LIVRE CINQUIÈME
El» soilant de Thèbes, Cyrus traversa la Béolie, alla dans l'Altique , et arriva bienlôl à Athènes^ où re'gnait Pisistrate. Le jeune prince fui saisi d'admiration à la vue des temples, des édifices et des richesses éclatantes d'une ville où le» sciences et les beaux -arts florissaienl j il parvint enfin au palais du roi. L'architecture en était noble et simple, et tous les ornemens en paraissaient nécessaires; sur les frises se voyaient en bas-relief les travaux d'Hercule, les exploits de Thésée , la naissance de Pallas et la mort de Codrus. On entrait par une colonnade d'ordre ionien , dans une grande galerie ornée de peintures, de statues de bronze et de marbre, et de toutce qui pouvait arrêter etcharmer les yeux.
Pisistrate reçut le prince de Perse ayec joie^.
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et le fit asseoir auprès de lui. Autour d'eux étaient rangés, sur de riches tapis, les principaux sénateui's et plusieurs jeunes Athéniens. Un magnifique repas fut servi selon la mode du pays ; on versa des vins les plus exquis dans des coupes d'or richement ciseléesj mais le sel attique et la politesse athénienne qui régnaient dans la conversation de Pisistrate faisaient le plus grand. agrément du festin.
Pendant le repas, le roi d'Athènes entretenait Cyrus des révolutions arrivées sous son règne, des causes de son exil et de sotiHPétablissement, après avoir été détrôné deux fois. Il peignait avec art les troubles du gouvernement populaire, pour en inspirer de l'horreur. Il assaisonnait ses discours de récits agréables , de traits vifs et de tours ingénieux , qui répandaient la joie dans toute l'assemblée.
Pisistrate se servait ainsi avec adresse des charmes de la conversation et de la liberté qui règne dans les festins , pour affei-mir son autorité et se concilier l'amitié de ses citoyens. Les sénateurs et les jeunes Athéniens, qui l'écoutaient , semblaient , en le regardant , oublier leur aversion naturelle pour la monarchie.
Cyrus sentit avec plaisir, par cet exemple, l'ertipire que les princes aimables peuvent acquérir sur le cœur des hommes, même les plus ennemis de leur puissance.
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Le jour suivant, Cyrus marqua à Pisistrate son impatience de connaître Selon , dont la réputation s'était répandue dans toute l'Asie, Ce philosophie avait refusé de revenir à Athènes après ses voyages, parce que Pisistrate s'était fait déclarer roi; mais ayant appris la sagesse et la modération de ce prince , il se réconcilia avec lui.
Solon avait choisi sa demeure sur la colline de Mars, où se tenait le fameux conseil de l'aréopage , près du tombeau des Amazones. Pisistrate voulut y conduire le jeune prince , et le présenter lui-même au législateur d'Athènes.
Ce philosophe conservait encore", dans un âge très -avancé, les restes de son ancienne vivacité, cet enjouement et ces grâces qui ne vieillissent jamais. Il embrassa Cyrus avec cet attendrissement naturel aux vieillards qui voient des jeunes gens rechercher leurs conseils et leurs entretiens pour apprendre la sagesse. Pisistrate, sachant que le dessein de Cyrus, en visitant Solon, était de s'instruire à fond des lois d'Athènes, se retira, et les laissa seuls.
Pour s'entretenir avec plus de liberté et d'agrément, Solon conduisit Cyrus sur le haut de la colline j ils y ti'ouvèrent une verdure agréable, et s'assirent au pied d'un chêne sacré.
De ce lieu l'on découvrait les plaines fertile* et les montagnes escarpées de l'Attiquc, qui
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bornaient la vue d'un côld^ et formaient un agréa hle mélange de loul ce que la nature a de plus riant et de plus sauvage; de l'autre part, le golfe Saronique (j), en s'ëlargissant peu à peu j laissait voir plusieurs îles qui semblaient flatter sur les ondes. Plus loin, les côtes élevées Ae l'Argolide paraissaient se perdre dans les jQueS; pendant que la grande mer, qu'on croyait unie au ciel, terminait la vue , fatiguée de parjcourir tant d'objets diiïérens.
Au-dessous d'eux , la ville d'Athènes s'étenvdait sur 1a ipente d'un long coteau. Ses nom- |)reux édifices s'élevaient les uns au-dessus des Autres, eljeur diversité montrait encore les différens iges de la république. On y retrouvait la première simplicité des temps héroïques, et y on y admirait la magnificence naissante dans le siècle de Solon.
Ici l'on voyait des temples accompagnés de Jbois sacrés, des palais, des jardins et plusieurs maisons superbes , d'une aixhitecluz'e régulière. Là., des tours élevées, de hautes murailles, de petits bâtimens inégaux , d'une figure bizarre, qui sentait l'anliquilé rustique et guei'rière. La rivière d'Ilissus (2), qui coulait près de La ville,
(i) Aujourd'hui golfe d'Egine, ou Engia.
(2) Elle a perdu son nom. et même sa qualité de li- ■rière. a On l'a divisée , dit Mi<lle-Brun , en d'innomiK braliles canaux, pour anoscr lej oliviers. »
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ajoulaît^ en sei-penlant dans les prairies^ des agrémens naturels à tous les ouvi'ages de Tart. Cyrus profita de celte aimable solitude pour prier Solon de lui expliquer l'e'tat ge'nëral de la Grèce ^ et surtout celui d'Athènes. Le sage lér gislateur satisfit ainsi sa curiosité'.
Toutes les familles grecques descendent d'IIeU len , fils de Deucalion , dont les trois enfans don' pèrenl leurs noms aux trois difFe'rens peuple» de la Grèce : aux Eoliens, aux Doriens et aux loiiiens. Ces peuples se Làlirent plusieurs villes, ^ et de ces villes sortirent Hercule , Thésée , Minos et tous ces premiers héros à qui l'on a accorde' les honneurs divins^ pour montrer que la vertu ne peut être récompensée dignement que dans les cieux.
