‹ Les voyages de Nils à la recherche de l'idéalChapitre 6 sur 11 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

En Hollande.

Te rappelles-tu, chère sœur, le jour où notre bonne voisine, madame Hierta, vint présenter à nos parents son nouveau-né, un garçon de six semaines, qu'elle portait triomphalement dans ses bras? Elle Tadmirait et voulait qu'on Tadmirât. Il lui semblait si beau! il me semblait bien laid.

Je revenais d'Upsal, où j'avais lu plusieurs dissertations philosophiques, physiologiques, psychologiques sur la nature humaine, et je n'avais pas encore vu un enfant au maillot. En regardant celui-ci, je me disais : Eh! quoi, est-ce là le commencement de l'homme? Est-ce là ce qu'on appelle le roi de la création?

Le lion naît avec ses griffes ; l'oiseau avec ses ailes ; l'ours avec l'épaisse fourrure qui le garantira du froid. Grands et petits, tous les animaux ont, en quelques

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instants , leur vêtement , leur liberté d'action , leurs moyens de défense. Et cet enfant qui deviendra liorame, si Dieu lui prête vie, comme il est frêle ! 11 ne peut ni marcher, ni se tenir debout. Une alouette le renverserait d'un coup d'aile. Une mouche le harcèlerait sans qu'il pût se défendre. Sur ses traits informes il n'y a qu'une expression de malaise, d'inquiétude ou de douleur. Ses yeux débiles ne supportent point la lumière, et ses lèvres ne s'entr'ouvrent que pour exhaler un gémissement. N'est-ce pas une âme invisible qui gémit dans sa misérable prison, peut-être par le' souvenir des régions lumineuses d'où elle descend ; peut-être par l'intuition des souffrances qu'elle doit éprouver en ce monde ?

Cependant, l'homme est le roi de la création, roi subtil et courageux, roi puissant et rapace, puissant par les inventions de son esprit, par son labeur et son habileté. Les monts et les vallées sont ses domaines. Les airs et les eaux sont ses tributaires. 11 récolte les plantes et les fruits qui croissent à la surface de la terre ; il lui enlève, en la déchirant, les trésors qu'elle renferme dans ses entrailles. Il jette ses filets dans les profondeurs aquatiques. Il lance ses dards meurtriers dans les espaces aériens. Il parcourt comme un conquérant les fleuves et les mers. Il égorge ou subjugue les animaux pour son plaisir ou pour ses besoins.

De tous les êtres animés et inanimés répandus par la main de Dieu à travers le globe, il est le seul qui puisse subsister partout, dans les plaines marécageuses et sur les cimes des rocs, dans la ceinture de glace des contrées polaires et sous les feux de la zone torride. Le seul! Non, la Providence a accordé la même faculté au meilleur des animaux, au chien. Il vit partout où vit l'homme et l'on sait les services qu'il lui rend au sommet du Saint-Bernard,

dans les neiges du Groenland, dans les plaines arides de la Sibérie. A l'ouest lointain de TAraérique, des troupes de chiens sans maîtres campent sur la route du nouveau Mexique, comme si elles attendaient l'homme dans ces prairies désertes.

Les traditions populaires associent constamment le chien aux aventures de l'homme. Il a un chien avec lui, le pauvre bûcheron condamné à porter jusqu'à la fin des siècles son fagot dans la lune, poiir avoir coupé du bois le dimanche. Ils avaient aussi un chien avec eux, les sept chrétiens d'Ephèse qui dormirent dans leur grotte pendant trois cent soixante-douze ans.

Hais le chien est le débonnaire ami de Thomme, et l'homme est le roi de la création.

— Pourquoi, me diras-tu, cette longue digression?

— Parce que je suis dans une contrée où à chaque pas se manifeste d'une façon prodigieuse celte royauté de l'homme.

Étonnante Hollande! étonnante surtout lorsqu'en voyant ce qu'elle est devenue, on songe à ce qu'elle a été. Je voudrais, chère .Stina, essayer de te donner une idée de son état primitif, tel qu'il m'apparaît dans les anciens documents historiques.

Figure-toi donc autour de la région des Pays-Bas une sauvage forêt qui se rejoignait à la fameuse forêt hercynienne, si grande qu'on cheminait soixante jours dans ses profondeurs sans en voir la fin,

 l'extrémité occidentale de celte immense ceinture de bois, enire les embouchures de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, et les longs circuits de la mer du Nord, des bancs de sable arides, des dunes formées par les dépôts des vagues et déformées par les vents; plus bas, un sol marécageux,

limoneux, vacillant et fréquemment submergé par les hautes marées.

Une telle zone semblait à jamais inhabitable. Cependant des princes d'Orient viennent s'y établir, de vrais princes, comme on peut le voir par la chronique de Frise. J'espère qu'il n*y a point de gens assez malavisés pour mettre en doute la véracité de ces bons livres.

Trois siècles et demi avant Tère chrétienne, dit la vénérable chronique, il y avait dans Tlnde un roi qui, au milieu de ses richesses, se glorifiait surtout de voir grandir près de lui trois valeureux garçons, ses trois fils : Friso, Bruno, Saxo. Il périt victime d'un infâme complot. Ses fils, pour le venger, s'adjoignirent à l'armée d'Alexandre, qui alors marchait triomphalement vers la sainte rive du Gange. Le meurtrier de leur père, l'usurpateur de leurs domaines s'avança contre eux avec 200,000 fantassins, 2,000 chariots de guerre, 20,000 chevaux, 3,000 éléphants. Avec tout ce grand appareil, il n'était pas en état de lutter contre les phalanges macédoniennes. Il vit ses troupes s'enfuir en désordre. Il voulait fuir aussi. Mais il fut pris et condamné au supplice qu'il méritait.

Après la mort d'Alexandre, les trois jeunes princes voyant leur pays divisé, tourmenté, et ne pouvant remédier à ses infortunes, résolurent de s'expatrier. Ils partirent non point comme nos pauvres émigrants de Suéde, y qui emportent sur leurs épaules tout leur petit bagage. Non, les fils du roi indien, en abandonnant le palais de leurs aïeux, ne voulaient point renoncer à leur faste habituel. Ils équipèrent une flotte de trois cents navires, et y mirent leurs trésors. Mais il n'arrivèrent pas aisément au heu où ils devaient poser leurs pénates. Us errèrent pendant huit ans à travers le monde. Qui sait par quelles contrées ils passèrent? qui sait s'ils n'entrevirent pas long-

temps avant Christophe Colomb les vierges plages de l'Amérique ?

C'est grand dommage que nous n'ayons pas le récit de leurs navigations. Ils ont eu peut-être des aventures plus extraordinaires que celles d'Ulysse, de Sinbad le Marin, de Gulliver, de Niels-Klimm, ces fameux voyageurs. Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans leurs aventureux voyages, ils subirent tant d'ouragans qu'ils y perdirent la plus grande partie de leurs richesses, et les deux tiers de leurs bâtiments.

Enfm, deux de ces nobles princes entrèrent en Allemagne, Bruno fonda la ville de Brunswick, et Saxo constitua la principauté de Saxe. En même temps, leur frère aîné, Friso, abordait au Texel et pénétrait dans la plaine septentrionale à laquelle il donna son nom. C'est maintenant la prospère province de Frise.

Dans les divers districts dont se compose le royaume actuel de Hollande, d'autres émigrants arrivaient : des Celtes, des Gaulois, des Germains, qui de ci, qui de là, se cherchaient un gîte. Comment vivaient-ils sur ce sol infructueux, informe, inachevé? Ainsi que les castors, ils se construisaient leur demeure en partie sur terre, en partie sur l'eau. Ainsi que les Indiens de l'Amérique du Nord, ils n'avaient pour toute ressource que la chasée et la pêche. Par les inondations qui de temps à autre ravageaient, emportaient les forêts, ils perdaient une partie de leurs moyens de subsistance ; ils ne vivaient plus que de poisson.

Mais le travail et l'intelligence de l'homme ; ce sont là souvent les deux meilleurs signes de sa royauté.

Tu sais, ma chère Stina, quels défrichements opèrent les pauvres gens de nos pays, nos Torpares, nos Nybyggares, en des lieux déserts, sous notre rude climat. A voirie pla-

teau où ils vont construire avec quelques rameaux de sapin leur cabane solitaire, on ne peut croire qu'ils réussissent dans leur entreprise. Si rocailleux est le champ qu'ils ont tenté de cultiver! si mince la couche de terre végétale qui le revêt. Cependant ils ne se découragent point. Ils creusent, ils bêchent, et finissent par fertiliser un sol qui semblait devoir rester à jamais stérile.

Tu t'intéresses aussi à l'Islande, peuplée par une colonie de Norvégiens, et tu sais comme les habitants de cette île phénoménale s'efforcent de conserver au milieu de leurs rocs et de leurs débordements de lave, quelques bandes de prairie où au printemps l'herbe reverdit, où ils peuvent faire paître leurs moutons.

Mais tout cela n'est ri^n, comparé à l'œuvre accomplie par les Hollandais. Là, il n'y avait qu'une terre si mouvante et si humide qu'on ne savait, dit Tacite, s'il fallait l'appeler de la terre ou de l'eau .

Cette matière spongieuse, cette terre étrange, semblable à celle qui, aux premiers jours de la formation du globe, commençait à surgir à la surface des flots, les Hollandais l'ont desséchée, affermie, assainie. Ils ont façonné et, pour ainsi dire, créé leur sol.

