux, l'Egypte était alors le séjour favori des dieux et le lieu de l'univers où ils so plaisaient le plus. Après l'origine du mal f l la grande révolution arrivée par le révolte dn monstre Typhon (i), ils croyaient que leur pays était le moins changé et le moins 'léliguré. Arrosé par le fleuve du Nil , il de-
(i) Génie monstrueux à cent télés. Il était chez les Fgyi)tiens le mauvais principe. 11 tua le bon Osiris , sou fi<ie, et Tut toe à soa tour par 0ms, fils d'Osiris,
loo VOYAGES
ineura fccond pendant que tout le resle de la nature elait stérile : ils regardaient l'Egypte comme la mère des hommes et des animaux.
Leur premier roi se nomma Menés j depuis son temps leur histoire se renferme dans des bornes raisonnables, et se réduit à trois âges. Le premier, jusqu'aux rois pasteurs, contient huit cents ans j le second , depuis les rois pasteurs jusqu'à Sésoslris, contient cinq siècles; le troisième, depuis Sésoslris jusqu'à A.masis, renferme plus de sept cents ans^^
Pendant le premier âge , l'Egypte fut divisée en plusieurs dynasties , ou gouVernemcns , qui avaient cliacune leur roi. Leurs ptincipaux sièges étaient à Mcmphis, à ïhanis, à This, à Eléphanlis et à Thèbes : celte ♦iernière dynastie absorba loules les autâ-es, et eu' devint la maîtresse. L'Egypte, sans avoir aucun commerce au-dehors, se bornait alors à l'agriculture et à la vie pastorale; les ber- ÇKVS étaient héros, et les rois étaient philosophes. Dès ce temps vivait le premier Hermès, <jui pénétra tous les secrets de la nature et «Je la théologie ; c'était le siècle des sciences occultes. Les Grecs , disent les Egyptiens , !»'imaginent que le monde, dans son enfance, cL;iit ignorant; mais ils ne pensent ainsi que parce qvi'ilssont toujours enfanseux-mc'mes(i^. ( 1 ) Expression de Piaf on, dans so?i Politique, J^. le Dis.
DE CYRUS. loi
Ils ite savenl rien de l'origine du inonde , (!• son antiquité, ni des révolutions qui y sont arrivées. Les hommes du siècle de Mercure se souvenaient encore de leur premier état sous lé règne d'Osiris , et avaient plusieurs connaissances traditionnelles que nous avons perdues. Les arts d'imitation , la poésie , la musique, la peinture, tout ce qui est du ressort de l'imagination , ne sont que des jeux d'esprit en comparaison des hautes sciences connues des premiers hommes. La nature , a'joutaient-ils , ohéissait alors à la voix des sages. Ils savaient remuer tous ses ressorts cachés j ils produisaient , quand ils voulaient , les prodiges les plus merveilleux. Les génies aéi'iens leur étaient soumis (i)^ ils entraient souvent en commerce avec les esprits éthéi'és, et quelquefois, avec les pures intelligences qui hahitenl l'Empyrée. Nous avons perdu, dirent les prêtres à Cyrus, ces connaissances sublimes j il ne nous en reste que quelques vestiges sur nos anciens obélisques, qui sont les monumens de notre théologie, de nos mystèi'es et de nos traditions sur la divinité et sur la nature ^ et nullement les annales de notre histoire civile, comme s'imaginent les ignorans.
Le second âge fut celui des rois pasteurs venus d'Arabie j ils inondèrent l'Egvpte avec (i) Voyez J.imbl. De Mysl. jTLgyp4.
roa VOYAGES'
tine armée de deux cent mille hommes. La barbarie de ces Arabes grossiers el ignoransfit mie'priser et oublier les sciences sublimes et cachées ; ils ne pouvaient rien imaginer qui ne fut matériel et sensible. C'est depuis leur temps que le génie des Egyptiens changea tout-à-fait^ se tourna du côté des arts, de l'architecture, de la guerre et de toutes les connais- »ances superficielles, inutiles à ceux qui sa- ▼cnt se conlenler de la simple nature. C'est, alors que l'idolâtrie entra dans l'Egypte j la sculpture , la peinture et la poésie obscurcirent toutes les idées pures, et les transformèrent en images sensibles. Le vulgaire s'y arrêta, san» pénétrer le sens caché des allégories.