L'Egypte inspira d'abord aux Grecs le goût des arts et des sciences, les initia dans ses mystères, et leur donna des dieux et des lois. La Grèce, ainsi polic\>'e, se forma peu à peu enl plusieurs républiques. Le conseil suprême des ampljyctions, composé des députés des principales villes, les réunissait toutes 'dans la même vue j c'était de conserver l'indépendance au dehors et l'union au dedans.
Une telle conduite les éloignait de toute licence effrénée, et leur inspirait l'amour d'une liberté soumise aux lois. Mais ces idées pures ne subsistèrent pas toujours. Tout dégénère
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chez les hommes; la sagesse et la vertu ont leurs vicissitudes dans le corps politique , comme la santé et la force dans le corps humain.
Parmi toutes ces républiques , Athènes et Lacédémone sont , sans comparaison , les principales. L'esprit, les grâces, la politesse, toutes les vertus aimables et propres pour la société, forment le caractère d'Athènes. La force , la tempérance , les vertus guerrières et la raison toute pure, dépouillée d'ornemens, composent le génie des Spartiates. Athènes aime les sciences et les plaisirs j tous ses goûts tendent à la volupté. La vie des Spartiates est dure et sévère ; toutes leurs passions se tournent du côté de l'ambition. De ce génie différent des peuples «ont venues les différentes formes et révolutions de leurs gouvernemcns.
Lycurgue suivit son naturel austère et le génie féroce de ses concitoyens, lorsqu'il réforma les abus de Lacédémone. Il crut que le bonheur de la pairie consistait dans les conquêtes et dans les dominations j c'est sua* ce plan qu'il forma tputes les lois dont on vous a instruit à Sparte. Je ne pouvais pas l'ianiler.
Athènes, dans sa naissance, eut des rois, mais ils n'en avaient que le nom. Ils n'étaient point absolus comme à Lacédémone ; le génie <les Athéniens, si difïerent de celui des Spartiate»^ leur rendit la royauté insupportable,
Toute la puissance des rois, presque reslreinle au commandement des arme'es, s'évanouissait dans la paix. On en compte dix depuis Cécrops jusqu'à Thése'e , et sept depuis Thésée jusqu'à Codrus, qui s'immola lui-même pour le salut de la patrie (i). Ses enfans, Médon et Nilée, disputèrent pour la roj-auté. Les Athéniens en prirent occasion de l'abolir tout-à-fait, et déclarèrent Jupiter seul roi d'Athènes j spécieux prétexte pour favoriser la révolte et secouer le joug de toute autorité réglée.
A la place des rois ils créèrent, sous le nom. d'archontes, des gouverneurs perpétuels j mais cette faible image de la royauté parut encore trop odieuse. Pour en anéantir jusqu'à l'ombre, ils établirent des archontes décennaux. Ce peuple, inquiet et volage, ne se borna pas là; il ne voulut enfin que des archontes annueU,' afin de ressaisir plus souvent l'autorité suprême , qu'il ne transférait qu'à regret à se* magistrats.
Une puissance aussi limitée contenait mal des esprits si remuansj les factions, les brigues et
(1) Avant une bataille contre les Héraclides^ qui r»- \ageaieut l'Attique , un oracle avait annonce' que le peuple dont le chef serait tue demeurerait vainqueur. Codrus se déguise en paysan , attaque un soldat , le blesse et en reçoit la mort. La Tictoire aussitôt se déclara pour les Atbe'niens,
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les cabales renaissaient tous les jours : chacun venait, le livre des lois à la main, disputer du sens de ces lois. Les ge'nies les plus brillans sont ordinairement les moins solides ; ils croient que tout est dû. à leurs talens superficiels. Sous prétexte qu,e tous les hommes naissent ëgaux, ils cherchent à confondre les rangs, et ne prêchent cette e'galilé chimérique que pour dominer eux-mêmes.
L'aréopage institué par Cécrops , si révéré dans toute la Grèce, et si célèbre par son intégrité, qu'on dit que les dieux mêmes ont déféré à son jugement , n'avait plus d'autoiité. Le peuple s'en était emparé : il jugeait de tout en dernier ressort, mais ses décisions n'étaient pas fixes, parce que la multitude est toujours bizarre et inconstante. Tout irritait les présomptueux; tout soulevait les imprudens; tout aimait les furieux , corrompus par une liberté excessive.
Athènes demeura ainsi long-temps hors d'état d'étendre sa domination; trop heureuse de se conserver au milieu des dissensions qui la déchiraient. C'est dans celle situation que je trou-; vai ma patrie, lorsque j'entrepris de remédier à ses maux.
(i) Dans ma jeunesse je m'étais abandonné au luxe, à l'intempérance, et à toutes les pûs-
(i) Voyez Plutarque, Vie de Solon.
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sions de cet âge : je n'en fus guéri que par l'amour des sciences. Les dieux m'en avaient donné le goût dès mon enfance. Je m'appliquai à l'élude de la morale et de la politique y et ces connaissances eurent pour moi des charmes qui me dégoûtèrent bientôt d'une vie déréglée.
L'ivresse des passions s'étant dissipée par les réflexions sérieuses , je vis avec douleur le triste état de ma pairie j je formai le dessein de la secourir y et je communiquai me« vues à Pisislrale , qui était revenu comme moi des égaremens de la jeunesse.
Vous voyez, lui dis-je, les malheurs qui nous menacent. Une licence effrénée a pri« la place de la vraie liberté^ vous descende* de Cécrops (i), je descends de Codrus. Nou« aurions plus de droit que les autres de prétendre à la roj^auté, mais gardons-nous bien d'y aspirer. Ce sei*ait faire un dangereux échange de passions, que d'abandonner la Yoluplé , qui ne fait tort qu'à nous-mêmes, pour suivre l'ambition , qui pourrait ruiner la patrie. Tâchons de la servir, sans vouloir y dominer.
Une occasion se présenta bientôt pour faciliter mes projets. Les Athéniens me choisirent
(0 II était veau d'Égjpte amener une coloaie Aaa» a Orccc,
pour chef d'une expe'dition contre les Me'gariens, qui s'étaient emparés de l'île de Salamine. Je fis armer cinq cents hommes , je débarquai dans l'île, je pris la ville, et j'en cliassai les ennemis. Ils s'opiniâtrèrent à soutenir leurs droits , et eurent recours" aux Lacédémoniens, qu'ils prirent pour juges. Je plaidai la cause commune, et je la gagnai.