Cette terre ainsi faite, on s'imagine qu'elle va être le paisible domaine de ceux qui lui ont consacré leur patient et intelligent labeur. Mais il n'est si humble possession qui n'excite quelques convoitises, et il est plus facile d'opposer une digue à la fureur des flots qu'aux emportements de l'ambition humaine.

D'abord envahie par différentes tribus de race germanique, la Hollande est ensuite subjuguée par les Romains, asservie par les Francs, soumise à Charlemagne. Sous le régne des successeurs de ce grand souverain, elle ne sort de son asservissement que pour se diviser et se mutiler elle-

même. Elle est gouvernée par des princes, par des comtes, par des évêques jaloux Tun de l'autre, avides d'argent et de pouvoir. Des discussions s'élèvent parmi le peuple, discussions violentes et opiniâtres qui arment le frère contre le frère et se prolongent pendant des siècles.

Cependant la puissance des comtes de Flandre grandit, puis leurs vastes domaines sont réunis à la maison de Bourgogne, et tantôt par la force, et tantôt par des alliances, les ducs de Bourgogne finissent par se rendre à peu près maîtres des Pays-Bas. Marie de Bourgogne, en épousant Maximilien, les apporte en dot à TAutriche. Charles-Quint les réunit à la monarchie espagnole. Trente ans après, la Hollande se révoltait contre cette puissante souveraineté.

la guerre, chère Stina, quelle barbarie 1 quelle impiété! La guerre de vanité où, pour les caprices d'un prince, des milliers de familles sont plongées dans le deuil ! la guerre d'^ambition où, pour conquérir un lambeau de terre, on dévaste des royaumes ! la guerre de religion où des chrétiens s'égorgent en invoquant l'appui de Dieu, le Dieu de paix et de miséricorde !

Sauf une trêve inefficace et quelques intervalles de repos, produits par l'épuisement, cette guerre entre la Hollande et l'Espagne dura quatre-vingts ans. Qui pourrait dire ce qu'elle a fait verser de larmes et de sang !

Le 6 octobre, les habitants de Leyde célèbrent encore chaque année l'anniversaire du jour où cessa le siège de leur ville. Ce siège si dramatique ! d'âge en âge on ne peut l'oublier.

C'était en 1574, au mois de mai, où les près de Hollande reverdissent comme nos vallées suédoises, où la nature assoupie sous le linceul de son hiver se réveille comme Juhette appelant son Roméo, où l'alouette dans les airs.

l'abeille sur les fleurs naissantes, le ruisseau par ses susurrements autour des nénuphars et des myosotis, Tarbre par le balancement de ses feuilles virginales, chantent rhymne de joie et de résurrection.

En cette saison bénie, les régiments espagnols qui venaient de s'emparer de Harlem s'avancèrent vers les murs de Leyde. Ils avaient déjà tenté d'envahir cette commerciale cité. Ils auraient pu, cette fois, la subjuguer par un impétueux assaut, car elle ne s'attendait point à leur si prompt retour, et, malgré les conseils de Guillaume d'Orange, elle n'avait point fait de préparatifs pour leur résister. Mais on dit que le général Valdès aimait une jeune fille, qui le supplia de ménager la ville où elle avait ses parents. Partout ainsi apparaît le suave pouvoir de la femme. En tout temps, de doux épisodes d'amour surprennent le cœur dans de tragiques histoires.

Pour obliger sans effusion de sang les gens de Leyde à se rendre, Valdés les bloqua. Bientôt leurs provisions furent épuisées, et, cernés comme ils l'étaient, ils ne pouvaient rien recevoir du dehors. Plus rien dans les boulangeries, plus rien dans les boucheries. Ni blé, ni farine, ni bœuf, ni mouton ; le cheval aussi avait disparu, et Ton considérait comme un aliment précieux les chiens, les chats, les rats, même les insectes. On gardait encore des vaches pour avoir leur lait, mais de jour en jour, il fallait en sacrifier quelques-unes, et on en distribuait les chairs par minimes portions à la population affamée. A Theure de l'holocauste, une foule de malheureux courait à l'abattoir pour s'y disputer un chétif morceau de viande, ou pour recueillir avec avidité le sang qui coulait sur le pavé, et les peaux des animaux, coupées par tranches et bouillies, étaient aussitôt dévorées.

Les femmes et les enfants s'en allaient fouiller dans les

égouls, dans les fumiers pour chercher quelques débris de nourrriture. On mangeait les feuilles des arbres et ilierbe qui croissait sur les murs, et l'on n'échappait point aux tortures de la famine. La mortalité était effroyable. Les enfants mouraient sur le sein desséché de leurs nourrices ; les mères tombaient sans secours dans les rues. Les gardiens de nuit trouvaient dans leurs tournées des familles anéanties : père, mère, enfants gisant inanimés l'un à côté de l'autre.

De cette horrible misère naquit un autre fléau, la peste, qui tout à coup éclata comme pour abréger l'agonie de ces malheureux. En quelques jours elle enleva de six à huit mille individus. La patience et le courage des habitants de Leyde étaient épuisés. Une troupe tumultueuse se rendit près de Pierre Van der Werff, le bourgmestre, demandant qu'on acceptât les propositions de l'ennemi.

— Mes chers concitoyens, leur dit l'inébranlable magistrat, je sais que je dois mourir... Si ma mort peut vous soulager, prenez mon corps ; je vous le livre. Mais jusqu'à ma dernière heure, je resterai fidèle au serment que j'ai fait à mon pays.

Ces héroïques paroles suffirent pour apaiser la révolte. Lesbourgeois coururentsur les remparts, eu s'écriant que, s'il le fallait, ils dévoreraient leur bras gauche pour défendre encore leur Hberté avec leur bras droit.

Pendant ce temps, le prince d'Orange, le commandant en chef de l'insurrection hollandaise, était à Rotterdam, malade de la fièvre, combinant pourtant avec les États- Généraux les moyens de secour'r la malheureuse ville. Après plusieurs projets on en vii t à une mesure désespérée. C'était de rompre les digues de la mer, d'inonder ainsi la vaste plaine de Leyde et d'y r mener des bateaux hollandais. Par ce débordement, or. ruinait un des districts les

plus féconds de la contrée ; mais mieux vaut, disaii-on> terre dévastée que terre perdue.

Et les digues furent ouvertes, et le 2 octobre, une flotte de deux cents barques, favorisée par les vents d'équinoxe qui produisirent une marée extraordinaire, s'approcha de Lammen. Là était uiie forteresse occupée par les Espagnols et garnie de canons. Elle avait un aspect si formidable que l'amiral Boizot, qui dirigeait ces deux cents bateaux, n'osait immédiatement l'attaquer.

Cependant les habitants de Leyde étaient dans une fiévreuse attente. Par une dépêche placée sous l'aile d'un pigeon, Boizot leur indiquait sa situation. Le soir, une quantité d'entre eux.se reiîdirent avec le bourgmestre sur les remparts. « Mes amis, leur dit l'intrépide Van der Werff, au delà de ces bastions, il y a du pain et des vivres ; audelà de ce campement de Lammen, sont nos auxiliaires, nos frères. Laisserons-nous périr ceux qui viennent nous défendre ? — Non, non ! s'écrièrent à la fois tous les soldats de cette vaillante milice, plutôt que de pepdre le moyen de salut si longtemps attendu, nous démolirons les remparts de l'ennemi avec nos dents et nos ongles. »

Il fut décidé alors que le lendemain on ferait une sortie pour seconder les opérations de Boizot. La nuit vint, une nuit pleine d'anxiété pour les Espagnols, pour la flotte, pour la ville assiégée.

Pendant cette longue nuit, des images singulières, des bruits étranges surprenaient à tout instant les sentinelles de la cité. Une quantité de lumières sortaient successivement du fort, et se reflétaient dans les eaux obscures. Un des murs de la ville s'écroula avec un hornble fracas. Les gens de Leyde pensaient que les Espagnols préparaient leur assaut ; les Espagnols croyaient que les assiégés commençaient leur sorlie. Tout étaitvague et mystérieux.

Enfin, le jour parut, et l'amiral se décida à attaquer la forteresse. Mais là régnait un silence qui lïnquiétait. La ville avait-elle été prise dans la nuit? Les massacres étaientils déjà commencés? Tant d*efforts audacieux étaient-ils perdus ?

Tout à coup les Uiarins de la flotte distinguèrent un homme qui des bastions de Lammen se dirigeait vers eux à la nage, puis un enfant qui, au sommet de la forteresse, agitait son bonnet. Plus de doute. Le mystère était éclairci. Les Espagnols, saisis d'une frayeur panique, avaient pris la fuite.

Ces lumières incompréhensibles qu'on avait vues briller dans la nuit étaient celles des lanternes qui éclairaient leur retraite. L'enfant qui agitait son bonnet au-dessus des retranchements avait observé le départ. Les magistrats de Leyde n'osaient d'abord croire à ce prodigieux événement. Mais bientôt le fait fut évident. Les Espagnols s'étaient déterminés à la retraite au moment même où, par un accident extraordinaire, l'ébranlement d'un pan de muraille leur ouvrait un côté de la ville. Le bruit de cet ébranlement leur avait causé un nouvel effroi ; il leur avait fait croire que les assiégés sortaient pour attaquer la citadelle de concert avec la flotte ,

Tous les obstacles ayant ainsi disparu, le 5 octobre, Boizot entra avec ses marins dans la ville. Elle était sauvée.

