LIVRE QUATRIÈME
"En quiilant l'Egypte, Cyrus résolut de passer en Grèce j il descendit le Nil depuis Meiuphis jusqu'à l'embouchure de ce fleuve, et s'embarqua sur la grande mer dans un vaisseau phe'ni- <.ien qui faisait voile pour l'Argoîide.
Tandis que les vents favorables enflaient le» Voiles, Cyrus, rappelant les ide'es de Zoroastre f't des mages, s'entretenait avec Araspe de toutes U'i raierveilles qu'on découvre dans le vaste empire des ondes j de la conformation de ses Iiabi- %ans proportionnée à leur élément; de l'usag» de leurs nageoires, dont ils se servent tantôt •comme de rames, et tantôt cbmme d'ailes pour fendre l'eau en les ferauant, ou pour s'arrêter on leséleudant; des membranes délicates qu'il*
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ootiiîcnnent dans leur sein, et qu'ils enflent ou resserrent pour se rendre plus ou moins le'gers, selon qu'ils veulent monter ou descendre dans l'eau ', de la structure admirable de leurs yeux parfaitement ronds, pour rompre et pour réunir plus promplemeut les rayons de lumière, sans quoi ils ne verraient pas dans l'éle'meut liumide.
Ils parlèrent ensuite des lits de sel et de bitume cachés dans le fond de l'océan. La pesanteur de chaque grain de ces sels est réglée (le IcMe façon que le soleil ne peut les attirer en liaut, ce qui fait que les vapeurs et les pluies qui retombent sur la terre n'en sont pas surchargées, et deviennent des sources fécondes d'eaux douces.
ris raisonnèrent long-temps du flux et du re- flux qui se fait moins sentir dans cette mer que dans le grand océan • de l'action de la lune , qui cause ces movxvemens réglés ; de la dislance et de la grandeur de cette planète sagement proportionnée à nos besoins. Si elle était plus grande, dirent-ils , si elle était plus près de nous , ou s'il V en avait plusieurs, la pression, augmentée par ià , rendrait les marées trop abondantes, et la terre serait inondée à tout moment par des déluges; s'il n'y en avait point, si elle était plus petite, ou plus éloignée , l'océan ne contiendrait iiiMi SOU vaste sein que dos eau& dorjQa^ates ^
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dont les exhalaisons empeslées se répandraient partout, et de'tru iraient les plantes, les animaux et les hommes. Ils s'entretinrent enfin de celi^ puissance souverainequi a arrangé toutes les parlies de l'univers avec tant d'art et de symélrie.
Après quelques jours de navigation, levaissciu entre dans le golfe Saronique, aborde bientôt à Épidaure, et leprincese hâte d'aller à Sparte (i).
Celte ville fameuse était d'une figure ronde, et semblable à un camp de guerriers • elle élr.it située dans un vallon sauvage et stérile, où coule l'Eurolas (9.), fleuve impétueux, qui ravage souvent le pays par ses inondations. Ce valloH est entouré d'un côlé par des montagnes inaccessibles, et de l'autre par des collines arides , qui produisaient à peine ce qui est nécessiiirc pour soulager les véritables besoins de la nature. La situation du pays avait beaucoup contribué au génie militaire et féroce de se» hahilans.
En entrant dans la ville, Cyrus n'y découvrit que des butimens simples et uniformes , bien
(i) Le nom, ^ylèbie dnns Phistoire , fies anciennes Tilles de la Grèc^^ est .absolument défiguré depuis que le temps, les empereurs d'Orient et surtout les Turcs , ont si foit tourmenté ce beau pays. Le Péloporèse a pris le nom de Morée , et Sparte, qui n'existe plus, a cédé le sien à Misistra, qui en est éloigné d'une lieue.
(2) K\x]ouxà'\xnk Basil ipotame , ou livière du rou
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diflercns des palais superbes qu'il aval L vus Janir rÉgyple. Tout y resseulait encore la simplitiui primitive des Spartiates j mais leurs raœur.î allaient se corrompre sous le règne d'Arislon et d'Anaxandride, si Chylon, Tin des sept sages dela Grèce, n'avait pas prévenu ce malheur. Cci deux rois, de l'ancienne race des Ile'raclides , parlagaient entre eux la puissance suprême ; l'un gouvernait l'Etat, l'autre comiuandait le* Uoupes.
Arislon , d'un naturel aimable , bienfaisant et doux, se confiait également à tous ceux qui l'environnaient; Anaxandride était d'un caractère opposé, sombre, soupçonneux et défiant. Prylanis, favori d'Ariston, élevé dès sa jeunesse à Athènes (i), s'était abandonné à toute* sortes de voluptés. Comme son esprit était plein de grâces, il avait le secret de rendre ses dé- (iiuls aimables I il savait s'accommoder à tous ]es goùls, et parler le langage de tous les caractères; il était sobre avec les Spartiates, poli avec les Athéniens, et savant avec les Egyptiens. Il prenait tour-à-tour toutes les former diiférenles, non pour trompeiAcar il n'était pas méchant ), mais pour flattCT sa passion dominante, qui était l'envie de plaire et de dcve-
(i) Le nom actuel Je Cetto cité f;.meusc est ^^lina OH Setine. Elle ne coulieiit plus que six à s'pt raille lakitai».
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niv l'idole des hommes j en un mol c'e'lail xin composé de ce qu'il y avait de plus aimable tt de plus déréglé. Ariston aimait Prytanis, ç t !S« livrait entièrement à lui.
Le favori entraîna son maître 3 les Spai liâtes commencèrent à s'amollir. Le roi répandait wi bienfaits sans dislinclion et sans connaissanc» .