Ayant acquis par là du crédit parmi mes citoyens , ils me pressèrent d'accepter la royauté, mais je la refusai^ je me contentai de la dignité d'archonte , et je m'appliquai à remédier aux maux publics-
La première source de ces maux venait des excès de l'autorité populaire. La monarchie , miodérée par un sénat , est la forme du gouvernement primitif de toutes les nations sages. J'aurais voulu imiter Lycurgue en l'établissant ; mais je connaissais tiop le naturel de mes citoyens pour l'entreprendre. Je savais que, s'ils se laissaient dépouiller pour un moment de la puissance souveraine, ils la reprendraient bientôt à force ouverte^ je me contentai donc de modérer le pouvoir excessif du peuple.
Je sentis que nul État ne peut subsister sans subordination j je distribuai le peuple en quatre classses j je choisis cent hommes de chaque classe, que j'ajoutai au conseil de l'a-
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lëopage (i). Je montrai à ces chefs que l'autorité suprême , de quelque espèce qu'elle soit, est un mal nécessaire pour empêcher de plus grands maux, et qu'on ne doit l'employer que pour réprimer les passions des hommes. Je représentai au peuple tous les malheurs qu'il avait soufferts en s' abandonnant à ses propres fureurs. Parr là je disposai les uns à commander avec modération , et les autres à obéir avec docilité.
Je fis punir sévèrement ceux qui enseignaient que tous les hommes naissent égaux, que le mérite seul doit régler les rangs, et que le plus grand mérite est l'esprit. Je fis sentir les funestes suites de ces fausses maximes.
Je prouvai que cette inégalité naturelle est une chimère fondée sur les fables poétiques des compagnons de Cadmus et des enfans de Deucalion ; qu'il n'y a jamais eu de temps oii les hommes soient sortis de la terre avec toute la force d'un âge parfait j que c'était manquer de sens que de donner ainsi des jeux d'imagination pour des principes j que depuis le siècle d'oc
(i) « Solon l'ayant chargé [l'aréopage] dereiller au a mainlien des lois et des mœu^, l'établit comme une a puissance supérieure qui devait ramener sans cesao Te o peuple aux principes de la constiluliou , et les para ticuliers aux règles de la bienséance et du devoirt b [ Voyage du jeune AnachaTsis, ]
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l'ordre de la génération avait mis une dépendance et une inégalité nécessaire entre les hommes; et qu'enfin l'empire paternel avait été le premier modèle de tous les gouvernemens.
Je fis une loi par laquelle il fut arrêté que tout homme qui n'avait jamais fourni d^autres preuves de son esprit que les saillies vives de «on imagination, les discours fleuris et le talent de parler de tout sans avoir jamais rien approfondi, serait incapable des charges publiques.
Cyrus interrompit ici Solon, et lui dit : Il me semble que le , mérite seul distingue les hommes. L'esprit est le moindre de tous les mérites, parce qu'il est toujours dangereux lorsqu'il est seul; mais la sagesse, la vertu et la valeur donnent le droit naturel de gouverner, Cdui - là seul doit commander aux autres , qui a plus de sagesse pour découvrir ce qui est juste, plus de vertu pour le suivre^ et plus de courage pour le faire exécuter.
Le mérite , reprit Solon , dislingue essentiellement les hommes, il devrait seul décider des rangs j mais l'ignorance et les passions nous empêchent souvent de le connaître. L'amourpropre fait que chacun se l'attribue • ceux qui en ont le plus sont toujours inodestes, et ne dierchent point à dominer. Enfin , ce qui paraît vertu n'est quelquefois qu'un masqu» trompeur.
Xes disputes^ les discordes, les illusions, seraient éternelles, s'il n'y avait point quelque moyen , plus fixe et moins équivoque , pour régler les rangs, que le mérite seul.
Dans les petites républiques , ces rangs se règlent par élection • dans les grandes mojnarchies, par la naissance. J'avoue que c'est un mal d'accorder les dignités à ceux qui n'ont aucun vrai mérite; mais c'est encore un mal nécessaire^ et cette nécessité est la source de presque tous les élablissemens politiques ; voilà la différence entre le droit naturel et le droit civil. L'un est toujours conforme à la plus parfaite justice j l'autre, souvent injuste dans les suites qui en résultent , devient pourtant inévitable , pour prévenir la confusion et le désordre.
Les rangs et les dignités ne sont que les ombres de la vraie grandeur ; le respect extérieur et les hommages qu'on leur rend ne sont aussi que les ombres de cette estime qui n'appartient qu'à la vertu seule. N'est-ce pas une grande sagesse dans les premiers législateurs, d'avoir conservé l'ordre de la société, en établissant des lois par lesquelles ceux qui n'ont que l'ombre des vertus se contentent de l'ombre de l'estime?
Je vous conçois, dit Cyrus; la souveraineté et les rangs sont des maux nécessaires pour contenir les passions. Les petits doivent sv
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contenter de me'riter l'estime intérieure des hommes par leur vertu simple et modeste, et les grands doivent se persuader qu'on ne leur accordera que les hommages extérieurs, à moins qu'ils n'aient le vrai mérite. Par là, les uns ne s'aigriront pas de leur bassesse , et les autres ne s'enorgueilliront point de leur grandeur. Les hommes sentiront qu'il faut des rois, et les rois n'oublieront point qu'ils sont hommes j chacun se tiendra à sa place , et l'ordre de la société ne sera point troublé. Je comprends la beauté de ce principe j j'ai grande impatience d'apprendre vos autres lois.
La seconde source , dit Solon , de tous le» maux d'Athènes, était la richesse excessive des uns et la pauvreté extrême des autres; cette inégalité affreuse dans un gouvernement populaire causait des discordes éternelles. Pour remédier à ces désordres, je ne pouvais pas établir , comme on a fait à Sparte , la communauté des biens. Le génie des Athéniens, qui les porte vers le luxe et les plaisirs, n'aurait jamais souffert cette égalité. Pour diminuer nos maux , je fis acquitter les dettes publiques. Je commençai par remettre toutes les so mmes qui m'étaient dues 3 j'affranchis mes esclaves, et je ne voulus plus qu'il fût permis d'emprunter en engageant sa liberté.