Peu de temps après cette invasion des Arabes, plusieurs Egyptiens, qui ne pouvaient supporter le joug étranger, quittèrent leur pays , el allèrent établir des colonies dans louta Ja terre. De là sont venus tous les grands hommes- fameux dans les autres nations j le Bel us des Babyloniens, le Cécrops des Athéniens, le Cadmus des Béotiens; de là vient que tous les peuples de l'univers doivent leurs lois, lejirs sciences et leur religion à l'Egypte. C'est ainsi que les prêtres parlaient à Cyrus.
Dans ce siècle vivait le second Hermès, appelé Trisméglste; il fut le restaurateur de l'an-
Î)È CYRUS. io3
tienne religion. 11 recueillit les lois et le* sciences du premier Mercure , et les rédigea en quarante-deux volumes, qu'on appelait le Trésor des remèdes de l'âme j parce qii'ils guérissent l'esprit de son ignorance, sourc« de tous les maux.
Le troisième âge fut celui des conquêtes et du luxe; les arls se perfectionnèrent de plus en plus; les villes , les édifices et les pyramides se mulliplièrenl. Le père de Sésostiis fit anacner à sa cour tous les enfans qui naquirent le même jour que son fils, et les fit élever avec le même soin que ce jeune prince. Lox"sque le roi mourut (i), Sésostris leva une armée formidable, et choisit poUr officiers le« jfuues gens qui avaient élé élevés avec luij il y en avait près de deux mille , capables d'inspirer à toute l'armée le courage, les vertus militaires et l'attachement pour le prince, qu'ils regardaient tout ensemble comme leur maître et comme leur frère. Sésostris foi"ma le dessein de conquérir le monde entier ; il pénétra dans les Indes plus loin que Bacchus et Hercule. Les Scythes se soumirent à son empire; la Thrace et l'Asie mineure sont pleines des monumens de ses victoires; on y
( i) Ce prince vivait, dit-oa , trois o:i q^iatie iicci» •vaal la guerre de Troie.
j<>4 VOYAGES
Toit les superbes inscriptions de Se'soslris , lor des rois , et seigneur des seigneurs. Ayant étendu ses couc^uêtcs depuis le Gange Jusqu'au . Danube^ et depuis le Tanaïs (i) jusqu'aji.x extrémités de l'Afrique , il revint après neuf années d'absence , charge des dépouilles de tous les peuples vaincus , se faisant traîner dans un char par les rois qu'il avait soumis. Son gouvernement fut tout-à-fait militaire et despotique j il diminua l'autorfté des pontifes^ et la transporta aux gens de guerre. Après sa nprt, la division se mit parmi ses chefs ^ et continua pendant trois générations; ils se trouvèrent trop paissans pour demeùrer unis et soumis, a un seul niaitre.' Soiis Anysis Tavetigle, Sabacon^ Eihyopicn^ profita de leurs discordes pour envahir l'Egj-plej' ce prince religieux rétablit le pouvoir des prêtreiSy gouverna pendant cinquante ans dans une paîi profonde, et retourna ensuite dans sa patrie, ])our obéir aux oracles de ses dieux.
Le royaume, abandonné , tomba entre les mains de Sélhon, pontife de Vulcain. Il anéantit l'art militaire et méprisa les gens de guerre j le l'ègne de la superstition , qui amollit les
(i^ Le Tanais est aiijomd'lmi le Don. II sépare an nord l'Europe de l'Asie : son embouchure csl dans le» Palus méotides , qui communiquent avec la m£ï
Kolre.
DE CYRUS. io>
rveurs, succcJaau despotisme^ qui les avait trop abattus.