Sur les quais, le long des canaux se pressait une population famélique. Quiconque pouvait encore se mouvoir, voulait saluer ses libérateurs. De chaque embarcation, les matelots portaient du pain à la foule. Les pauvres gens qui, depuis plusieurs mois, n'avaient pas eu un aliment salutaire, saisissaient avec avidité ce précieux présent qu'il eût fallu leur donner avec plus de ménagement. Plu-

sieurs d'entre eux furent suffoqués par rimpétuosité avec laquelle ils dévoraient cette nourriture si longtemps désirée ; d'autres tombèrent malades par suite de l'abondance qui succédait si vite à un complet dénûment. Hais on se hâta de prendre des précautions pour prévenir de tels accidents.

L'amiral, descendant de son bateau, fut reçu par les magistrats, et aussitôt une procession solennelle fut organisée. Vieillards et jeunes gens, soldats et matelots, femmes et enfants, tout le monde se rendit à la grande église. L'héroïque cité qui venait de résister avec tant de fermeté A la puissance d'un des rois de la terre, s'inclinait avec une humble gratitude devant le roi du ciel. Après la prière, toute la congrégation entonna un hymne religieux. Mais toutes les voix ne purent continuer ce chant jusqu'à la fin. Elles étaient paralysées par une trop vive émotion, et les femmes pleuraient avec les enfants.

Par leur prodigieuse énergie, les Hollandais obligèrent l'Espagne à faire la paix. Mais les vagues soulevées parles vents ne se calment point dès que la tempête est finie. Les sociétés humaines ne s'apaisent point immédiatement après l'ouragan d'une révolution. Nul homme et nul peuple ne brise impunément les liens d'une ancienne autorité, d'une vénérable tradition, et il y a dans l'histoire des . nations les plus sérieuses, de singulières fluctuations, d'étranges anomalies.

Les Hollandais rejetaient le pouvoir monarchique, et à peine avaient-ils institué leur gouvernement républicain^ que le prince à qui ils confiaient le commandement de leurs troupes, aspirait à devenir leur royal souverain.

Les Hollandais accusaient Philippe II de torturer leur conscience; ils avaient pris les armes pour conquérir leur liberté religieuse, et quand ils l'eurent obtenue, pleine et

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entière, ils démentirenl cruellement par leurs actes les discours où ils invoquaient avec tant d'ardeur la loi de tolérance, la doctrine du libre examen. Dans leur calvinisme surgirent des sectes qui enfantèrent des haines violentes et des persécutions.

Deux professeurs célèbres : Gomar et Arminius enseignaient en même temps la théologie à Tuniversité de Leyde.

Gomar, imitant Calvin, soutenait que par un arrêt suprême, immuable, les hommes étaient de tout temps prédestinés : les uns à la béatitude céleste, les autres à Téternelle damnation.

Arminius, au contraire, défendait les principes de libre arbitre. La justice providentielle ne pouvait, disait-il, condamner les pervers endurcis dans le mal. Elle se plaisait à glorifier les justes et à pardonner aux pécheurs repentants.

Je pense, ma chère Stina, qu'un Gomar essayerait en vain de te convertir à ses maximes. Tu repousserais loin de toi ce dogme impie, cette idée de prédestination plus formidable que le fatum des anciens, plus dégradante que le fatahsme oriental.

Des légions dliommes préservés de Tabîme par une grâce infaillible! très-bien! Je voudrais que tous les hommes eussent en ce monde une bonne vie, et ensuite un éternel paradis. Mais d'autres légions d'hommes dévoués, avant de naître, à la perdition, et Dieu lui-même, le Dieu de justice, de bonté, de miséricorde, frappant d'un arrêt sans rémission ces pauvres victimes! comment croire à une si horrible conception ?

Cependant le dogme de Gomar se propageait dans les cités et les villages, principalement parmi le peuple. Celui d' Arminius était préféré par l'aristocratie. Les gomaristes vou-

laienl écraser la doctrine des arminiens. Leurs prédicateurs s'écriaient qu'elle était liée aux erreurs du paganisme, et attaquait les fondements de la Réforme. Ils suscitaient contre elle une plèbe grossière et fanatique, de telle sorte que les villes armées naguère pour défendre leur protestantisme contre les troupes catholiques de Philippe II, devaient s'armer de nouveau contre ces tourbes de protestants.

Afin de subjuguer plus promplement la secte qui leur était odieuse, les goraaristes, sachant qu'ils étaient numériquement les plus forts, demandaient la convocation d'un concile pour régler les affaires de religion, et formuler un dogme définitif. La Hollande ne voulait plus admettre l'autorité des grands conciles catholiques, où l'on voyait réunis les plus illustres, les plus savants, les plus saints personnages du monde, et elle attendait les décisions d'une petite assemblée de prédicalcurs de ses paroisses, auxquels s'adjoignit une vingtaine d'étrangers. La Hollande avait renoncé au Credo de l'Eglise romaine. 11 lui en fallait un autre, et cet autre devait être imposé à la plus noble partie de la nation par la violence.

Dans l'assemblée de Dordrecht , décorée du nom de synode national, les gomaristes, ainsi qu'ils l'avaient espéré, furent condamnés, outragés, privés de leurs emplois, bannis. Déjà les deux premiers d'entre eux, Grolius etBarneveldt, étaient en prison. Par un sentiment de haine personnelle, Maurice de Nassau les avait fait arrêter. Par le résultat du congrès de Dordrecht, il lui était plus facile de leur faire leur procès.

Tu sais, Stina, comment Grotîus fut délivré de sa captivité, et avec quelle distinction il fut accueilli dans notre pays de Suède par notre savante reine Christine. Mais Barneveldt, cet illustre compagnon de Grotius ! cet homme

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d'Etat dont Henri IV et Elisabeth admiraient l'habileté, ce grand citoyen de Hollande ! plusieurs de ses amis, pressentant les dangers qui le menaçaient, l'engageaient à s'éloigner. Une voulait point croire à leurs prévisions. Il leur disait : « Pourquoi serais-je persécuté? Je n'ai fait aucun maL »

Il n'avait fait en vérité aucun mal, et il avait rendu les plus éminents services à son pays. Mais par son austère vertu, par son généreux patriotisme, par sa foi républicaine, il gênait le général en chef des troupes de terre et de mer, le vaillant, l'impétueux Maurice de Nassau, l'ambitieux fils de Guillaume le Taciturne.

Un matin, au mois d'août 1618, il fut appelé chez le prince. Il obéit tranquillement à cet ordre selon sa coutume, et à son entrée dans le palais, un officier l'arrêta el le conduisit en prison.

II avait alors soixante et dix ans et il était un des fondateurs de cette république dont l'Espagne ne pouvait plus vaincre la résistance.

Ses fils ayant vainement sollicité son élargissement demandaient en grâce, qu'au lieu d'être enfermé comme un malfaiteur dans une prison, il fût consigné dans sa propre demeure. Le ministre de France lui témoignait, au nom de son souverain Louis Xlll, un intérêt particulier* Inutile intervention! Maurice ne voulait pas lâcher sa proie. Le vénérable Barneveldt resta en prison tout l'automne, tout l'hiver.

Au mois d'avril 1619, il fut traduit devant un tribunal composé de vingt-quatre juges. Il était accusé d'avoir fomenté des discussions religieuses et les discordes civiles, en s'opposant à la réunion du synode de Dordrecht, d'avoir déterminé les habitants de plusieurs villes à prendre les armes contre les gomaristes, enfin d'avoir reçu de Tarent de l'Espagne pour trahir les intérêts de la république*

or

C'était pour lui chose facile de répondre victorieusement à ces imputations. Mais il devait être condamné, et il le fut. Maurice, en sa qualité de stathouder, pouvait lui faire grâce. Il s'y refusa, malgré les vœux de sa belle-mère, la veuve de Guillaume, la veuve de Tamiral de Coligny, malgré la nouvelle intercession du ministre de France.

Il aurait voulu que Barneveldt sollicitât lui-même cette grâce, ou toutau moins la fit solliciter par sa femme, et le fier républicain ne voulait point lui accorder une telle marque de condescendance.

Le 12 mai, deux procureurs se rendirent près de l'illustre vieillard pour lui signifier son arrêt.

— Mon arrêt de mort ! s*écria-t-il, je ne comptais guère être ainsi récompensé de mes services.

Puis, se tournant vers un de ces magistrats :

— Ah ! Sylla, ajouta-t-il, que dirait votre père, qui m'aimait, s'il voyait ce que vous faites aujourd'hui?

Sylla baissa la tête et répondit tristement :

— Ne soyez point irrité contre moi. Mon emploi m'oblige à remplir cette tâche douloureuse.

— C'est vrai, répondit Barneveldt, vous obéissez à Tordre qui vous est imposé. D'autres auront à rendre compte de cet ordre devant Dieu. Moi, je vais mourir dans le sentiment de mon honnête conscience. Ma femme et mes enfants n'obtiendront peut-être pas l'autorisation de venir me voir avant ma dernière heure. Je voudrais au moins leur adresser par écrit mes adieux.