Jamais je n'ai gouié Uul de plaisir qu'en sou-
lageant les misérables j j'étais encore riche j mais je me trouvais pauvre, parce que je n'avais pas de quoi distribuer à tous les malheuï^ux.'J'éîablis à Athène^s cette grande maxime, que les citoyens d'une même république doivent sentir et plaindre les maux les uns des ^ut^s^ comme membres d'un même corps,
La troisième source de nos maux élait la multiplicité des lois , marque aussi évidente de la corruption d'un JLtat, que la divei-sité des remèdes en est une des maladies dû corps.
C'est encore ici où je ne pouvais pas imiter Lycurgue j la communauté des biens et l'égalité des citoyens avaient rendu inutile à Sparte cette foule de lois et de formes qui sont absolument nécessaires partout où se trouve l'inégalité des rangs et des biens. Je me contentai de rejeter toutes les lois qui ne servaient qu'à exercer le génie subtil des sophistes et la science des jurisconsultes; je n'en réservai qu'un petit nombre , simples, courtes et claires. Par là , j'évitai la chicane, monstre inventé par la vaine subtilité des hommes pour anéantir la justice; je fixai des temps pour finir les procès, et j'ordonnai des punitions rigoureuses et déshonorantes pour les magistrats qui les étendraient an-delà des bornes. J'abolis enfin les lois trop sévères de Dracon (i), qui punissaient égalent) Vivait 62'i ans avant J. C. SeB lois étaient si li"
ment de mort les moindres faiblesses et les plus grands crimes : je proportionnai les puQÏtions aux fautes.
La quatrième source de nos maux était la mauvaise éducation des enfans. On ne cultivait dans les jeunes gens que les qualités superficielles, le bel esprit^ l'imagination brillante^ la politesse efféminée. On négligeait le cœur , la raison, les sentimens et les vertus solides; on menait le prix aux hommes et aux choses, selon les apparences et non selon la réalité. On regardait le frivole sérieusement , et les choses solides comme trop abstraites.
Pour prévenir ces abus , j'ordonnai à l'ar réopage de veiller à l'éducation des enfans. Je ne voulais pas qu'ils fussent élevés dans l'igno^ rancc comme les Spartiates, ni qu'on se bornât, comme auparavant , à leur apprendre l'éloquence, la poésie et les sciences, qui ne servent qu'à orner l'imagination. Je voulus qu'on les appliquât à toutes les connaissances qui forti-? fient la raison et qui accoutument l'esprit à l'attention, à la pénétration et à la justesse; telles que la proportion des nombres, le calcul des mouvemens célestes, la structure de l'uni-vers , la grande science de remonter aux prin-? cipes, de descendre aux conséquences , et de suivre l'enchaînement des vérités, gourcusct, qu'on disait ç[u'il les avait éa'it«s av«c du saug.
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Ces sciences spéculatives ne servent pourtant qu'à exercer et à former l'esprit pendant la tendre jeunesse. Dans un âge plus mùr^ les Athéniens étadient les lois, la politique et l'histoire , pour connaître les re'volutions des empires, les causes de leur établissement et les rasons de leur décadence j en un naot , ils s'instruisent de tout ce qui peut contribuer k la connaissance de l'homme et des hommes (i). La cinquième et dernière source de nosmanx était le goût elTréné des plaisirs. Je savais que le génie des Athéniens demandait des amuseinens et des spectacles j je sentis que je ne pouvais dompter ces âmes républicaines et indociles qu'en me servant de leur penchant pour le plaisir, afin de les captiver et de les instruire. Je leur fis représenter dans ces spectacles les funestes suites de leur désunion et de tous les vices, ennemis de la société. Les hommes, assemblés dans un même lieu,j passaient ainsi •des heures entières à entendre une morale sublime. Ils auraient élé choqués de préceptes et de maximes, il fallait les éclairer, les réunir et les corriger, sous prétexte de les aiuuser ; telle» étaient mes lois.
(1} Pidstrate établit une espèce d'académie pour eultiver toutes ces sciences , et forma une bibliothèque magnifique , contenant un recueil de tous les an' ciens poètes, philosophes et historiens.
Je vois bien, dit Cyrus, que vous avez plus consulté la nature que Lycurgue; mais u'avezr vous pas aussi trop accordé à la faiblesse humaine ? Dans une république qui a toujours aimé la volupté, il me paraît dangereux de vouloir unir les hommes par le goût des plaisirs.
Je ne pouvais pas, reprit Solon, 'changer la nature de mes citoyens. Mes lois ne sont pas parfais tes, mais elles sont les meilleures qu'ils puissent supporter. Lycurgue trouva dans ses Spartiates un génie propre pour toutes les yerlus hëi'OiV ques j je trouvai dans les Athéniens un penchant pour tous les vices qui rendent efféminé. J'ose dire que les lois de Sparte, en outrant les vertus, les transforment en défauts. Mes lois, au contraire , tendent à rendre les faiblesses même utiles k la société. Voilà tout ce que peut faire la politique; elle ne change point les cœurs, elle ne fait que mettre à profit les passions.