Depuis ce temps l'Egypte ne se soutint plus que par des troupes étrangères; elle tomba peu à peu dans ranarchie. Douze monarques, ou gouverneurs choisis par le peuple, partagèrent Je royaume entre eux. Uncl'eux, nommé Psanime'tique, se rendit maître de tous les autres,l'Eg^-pte se rétablit un peu durant cinq ou six règnes; enfin cet ancien royaume devint tributaire de Nabucliodouosor ( i), roi de Babylone.
La source de tous ces maux vint des conquêtes de Sésoslris. Cyrus sentit par là que les princes insatiables de conquérir sont ennemis de leur postérité; à force de vouloir trop étendre leur domination, ils sapent les fondement de leur puissance.
L'autorité des anciennes lois d'Egj'pte avait été fort affaiblie dès le règne de Sésostris ; du temps de Cyrus il n'en restait plus que le souvenir. Ce prince recueillit avec soin ce qu'il en put apprendre des grands liomrnes et des sages vieillards qui vivaient alors. Ces lois peuvent se réduire à trois, d'où dépendent toutes les autres : elles réglaient la conduite de rois, la police et la Jurisprudence.
Le royaume était héx'édi taire, mais les rois étaient obligés plus que les autres à vivre eclou ( i ) Mort l'an 563 avant J. C.
loô VOYAGES
les lois. Les Egyptiens regardaient cotiitnc une usurpation criminelle sur les droits du gi-and Osiris , et coinme une présomption insen^ se'e dans un homme, de mettre sou caprice h la place de la raison.
Le roi se levait au point du jourj et dans ce |)rcmier moment où l'esprit est le plus pur et l'âme le plus tranquille, on lui donnait untî ide'e claire et nette de ce qu'il avait à décider ■ pendant la journée; mais avant que de prononcer le jugement, il allait au temple invoquer les dieux par des sacrifices. Là , environné de toute sa cour, et les yiclimes étant k l'aulel, il assistait à une prière pleine d'instruction , dont Yoici la formule ^
a Grand Osiris, œil du monde et lumière « des esprits, donnez au prince, votre image, « toutes les vertus royales, afin qu'il soit reli- « gieux enA'^ers les dieux et doux envers les « hommes; modéré, jusle, magnanime, gêné-. « reux, ennemi du mensonge, maître de ses « passions, punissant au-dessous du crime, et « récompensant au-dessus du mérite (i). »
Le pontife représentait ensuite au roi les
fautes qu'il avait faites contre les lois, mais on
supposait toujours qu'il n'y tomhail que par
- $urprise ou par ignorance , et l'on chargeait
d'imprécations les ministres qui lui avaient
( I ) Diodore de Sicile.
rfoiine de mauvais conseils ou qui lui avaient de'guise' la vérité.
Que ne devait-on pas espérer d^un prince aceoutumé à entendre chaque jour les vérités les plus fortes et les plus salutaires, comme une partie essentielle de sa religion ! Il est arrivé aussi que la plupart des anciens rois d'Egypte ont été si chéris de leur peuple , que chacua pleurait leur mort comme celle d'un père.
La seconde loi regardait la police et la: subordination] des rangs; les tenues étaient séparées en trois parties. La première faisait le domaine des rois, la seco^nde appartenait aux pontifes, et la ti'oisièiue aux gens de guerre. Il paraissait absurde d'employer pour le salut de la patrie des hommes qui n'auraient aucua intérêt à la défendre.
Le peuple était dtvisé^ en trois classes : les laboureurs, les bergers et les artisans. Ces trois sortes d'hommes faisaient de grands progrès dans chacune de leurs professions j ils profilaient des expériences de leurs ancêtres. Chaque famille transmettait ses connaissances à ses enfans j il n'était permis à personne de sortir de son rang ni d'abandonner les emplois paternels; par là les arts étaient cultivés et conduits à une grande perfection , et les troubles causés par l'ambition de ceux qui veulent s'élever au-de«sus de leur état naturel étaient prévenus*
io8 VOYAGES
Afin que personne n'eût lionie de la bassesse de son élat^ les ails étaient en honneurj dans le corps politique comme dans le corps humain^ tous les membi'es contribuent de quelque chose à la vie commune. Il paraissait insensé en Egypte de me'priser un homme parce qu'il sert la patrie par un travail péuible : on conservait ainsi la subordination des rangs , sans que les lins fussent enviés ni les autres méprisés. *
La troisième loi regardait la jurisprudencf. Trente j'iges, tirés des principales villes, composaient le conseil suprême qui rendait la justice dans tout le royaume. Le prince leur assignait des révenus suiTisans pour les affranchir des embarras domestiques , afin qu'ils pussent donner tout leur ternies à composer et à faire observer les bonnes lois; ils ne liraient d'autre profit de leurs travaux que la gloire et le plaisir de servir la patrie.