Anaxandride tenait une conduite toute dilltérenle, mais aussi ruineuse pour l'Etat. Ne sa^ tliant point discerner les coeurs sincères el droits, il croyait tous les hommes faux, et que ceux qui paraissaient bons ne différaient des autres que parce qu'ils ajoutaient l'hypocrisie à leur malice cachée 5 les meilleurs officiers de son armée lui devinrent suspects, et surtOHt Léonidas.
Celait le principal et le plus habile de ses généraux. Il avait une pi'obité exacte et une valeur distinguée : il aimait sincèrement la vcrUi, mais il n'en avait pas assez pour supporter les défauls des autres hommes j il les méprisait tropj il ne se souciait ni de leurs louanges ni de leurs bienfaits j il ne ménageait ni les princes ni leui-s courtisans. A force de haïr le vice, ses mœurs étaient devenues savivages et féroces. Il cherchait toujours le parfait , et comme il ne le trouvait jamais, il n'avait «1« liaison intime avec personne. Nul ne l'aimait, ko us le craignaient; c'était un abrégé des vertu*
les plus respectables et les plus incommodes. Anaxaudride s'en dégoûta , et l'exila. C'est ainsi que ce prince affaiblissait les forces de Sparte, tandis qu'Ariston en corrompait les mœurs.
Chylon, qui avait élevé les deux jeunes princes, les alla trouver, et leur parla ainsi : Mou âge, mes longs services, les soins que Je me suis donnés pour votre éducation, m'autorisent à vous parler avec franchise. Vous vous perdez l'un et l'autre par des défauts contraires; Ariston s'expose à être souvent trompé par des favoris flatteurs; et vous, Anaxandride , TOUS vous exposez à n'avoir jamais de véritables amis»
Vouloir toujours traiter les hommes avec toute la rigueur qu'ils méritent , c'est férocité , ce n'est pas justice; mais une bonté trop générale, qiii ne sait pas punir le mal avec vigueur, ni vccompenser le bien avec choix, n'est pas une vci-tu , c'est une faiblesse; elle fait souvent d'aussi grands maux que la malice m.éme.
Pour vous, Anaxandride, voire défiance fait encore plus de mal à l'État que la bonté trop confiante d'Ariston. Pourquoi vous défier des hommes sur de simples soupçons , quand leurs talens et leur capacité vous les ont rendus nécessaires? Lorsqu'un prince a une fois donné sa confiance à un m.inls(re pour de bonnes raiçpujs , il ne doit jamais la retirer qu'apr«s des.
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preuves invincibles de perfidie. Il est impossible de toul faire par soi-même; il faut avoir le courage de hasarder quelquefois d'èlre trompé y plutôt que de manquer les occasions d'agir j i! faut savoir se servir sagement des hoturries^ sans s'y livrer aveugle'ment, comme fait Ariston. Il y a un milieu entre la défiance outrée et 1* confiance excessive ; il faut vous corriger, autrement votre empire ne peut être de longn« durée.
Les réflexions et rexpériénce diminuèrerit peu à peu les défauts d'Aristonj il éloigna Prylanis. Mais le naturel faiouche d'Anaxandride uc fut corrigé que par les malheurs; dans se» guerres contre les Athéniens il fut souvent défait , et sentit enfin la nécessité de rappeler Léonidas.
Cyrus se fit connaître aux deux rois, qui le reçurent avec une politesse plus grande que les Spartiates n'en marquaient ordinairement poiir les étrangers. 11 alla ensuite voir Chylon. CV philosophe avait acquis pai" sa sagesse une grande aulorilé auprès des rois, dans le sénat et sur le peuple; on le regardait comme un second Lycurgue , san^ lequel rien ne se faisait à Lacédé'mone.
Le sage Spartiate, pour donner à Cyrus uneidée vivante de leurs lois, de leui-s mœurs et de la forme de leur gouvernement, le men^
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d'abord dans le conseil des Ge'ronlcs (ou vieillards), établi par Lycurgue.
Ce conseil, où les deux rois présidaient, se tenait dans une salle tendue de nattes et de joncs, de peur que la magnificence du lieu ne détournât l'attention. 11 ctaitcomposé d'environ quarante sénateurs, et n'était point exposé au tumulte et à la confusion qui régnaient souvent dans les délibérations populaires d'Atlièncs.
L'autorité des rois de Sparte avait été absolue juscju'au temps de Lycurgue (i). Eurition , un de ces rois, s'étant reluché de ses droits pour complaire au peuple, il se forma un parti républicain , qui devint audacieux et turbuleul. Les rois voulurent reprendre leur ancienne autorité, le peuple voulut la retenir, et ce combat continuel de puissances opposées dédiirail sans cesse l'Etat.
Pour tenir en équilibre le pouvoir royal et le pouvoir populaire, qui penchaient tour-àtour veis la tyrannie ou la confusion, Lycurgue établit un conseil de vingt-huit vieillards; celte autorité mitoyenne, entre la sujétion lyratinique et l'excessive liberté, sauva Sparte de ses dissensions domestiques.
Cent trente ans après lui. Théopompe , ayant remarqué que ce qui était résolu par les rois et
(i) Voyez sur Lycurgue, le gouvernement et les mœun des SpaitiatcSj le voyage ilu jeune Auiicharsis,
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par îcui- conseil n'était pas toujours agréable àl« »ijultilucie, établit îles Ephores^ dont la magistrature ne (Jurait qu'un an. Ils étaient choisi» par le peuple, et concouraient en son nom k tout ce qui était déterminé par les rois et par le sénat; t:hacun regardait ces délibérations unanimes comme faites par lui-même, et c'était dans cette union des chefs et des membres que consistait la vie du corps politique à Sparte.