Je crus, continua Solon, avoir prévenu et guéri la plupart de nos maux par l'établissement de ces loisj mais l'inquiétude d'un peuple accoutumé à la licence me causait tous Jes jours des importunités extrénaes. Les un* blâmaient mes réglemens, lesauties feignaient de ne les pas entendre j quelques-uns voulaient y ajouter , d'autres voulaient en retrancher. Je sentis alors l'inutilité des plus excellentes Jois, quand du n'a point une autorité fixe et
stable pour les faire exe'cuter. Que le sort des mortels est malheureux I En e'vitant les maux affreux du gouvernement populaire^ on court risque de tomber dans l'esclavage. En fuyant les inconvéniens de la royauté , on s'expose peu à peu à l'anarchie. De tout côté le chemin politique est bordé de précipices. Je vis que je n'avais encore rien fait. J'allai trouver Pisisirate, et je lui dis :
Vous voyez tout ce que j*ai entrepris pour soulager les maux de l'État : tous mes remèdes sont inutiles, puisqu'il n'y a point de médecin pour les appliquer. Ce peuple j impatient du joug , craint l'empire de la raison même • l'autorité des lois le révolte j chacun veut les réformer à sa mode. Je vais m'absenter de la patrie pendant dix ans; j'éviterai par là les embarras où je suis exposé tous les jours de gâter la simplicité de mes lois , en les multipliant et en y ajoutant. Tâchez, pendant mon absence, d'y accoutumer les Athéniens : n'y souffrez aucun changement. Je n'ai pas voulu accepter la royauté qui m'était offerte ; un vrai législateur doit^ être désintéressé. Mais pour vous , Pisistrate , vos vertus militaires vous rendent propre à commander aux hommes, et votre naturel doux vous empêchera d'abuser de votre autorité. R.en(lez les Athéniens soumis, sans être esclaves, et reprimez leur licence.
sans leur éler la liberté'. Fuj'ez le nom de rof ,
et contentez-vous de celui d'archonie.
Après avoir pris cette résolution, je partis aussitôt, et j'allai voyager en Egypte et en Asie. Pendant mon absence, Pisistrate' monta sur le trône, maigre' l'aversion des Athéniens pour la royauté. Son adresse et son courage l'y élevèrent, sa douceur et sa modération l'y maintiennent. Il ne se distingue de ses citoyens que par une exacte soumission aux lois j il mène une vie simple et sans faste. De plus, étant descendu de Cécrops , les Athéniens le respectent, parce qu'il n'a repris l'autorité de ses ancêtres que pour le bien de la patrie. Pour moi, je vis ici solitaire, sans me mMer du gouvernement; je me contente de présider à l'aréopage, et d'expliquer mes lois, quand il s'éh lève quelque dispute.
Le prince de Perse comprit, par les discours de Solon, les inconvéniens d'un gouvernement populaire , et sentit- que le despotisme de la multitude est encore plus insupportable que l'autorité absolue d'un seul.
Cyrus, instruit des lois de Solon et du gouvernement des Athéniens , s'appliqua ensuite à connaître les forces militaires. Elles consistaient principalement dans leurs flottes. Pisistrate conduisit Cyrus à Phalère (i), ville maritime
(i) Aujourd'hui St. -Nicolas, \illage el port.
sîluée à I^erabouchure de l'Ilissus : c'était la retraite ordinaire des vaisseaux athéniens. Le fameux port de Pyiée fut bâti depuis par Thémistocle.
Ils descendirent la livière dans un bâtiment fait exprès, accompagnés d'Araspe et de plusieurs sénateurs. Pendant qu'une musique délicieuse charmait l'oreille et réglait la m.anœu-' Vre des rames, Pisistrate entretenait le prince des forces navales des Athéniens, des projets qu'il méditait pour lés augmenter, des avantages qu'on pourrait en tirer pour la sùrelé de la Grèce contre les invasions étrangères , et enfin de l'utilité du commerce pour la marine.
Jusqu'ici, dit- il, les Athéniens ont songé plutôt à s'enrichir qu'à s'agrandir j c'est ce qui a été la source de noire luxe, de notre licence et de nos discordes populaires. Partout où les citoyens ne font le commerce que pour augmenter leurs trésors, l'État n'est plus une république, mais une société de marchands, qui n'ont d'autre lien que la passion de s'enrichir j ils ne songent plus à l'amour généreux de la patrie; ils croient pouvoir y renoncer quand le bien général est contraire à leurs intérêts particulier?.
J'ai tâché de prévenir ces inconvéniens : nos vaisseaux subsistent par leur négo:e pendant la paix , et pendant la guerre ils servent à
défendre la patrie. Par là le commerce contribue non -seulement à enrichir les citoyens , mais aussi à augmenter les forces de l'Etat. 11 ne diminue point les vertus militaires, et le bien public s*accorde avec celui de cliaque particulier.
C'est ainsi que Pisisu*ate parlait à Cyrus , quand ils arrivèrent à Phalcre. Son port s'étendait en forme d'un croissant j de grosses chaînes le traversaient, pour servir de barrière aux vaisseaux. Plusieurs tours régnaient de distance en distance pour faire la sûreté du mole.
Pisistrate avait fait préparer un combat naval. Les vaisseaux s'aiTangent, une forêt de mats forme d'une part trois allées à perte de vue , tandis qu'une triple flotte, se recourbant en demi-lune, élève sur l'onde une foret opposée. Les soldats pesamment armés étaient placés sur les ponts ^ les archers et les frondeurs occupaient la proue et la poupe.
La trompette guerrière donne le signal : les navires se reculent d'abord , s'avancent ensuite, et se choquent avec impétuosité ; ils s'entreperccnt et se fracassent avec leurs éperons pointus, armés de fer. Ceux-ci heurtent à la proue, ceux-là à la poupe, d'autres aux deux côtés, tandis que les vaisseaux attaqués avancent leurs rames pour rompre la violence du choc. Les deux flottes s'entremêlent, s'accrochent, s'attaquent de près. Ici les soldais s'élancent de l'ua
k l'autre bord; là ils jettent des ponts pour passer dans les vaisseaux ennemis. La mer est déjà couverte d'hommes qui nagent au milieu de» avirons rompus et des bancs de rameurs. On continue ce spectacle pendant plusieui-s heures , pour montrer au prince toute la différente manœuvre des vaisseaux pendant un combat naral.
Aussitôt qu'il fut fini, CjTtïs descendit au port pour voir la construction des navires et pour s'instruire des noms et des usages de chacune de leurs différentes parties.
Le lendemain il monta avec Pisislrate dans un char superbe j ils retournèrent ensemble à Athènes par une ferrasse qui régnait le long de$ bords de la rivière d'Ilissus.