Une si simple permission ne pouvait lui être refusée. On lui apporta de l'encre et du papier: Il s'assit devant une table, et d'une main ferme écrivit cette lettre :

« Ma chère femme, mes enfants, je vous salue affectueusement et cordialement. Je viens d'apprendre que mon sort, est décidé. Demain on me fera mourir. J'ai cependant été

toute ma vie dévoué aux intérêts de mon pays. J'ai aussi de mon mieux servi le prince, selon que mon devoir m y obligeait. J'ai fait du bien à beaucoup de gens et n'ai volontairement offensé personne. Je suis vieux et Ton me condamne à mort. Mais je mets ma confiance en Dieu qui connaît le cœur des hommes, qui un jour nous jugera tous, et je vous prie d'avoir la même pensée. Aimez-vous l'un Fautre ; vivez ensemble en bon accord, et priez Dieu pour qu'il nous donne à tous sa grâce. »

Trois prédicateurs vinrent lui offrir leur assistance religieuse. Comme ils étaient de la secte des gomaristes, il les reçut d'abord froidement, puis fit un effort, et en vint à s'entretenir avec eux d'un ton amical.

Comme ils lui parlaient de sa fin prochaine :

— J'y suis bien résigné, dit-il. Je voudrais seulement savoir pourquoi je suis condamné.

L'un d'eux répliqua :

— Ceux-là le savent qui ont instruit votre procès.

— Mon procès, reprit-il, n'a point été fait selon les lois de l'équité, et je n'ai point eu mes vrais 'juges. Ceux qui ont prononcé ma sentence étaient en grande partie choisis parmi mes antagonistes.

Plusieurs fois dans la journée, il exprima la même pensée. Il avait le sentiment de son innocence. Il se rappelait ce qu'il avait fait pendant plus de quarante années en ses diverses missions, et l'iniquité de son jugement étonnait sa droiture de caractère, consternait son patriotisme. Une autre idée le préoccupait' encore ; il désirait savoir ce qu'on ferait de Grotius et de deux honorables magistrats arrêtés en même temps que lui : « J'espère, disait-il, qu'ils ne seront pas condamnés comme moi. Je suis vieux. Mes forces sont épuisées ; ils sont encore vaillants, et la patrie a besoin d'eux. »

Le soir, les prédicateurs le quittèrent, disant qu'ils reviendraient près de lui le lendemain matin de bonne heure.

Il resta seul dans sa cellule avec son fidèle domestique qui, pour le [servir jusqu'au dernier Jour, avait obtenu l'autorisation de partager sa captivité.

Il se mit au lit ; mais il ne pouvait dormir. A minuit, il témoigna le désir d'entendre une lecture pieuse. Les prêtres étaient restés dans la prison. L'un d'eux revint près de liii et se mit à lui lire un livre de prières. De temps à autre, il adjoignait à cette lecture ses réflexions. Bameveldt y adjoignait aussi les siennes, et les soldats placés en sentinelles à la porte de sa cellule, disaient qu'il parlait bien mieux que les prédicateurs.

Ainsi se passa une partie de la nuit, la dernière nuit de ce Socrate chrétien. Pour accomplir leur œuvre infâme, ses juges n'attendaient pas, comme ceux d'Athènes, le retour du navire de Dôlos. Sa sentence devait être exécutée le lendemain même du jour où elle était prononcée et, en ce jour suprême, il n'avait point à ses côtés Phédon, mais il dissertait aussi sur l'immortalité de l'âme. Son prédicateur gomariste soutenait le dogme fatal de la prédestinai ion, et le noble Barneveldt proclamait sa croyance à la grâce et à la miséricorde célestes.

Après son colloque nocturne, il se recoucha et s'endormit. Pendant ce temps, des ouvriers achevaient de clouer les planches de son échafaud.

Le matin avant l'aube, il se leva, s'habilla tranquillement, puis de nouveau écrivît à sa femme et à ses enfants pour leur dire encore adieu et leur recommander son fidèle valet.

Barneveldt fut conduit dans une salle où il devait subir encore une douloureuse formalité. Hais quand il fut là, on lui dit qu'il arrivait trop tôt. 11 retourna dans sa prison et

reprit en silence son livre de psaumes. Quelques instants après, il reçut Tordre de se remettre en marche. Il passa au milieu d'une haie de soldats et entra dnns la salle où il allait revoir ses juges rangés solennellement en face de lui. Sur l'ordre du président, il s'assit, et un des secrétaires lui lut le long exposé de son procès. Plusieurs fois, l'innocent Barneveldt protesta encore contre les faits qui lui étaient imputés. Il protesia aussi avec un accent de douleur quand il apprit l'arrêt de confiscation qui frappait sa famille.

— Eh quoi ! s'écria-l-il, n'est-ce pas assez que je meure ? faut-il encore] que ma femme et mes enfants soient réduits à la misère?

— C'est fini, dit le président. Allez.

Et du doigt il indiquait le lieu du supplice.

Barneveldt se leva, et d'une main s appuyant sur sa canne, de l'autre sur le bras de son domestique, il s'avança vers la fenêtre par laquelle il devait passer.

Contre le mur de sa prison, à la hauteur de cette fenêtre, s'élevait l'échafaud. Sur cet échafaud on voyait un cercueil noir, préparé quelques semaines auparavant pour un malfaiteur à qui Maurice avait fait grâce, et réservé pour le noble Barneveldt. Deux soldats assis sur cette caisse funèbre jouaient aux dés.

Cependant on craignait une manifestation populaire, et des bataillons armés gardaient les avenues de la place où devait se faire rexécutiou. Mais ils ne purent empêcher la foule d'y pénétrer. Près de là demeurait Maurice. D'un signe, il pouvait encore sauver sa victime. Il aima mieux la voir mourir.

En posant le pied sur l'échafaud, Barneveldt se tourna vers les spectateurs, et d'une voix vibrante s'écria : ft Ne

croyez pas que je sois un Irailre. Non. J'ai fidèlement servi mon pays, n

Puis il ôta son pourpoint, s*agenouilla, tira son bonnet sur ses yeux et dit : « Mon Dieu, mon père céleste, sauvez mon âme. »

Quelques minutes après, il avait cessé de vivre. Quand sa tète tomba sous le glaive du bourreau, des soldats essayèrent vainement d'arrêter une quantité de gens qui voulaient recueillir des gouttes de son sang. Pour les vrais patriotes et pour les arminiens, c'était le sang du juste, le sang d'un martyr.

Un demi-siècle plus lard, dans cette même république de Hollande, deux autres éminents républicains périssaient d'une façon horrible. C'étaient les deux frères : Corneliss et Jtan de Wilt, tous deux ayant, comme Barneveldt, dévoué leur existence et leurs nobles facultés à leur pays.

Corneliss, accusé d'un crime imaginaire par un exécrable scélérat, fut arrêté par l'ordre d'un tribunal servile, subit la torture en affirmant son innocence et en récitant une ode d'Horace. Les juges ne pouvaient croire à l'accusation portée contre lui. Cependant ils le condamnèrent a l'exil. Son frère Jean, rappelé près de lui par un faux message, se hâla de le rejoindre dans sa prison. Dès qu'on sut qu'ils étaient ainsi sous le même toit, un de leurs ennemis ameuta contre eux la populace qui se précipita vers les murs où ils étaient enfermés, hurlant, beuglant et criant qu'il fallait les conduire à l'échafaud. Un brave officier qui commandait une petite escouade, essaya de s'opposer à l'élan de cette tourbe furieuse. Mais il reçut l'ordre de se retirer, et il se relira en disant : « Les de Witt sont perdus ! »

Bientôt, en effet, les portes de la prison furent brisées ; Its deux malheureux frères terrassés, garrottés, traînés dans larue, et ù coups de massues, à coups de piques et de halle-

bardes assommés, égorgés, puis leurs cada\res pendus à des poteaux, lacérés, déchiquetés, et leurs cœurs arrachés. Dans une rage de cannibales, quelques-uns de ces effroyables meurtriers déchirèrent même entre leurs dents ces chairs sanglantes.

En aucun temps, en aucun pays, on n'avait encore vu une scène pareille. La révolution française n'avait pas encore montré dans sa phase de terreur jusqu'où peut aller la férocité de l'homme.

En étudiant l'histoire de Hollande, je me suis arrêté avec une impression pénible à ces deux taches de sang, à ces deux pages sinistres : la sentence de Barneveldt, l'assassinat des de Wilt. Mais avant et après, c est une histoire d'un caractère imposant, surprenant, d'un caractère unique.

Quand on examine la situation et la constitution du delta de Hollande, on dirait que la nature a mis la race humaine au défi de jamais séjourner sur un sol affaissé audessous de rOcëan et dépourvu de tous les éléments de construction terrestre et maritime. Ni bois, ni fer, ni pierre, ni plantes textiles ; en certains endroits, sur cette terre aquatique, pas même de l'eau potable. A Amsterdam, on la fait arriver d'Utrecht par des bateaux.

Mais les Hollandais, ces descendants des fiers Bataves, ne redoutent aucune difficulté. Petit est leur domaine, infructueux leur terrain. Mais l'espace immense est devant eux, et la mer leur chante, comme au Viking de notre poète Geiier son chant de voyage, son chant de sirène : « Till sioe ! till sioe ! A la mer 1 à la mer 1 »

Ils arment des navires et s'en vont de tous côtés, explorant les contrées lointaines, depuis le Spitzberg jusqu'aux sables de la zone torride. Ils découvrent des régions encore inexplorées. Ils conquièrent des royaumes. De cha-

cune de leurs expéditions, ils rapportent de nouvelles notions et de nouveaux éléments de fortune.