Après que Lycurgue eut réglé la forme du gouvernement, il donna aux Spartiates des loi» propres à prévenir tous les excès que causent dans les autres Etats l'avarice, l'ambition et l'amour. Pour bannir de Lacédémone le luxe et l'envie, ce grand législateur toulut en chasser à jamais la richesse et la pauvreté. 11 persuada à ses citoyens de faire un partage égal de tous les biens et de toutes les terres; il décri» l'usage de l'or et de l'argent, et ordonna qu'où ne se servirait que de monnaie de fer, qui n'avait point de cours dans les pays étrangers. 11 aima mieux priver les Spartiates des avantagea du cojnmercc avec leurs voisins que de les exposer à rapporter de chez les autres peuples le» i nstrumens d' un luxe qui pouvai t les corrompre .
Pour affermir l'égalité parmi les citoyens, ils mangeaient tous ensemble dans des salles publiques, mais séparées; chaque société élisait librement sou convive; nul n'y était admis que '
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par le consentement de tous, afin que la paix ne fut pas troublée par la difTérence des humeurs, précaution nécessaire pour des homme» d'un naturel guerrier et sauvage.
Cyrus entra dans ces salles publiques, où le» hommes étaient assis sans autre distinction que cfelle de leur âge; ils étaient entourés d'enfans qui les servaient. Leur tempérance et l'austérité de leur vie étaient si grandes , que les autres nations disaient qu'il valait naieux mourir que de vivre comme les Spartiates. En mangeant, ils s'entretenaient Je matières gi'aves et sérieuses, des intérêts de la patrie, de la vie des grands hommes, de la diflei'ence du bon et du mauvais citoyen, et de tout ce qui pouvait foi-mer la jeunesse au goût des vertus milîtriires. Leurs discours renfermaient un grand sens en peu de paroles; c'est pour cela que le style laconique a été admiré dans toutes les nations. En imitant la rapidité des pensées, il peignait tout dans un moment , et donnait le plaisir de pénétrer un sens profond; les grâces et les délicatesses altiques étaient inconnues à Lacédémone, on y voulait de la foi-ce dans les esprits comitae dans les corps.
Le jour d'une fc le solennelle, Cyrus et Araspe assistèrent aux assemblées des jeunes Spartiates. Dans une grande enceinte, entourée de plusieurs sièges de gazon élevés en amphithéâtre,
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>es jeunes filles, presque nues, et les jeune» garçons, dispulaient le prix de la course, de la lulle, de la danse et de tous les exercices pénibles. Il n'e'lait permis aux Spartiates d'épouser que celles qu'ils avaient vaincues dan» ces jeux.
Cyrus fut choqué de voir la liberté qui régnait dans ces assemblées publiques entre des personnes d'un sexe différent} il ne put s'emptclier de le représenter à Cliylon. 11 me paraît, lui dit-il, qu'il y a une grande contradiction dans les lois deLycurgue* il ne veut qu'une républiqxie de guerriers , endurcis à toutes sortes de travaux , et cependant il n'a point craint de les exposer à la volupté, qui amollit le» courages.
Le dessein de Lycurgue en établissant ce» fêtes, reprit Cliylon, était de conserver et de perpétuer les vertus guerrières dans sa république. Ce grand législateur avait une profonde tonnaissance de la nature humaine; il savait combien les inclinations et ics dispositions des mères influent sur les enfansj il a voulu que les femmes Sparliales fussent des héroïnes , afin qu'elles ne donnassent à la république que des héros.
Au reste, continua Chylon, l'amour délicat cl la Toluplé grossière sont également inconnus à Lacédéraone. Ce n'est que dans ces fêles
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publiques qu'on souffre celle liberlé qui voiil choque j Lycurgue crut pouvoir amorlir la vcîuple', en accoutumant quclquet'ois la vue aux «bjels qui l'excitent. Dans tous les autres temps les filles sont forl retirées; il n'est même permis, suivant nos lois, aux personnes nouvelle ment mariées, de se voir que narement, et en aecret. On forme ainsi la jeunesse à la lempé' ranceet à la modc'ralion dans les plaisirs , même les plus légitimes.
D'un autre côté, le cœur et le goùl onl peu •de part à nos unions. Par li\, les amours fur- *ifs et la jalousie sont bannis de Sparte. Les maris malades ou avancés en âge prêtent leurs femmes à d'autres, elles repiennenl ensuite »ans scrupule. Les femmes se regardent comme appartenant plus à l'Élat qu'à leurs maris; les «nfans sont élevés en commun, et souvent sans connaître d'autre mère que la république," ni d'autres pères que les séualeurs. ^
Cyrus, rappelant ici sa tendresse pour Caîr* sandane et la purelé de leur union , soupira en lui-même, ayant horreur de ces maximes, lï méprisait la volupté qui amollit les cœurs, mais il ue pouvait goùler la férocité Spartiate , qiiï sacrifiait à l'ambition les plus doux charmes de )a société, et qui croyait les vertus guerrière* incompatibles avec les sentimcns tendres ; sachant néanmoins que Chyloh ne sentirait poiat
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ces delicalesses , il se conlenla de lui dire : L'amour malernel me parai L d'une grande ressource dans un Etat. Les pères ont soin de l'éducation de leurs eufans j cette éducatiou oblige ks enfans à la reconnaissance. De là naissent les premicvs liens de la société. La patrie n'est que l'union de toutes les familles ensemble. Si l'amour de la famille est affaibli, qu« deviendra l'amour de la patrie, qui en dépend ? 11 faut, ce me semble, craindre les elablissemens qui de'truisenl la nature , sous prc'texl« de vouloir la perfectionner.