Pour éviter les surprises qu'on peut faire k la justice, on défendait dans les plaidoyers la fausse éloquence qui éblouit l'esprit et qui anime les passions; on exposait la vérité dos faits avec une précision claire, nerveuse et dépouillée des faux ornemens du discours. Le chef du sénat portail un collier d'or et de pierrrs précieuses, d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la J^crite : ill'appliquait au front et au cœur de celui en faveur de qui la loi décidait :
DE Cl^US. 109
c'était la manière de prononcer les jugeracns. Il y avait en Egypte une forme de justice inconnue aux autres peuples. Aussitôt qu'un homme avait rendu le dernier soupir y on l'a-? menait en jugement. L'accusateur public était écouté. Si l'on prouvait que la conduite du mort avait été contraire aux lois ^ on condamnait sa mémoire^ et on lui refusait la sépulture; s'il n'était accusé d'aucun crime contre les dieux, ni contre la patrie, on faisait son éloge, et on l'ensevelissait honorablement.
Avant que de porter le corps au tombeau , on en ôtait les entrailles, et on les mettaitdans une urne que le pontife levait vers le soleil, en faisant celte prière au nom du mort (1) : *
« Grand Osiris, vie de tous les cli-es, rece-
« vez mes mânes et réunissez-les à la société
« des immortels. Pendant ma vie , j'ai tâché de
K vous imiter, par la vérité et par la bonté ;
a je n'ai commis aucun crime contre les de-
« voirs de la société; j'ai respecté les dieux de
« mes pères, et j'ai honoré mes parens. Si j'ai
« commis quelques fautes par faiblesse hu-
fc maiue ,par intempérance, ou par le goût du
« plaisir, ces viles dépouilles de moi-même en
« sont la cause. » En prononçant ces paroles
on jetait l'urne dans la rivière, et l'on déposait
le reste du corps embaumé dans les pyramides,
( I ) Plarphyrc , De Abst. lib. nr,
<i« VOYAGES
Telles étaient les ide'es des anciens Égyptiens. Remplis des espérances de rimmortalitc , iU s'imaginaient que les faiblesses humaines étaient expiées par notre séparation d'avec le corps , et qu'il n'y avait que les vices contre les dieux et contre la société qui empêchaient l'âme de se réunir à son origine.
Toutes ces dceouvertes donnèrent à Cyrus »ne grande envie de s'instruire à fond de l'an- .cienne religion d'Egypte : pour cet effet il alla à Thèbes(i). Celte ville fameuse, dont Homère' a chanté les cent portes, disputait en magnificence, en grandeur et en puissance à toutes les villes de l'univers ; on dit qu'elle pouvait au^ trefois faire sortir dix mille combaltans par chacune de ses portes : il y a sans doute ici de la fiction poétique, mais tous conviennent quo le peuple en éUiit innombrable.
Cyrus avait été adressé par Zoroastre à Son^chîs , souverain pontife de Thèbcs, afin qu'il l'instruisît dans tous les mystères de la religion de »on pays. Soncliis conduisit le prince dans ,une salle spacieuse, ornée par trois cents 'sla^ tues de grands prêtres égyptiens; cette longue succession de pontifes donna au- prince une haute idée de l'antiquité de leur religion , et jUne grande curiosité d'en savoir les principes.
(i) Dans la haute Egypte, aujourd'hui SaïJ ou plutôt ifirgé , prise par le jcuéral Desaix en lygS.
DECYRUS. iTi
Pour vous faire connaîirc, lui dit le pontife, î'origine de noire culle, de nos symboles et de nos mystères y il faut vous apprendre l'hislo >e d'Hermès Trisme'giste^ qui en est le fondateur.