Enrichis parleur commerce, exaltés par leur patriotisme^ après avoir vaincu l'Espagne dans leur pays, ils la poursuivent jusque dans ses royaumes du nouveau monde et lui enlèvent ses galions et ses colonies. Ils osent aussi résister à Louis XIV, ils en viennent môme à disputer aux Anglais l'empire des mers. Leurs résolutions belliqueuses n'altèrent point la mesure de leurtempéiament.

L'éclat d'une victoire ne les détourne pas de Tidée pratique. Ils saluent joyeusement leurs valeureuses frégates qui ont mis en déroule la flotte anglaise, et ils saluent également celles qui ont protégé leurs baleiniers dans les parages du Spitzberg. Ils élèvent un monument à Ruyter, leur glorieux amiral ; mais, depuis longtemps, ils ont de même honoré la mémoire de Guillaume Beukelin, Thabile pêcheur qui a découvert le moyen d'encaquer les harengs.

Ils ont à un haut degré l'amour de leur pays. S'ils le quittent, c'est avec le désir d'y revenir. Ceux qui, dans le cours d'une navigation, ont vu la beauté des plages tropicales , ceux qui ont vécu sous le ciel lumineux, dans les jardins embaumés de Java, se souviennent, comme Ulysse en son Odyssée, de la fumée de leur toit en leur petite Ithaque, el se complaisent dans les coutumes de leur foyer nataL

On conte qu'un pauvre tavernier établi à Batavia s'avisa de faire inscrire sur son enseigne : Au feu patriotique. Sur une table à l'entrée de sa demeure, on voyait comme dans les tabagies d'Amsterdam ou dans les treckshuit, le morceau de tourbe allumé dans le vase en grés. Les Néerlandais de l'asiatique capitale s'intéressèrent à celui qui leur offrait cette reproduction d'un de leurs usages nationaux. Négociants et fonctionnaires prirent l'habitude d'aller dans

son cabaret allunier leurs cigares, et le brave homme fit fortune.

Dans leur cher pays les Hollandais sont pourtant comme dans un campement assiégé par des puissances formidables. A Fouest et au nord, la mer ; au sud et au centre, les fleuves et les lacs. Des vents impétueux soulèvent ces masses d*eau et les font déborder. Alors c'est le désastre et la désolation. Une de ces inondations déchire, creuse le sol, sépare la Frise des provinces auxquelles elle était jointe, et à la place de la terre qu'elle emporte produit le Zuiderzée.

Une autre, plus récente, renverse soixante-douze villages ; une autre engloutit plus de cent raille hommes. Dans rhiver de 1825, la Hollande, malgré ses précautions, fut dans le plus grand danger. Les habitants d'Amsterdam voyaient leur haute et forte digue envahie par les flots.

Le 1^' février fut un jour d'angoisse que Ton n a pas encore oublié. L*eau montait, montait de toute part, et tout le monde était là, tremblant, incertain, ne sachant où se réfugier, où fuir. Si la progression des vagues eût continué pendant'encore un quart d'heure, personne n'échappait au déluge. Mais au dernier moment l'onde s'abaissa graduellement, et la ville fut sauvée.

Sur la côte occidentaledela région des Pays-Bas s'élèvent les collines de sable qu'on appelle les Dunes, qui, de loin,, dans leurs ondulations, apparaissent comme de blanches vagues immobiles et forment une barrière naturelle contre les vagues turbulentes d'où peu à peu elles sont sorties. Mais le vent mine les flancs de cesremparls, démolit leurs crêtes vacillantes, et répand leurs monceaux de sables sur les champs et les pâturages.

Pour combattre cet autre fléau, on plante de distance en dislance, dans ces dunes, des roseaux qui, en s'y enra-

cillant et s'y développant, lear donnent une plus grande consistance.

Phénomènes des divers agents dans les œuvres de la nature ! image palpable des phénomènes qu'on peut observer dans les agitations de la vie humaine ! — L'orage éclate ; le chêne se brise, le roseau plie et ne rompt pas. Les Hollandais ne s'arrêtent point à ces semis de roseaux. Là où les dunes ont une certaine largeur, ils y portent de l'engrais ; ils y plantent des pommes de terre, puis des arbustes, et par leur industrieux et patient labeur, ils en viennent à fertiliser ainsi le terrain le plus aride.

Là où manquent les dunes, ils constituent leurs fameuses digues. Les ingénieurs les plus habiles en prescrivent les dimensions ; les meilleurs matériaux y sont employés et l'entretien en est confié à une vigilante administration. Dès qu'on aperçoit une fissure dans ces colossales consti'uctions, on se hâte de la réparer, et si les flots dont elles doivent arrêter Timpétuositc les ébranlent, si en une heure shiistre, ils y font une brèche, aussitôt le tocsin sonne, le cri d'alarme retentit dans tous les villages, et les hommes et les femmes accourent avec des pelles et des pioches au rempart brisé pour en réparer le dégât.

Dieu dit à la mer : Tu n'iras pas plus loin! et selon sa volonté, les hautes vagues de la mer tombent humblement sur quelques grains de sable.

Un jour, chère Stina , notre ancien roi Scandinave, notre glorieux Canut, qui fut roi de la puissante Angleterre, était assis sur la plage de Soulhampton, et il avait autour de lui des courtisans qui lui disaient : « Vous êtes le souverain maître de la terre et de TOcéan. »

Canut, dont ils ne pouvaient tromper la religieuse pensée par ces basses flatteries, étendit son manteau sur la grève. En ce moment la marée montait. Bientôt il fut

obligé de la fuir, et il dit à ceux qui lui avaient fait de si serviles compliments : « Vous voyez combien est petit le pouvoir des rois de la terre ; Dieu seul est grand. »

Dieu a pourtant donné à l'homme le pouvoir de lutter contre les éléments, et les Hollandais sont les héros de cette lutte audacieuse.

L*onde terrible qui, de toutes paris les menace, ils en compriment les fureurs par leurs bastions, par leurs murailles et leurs palissades; ils en rétrécissent l'étendue par des opérations de dessèchement prodigieuses. C'est ainsi qu'ils ont desséché le Beemsler et le lac de Harlem, pour en faire des prairies. Enfin ils asservissent l'eau à leurs besoins et à leurs fantaisies. Ils la font couler dans des canaux qui arrosent leurs cliamps, entourent leurs maisons, délimitent leurs domaines, rejoignent l'un à l'autre, comme de grands chemins,. les villages et les villes, des chemins par lesquels les bateliers transportent dans tous les quartiers des grandes et petites cités les produits des plus lointaines contrées, des chemins où l'été vogue sans cesse le treckhuit, où l'hiver glissent les bateaux et les patineurs.

Ces industrieux Hollandais ne subjuguent pas seulement les flots. Ils subjuguent aussi le vent. D'une des extrémités à l'autre du pays, de tout côté s'élèvent des moulins de toute sorte : moulins à blé, moulins à huile, moulins qui scient le bois, qui pompent l'eau.

Un poète français a dit du meunier de Sans-Souci :

Et de quelcjue côté que lui soufflât le vent, Il y tournait son aile et s'endormait content.

Les Hol'andais doivent être contents aussi, quand ils voient comme ils obligent l'élément le plus capricieux, le plus indomptable, le vent mobile, le vent fantasque à

in LES VOYAGES DE NUS.

travailler pour eux, et ils doivent avoir un noble sentiment de fierté, quand ils regardent les œuvres qu'ils ont accomplies par leur labeur et leur intelligence.

Là où l'on ne voyait autrefois qu'un hideux marécage, là mûrissent à présent les épis de blé; là où Ton n'entendait jadis que le mugissement des flots et le cri sauvage de la mouette sur la plage déserte, là résonne maintenant le joyeux carillon d'une église. Des pompes ont enlevé l'eau dans laquelle étaient noyées ces grandes bandes de terre qu'on appelle des Polder, et là paissent aujourd hui de belles vaches, comme celles qui, dans les rêves de Pharaon, annonçaient des années de prospérité.

Les wagons courent sur le sol affermi par des amas de fascines; des villages s'élèvent au fond du bassin de l'ancien lac de Harlem, et les splendides édifices d'Amsterdam sont bâtis sur le limonet le sable del'Amslelet du Zuiderzée. a Je connais, disait Erasme, une ville dont les habitants vivent sur la cime des arbres, comme des corbeaux. »

Cette ville, c'est la métropole commerciale de la Hollande; c'est Amsterdam. Elle s'étend en un vaste demicercle, en face d'une des embouchures- du Zuiderzée, et par ses canaux se divise en quatre-vingt-dix îles. Sur des milliers de pilotis, des milliers et des milliers de poutres de sapin, s'élèvent ses palais, ses riches maisons, ses immenses magasins. Quand je me promène dans ses rues dont quelques-unes n'ont pas moins d'une lieue de longueur, j'accomplis un singulier trajet. Je chemine, chère Stina, sur une forêt de Norwége.

Les livres, dit un ancien adage, ont leurs destins.

Et les arbres !