Les Spartiates, répond Chylon , ne font lorw qu'une même famille. Lycurgue avait remarqué que les pères indignes et les enfans ingrats manquent souvent à leurs devoirs réciproques j il confia l'éducation des enfans à plusieurs vieillards, qui, se regardant comme les pères communs, ont un soin égal de tous.
En effet, les enfans n'étaient nulle part mieux élevés qu'à Sparte j on leur apprenait principalement à bien obéir, à supporter le travail, à vaincre dans les combats et à montrer du courage contre les douleurs et contre la mort. Ils allaient la tête et les pieds nus, couchaienl sur des i-oseaux et mangeaient très-peu, encore fallait-il qu'ils prissent ce peu par adresse dans les salles publiques des convives. Ce n'est pas qu'on autorisât à Sparte les vols et les laicins ;
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comme lout ëCait commun dans cette ï-ëpublî- 4jue j CCS vices n'y pouvaient avoir aucun in- •onvdnient j mais on voulait accoutumer les -çnfans destines pour la guerre à surprendre l'attention de ceux qui veillaient sur eux^ et à «'exposer avec courage aux punitions les plus «évèrcs, s'ils n'avaient point l'adresse qu'où •xigeait d'eux.
Lycurgue avait senti que las spéculation» subtiles et les rafllnemens des sciences ne serraient souvent qu'à gâter l'esprit et qu'à corrompre le cœurj c'est pourquoi il en fit peu de cas. On ne négligeait pourtant rien pour ré' reiller dans les enfans le goût de la pure raison, et pour donner de la force à leur jugement; mais toutes les connaissances qui ne sei-vaient point aux bonnes mœurs étaient regardées comme des occupations inutiles et dangereuses.
Les Spartiates croyaient que dans cette vie i'homme.est foit moins pour connaîli'e que pour agir, et que les dieux l'ont formé plutôt pour k société que pour la contemplation.
Cyrus alla ensuite dans les gymnases où s'exerçait la jeunesse j Lycurgue avait renouvelé les jeux olympiques institués par Hercule, et avait dicté à Ipliitus les slaliiis et les céré- Mftonies de ces fêles. La religion , le génie guerrier et la politique s'unissaient pour en maintenir l'usage; elles servaient non-seulement à
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honorer les dieux, à célébrer la vertu des héros , à disposer le corps aux fatigues de ki guerre, Biais aussi à rassembler de temps en temps dans un même lieu, et à réunir par des sacrifices communs, divers peuples dont l'union faisait la force.
Les exercices par lesquels on se préparait à disputer les prix dans ces jeux faisaient le seul travail des citojens de Lacédémone j les Islotes (i), qui étaient leurs esclaves, labouraient les champs et exerçaient tous les métiers. Les Spartiates regardaient comme vile toute occupation qui se bornait au simple entretien du corps.
L'agriculture et les arts, dit Cyrus, sont ab^ solument nécessaires pour préserver le peuple de l'oisiveté, qui enfante les discordes, la mollesse et tous les maux ruineux pour la société j il me paraît ryie Lycurgue s'écarte toujours ua peu trop de la nature dans toutes ses lois.
Les plaisirs tranquilles , reprit Chylon , et le doux plaisir qu'on goûte dans la vie champêtre, paraissaient à Lycurgue contraires au génie guerrier; au reste, les Spartiates ne sont jamais
(i) Les Lacedemoniens ayant pris, après be.iiicoup de résistance , la ville d'Elos , firent de tous ses habitans non des prisonniers, mais des esclaves. De là vient qu'if Sparte les esclaves en ge'aéral furent appelés Elotes f^ Hilotes ou Islotes. i
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oisifs; on les occupe sans cesse , conime vous le Y03'e2:, à tous les li-avaux qui sont les images de la guerre, et surtout à marclier, à camper , à ranger les arme'es en bataille; à défendre, à attaquer, à bâtir et à détruii-e des forteresses.
Par là on entrelient dans les esprits, pendant la paix , une noble émulation, sans exciter la haine et sans répandre de sang. Chacun y dispute le prix avec ardeur , et les vaincus se font gloire de couronner les vainqueurs; on oublie les fatigues par les plaisirs qui accompagnent ces spectacles , et ces fatigues empêchent que le repos n'amollisse les courages.
Ce discours donna le désir à Cyrus de connaître la discipline militaire des Spartiates; il le témoigna à Cliylon. Le lendemain, les deux rois ordonnèrent à Léonidas d'assembler les troupes de Lacédémone dans une grande plaine près de la ville, pour les passer en revue devant Cyrus, et lui juontrer tous les exercices en usage chez les Grecs.
Léonidas purut revêtu de ses liabits militaires; son casque était orné de trois oiseaux , dont celui du milieu faisait l'aigrette. Sur sa cuirasse se voyait une tête de Méduse (i), et sur
(i) Une des trois Gorgones, dont Minerve changea les rheveux en serpens , de manière que ceux qui la regardaient étaient changés eux-mêmes pu roclieis. l'ersée tua ce nioustre^ lui co<ipa la tête, et s'en servit pour
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son touclier hexagone e'taient reprësenle's tou^ les atlribuls du dieu Mars; il tenait dans s.t main un bâton de commandement.
Cyrus et Araspe montèrent deux coursiers superbes, et sortirent de la ville avec le geue% rai Spartiate, qui, sachant le goiit que le Jeune prince avait de s'instruire , l'entretint ainsi pendant le chemin.