Siphoas, ou Hermès second du nom, létait de la race de. nos premiers souverains. Pendant que sa mère était enceinte , elle alla par mer en Lybie faire un sacrifice à Jupiter Hammon. En côtoyant l'Afrique, il s'éleva subitement un orage' qui fit périr le vaisseau près d'une île déserte; la mère d'Hermès y fut jetée toute seule par une protection particulière des dieux.
Là elle vécut solitaire jusqu'au moment de san accouchement : elle en mourut; l'enfant demeura abandonné à l'inclémence des saisons et à la fureur des bétes; mais le ciel', qui avait de grands desseins sur lui , le préserva au niilieu de ses malheurs. Une jeune chèvre, dont il y avait grande abondance dans cette île, accourut à ses cris et l'allaita jusqu'à ce qu'il fût sorti de l'enfance.
Il brouta pendant ses premières années l'herbe tendre avec sa nourrice, ensuite les dattes et les fruits sauvages lui parurent une nourriture plus convenable. Il sentit, par les premiers rayons de raison qui commencèrent à luire ea lui , que sa figure n'était pas la même que celle des animaux , qu'il avait plus d'esprit , plus d'invention, plus d'adresse qu'eux, et par con»é-
^uent qu'il pouvait être d'une nature di/Térenie, La chèvre qui l'avait nourri mourut accaLlée de vieillesse; il fut fort surpris de ce nouveau phénomène qu'il n'avait pas remarqué auparavant; il ne put comprendx-e pourquoi elle demeurait si long-temps immobile et froide ; il l'examina pendant plusieurs jours, il compara tout ce qu'il voyait en elle , avec ce qu'il sentait en lui y et s'aperçut enfin qu'il avait un battement dans le coeur qu'elle n'avait pas, et qu'il y avait un principe de mouvement en lui qui n'e'lait plus en elle. Il la vit peu à peu pourrir, se dessécher, se dissiper; rien ne reslôit que les os. L'esprit pax'le à soi-même, sans savoir les noms arbitraires que nous avons attachés à nos idées; Hermès raisonna ainsi : la chèvre ne s'est point donné ce principe de vie , puisqu'elle l'a perdu, et qu'elle ne peut plus • se le rendre.
(]omme il avait une merveilleuse sagacité naturelle, il chercha long-temps quelle pouvait rire la cause de ce changement; il remarqua que les plantes et les arbres semblaient mourir et revivre tovis les ans par réloigncment et le retour du soleil ; il s'imagina que cet astre était le principe de to\ites clioses.
11 ramassa les os desséchés de sa nrère nourrice , tet les exposa aux rayons du soleil; mais la vie ne revint .point : il vit par là qu'il s'était
DE CYRUS. ni
Uonipë, et que le soleil ue donnait pas lu vitaux animaux.
11 examina si ce ne serait pas quelque aulix* astre j mais il observa que la nuit les e'ioiles li" avaient ni autant de chaleur ni autant de lumière que le soleil ^ et que toute la nature semblait languir pendant l'absence du jour^ il sentit que les astres n'étaient point le pi^emier principe de vie.
A proportion qu'il avança en âge^ son esprit se mûrit, et ses réflexions devini-ent plus prqfondes.
Il avait remarqué que les coi'ps inanimés ne. se remuaient point par eux-mêmes 5 que les animaux ne se rendaient point le mouvement lorsqu'ils l'avaient perdu j et que le soleil ne ranimait point les corps morts j de là il conclu^ qu'il y avait un premier moteur, plus puissant que le soleil et les astres.
En réflécliissant ensuite sur lui-même, et sur toutes les remarques qu'il avait faites depuis le premier usage de sa raison, il observa qu'il f, avait en lui quelque chose qui sentait, qiii pensait, et qui comparait ses pensées^ après avoir médité plusieurs années entières sur Lowlfs les opérations de son esprit , il conclu que le premier moteur pouvait avoir de liutelligence aussi bien que de la force, cl (]nf «^a Lomé devait égaler sa puissance.
it^ VOYAGEA
La solitude de l'homme, au milieu des élres qui ne peuvent le secourir , est un dtat affreux j mais lorsqu'il découvre l'idée d'un être qui peut le rendre heureux, rien n'dgale ses espe'rances et sa joie.