Pendant le chemin, le prince de Perse pria le roi d'Athènes de lui apprendre le détail des différentes révolutions qui étaient arrivées sous son règne, etPisistrale contenta ainsi sacuriosite. (i) Vous savez que deux factions déchiraient l'Etat, lorsque je montai sur le trône. Lycurgue et Mégacles en étaient les chefs j Solon apaisa nos discordes par la sagesse de ses lois , et partit bientôt apièspour l'Asie. Pendant son absence, je tâchai de gagner le cœur des Athé-
(i) Toute cette histoire est fondée sur le récit d'Hérod. , liv. 1.
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niens j j'oblins , par mes artifices et par mort adresse , des gardes pour ma personne j je m'emparai de la forteresse, et je me fis proclamer roi. Pour me concilier de plus en plus l'amitié du peuple , je méprisai l'alliance de tous les princes de la Grèce , et j'e'pousai Phya, fille d'un riche Athe'nien de la tribu Péanée. L'amour s'accordait avec la poliliquje^ Phya ajoutait à une beauté merveilleuse toutes les qualite's dignes du trône et toutes les vertus d'une âme noble. Je l'avais aimée dès ma tendre jeunesse • mais l'ambition m'avait distrait de Cet amour.
Après avoir gouverné paisiblement penchant quelques années, l'inconstance des Athéniens éclata de nouveau. Lycurgue excita les mufmures des nobles et du peuple contre moi , sous prétexte que j'épuisais les trésors de l'Étnt pour enli'ctenir des flottes inutiles. 11 répandit avec art que je ne faisais augmenter les forces navales que pour me rendre maître de la Grèce et pour détruire ensuite la liberté des Athéniens j il trama une conspiration secrète contre ma viej il communiqua ses desseins à Mégacles, qui en eut horreur, et m'en fit avertir.
Je pris toutes les précautions nécessaires pour ne pas devenir la victime de la jalousie de Lycurgue; mais il trouva moyen de soulever le peuple, dont la fureur alla jusqu'à mettre 1«
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feu à mon palais pendant la nuit. Je courus vers l'appartement de Pliya , il était déjà con-' supié par les flammes; je n'eus que le temps de me sauver avec mon fils Hippias. Je me relirai pendront l'obscurité , et je m'enfuis dans l'île de Salamine (1), où je fus caché deux années entières. Je croyais que Phya avait péri dans l'incendie , et quelque violente que fût mon ambition , je ne regrettai pas moins la mort de mon épouse que la perte de ma couronne.
Pendant mon exil^ la haine de Mégacles se ralluma contre Lycurgue, et la ville fut livrée à de nouvelles discordes. Je fis instruire Mégacles de mon sort et de ma retraite; il me fit proposer de revenir à Athènes, et m'offrit sa fille en mariage.
Pour engager les Athéniens à favoriser nos projets j nous eûmes recours à la religion ; nous gagnâmes les prêtres de Minerve, et je quittai rile de Salamine. Mégacles me joignit à un temple qui était à quelques stades d'Athènes; il était accompagné de plusieurs sénateurs et d'une foule de peuple. On offrit des sacrifices; ou consulta les entrailles des victimes. Le pontife déclara, au nom de la déesse, que sa ville ne pouvait être heuieuse qu'en me réta-
(t) A piései.t l'île -âë-CouIouri , dans le golfe d'Engia.
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blissant, et je fus couronné iolennelieitient. Pour imposer davantage au peuple , Mdgacles fît choisir parftii les Jeunes prétresses celle qui avait la taille la plus majestueuse j ou la fit armer comme la fille de Jupiter; la redoutable e'gide couvrait sa poitrine; elle tenait dans sa main une lance brillante, mais son visage était Voilé. Je montai avec elle dans un char de triomphe, et nous fûmes conduits à la ville, précédés par des trompettes et des hérauts, qui criaient à haute voix (i) : Peuples d'Athènes, recevez Pisislrate, que Minerve, voulant honorer au-dessus des autres mortels, vous ramène par sa prétresse.
On ouvrit les portes de la ville , et nous allâmes à la forteresse, où l'on devait célébrer mes noces; la prétresse descendit de son char j et, me prenant par la main , elle me mena dans l'intérieur du palais. Quand nous fûmes seuls, elle leva son voile, et je reconnus que c'était Piiya. Jugez de mes transports; mou amour et mon ambition étaient satisfaits et couronnés dans le même jour; Elle me raconta en peu de mots tout ce qui lui était arrivé depuis notre séparation , comment elle s'était sauvée des flammes, et sa retraite dans le temple de Minerve , sur le bruit qui s'était répandu de ma mort certaine.
(i) Hérod., liv.i.
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Mégacles, voyant ses projets dëconcei"lés pa» le relourde la reine, ne songea qu'à me dépoS' séder de nouveau. Il se persuada que j'avais été de concert avec Phya pour le troraper • il fît répandre le bruità Athènes que j'avais corrompu le pontife , et que je m.'étais servi de la religion pour abuser le peuple. On se souleva une se-f conde fois conti'e moi , et on assiégea la forfcer resse. Phya , voyant les cruelles extrémités où j'étais réduit, et craignant pour moi la fureur d'un peuple superstitieux et irrité, prit la ré? solution de me quitter. Je n'appris son départ que par cette lettre ;
« Il serait injuste de priver les Athéniens « d'un roi comme Pisistrate ; il peut seul « sauver la patrie de sa ruine. Je veux me « sacrifier au bonheur de mes citoyens, e| « Minerve m'inspire ce sacrifice pour sa ville « favorite. »
Cet exemple de générosité me remplit d'admiration j me combla de douleur et redoubla ma tecdresse. Mégacles, ayant appris la fuite de Phya , me fit offrir la paix , à condition de répudier la reine pour épouser sa fille; mais je résolus de renoncera ma courojane, plutôt que de traliir mon devoir et mon amour. Le siège re^ cotnmença avec plus de fureur que jamais. Enfin, après une longue résistance, je fus obligé de
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céder. Je quittai l'Attique, et je me sauvai dan»
rEubëe(i).
J'errai pendant long-temps : mais ayant élë découvert. et poursuivi par Mégacles , je me retirai dans l'île de Naxos (a). J'entrai dans un temple de Minerve pour rendre mes hommages à la protectrice d'Athènes; après avoir achevé ma prière, je vis sur l'autel une urne qui attira mes regards; je m'approchai, et je lus celte inscription : Ici reposent les cendres dePliya, 'gui aima Pisistrate et sa patrie jusqu'à se sacrifîer pour leur bonheur.