La Grèce, est parlage'e en plusieurs répnhiiques, e| chaque État entretient une armée proportionnée à sa grandeur. Nous ne voulons pa:«, comme les Asiatiques, des armées énormes, mais des troupes bien disciplinées; les grands corps sont dilRciles à mouvoir et coûtent trop à l'État. Nous avons pour règle invariable do camper sûrement, afin de n'être fœmais obligé* de combattre ma%ré nous. Une petite arniéw bien aguerrie pevit, eu se retranchant à propos, dissiper les plus nombreuses troupes, qui se détruisent d'elles-mêmes , faute de vivres.
Lorsqu'il s'agit de la défense commune de \n Grèce, tous ces corps séparés se réunissent ; et alors il n'y a aucun Élat qui osât ïîous attaqiu-r. A Lacédémone tous les citoyens sont soltfats ; dans les autres républiques, on n'enrôle point les hommes de la lie diu peuple , mais on choisit les meilleurs citoyens, hardis, robustes, à la
pclrifier, en la leur iHonlrint ^ les ennemis qu'il av»a à combaU:e.
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fleur de leur âge, et endurcis aux travaux pë^ nibles. Les qualile's requises dans les chefs sont l'inlre'pidite', la tempe'rance et l'expe'riencej il faut qu'ils passent par les plus rigoureuses épreuves avant que d'être eleve'sà ces emplois; il faut qu'ils aient donne des marques éclatantes^ de toutes les différentes espèces de courage , en enti-eprenant, en exécutant, et surtout en se montrant supérieurs même aux plus funestes événemens. Par ce moyen , chaque réptibliquc a toujours une milice réglée, des chefs habiles,, des soldats accoutumés à la fatigue, des armées peu nombreuses, mais invincibles.
A Sparte , on modère, dans le temps dès guerres, la sévérité des exercices et l'austérité de la vie; les Lacédémoniens sont le seul peupledu monde pour qui la guerre est une espèce de' repos. Nous jouissons alors de tous les plaisirs qu'on nous refuse pendant la paix.
Le jour d'une bataille, nous disposons nos troupes de telle sorte qu'elles ne combattent pas toutes à la fois, comme celles des Egyptiens , mais elles se succèdent et se soutiennent îans s'embarrasser jamais. Nous n'opposons pointa l'ennemi un ordre de bataille semblable au sien, et nous mettons les plus vaillans soldais aux ailes, afinsqu'ils puissent s'étendre et envelopper l'armée ennemie.;
Quand elle est en détouie, Lycurgue nou&
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a ordonné d'exercer envers les vaincus tout» sorte de clémence, nou-seulcment par humanité, mais encore par politique. ISous adoucissons ainsi la férocité de nos ennemis : l'espérance d'être bien traités, s'ils rendent les armes, les empêche de se livrer à celte fureur qui est souvent fatale même aux victorieux.
Tandis qu'il parlait, ils arrivèrent dans fab plaine où les troupes étaient assemblées. Léonidas les fit passer devant Cyrusj elles étaient divisées en plusieurs cohortes à pied et à clieval. A leur tête se voyaient les Polémarques et les commandans des différentes bandes. Les soldats étaient vêtus de rouge, afin que, dans la chaleur du combat, la vue de leur sang b« pût les eifrayer ni alarmer leurs coinpagnons(i}.. Tous marchaient au son des flûtes, la tel*' couronnée de fleiirs, en chantant l'hymne de Castor. Léonidas ordonne , et tout d'un coup, les troujoes s'arrêtent. Au moindre signal de leurs chefs, les différentes cohortes se rassemblent, se séparent, s'entrelacent, s'étendent , doublent , redoublent , s'ouvrent , se resserrent, et se forment, par plusieurs .évolutions, et conversions, en carrés parfaits, en carré», longs, en losanges, en figures triangulaires pour ouvrir les rangs de l'ennemi.
L'armée se partage ensuite en deux corps?
[i) Remarque d'Elien,.
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sépares^ pour représenter un combat. L'un s*avance contre l'autre, les piques se baissent, chaque phalange se serre, le bouclier touche au bouclier, le casque au casque, l'homme à l'homme, les deux corps s'attaquent, se mêlent, se combattent et s'enfoncent. Enfin, après beaucoup de résistance, les uns remportent la victoire, les autres fuient et gagnent une forteresse prochaine.
On ne connaissait pas alors dans la Grèce les machines guerrières invenle'es depuis ; on attaquait oi'dinairement les villes en disposant les troupes dans un ordre que l'on appelait la tortue.
Léonidas parle, et soudain les assie'geans se réunissent; les premiers i-angs se couvrent de leurs boucliers carrés, les autres les lèvent pardessus leurs têtes, les serrent les uns contre les ■ autres, et, se baissant par degrés, forment en- «emble un toit penchant, impénétrable aux flèches. Un triple étage de tortues s'élève jusqu'à la hauteur des murs j les assiégés font pleuvoir une grcle de pierres et de dards, mais enfin les assiégeans se rendent maîtres de la place.
Quand Cyrus fut de retour à Sparte , il repassa dans son esprit tout ce qu'il avait vu c^ entendu, il ce forma de grandes idées sur l'art ïaililaire , et résolut de le perfeciionueî- un jour
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en Perse. Puis il dil à Araspe , lorsqu'ils furent seuls.