Toutes les choses de ce monde ont leurs destins. Cela fait pourtant de la peine de penser que nos verts sapins

LES VOYAGES DE NILS. j75

n ont si bien grandi sur la montagne que pour être enfouis ici dans la vase, à trente ou quarante pieds de profondeur, et, un jour, toutes ces belles combinaisons des architectes ont failli être anéanties. Comment? Par un misérable ver rapporté des Indes sur les navires de commerce qui se mit à ronger ces fortes poutres sur lesquelles reposent tant de superbes édifices. Il semblait que la Providence eût choisi tout exprès l'instrument le plus obscur pour humilier dans son orgueil une des reines de l'industrie. On ne peut se faire une idée des ravages produits par cet insecte. J'ai vu des blocs de bois de deux pieds de circonférence qui ressemblaient à des éponges, tant ils étaient troués de toutes parts. Un cri d'épouvante retentit dans la capitale, quand on découvrit Teffroyable occupation du vermisseau des Indes. L'air, l'eau, le climat d'Amsterdam firent enfin périr cette race funeste. Les bons bourgeois se remirent de leur frayeur, et les banquiers escomptèrent en paix leurs capitaux.

Pour entretenir leurs digues et continuer leurs travajux de dessèchement et de défrichement, pour se procurer les denrées essentielles que leur pays ne peut produire, pour conserver en Europe l'importance de leur Etat manarchique et maintenir leur autorité sur plusieurs des races sauvages des îles de la Sonde, il faut que les Hollandais payent de gros impôts. Il faut, qu'ils soient riches. Et ils le sont par les revenus de leurs colonies, par leur caractère maritime et leur esprit commercial.

Les uns s'en vont partout comme des fourmis, butinant tout, rapportant tout à leur fourmilière. Les autres restent au logis, supputant, réfléchissant, achetant et vendant, l'œil éveillé, l'oreille ouverte, toujours à l'œuvre. Ils s'enrichissent honnêtement par leur habileté pratique, par de prudents calculs, et la fortune dont ils héritent, ou

celle qu'ils acquièrent ne troublent point leur esprit. Ils en usent sagement, et la conservent par des principes traditionnels d'économie.

Ils ont des maisons de ville et des maisons de campagne qui leur coûtent cher, mais où tout est nettoyé régulièrement et rangé avec un soin méticuleux, lis aiment les œuvres de leurs grands peintres, les beaux livres et les chinoiseries. Mais ils savent très-bien que les Chinois ra* chètent eux-mêmes, à un haut prix, leurs vieilles porcelaines, que les classiques éditions des Planlin et des Elzevir sont fort recherchées des amateurs, et qu'un tableau de Rembrandt ou de Gérard Dow représente un bon capital. Ils sont hospitaliers, mais avec une grave courtoisie, non point avec Taffectueuse expansion des Allemands, ni le cordial et poétique élan de nos gens du Nord. En toute occasion ils veulent faire leur devoir, mais avec calme et prudence. Le sentiment du devoir est dans leurs cœurs, la prudence dans leurs habitudes, le calme dans leur tempérament. En leurs plus heureuses réunions, ils ne s'émancipent guère. Ils s'amusent certainement, mais non point avec de vives démonstrations comme les joyeux Viennois. Us s'amusent intérieurement.

Le climat de leur pays ne produit point l'effervescence. L'aspect de leurs tourbières, de leurs pâturages, de leurs fromageries, n'exalte point l'imagination ; l'obligation de chercher en d'autres contrées tant de choses essentielles qui manquent à la leur, les astreint à de rigoureux calculs ; la nécessité d'entretenir à grands frais leurs digues, et les dangers auxquels ils sont exposés en des jours d'ouragan, leur impose une sévère idée de prévoyance.

Ils sont nés dans ces conditions, ils y ont pris leur enseignement, et ils transmettent à leurs enfants le résultat de leur expérience. Les petits Hollandais ont un air sérieux

et magistral qu'on ne voit guère ailleurs, dans la légion des écoliers. Dès leur bas âge, on leur montre que la vie n'est pas une plaisanterie. On leur enseigne la loi du travail.

Dans ce pays de Hollande qui est comme un grand comptoir, la plupart d'entre eux se destinent au commerce, à la manne, ou à quelque profession industrielle, et tout jeunes, ils savent qu'on ne doit pas dédaigner le florin, encore moins le ducat. Dans beaucoup de familles, on ne leur donne point comme aux heureux enfants de Suède et de Norwége les délicieux julklappare, les chevaux et les tambours, les poupées et les soldats suspendus avec des bougies flamboyantes aux branches du vert sapin. On leur constitue une rente qui d'année en année s'accroît par l'accumulation des intérêts. On les habitue ainsi à posséder et à calculer. Si, par hasard, l'un d'eux gardait dans sa bourse une cinquantaine de louis, bien certainement nul aïeul ne les lui prendrait pour les jeter par la fenêtre, en lui disant, comme le duc de Richelieu à son petit-fils, qu'un jeune homme bien-né ne doit point faire d'économies.

Mais ces mêmes hommes qui aiment l'argent, qui s'efforcent d'en amasser, le sacrifient libéralement pour une oeuvre de charité particulière ou d'utilité publique.

Les jeunes Hollandaises sont élevées sous les yeux maternels modestement et sagement. Elles sont en général assez belles, blondes et blanches, et d'une taille élevée, surtout dans la province de Frise.

Un écrivain français a dit que ces beautés néerlandaises semblent du beurre organisé. C'est une sotte plaisanterie. A mes yeux, ces grandes, majestueuses femmes avec leurs bandeaux d'argent ou de vermeil sur le front apparaissent comme les Walkyries de notre mythologie Scandinave, et

ne LES VOYAGES DE NILS.

comme des Walkyries, elles ont combattu en plus d'une occasion. Pendant les guerres d'indépendance , pendant les sièges de Lcyde et de Harlem, ces vaillantes femmes étaient les dignes auxiliaires de leurs frères et de leurs maris.

Qui n*a vu en Hollande les filles du peuple que dans leurs jours de saturnales rustiques, dans les jovialités et les sensualités des Kermess, ne peut se figurer ce qu'elles font pendant les autres jours de Tannée ; comme elles lavent et nettoient une maison du haut en bas, comme elles manœuvrent une barque et gouvernent une laiterie, comme elles portent au marché de lourds fardeaux, et comme au premier coup de tocsin elles courent, en même temps que les hommes, à la digue en danger.

Les femmes dç Taristocratie se sont distinguées en diverses circonstances par leur courage et leurs vertus.

Grotius était condamné, par la volonté de l'ambitieux Maurice, à une détention perpétuelle, et devait s'attendre à subir celte peine jusqu'à son dernier jour. Sa femme imagina un habile stratagème pour le sauver, et se mit à sa place en prison, sans craindre la fureur de Maurice.

Quelque temps après le meurtre juridique de Barneveldt, ses deux fils organisèrent un complot pour le venger. Leur projet fut découvert. L'un d'eux réussit à échapper aux sbires qui le poursuivaient, l'autre fut arrêté et condamné à mort. Sa mère implora pour lui la clémence du prince.

— Pourquoi, lui dit l'orgueilleux Maurice, venez-vous solliciter la grâce de votre fils, vous qui n'avez pas voulu demander celle de votre mari?

— Pourquoi? répliqua-t-elle comme une fière Spartiate. Parce que mon mari était innocent et que mon fils est coupable.

Ici, ma chère Stina, je n'ai pas eu l'agrément de rece-

voir les confidences d'une autre Alie. Mais les HoUandaises ont leurs témoignages de fidélité comme la jolie fille du graveur de Vienne.

, A la Haye, on m*^a raconté Tliisloire de la belle Klaartje de Scheveningue. Celait une jeune orpheline à laquelle ses parents n'avaient laissé pour tout bien qu'un pauvre vieux chélif moulin. Un riche seigneur devint amoureux d'elle et prestement le lui dit. Hais elle aimait Hendrik le matelot, Hendrik qui était bien loin sur un des vaisseaux de Ruyter, en guerre avec les pirates d'Alger.

Pour gagner les bonnes grâces de Klaartje, le riche seigneur fit construire un magnifique moulin, une large tour comme celle d'un château à laquelle des maîtres charpentiers attachèrent des ailes gigantesques qui tournaient au moindre vent. Du haut de cette tour on voyait d'un côté, le charmant village de Scheveningue, les dunes et la mer; de l'autre, le boosch, le beau bois de la Haye, et les élégants édifices de cette royale capitale et les clochers avec leurs nids de cigogne.

Chaque année, au printemps, une* quantité de ces oiseaux arrivent en Hollande et y passent tout Tété. Les enfants saluent par des cris de joie leur retour; le peuple les respecte. On leur attribue des facultés merveilleuses. Une tradition populaire rapporte qu'une cigogne ayant eu la patte cassée fut recueillie par une pauvre vieille femme qui la pansa et la guérit. En automne, elle partit avec ses compagnes pour les régions méridionales, et l'année suivante elle revint à la maison où elle avait été si charitablement secourue. Elle revint de sa migration lointaine tenant à son bec un objet singulier : c'était une escarboucle qu'elle laissa tomber aux pieds de sa bienfaitrice, et que la brave femme vendit pour une somme considérable à l'abbaye d'Egmont.

Mais retournons au moulin. Quand cette construction fut achevée, le riche seigneur décida Klaarlje à la visiter, et comme l'humble orpheline admirait naïvement tout ce qu'elle y voyait, il lui dit :

— Tout cela est à vous, si vous consentez à m'aimer.