L'amour du honhcur, inse'parable de notre nature , fit souhaiter à Hermès de voir ce premier moteur, de le connaître et de Fentrelenir. Si je pouvais, disait - il, lui faire entendre mes pensées et mes désirs, sans doute il me rendrait plus heureux que je ne suis. Ses espérances etsa joie furent bientôt troublées par de grands doutes. Hélas! disait-il, si le premier moteur est aussi bon et aussi bienfaisant que je m? l'imagine, pourquoi ne le vois-je pas? pourquoi ne s'esl-il pas fait connaître à moi, et surtout pourquoi suis-je dans une si triste solitude, où je ne vois rien qui me ressemble, rien qui me paraisse raisonner comnae moi, rien qui puisse nie secourir?
Dans ces agitations la raison impuissante gardait le silence, et ne pouvait tien répondre; le cœur parla , se tourna vers le premier principe, et lui dit, par ce langage muet que les dieux entendent mieux que les pai'oles : Vie de tous les êtres, montrez-vous à moi, faitesmoi savoir qui vous êtes et ce que je suis; venez me secourir dans l'état solitaire et mallieureux où je me trouve.
DE CYRUS. lï5
Le grand Osiiis aime les cœurs purs; il écoute toujours leurs de'sirs. Il ordonna an premier Hermès^ ou Mercure^ de prendre une figure humaine^ et de l'aller instruire.
Un jour que le jeune Trisraégiste s'était endormi au pied d'un chêne, Hermès vint s'asseoir auprès de lui. Trismégiste, en s'eveillant, fut surpris de voir une figure semblable à la sienne; il forme des sons à l'ordinaire, mais ils n'étaient pas articulés; il montre tous les mouvemens différens de son âme par les transports, les empresseniensellesdémonstrations ingénuie« et naïves que la nature enseigne aux hommes pour exprimer ce qu'ils sentent vivement.
En peu de temps Mercure apprit au philosophe sauvage la langue égyptienne; il l'instruisit ensuite de ce qu'il était, dq ce qu'il allait devenir , et de toutes les sciences que Trismégiste enseigna depuis aux Ég^'ptiens. Il commença alors à voir dans la nature ce qu'il n'y avait pas remarqué auparavant, des caractères d'une sagesse et d'un pouvoir infini répandus partout; il reconnut par là l'impuissance de la raison humaine, quand elle est toute seule etabandonnée à elle-même sans instruction. 11 fut étonné de sa première ignorance ; mais se» nouvelles lumières produisirent en lui de noHveaux embarras.
l'u jour que Mercure lui parlait de la haute
,iG VOYAGES
destinée de l'homme, de la dignité' de sa nalnrç;^ de l'immorlalité qui l'alteud, Hermès lui dit: Si le grand Osiris destine les hommes à un bonheur si parfait, d'où vient donc qu'ils naissent dans une telle ignorance? d'où vient qu'il ne se montre pas à eux pour dissij)er leurs le'nèbres ? Hélas ! si vous n'étiez point venu m'cclairer, j'aurais cherché long-temps sans découvrir le premier principe de tou tes choses, tel que vous me l'avez fait connaître. Alors Mercure lui développa ainsi tous les secrets de théologie égyptienne. ■^
L'état primitif dq l'homme (i) était bien différent de ce qu'il est aujourd'hui. Au-dehors , toutes les parties de l'univers étaient dans xine harmonie constante j au-dedans, tout était soumis à l'ordre immuable de la raison j chacun portait sa loi dans son cœur , et toutes les nations de la terre n'étaient qu'une république de sages.