II me paraît que la république de Sparte est un camp toujours subsistant, yne assemblée de guerriers toujours sous les armes. Quelque respect que j'aie pour Lycurgue, je ne saurais admirer cette forme de gouvernement. -De»hommes e'ievcs uniquement pour la guerre , qui n'ont d'autre travail , d'autre étude, d'autre p rofession que celle de se rendre habiles à de- • Iruire les au très hommes, doivent être regarde* comme ennemis de la société. La bonne politique doit pourvoir non-seulement à la liberté de chaque Etat, mais même à la sûreté de tous le s États voisins. Se détacher du reste du genre h umain , se regarder com me fait pour le conquérir, c'est armer toutes les nations contre soi. Cest encore ici où Lycurgue a manqué à la nature et à la justice. Eu accoutumant chaque litoyen à la frugalité, il aurait dû apprendre à la nation en général à borner son ambition. La conduite des Spartiates (i) ressemble à celle des avares j ils sont avides de tout ce qu'ils n'ont pas, tandis qu'ils se refusent la jouissance de tout ce qu'ils possèdent.
Après que Cyrus eut étudié à fond les lois ,
(i) Spart iaf es et Lacédémoniens sont devenus synonymes : dans le principe ils ne i'élaieat p.»s. Les prcmieis étaient les citoyens babitnul la cipitâlc, Spaite^
xa VOYAGES
les mœurs et l'art miliUiirc des Sparlîates, il quilta Lacedemone , pour aller visiter les autres républiques de la Grèce.
Chylonct Léonidas le conduisirent jusqu'aux frontières de leur pays. Il leur jura à tous deux une amitié éternelle, et promit d'être toujours l'allié fidèle de leur république. Il garda sa promesse; les Perses n'ont jamais eu du temps de ce conquérant aucune guerre avec les Grecs.
Avant que de quitter le Peloponèse, Cyrus Toulut en parcourir les villes les plus considérables; il passa à Argos et à Mycèncs, où avait régné Persée , de qui descendaient les rois de la Perside; il alla ensuite à Sicyone (i), il s'arrêta enfin à Corinthe, qui était la plus florissante répu])lique de la Grèce, après celles de Sparte et d'Athènes.
En entrant dans la ville, il fut surpris d'y voir tout le peuple en deuil; il aperçut une pompe funèbre, plusieurs joueurs de flûte la
les seconds tlaient les citoyens liabitant la province oa Lacouie. [ Voyage du jeune Anacharsis. ]
(i^ a Les Grecs appellent encore Vasilica, ou palais, « celte capitale du royaume le plus anlicjue du Pelo- « ponèse. II n'en reste plus que des ruines près de VA~
sopus, Corinlhe nfestplus qu'un petit bourg de quatre c m, Le hvibilats tout au plus , qui s'appelle maintenaat c CprJo. » Malte-Brun.
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devançaient et augmentaient la douleur publique par leurs sons lugubres. Quarante jeunes filles^ pieds nus et les cheveux épars, vêtues de longues robes blanches, entouraient le cercueil , et fondaient en larmes en chantant les louanges du mort. Peu après suivaient les soldats, d'un pas lent, d'un air triste, les yeux baissés et les piques renversées ; un vieillard yénérable marchait à leur tête. Son air noble et militaire, sa taille haute et majestueuse, la douleur amère qui était peinte sur son visage , attirèrent les regards de Cyrus. Le jeune prince, ayant demandé son nom, apprit que c'était le roi Périandre, qui conduisait au tombeau son fils Lycophron.
Cyrus et Araspe se mêlent parmi la foule, qui allait vers une forteresse appelée Acro-Corinthe j eile était bâtie sur le sommet d'une haute montagne, d'où l'on découvrait la mer Egée et la mer Ionienne , ce qui la fit nommer l'oeil de la Grèce.
Périandre, étant arrivé à la forteresse, lieu de la sépulture des rois, versa d'abord sur le corps de son fils du vin , du lait et du miel • il alluma ensuite lui-même le bûcher, sur lequel on avait répandu de l'encens, des aromates et des huiles odoriférantes. Il demeura muet, immobile, et les yeux noyés de larmes , tandis que les flajnmes dévoraules consumaient le corps.
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Après avoir arrose de liqueurs parfumées es cendres encore fumantes, il les recueillit enfin «lans une urne d'or, puis il fit signe au peuple qu'il voulait parler, et rompit ajnsj le silence qu'il avait gardé jusqu'alors : « Peuple de « Corintlie, les dieux ont pris soin eux-mêmes « de vous venger de mon usurpation, et de « vous délivrer de la servitude. jLycopliron est « mort, toute ma race est élejnte, je ne veux « plus régner : citoyens, reprenez vos droits et « votre liberté. »
Après avoir prononcé ces paroles, il oidonne à toute l'assemblée de se retirer, fait couper ses. cheveux pour marque de sa douleur , et «'en-» ferme dans le tombeau avec son fils. Cyrus'', frappé vivement de ce spectacle, voultxt en savoir la cause) voici ce qu'on lui raconta :
(i) Corinthe avait été goTiyernée d'abord par des rois; mais la monarchie ayant été abolie, l'on établit à leur place des prytanes, ou des laagistrals annuels. Ce gouvernement populaire dura pendant un siècle entier , et Corinthe augmentait tous les jours en ridiesses et ea splendeur, lorsque Cypsèle, père de Périandre, u&ui'pa l'autorité royale. Après avoir régné plus de treBtt' ans, se passions étant satisfaites, les
(i) Le fondement de cette histoire e»t tiré d'Héro* dotâf livre JJI, et de Diogène Laërce, Vie de J™^riandre.
remords commencèrent à troubler son cœur, la raison reprit ses droits, et il vit avec horreur le crime qu'il avait commis; il re'solut de délivrer les Corinthiens de leur servitude, mais la raiort le prévint. Il appela Périandre en expirant , et lui fil jurer de rendre la liberté h ses citoyens. Le jeune prince , aveuglé par soa ambition, oublia bientôt ses sermens. Voilà la première source de tous ses malheurs.