— Ah ! répliqua-t-elle, je ne puis aimer que Hendrik, et nulle part, il ne m*est possible de l'oublier. Dans ce brillant appartement, je me rappellerais la petite maison de mes parents, où je me suis fiancée avec Hendrik. En regardant par ces fenêtres les flots de la mer, je songerais qu'il est bien loin sur cette grande mer, désireux de revenir, assuré de mes promesses. En écoutant le vent siffler dans les ailes de ce moulin, je croirais entendre les gémissements de Hendrik et la voix courroucée de Dieu, si je manquais à mes §ermentSi

Ainsi disait Thonnôte fille. Et voilà qu'un matin, des cris de joie retentissent sur la plage de Scheveningue, et de là se propagent dans toutes les villes et villages de la Hollande. L'escadre de Ruyter apparaît à l'horizon ; Tescadre victorieuse et le vaillant amiral sont reçus en triomphe par les États-Généraux, et les officiers et les matelots fêtés avec bonheur par leurs familles ; et Hendrik est là qui s'est bravement conduit, Hendrik, en s'élançant avec un grappin d'abordage sur un bâtiment de corsaire, a reçu un coup de mousquet qui ne lui permet plus de continuer son état de marin. Mais il est recommandé spécialement à Famirauté. 11 aura une pension, et près de lui est sa fidèle Klaartje, et désormais il ne sera plus obligé de la quitter.

Le riche seigneur fut généreux. H voulut assister au mariage de l'orpheline, et lui donna paternellement en dot le moulin qu'il avait bâti pour la séduire.

Dans la célèbre ville de Saardam, ou plutôt de Zaandam, on m'a conté cette autre histoire. Il y avait là au siècle

dernier, une vieille femme, privée depuis longtemps de ses facultés. On la voyait sur le seuil de sa porte, ou au fond de sa chambre, assise de longues heures sur un banc, toute seule, immobile, silencieuse, le front penché sur sa poitrine, les paupières closes, insensible à tout ce qui se passait autour d'elle. On eût dit qu'elle était morte. Que si alors, quelqu'un prononçait près d'elle le nom de Pierre, on voyait ses mains s'agiter, ses lèvres se mouvoir. Elle relevait la tête, regardait autour d'elle d'un air étrange, puis de nouveau fermait les yeux, et retombait dans son assoupissement.

C'était la fille d'un pêcheur. Les gens de son âge se souvenaient du temps où elle était si belle, que chacun l'appelait la belle Naadje, et si modeste et si douce, qu'elle se faisait aimer des femmes qui enviaient le plus sa beauté.

En ce temps là arriva en Hollande le fameux tzar Pierre P% si désireux de s'instruire et d'instruire son peuple. Il alla d'abord s'établir dans l'industrieuse cité de Zaandam, où l'on ne compte pas moins de quatre cents fabriques mises en mouvement par quatre cei.ts mouUns. Comme il désirait surtout «connaître la structure des navires, il se fît inscrire sous le nom de Pierre Mikaïloff dans la corporation des charpentiers, s'habilla comme eux et travailla comme eux.

La beauté de Naadje le frappa. La colombe attendrit le lion; la douce fille du pêcheur subjugua le fougueux souverain qui s'écriait après un de ses actes de violence : « Malheureux ! je veux réformer ma nation, et je ne puis me réformer moi-même. »

Il était alors jeune et beau. Il aima et il fut aimé. Puis il retourna dans la capitale de son empire. Naadje resta à son humble foyer.

Vingt ans après, il revenait à Zaandam, non plus seul.

non plus comme un simple ouvrier, mais avec un fastueux appareil, et avec Catherine, Taventureuse paysanne de Livonie, dont il faisait une impératrice. Pierre avait oublié la candide Naadje, etNaadje en silence se souvenait. Quand elle fut vieille et décrépite, en son souvenir était le dernier rayon de sa vie. Quand elle tombait dans son sommeil léthargique, le nom de Pierre la réveillait.

Il y a dans Tancienne poésie populaire de Hollande plusieurs autres touchantes histoires. Ce que j*ai lu de cette poésie : légendes, ballades, romans de chevalerie, m*a particulièrement intéressé. Je n'en puis dire autant de ce qui s'est fait depuis. Nulle part, pourtant, on n'a tant composé d'hémistiches et de bouts rimes que dans ce pays.

Tous les membres de ces sociétés qu'on appelle les chambres de rhétorique devaient avoir le goût des vers, et ces sociétés étaient répandues dans chaque district des Pays-Bas. Dans chaque ville et chaque bourgade elles avaient leurs séances périodiques, leurs réunions solennelles, et de temps à autre leurs grandes fêtes, leurs assemblées provinciales où elles arrivaient de côté et d'autre avec leurs blasons et leurs bannières pour accomplir leurs tournois.

Innocents, pacifiques tournois où nulle arme meurtrière ne luisait au soleil, où nulle clameur hostile ne retentissait dans les airs, où nulle goutte de sang n'était versée, où, après le combat, vainqueurs et vaincus s'asseyaient ensemble à un banquet fraternel, fumant de longues pipes, buvant de la bière, s'entretenant amicalement de la valeur d'un rhythme difficile, des ingénieuses combinaisons d'un acrostiche, d'une charade ou d'un anagramme.

C'était là ce qu'ils admiraient ces honnêtes confrères des chambres de rhétorique. 11 ne m'est pas facile de m'associer à une telle admiration. Je dois parler avec respect

des tragédies de Vondel, des fables de Cats, des chants patriotiques de Bellamy, de Feilh, de Helmers, des œuvres de Bilderdyk, cet homme étonnant qui voulait tout étudier et tout apprendre, qui fut à la fois poète, jurisconsulte, médecin, historien, astronome , antiquaire, chimiste, dessinateur, philologue, ingénieur et critique.

J*ai lu avec une sympathie particulière les livres de quelques écrivains modernes, notamment ceux de Bogaers, Téloquent poète, et ceux de Van Lennep, le spirituel et docte romancier, le Walter Scott de la Hollande.

En résumé, cependant, la poésie hollandaise ne me plaît guère. Elle est correcte, mais froide; majestueuse parfois, mais peu émouvante. 11 y manque l'accent qui pénètre dans le cœur et le fait vibrer. L'inspiration y éclate bien de temps à autre en strophes vigoureuses ; mais le plus souvent on n'y voit qu'une œuvre entreprise avec une calme pensée, continuée avec une grave réflexion et patiemment achevée.

La patience est le génie des Hollandais. Leur célèbre école de peinture est la plus charmante expression de ce génie de la patience ; la continuité de leurs entreprises maritimes et terrestres en est la grandiose manifestation.

Comme je t'ai dit à cœur ouvert, ma chère Stina, toutes mes impressions depuis mon départ de Sollroe, je te dirai de même celles que j'emporte de ce pays.

J'ai visité ces villes de Hollande célèbres dans le monde entier. Leur fondation sur le sable ou le limon est un étonnant exemple de la puissance de Thomme. Elles sont grandes et propres, mais uniformes et monotones : partout les mêmes canaux et les mêmes navires, les figures mornes, les gens affairés, et à l'extrémité de chaque rue

un plat horizon. Si Ton n*a point dans ces villes quelques sérieuses occupations, on n'est point tenté d*y rester.

J'ai parcouru en divers sens ces vastes plaines qui se rejoignent comme des océans de verdure au liquide Océan. On y voit des villages qui sont des modèles d'ordre et de propreté, des maisons de campagne dont nulle haie et nulle barrière ne dérobent aux passants le riant aspect ; de vertes pelouses à travers lesquelles flottent à pleines voiles, sur de larges canaux, les navires de commerce, des pâturages où paissent de gras troupeaux. Mais au milieu de ces longues plaines, j'ai regretté la cascade, la montagne, la forêt.

Enfm, ma chère Stina, j'ai pour la nation hollandaise un profond respect. Dans la plupart des pages de son histoire, dans ses hardis travaux, dans ses relations commerciales, dans les règlements de sa vie domestique, elle m'apparaît comme l'idéal d'une nation résolue, intelligente, laborieuse et parfaitement honnête, mais un peu trop grave et un peu trop dogmatique.

Dans cet austère empire de la raison, je voudrais voir scintiller quelquefois le rayon de cette aimable folle du logis qu'on appelle l'imagination. Dans ce sage pays de Hollande, j'éprouve le besoin de retrouver la poésie de la nature et la poésie de la vie.

Je vais aller la chercher en Irlande.

En Irlande.

L'antique colonie des Milésiens, la vaillante Hibernia, l'île d'émeraude, l'ile des saints, la verte Erin, l'Irlande, telles sont, chère Stina> les dénominations de ce pays où

je suis venu chercher Tidéal poétique qui me manquait dans la grave et flegmatique Hollande. Il est ici cet idéal bien certainement tel que je puis le rêver dans mes juvéniles aspirations. Ici, toutes les poésies sont réunies : poésie de la nature, poésie de la vie, poésie de la pensée religieuse et du sentiment national, poésie de guerre et d'amour, traditions héroïques, naïves ballades, douces et chastes idylles.

Des régions de l'Orient, par la Syrie, par l'Espagne, les Celtes sont venus s'établir dans cette île occidentale et y ont laissé les monuments de leur culte solennel, leurs dolmen, leur menhir et le plus pur dialecte^de leur langue énergique répandue à travers l'Europe.

Les Romains, ces conquérants du monde, n'ont point touché à rirlande. Nos hommes du Nord, nos terribles Vikings, l'ont envahie, et, après de longues luttes, ils y ont été vaincus.

Les Anglais l'ont conquise, et en l'asservissant à leur empire, plus cruel que celui de nos plus cruels pirates du moyen âge, ils n'ont pu, comme ils le voulaient, transformer son caractère religieux et poétique.