Les hommes vivaientalors sans discorde, sans ambition, sans faste, dans une paix, dans une égalité, dans une simplicité parfaite. Chacun avait pourtant des qualités et des inclinations difiérentesj mais tous les goûts conduisaient à l'amour de la vertu , et tous les talens conspiraient à la connaissance du vrai ; les beautés de
(i) Voyez la Mythologie égyptienne, dans le dis-tours à la fin.
la nature elles perfeclions de son auteur faisaient les spectacles, les jeux et l'élude des premiers hommes.
L'imagination régle'e ne présentait alors que des idées j ustes et pures j les passions^ soumises à la raison, ne troublaient point le cœur, et l'amour du plaisir était toujours conforme à l'amour de l'ordre. Le dieu Osiris, la déesse Isis (1), et leur fils Orus, venaient souvent converser avec les hommes , et leur apprenaient tous tes mystères de la sagesse.
Celte vie terrestre , quelque heureuse qu'elle fût, n'était pourtant que l'enfance de notre être, où les âmes se préparaient à un développement successif d'intelligence et de bonheur. Après avoir vécu un certain temps sur la terre, les hommes changeaient de forme sans mourir, et s'envolaient dans les astres^ là, avec de nouveaux sens et de nouvelles lumières, ils jouissaient de nouveaux plaisirs et de nouvelles conjii'issances j de là ils s'élevaient dans un autre ciel , ensuite dans un troisième, et parcouraient ainsi les espaces irameûses par des mélamorphoses sans fin.
Un «iècle entier, et , selon quelques-uns, plusieurs siècles s'étaient passés de celte sorte; il arriva enfin un triste changement dans les esprits
{ I ) Elle élalt sœur «t femme d'Osiiis , comme Juaea eta.t eœur et fcname tle JiTpiicr.
n8 Voyages
et dans les corps. Typhon et ses compagnon» avaient habile autrefois le séjour des hommes; mais, enivres par leur orgueil, ils s'oublièrent jusqu'à vouloir escalader les cicuxj ils furent précipités et ensevelis dans le centre de la terre. Ils sortirent de leurs abîmes, percèrent l'œuf du monde , y répandirent le mauvais principe, et corrompirent , par leur commerce, l'esprit, le cœur et les mœurs de ses habitans. L'àme du grand Osiris abandonna son corps , qui est la nature; elle devint comme un cadavre ; Typhon en déchira, en découpa et en dispersa tous les membres; il en flétrit toutes les beautés.
Depuis ce temps, le corps devint sujet aux maladies et à la mort , et l'esprit à l'erreur et aux passions ; l'imagination de l'homme ne lui présenta plus que des chimères ; sa raison ne «errit qu'à contredire ses penchans, sans pouvoir les redresser. La plupart de ses plaisirs sont faux et trompeurs , et toutes ses peines même imaginaires sont des maux réels; son cœur est une source féconde de désirs inquiets, de craintes frivoles, de vaines espérances, de goùls déréglés qui le tourmentent tour-à-tour; unr foule de pensées vagues et de passions turbulentes causent en lui une guerre intestine , le soulèvent sans cesse contre lui-môme , et !*■ rendent en même temps idolâtre çt ennemi «le s* propre oatuye.
DE CYRLS. xtg
Ce que chacun seni eu soi est une image de ce qui se passe dans la société des hommes. Trois empires différens s'élèvent dans le monde , et partagent) touî }es caractères : l'empire de l'opinion , celui de l'ambition , et celui de la volupté ; l'erreur préside dans l'un , là force domine dans l'autre / et le frivole règne dans le troisième.
Voilà Tétat de la nature humaine. La déesse Isis va par toute la terre chercher les âmes égarées, pour les ramener à l'Empyrée , tandis que le dieu Orus attaque sans cesse le mauvais principe. On dit qu'il rétablira eniln le règne d'Osiris, et bannira à jamais le monstre Typhon ; jusqu'à ce temps les bons princes peuvent adoucir les maux des hommes^ mais ils ne peuvent les guérir tout-à-fait.