Les Corinthiens cherchèrent à le détrôner , et se soulevèrent plusieurs fois contre luij mais il dompta les rebelles, et affermit de plus en plus son autorité. Pour se mettre à l'abri de ces insultes populaires , il rechercha l'alliance de Mélisse, héritière de la couronne d'Arcadie, et l'épousa en secondes noces. C'était la plus belle princesse de son siècle, d'une vertu par- Caile et d'un grand courage.
Plusieurs années après son mariage , Périandre déclara la guerre aux Corcyréens (i), et se mit à la têle de ses troupes. Pendant son absence, les Corinthiens se révoltèrent de nouveau : Mélisse se renferma dans la forteresse , en soutint vigoureusement le siège, et envoya demander du secours à Proclcs , roi d'Epidaure (a) , qui avait toujours paru l'allié fidèle
(i) Corcyre, aujourd'hui Corfou.
(2) II y avait deux villes du nom t.VEpiJa':ra. L'une occupait, à deux lieues de Raguse , capitale del'aacicuue
de Périandre. Le tyran d'Épidaure, qui me'ditait depuis long-lemps d'e'lendre sa domination sur toute la Grèce, profita de cette occasion pour s'emparer de Corinthe j il la regardait eorame une ville très-propre à devenir la capitale d'un grand empire. Il y arriva avec une armée nombreuse, et s'en rendit maître en peu de jours.
Mélisse, qui ignorait ses desseins, ouvrit les portes de la forteresse , et le reçut comme l'ami de Périandre et son libérateur. Proclès, se voyant maître de Corinthe, y établit le siège de son royaume , et fit dire à Périandre de se contenter de régner à Corcyre , que ce prince venait de conquérir.
Mélisse s'aperçut bientôt que Tvisurpation de Proclès n'était pas le seul crime dont il était coupable j il avait conçu pour la reine une passion violente. 11 essaya tous les moyens de 3a satisfaire ; mais après avoir employé en vain les caresses et les menaces, il la fit enfermer inhumainement avec son fils Lycophrou dans une haute tour située sur le bord de la mer.
Petite république de ce nom, le koI où est à présent \a vieille Raguse , que Malle-Brun appelle Cheronili ; Tautre était sur le golfe Argolique , aujourd'hui golfu di Napoli , et se nomme chez les Grecs d'à présent Monembasia. C'est celle-ci qui était fameuse par so» temple d'Esculapo.
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Cependant Periandre apprit la trahison de Proclès et son amour pour Mélisse. On l'assura en même temps qu'elle avait non-seulement favorisé les projets perfides du tyran d'Epidaure, mais même qu'elle répondait à sa passion.
Le roi de Corinllie écouta trop facilement ces calomnies, la jalousie s'empara de son cœur. Il équippe une grande flotte , et s'embarque pour; Corinthe, avant que Proclès put en être averti.; Il était prêt à entrer dans le port , lorsqu'une tempête violente s'élève et dissipe ses vaisseaux.' Mélisse ignorait les sentimens de Periandre, et bénissait déjà les dieux de sa délivrance prochaine, quand elle vit périr devant ses yeux une paxtie de la flotte -, le reste , poussé par les vents sur les côtes de l'Afrique, y fit naufrage; le vaisseau où était Periandre échappa seul à la fureur des flots irrités.
Ce prince retourne à Corcyre, où il tombe dans une tristesse profonde j son courage lui avait fait supporter la perte de ses états, mais il ne pouvait soutenir l'idée du crime dont il croyait Mélisse coupable. Il l'avait aimée uniquement ) il succombe sous le poids de sa douleur, son esprit se trouble et s'égare.
Cependant Mélisse, enfermée dans la tour, croyait Periandre mort, et le pleurait amèrement ) elle se voyait de nouveau exposée au3^
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insultes d'un prince barbare^ qui n*avait pa» d'horreur des plus grands crimes.
Tandis qu'elle implorait le secours des dieux, et les conjurait de protéger son innocence, celui que Proclès avait commis à sa garde, touché de ses malheurs, lui apprend que Périandre était vivant, et s'offre de la conduire à Corcyre avec son fils. Ils se sauvèrent tous trois par un •outerrain. JEn maichant la nuit par des routes ddt^-virne'es, ils sortirent en peu de jours du pays de Corinlhe, mais ils errèrent long-temps sur les côtes de la mer Egée avant que de pouvoir passer à Corcyre.
Proclès, desespéré de leur évasion , fît passer des avis secrets pour confirmer Périandre dans tous ses soupçons, et le faire avertir que Mélisse allait bientôt arriver dans l'île de Corcyre pour l'empoisonner. L'infoïtuné roi de Corinthe écouta avec avidité tout ce qui pouvait aigrir «a jalousie et redoubler sa rage.
Cependant Mélisse et Lycophron arrivèrent à Corcyre avec leur conducteur, et se hâtèrent d'aller trouver Périandre. Il n'était pas dans son palais, mais dans une sombre foret où il se relirait souvent pour se livrer à sa douleur. Sitôt qu'il voit de loin Mélisse, la jalousie et la fureur s'empai-ent de son âmej il court; elle tend les bras pour le recevoir, mais étant près d'elle, il lui plonge un poignard dans le sein.
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Elle tombe en lui disant : Ah I Périandre, est-ce ainsi que vous récompensez mon amour et ma fidélile? Elle veut continuer, mais la mort la délivre d'une vie pleine de malheurs, et son âme s'envole vers les Champs-Elysées , pour y recevoir la récompense dé ses vertus.