Ce triste spectacle renouvela toutes me$ peines; cependant, je ne pouvais m'arracher de ce lieu funeste. J'y venais sans cesse pleurer mes malheurs; c'e'lait la seule consolation qui me restait dans une solitude afTreuse, ou je souffris la faim, la soif, l'inclémence djes saisons et toute» sortes de misères.
Tandis que je m'y livrais aux plus cruelle» réflexions dans un profond silence, je ne sais
(i) Grande île de la nier Égee, à pre'sent Egripo ou Hegrepont.
(2) L'une des Cyclades , ainsi nommeVs parce que ces îleé sont disposées en forme de cercle. C'est à Naïros qu'Ariane fut abandonnée, que Bacchus vint la consoler, •t que ce dieu e'tait honoré d'un culte particulier. Aujourd'hui Naxja , Strongyledia, Dionisias, etc. Cette lie est la plus grande , la j-Ius agréable et la plus fertile des Cyclades,
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si ce fut une vision ou un songe divin ^ mais le sommet du temple s'ébranla et s'entr'ouvrit j je vis Minerve dans les airs , telle qvi'elle sortit autrefois de la tête de Jupiler^ et je crus l'en» tendre prononcer ces paroles d'un Ion fier et menaçant : C'est ainsi que les dieux punissent ceux qui abusent de la religion pour llallcr leurs de'sirs ambitieux. Une sainle horreur s'empare de mon âme jla présence de la divi^ nité me confond et me dévoile tous mes crimes : je demeure long-temps immobile et insensible. Dans ce moment mon cœur fut changé; je reconnus la vraie source de mes malheurs; je détestai la fausse politique, qui se sert des ruses, des artifices et de la basse dissimulation. Je résolus de n'employer à l'avenir que des voies nobles, justes et magnanimes, et de rendre les Athéniens heureux , si les dieux s'apai- «îiient et me permettaient de remonter sur le trône. Les dieux s'apaisèrent en effet ^ et me délivrèrent de mon exil.
Hippias , mon fils, engagea les Argiens et plusieurs villes de la Grèce à me secourir. J'aîlai le joindre dans l'Atlique; je pris d'abord Marathon (i), et je m'avan^^ai veis AthèneF. Les Athéniens sortirent de la ville pour me
(i) Village célèbre par la bataille qu'y gagea Miltiad* eoulre les Perses : il a conservé son nom.
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combattre j je fis monter à cheval une troupe jd'enfans pour leur dire que mou dessein n'était pas de donner atteinte à leur libérale , mais de faire régner les lois de Solon, Cette modération les rassuia j ils me reçurent avec des acclamations de joie , et je remontai une .troisième foi? sur le trône. Depuiç ce tempç mon règue ne fut plus troublé.
Cyrus étant de retour à Athènes , Solon et Pisislrate le conduisirent aux spectacles publics. On ne connaissait pas encore les théâtres superbes , les décoratipns pompeuses ni les règles ingénieuses qu'on inventa depuis. La tragédiç n'était point dans la perfection que lui donna Sophocles, mais elle répondait à toutes les vues politiques qu'on avait eues en l'établissant.
Les poètes grecs dépeignaient ordinairement dans leurs pièces dramatiques la tyrannie des xois, pour fortifier l'opposition que les Athéniens avaient pour la royauté j mais Pisistrate fit représenter la délivrance d'Andromède. Le poète avait répandu dans sa tragédie plusieurs louanges qui étaient d'autant plus délicates qu'elles pouvaient être appliquées nonseulement à Persée , mais encore à Cyrus , qui descendait ,de ce héros.
Après ce spectacle , Solon mena le jeune prince dans sa retraite, où il trouva un repas plus frugal, mais aussi agréable que celui qu'il
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avait fait chez Pisislraie. Pendant le repas, Cyrus pria le sage vieillai-d de lui expliquer le dessein politique et les principales parties de la tragédie, qu'il ne connaissait pas encore. Solon , qui e'tait poète, lui dit :
Le tlie'dlre est un tableau vivant des vertus et des passions humaines. L'esprit, trompé par l'imitation , croit voir les objets j tout paraît présent et non représenté.
Vous avez lu autrefois notre poète Homère; ou n'a fait que raccourcir le poème épique pour composer le dramatique. L'un est une action récitée , l'autre est une action représentée ; l'un raconte le triomphe successif de la vertu sur les vices et sur la fortune , l'autre fait voir les maux inopinés causés par les passions. Dans l'un on peut prodiguer le merveilleux et le surnaturel, parce qu'il s'agit des actions héroïques que les dieux seuls inspirent; dans l'autre il faut joindre le surprenant au simple, et montrer le jeu naturel des passions humaines. En entassant merveilles sur merveilles, on transporte l'esprit au-delà des bornes de la nature, mais on ne fait qu'exciter l'admiration; en peignant, au contraire, les effets que les vertus et les vices produisent au - dehors et au -dedans de nous, on ramène l'homme à lui-même, et l'on intéresse le cœur en amusant l'esprit.
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Pour atteindre au genre sublime ^ il faut que le poète soit philosophe. Les fleurs, les grâces et les peintures les plus aimables ne flattent que l'imagination; elles laissent notre cœur vide et notre esprit sans lumière. Il faut répandre partout les principes solides, les sentimens nobles , et les tlivers caractères , pour faire connaître la vérité, la vertu et la nature. On doit peindre l'homme tel qu'il est, et tel qu'il paraît dans son naturel et dans ses déguisemens, afin de présenter à l'esprit un tableau conforme à l'original , où l'on voit presque toujours le contraste bizarre des défauts et des vertus. Il faut cependant ménager la faiblesse de l'esprit : trop de moralités ennuient, trop de raisonnemens refroidissent. On doit tourner les maximes en action, montrer les grandes vues par un seul trait, et instruire plutôt par les mœurs qu'on donne aux héros, que par leurs discours.