Vous êtes, continue Mercure, de l'ancienne race des rois d'Egypte. Le grand Osiris vous destine pour aller réformer ce royaume par vo« sages lois ; il ne vous a conservé que pour rendre un jour les hommes heui-eux ; bientôt , cher Trismégiste, vous reverrez votre patrie. Il dit, et soudain il s'élève dans les airs, et disparaît comme l'étoile du matin qui s'enfuit devant l'aurore. Son corps devient disparent j ua nuage léger et pur, peint de toutes les couleurs, l'enveloppe comme un vêtement] il avait une couronne sur la tête, des ailes aux pieds , et
tenait dans la main un caducoe(i) j on voyait sur sa robe flottante tous les hie'roglyphes dont Trisme'giste s'est servi depuis pour e xpriraer le» mystères de la théologie et de la nature.
Merisier ^ qui régnait alors en Egypte, fut averti en songe, par les dieux , de ce qui se passait dans l'île déserte j il envoya chercher le philosophe sauvage, et voyant la conformité de l'histoire d'Hermès avec le songe divin, il l'ar doplapour son fils. Après la mort de ce princ-e, Trismégiste monta sur le trône , et rendit longtempsl'Egypte heureuse par la sagesse de seslois. Il écrivit plusieurs livres qui contenaient la théologie , la pliilosophie et la politique des- Égjrpticns. Ilciluès l^r avait inventé l'art ingénieux d'exprimer toutes sortes de sons par les différentes combinaisons de peu de lettres 5 invention merA'eilîeuse par sa simplicité , et qui n'est pas assez admirée , parce qu'elle est commune j outre celte manière d' écrire, il y en avait une autre consacrée aux choses divines, etque peu de personnes entendaient.
Trismégiste désignait les vertus et les passions de l'ame, lea^ actions et les attributs des dieux , par les figures des animaux, des insectes, des
(1) Baguette surmontée do deux ailrs , autour de lafjuelle k'eiitcrlillent deux scrpens. La faLle en fait l'aLinl)ut de Meicure^ à qui fijle donne aussi le noui
DE CYRUS. rii
Yjlantes, des asires, ei par plusieurs caractères symboliques j c'est pour cela qu'on voit des vaches, des chats, des reptiles et des crocodiles dans nos anciens temples et sur nos obélisques ; mais ils ne sont pas les objets de notre culte, comme les Grecs se l'imaginent follement.
Trismégiste cachait les mystères de la religion sous des hiéroglj-phes et des allégories, et né laissait voir au commun des hommes que la beauté de sa niorale • c'est ainsi qu'en ont usé les sages de tous les temps et les législateurs de tous les pays. Ils savaient , ces hommes divins, que les esprits corrompus ne pouvaient goûter les vérités célestes, tant que leur cœur ne serait pas purgé des passions; c'«st pourquoi ils répandirent sur la religion un voile sacré, qui s'entr^ouvre et disparaît, lorsque les yeux de l'esprit peuvent en soutenir l'éclat. C'est le sujet de l'inscription qu'on voit à Sais sur la statue d'Isis : Je suis tout ce qui est, qhi x
£TE ET QUI SERA, ET NUL MORTEL n'a ENCORE ÔT£ LE VOILE QUI ME COUVRE.
C}Tus comprit, par celte histoire d'Hermès , quel'Osiris, l'Orus etle T^^phon des Eg\'ptiens, étaient les mêmes que l'Oromaze, le Mythras et l'Arimane des Perses, et que la mythologie de ces deux nations était fondée sur les mêmes principes. Ce n'étaient que des noms dilTérens pour exprimer les mêmes idées. Celles de«
Vi-> VOYAGES DE CTRUS.
Oiienlaux étaient plus simples, plus claires et j)lus (dépouillées d'images sensibles ', celles des iTgyptiens étaient plus allégoriques, plus obscures et plus enveloppées de, fictions.
Quand Soncliis eut entretenu Cyrus, il le conduisit au temple, où il lui fit voir les cérémonîfts elles myslèies du culte égyptien, privilège qfu'on n'avait jamais accordé auparavant à aucun étranger , qu'après les plus rudes épre^uvcs.
Le prince de Perse passa plusieurs jours avec le pontife j il partit enfin de Thèbes, et sortit de l'Egypte, sans se l'aire connaître à Amasis, dani il délestail le caraclcre et l'usurpation.
DE
CYRUS
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