Lycophron voit sa mère nageant dans son sang, fond en larmes et s'écrie : Justes dieux, vengez la mort d'une mère innocente, sur uu père barbare que la' nature me défend de punir. Après ces paroles il ne parla plusj il s'enfonça dans le bois, et ne voulut jamais revoir son père. Le fidèle Corinthien qui l'accompa-^ gnait instruisit alors Périandre de l'innocence et de la fidélité de Mélisse, et de tous les maux que Proclès lui avait fait souffrir dans sa prison.
Le malheureux roi de Corinthe s'aperçoit trop tard de sa crédulité, se livre à son désespoir, et se frappe du même poignard j mais le coup ne fut point mortel. Il allait lever le br« une seconde fois, on le retient; il se jette sur le corps de Mélisse, et répèle souvent ces paroles : « Grand Jupiter, consommez par vos foudres « la punition que les hommes m'empêchent « d'achever. Ah! Mélisse, Mélisse, l'union la « plus tendre devait-elle finir par la cruauté la « plus barbare ? »
En prononçant ces mots, il porte ses mains à sa blessure, qu'il veut déchirer; mais on l'arrête,
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et on le conduit à son palais. Il conlinue de refuser tout soulagement, et reproche à ses amis leur cruauté' de vouloir lui conserver une vie qu'il déteste.
On ne peut ti-anquilliser son esprit qu'en lui remontrant que lui seul pouvait punir les crimes de Proclès. Cette espe'rance l'apaise, il se laisse gue'rir.
Sitôt qu'il fut rétabli, il alla chez ses alliés représenter ses disgrâces et les crimes de l' usurpateur. Les ïhébains lui prêtèrent des troupes j il assiège Coriathe, prend Proclès prisonnier, et le fait immoler sur le tombeau de Mélisse. .
Lycophron resta toujours à Corcyre, et refusa de revenir à Coi'inlhe , pour ne pas voir dans un père le meurtrier d'une mèie vertueuse qu'il avait aimée tendrement. Périandre traîna le reste d'une vie malheureuse sans jouir de sa grandeur. Il avait poignardé une femme qu'il adorait j il aimait un fils qui ne pouvait soutenir sa présence j il résolut enfin de se démettre de la royauté , de faire couronner son fils, et de se retirer à Corcyre pour y pleurer à jamais ses malheurs, et pour expier dans la retraite les crimes qu'il avait commis.
Cependant il fit équiper un vaisseau qu'il envoya à Corcyre, pour chercher Lycophron et pour le l'amener à Corinthe. Le roi allait souvent sur les bords de la mer, impatient de voir
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arriver son fils. Le vaisseau parut enfin, Pe'riandre courut avec empressement sur le rivage 'y mais quelle fut sa surprise et sa douleur lorsqu'il vit Lycophron dans un cercueil !
Les Corcyréens , gémissant sous le joug de Périandre , dont ils de'teslaieni la barbarie , s'étaient rëvolte's; et pour de'truiie à jamais k. race du tyran , ces cruels insulaires assassinèrent Lycophron, et le renvoyèrent mort dans le vaisseau, pour marque de leur haine e'ternelle.
Périandre, frappé de cet horrible spectacle, rentre profondément en lui-même, reconnaît la vengeance céleste, et s'écrie : J'ai violé les sermens faits à tm père mourant; je n'ai pas voulu rendi-e la liberté à mes citoyens. O Mélisse I ô Lycophi'on ! ô dieux vengeurs! je n'ai que trop mérité tous les maux qui m'accablent! Il fit préparer ensuite une pompe funèbre , et recommanda à tout le peuple de s'y trouver.
Cyrus, qui avait été présent à ces funérailles, apprit quelques jours après que Périandre avait ordonné à deux esclaves d'aller la nuit , dans un lieu qu'il leur marqua , tuer le prenuer homme qu'ils rencontreraient, et de jeter son corps dans la merj Périandre s'y rendit lui-même, et fut assassiné. On n'a jamais pu retrouver son corps ni lui rendre les honneurs de la sépulture. Ce prince, s'étant livré à un désespoir sans exemple , voulut se punir ainsi lui-même , afin que
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son ombre errante et vagabonde sur les rives A\i Slyx ne passât jamais dans le se'jour des he'ros. Quelle affreuse suite de crimes et de malheurs! le mari poignarde sa femme, des sujets i-ebellcs assassinent leur prince , et le roi se fait immoler lui-même. La justice vengeresse des dieux , après avoir éteint toute la famille du tyran, le poursuit encore au-delà du tombeau. Quel spectacle et quelle instruction pour Cyrus !
Il se hâte de quitter un lieu si plein d'hor-' reurs, et passe à Thèbes (i), où il vit de nouveaux monumens des malheurs des rois. Il visita le tombeau d'OEdipe et de Jocasle, et apprit l'histoire de leur race infortunée, livrée à des discordes éternelles. Il remarqua surtout que cette ville fameuse avait changé la forme de son gouvernement, qui, pour lors, était populairej il avait vu des révolutions semblables dans plusieurs villes de la Grèce. Tous) ces petits États avaient élé d'abord monarchiques j mais, par la faiblesse ou la corruption des princes, ils s'étaient changés en républiques.
(i) Thèbes , autrefois si célèbre, n'a rien tle son ancienne splendeur. On !.•» nomme Thira ou Stires ; et l'on n'y connaît plus Pindare ni Epaminondas , qui l'illui» trèieat.
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CYRUS