Voilà les grandes règles fondées sur la nature de l'homme ; voilà les ressorts qu'il faut remuer pour faire servir le plaisir à l'instruction. Je prévois qu'on pourra un jour perfectionner ces règles. Jusqu'ici je me suis contenté de rendre le théâtre une école de philosophie pour les jeunes Athéniens, et de faire servir les spectacles à leur éducation. C'est méconnaître la nature humaine que de vouloir Ift
conduire tout d'un coup à la sagesse par lu contrainte et la sévérité. Dans une jeunesse vive et bouillante^ on ne peut fixer l'attention de l'esprit qu'en l'amusant. Cet âge est toujours en garde contre les préceptes : il faut, pour les lui faire goûter y les déguiser sous la forme du plaisir.
Cyrus admira les grandes vues politiques ei morales du poëme dramatique, et sentit en même temps que les principales règles de la tragédie ne sont poinL arbiti'aires , mais doivent être puisées dans la nature. Il crut ne pouvoir mieux remercier Solon de ses instructions, qu'en lui marquant l'impression qu'elles avaient faite sur lui.
Je vois à présent , dit-il , que les Egyptiens ont grand tort de mépriser les Grecs, et surr tout vos Athéniens. Ils regardent vos grâces, vos délicatesses et vos tours ingénieux comme des pensées frivoles, des ornemens superflus, des gentillesses qui marquent tou jours l'enfanc» de votre esprit et la faiblesse de votre génie , qui ne sait pas s'élever plus haut. Je vois que vous sentez plus finement que les autres nations, que vous connaissez plus parfaitement lu nature humaine , et que vous savez tourner tous les plaisirs en instructions. On ne peut iute'rcsser les autres peuples] que par les pensées fortes , les mouvemens violens et les catastrophes sanglantes. C'est par défaut de seusibiliié que
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nous ne distinguons pas comme vous les nuances fines des pensées et des passions humaines, et que nous ne connaissons point ces plaisirs doux et tendres qui naissent des sentimens délicats.
Solon, touché de la politesse de ce discours, ne put s'empêcher de dire à Cyrus, en l'era-» brassant avec tendresse : Heureuse la nation gouvernée par un prince qui parcourt la terre et les mers pour rapporter dans sa patrie tous ies ti-ésors de la sagesse !
Cyrus se prépara enfin à partir d'Athènes. En quittant Pisistrale et Solon, il leur fit les mêmes promesses qu'il avait faites à Chylon et et à Léonidas, d'être toujours l'allié fidèle de la Grèce. 11 s'embarqua avec Araspe au port de Phalère, sur un vaisseau rhodien qui faisait voile pour la Crète (i).
Le dessein du prince de Perse, en passant dans cette île, était non-seulement d'étudier les lois de Minos , mais aussi de voir Pythagore , qui s'y était arrêté avant que d'aller à Grotone. Tous les mages de l'Orient , chez qui ce sage avait voyagé , en avaient parlé à Cyrus avec éloge. On le regardait comme le plus grand philosophe de son siècle , et celui qui entendait le mieux l'ancienne religion d'Orphée (2). Ses dis-
(i) Aujourd'hui Candie. Voyez sur la Crète les dictionaaii-cs de la fable.
(2) PoèU, musicien^ tt mini&tre des dieux. Il vivait
putes avec Anaximandre le physicien avaient rempli la Grèce et partagé tous les esprits. Araspe s'en était fait instruire par les philosophes d'Athènes, et voici ce qu'il apprit à Cyrus pendant leur navigation.
Pythagore, descendu des anciens rois de l'Ile de Samos, avait aimé la sagesse dès sa tendre enfance j il marquait dès lors un génie supérieur et un goût dominant pour la vérité. Comme il n'y avait à Samos aucun philosophe qui pût remplir l'avidité qu'il avait d'apprendre, il en sortit à l'âge de dix-huit ans, pour chercher ailleurs ce qu'il ne trouvait pas dans sa patrie. Après avoir voyagé pendant plusieurs années en Egypte et en Asie, il retourna enfin dans son île, plein de toutes les sciences des Chaldéens, des Égyptiens, des gyninosopliistes et des Hébreux : la sublimité de son esprit égalait l'étendue de ses connaissances, et les sentimens de son cœur surpassaient l'une et l'autre j son imagination vive et féconde ne l'empêchait pas de raisonner avec justesse.
Anaximandre avait passé de Milet (i), sa patrie, dans l'île de Samos j il avait tous les lalens qu'on peut acquérir par l'élude , mais son esprit était plus subtil que profond, ses idées plus brillantes que solides , et son éloquence
avant la guerre de Troie. Voy. le Dictioiin. de la fable. (1) Village aujomd'hui en ruines^ sous le nom dv Paldt^^a, dans l'Asie miueiue.
séductrice était pleine de sophismes. Impie Jusque dans le fond de l'âme, il afteclait tous les dehoi's d'une superstition outrée j il divinisait les fables poétiques j il s'attachait au sens littéral des allégories; il adoptait pour principes toutes les opinions vulgaires , afin de dégrader la ïeligion et de la rendre monstrueuse.
Pythagore s'opposa hautement à ces funestes maximes , et tâcha de purifier la religion des opinions absurdes qui la déshonoraient. Anaxitnandre , se couvrant du voile d'une hypocrisie profonde , prit de là occasion de l'accuser d'impiété.
11 employa les ressorts les plus cachés pour aigrir le peuple, et pour alarmer Polycrate, qui régnait à Saraos. 11 s'adressa aux philosophes de toutes les sectes et aux prêtres de» divinités différentes, pour leur persuader que le" sage Samien^ en enseignant l'unité d'un seul principe , détruisait les dieux de la Grèce. Le roi estimait et aimait Pythagore j cependant il se laissa surprendre par les discours pleins d'artifice qu'Anaximandrc fit parvenir jusqu'à lui : le sage fut banni de la cour , et obligé d'abandonner sa patrie.
Le récit de cet événement augmenta le désir qu'avait Cyrus de voir le philosophe, et de «on naître le détail de sa dispute. Les vents continuèrent à être favorables, et le vaisseau î^orda en peu de jours k l'ile de Crète»
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