Les armoiries de l'Angleterre représentent trois léopards armés : trois animaux furieux, cherchant de côté et d'autre leur proiecomme le lion insatiable : Quœrens qiiem devoreL L'Irlande, dans son blason, garde son doux symbole, une harpe d'or sur un fond d'azur.

Ses premiers historiens sont les bardes, et ses premiers instituteurs sont ses prêtres et ses moines catholiques.

Les bardes chantent comme nos anciens scaldes Scandinaves les combats héroïques, les aventures étonnantes des temps fabuleux.

Les religieux construisent des églises, organisent des écoles. Par la parole et par l'action, dans toutes les classes

184 LES VOÏAGES DE MLS.

<le la société, de toutes façons, ils veulent faire le bien. Âus riches ils prêchent l'humililé et la charité, aux pauvres la douceur et la résignation. Daas les ambitieuses tentatives des princes, dans les guerres civiles, ils ne se rangent point du côté du plus fort; ils ne cherchent que la justice et la défendent intrépidement. Pour protéger Topprimé, ils établissent autour de leurs abbayes les termons, les lieux de refuge. Pour interrompre les combats sanglants, ils instituent la trêve de Dieu.

Ils ne se contentent pas d'accomplir dans leur propre pays leurs œuvres salutaires. Le zèle apostolique les entraine en d'autres contrées. Ils traversent les forêts* sauvages, pénètrent au milieu des peuplades barbares, et, par Fonction de leur éloquence, par l'exemple de leur piété, attirent au christianisme les plus rebelles.

Dès le cinquième siècle, tandis qu'une grande partie de l'Europe est encore hvrée à de grossières idolâtries, l'Irlande est comme une pépinière de fervents missionnaires dont on raconte au loin les miracles. Les nations qui reçoivent ses religieux enseignements tournent vers elle leurs regards avec un sentiment de vénération et la nomment l'île des saints. Ses zélés instituteurs ne concentrent point toute leur pensée et tous leurs efforts dans la prédication du dogme évangélique. Us étudient les sciences ; ils ont le goût des lettres. Ils aiment et honorent la poésie.

Un roi d'Irlande voulait abolir dans ses États la corporation des bardes. Saint Colomban la défend et obtient qu'elle soit maintenue.

En une autre principauté de Tlrlande, sept bardes avaient été tués par leurs ennemis et jetés dans un lac profond. Saint Kiéran va prier et jeûner au bord de ce lac. A mesure qu'il prie et qu'il jeûne, les eaux s'abaissent, et l'on voit apparaître les corps des bardes regrettés. Le

saint continue son acte de piété. Les bardes se lèvent, prennent leurs harpes et entonnent un chant de joie.

Ainsi, dans la catholique Irlande, la poésie s'allie à la religion. Les poètes aimés célèbrent le triomphe de l'Evangile et les vertus de ses prêtres. Le peuple se range autour de ses prêtres, qui Téclairent dans son ignorance, qui lui donnent leur appui dans sou oppression, qui le consolent et le soulagent dans sa misère. Il les écoute avec respect, il les contemple avec amour. Du fond du cœur, dans l'ardeur de son admiration et de sa gratitude, il les béatifie et les idéalise.

Chaque nation a eu, en son juvénile essor, ce sentiment de l'idéal religieux et poétique. En chaque pays il se manifeste par une œuvre caractéristique ; en Grèce parTi/io^fe, en Italie, par VÉnéide; en notre Scandinavie, par les chants symboliques de ïEdda et les belliqueuses Sagas, en l'ancienne Teutonie par le colossal et lugubre drame des Nibclungen ; en France par l'héroïque histoire de Charlcmagne et des douze pairs ; en Angleterre, par le romande la cour du roi Arthur ; en Espagne par le Romancero ; dans l'Europe du moyen âge par les poèmes du Saint-Graal et les récits des croisades ; en Irlande, dès le cinquième siècle de Tère chrétienne, par des légendes monarchiques où le merveilleux se joint d'une façon naïve et souvent charmante au fait positif.

D'abord l'histoire de saint Patrice, le fameux apôtre. Enfant du peuple, élevé dansla pauvreté, condamné deux fois à la servitude, c'est en gardant sur les coteaux déserts les troupeaux de son maître qu'il se prépare à sa vocation. Fils d'une famille chrétienne de la Gaule armorique, jeté par un sort cruel sur une terre païenne, seul au milieu des champs silencieux, il se souvient de la piété de sa mère, il prie et il médite. 11 se console de sa misère par son

esprit religieux. 11 s'exalte en son isolement dans Tardeur de sa foi, et aspire à propager cette foi bienfaisante.

A la fin de son esclavage, il s'assoit dans une de ces nacelles de cuir qui furent les premières embarcations de ces golfes d'Irlande où flottent aujourd'hui les splendides baleaux à vapeur. Il aborde ainsi sur les côtes de France, et de village en village s*en va vers un monastère dirigé par un de ses parents, un glorieux parent : saint Mairtinde Tours. Là, il étudia pendant quatre ans, puis pendant neuf ans dans un autre cloître.

En ce temps-là, on n*étudiait point aisément, comme à présent. On n achetait point pour quelques deniers la science toute faite; on n'avait point les livres encyclopédiques qui si vite instruisent Tignoranl, ni les journaux qui parlent de tout et si doctoralement tranchent toutes les questions. En ce temps-là, les trésors littéraires et scientifiques de Tantiquité étaient noyés dans le déluge de la barbarie ; mais, sur les vagues de ce déluge, flottait Tarclie du christianisme. En ce temps-là, le monde païen était tombé dans une sorte de chaos; mais, au milieu de ses désordres et de ses ténèbres, brillait la lueur de Bethléem, la lueur de la divine crèche, par laquelle il devait être éclairé et régénéré. En ce temps-là, pas un aventureux chercheur, pas un Faust, pas un Gutenberg ne pressentait les prodiges de l'électricité, ni la découverte de l'imprimerie; mais d'humbles clercs, enfermés dans l'enceinte d'un cloître, passaient leurs jours à copier et à enluminer un livre de prières, un psautier, un évangile. C'était l'œuvre de leur vie ; c'était le trésor de leur communauté. C'étaient les livres qui répandaient la douce semence parmi les hommes de bonne volonté.

En continuant ses études dans une demeure fraternelle, Patrice se souvenait du pays où il avaitsubiles souffrances

<le la pauvreté, les rigueurs de l'esclavage. Il voulait y retourner. Il voulait y enseigner le dogme de la charité, la

i loi de la rédemption.

f II y retourna et n*y fut point entravé dans sa généreuse

I entreprise. Il alla de district en district, partout prêchant

; et baptisant, détruisant le culte des idoles, et organisant la communauté chrétienne. Pendant trente ans, avec un

J' zèle infatigable, il poursuivit son œuvre. Quand il mourut,

I elle était accomplie.

f Telle est, en abrégé, l'histoire de saint Patrice. Mais le peuple ne se contente point de ces simples faits. Il les développe par sa piété. Il les embellit par sa gratitude, et, dans ses légendes, représente son saint patron entouré

I de miracles dés sa naissance .

La pierre du foyer sur laquelle il reposait sa tête dans son enfance était sacrée. Elle pleurait en entendant un parjure. Des anges veillaient à ses côtés, lorsqu'il était eselave. Des anges l'assistaient dans ses prédications. Sa voix alors produisait un effet merveilleux. Il prêchait le jour et la nuit. Mais pendant toute la durée de son sermon, la nuit ne s'étendait point sur la terre ; le flambeau du soleil restait à Thorizon, et ses auditeurs oubliaient le cours du temps. Des journées entières s*écoulaient pour eux comme des minutes.

Infatigable dans ses sermons, il l'était également dans ses autres actions. En trente ans, dit la légende, il avait fondé trois cent soixante-cinq églises , sacré trois cent soixante-cinq évêques, ordonné trois mille prêtres. En un seul jour il avait baptisé, dans la province de Connaught, sept rois et douze mille autres néophytes.

Alors, par une faveur divine, il eut la joie de monter sur la cime du Gruachan-Ëli, pour y contempler son œuvre et la bénir. Quand il fut là, de tous côtés s*assemblèrent des

légions de colombes qui, s*élevant dans les airs, planèrent sur sa tête comme une blanche nuée irradiée par la lumière du ciel. C'étaient les âmes qui lui devaient leur salut. Il les bénit avec tendresse. Il bénit cette terre d'Ir^ lande qui lui était si chère et demanda pour elle à Dieu plusieurs grâces religieuses qui lui furent accordées.

Quand il mourut, les anges eux-mêmes Tensevelirent. Les anges chantèrent sur son cercueil les hymnes des trépassés, et le soleil éclairait cette solennité. Pendant douze jours et douze nuits, son disque flamboyant ne cessa de luire à rhorizon.

Les légendes retracent poétiquement aussi la vie des disciples et des serviteurs de saint Patrice, les effusions de cœur et de charité de sainte Brigitte, la douce sainte, les hardies entreprises de Colomban qui, dans l'ardeur de son zèle, allait fonder des cloîtres jusqu'aux extrémités de la France, dans les forêts de la Franche-Comté, qui, dans le sentiment impérieux de son devoir, ne craignait pas de braver les fureurs de Brunehaut, la cruelle reine. 1

Ces mêmes légendes racontent des miracles qu'on n'est j pas obligé de croire, mais qui sont charmants.

De pauvres gens ont donné à un pèlerin alléié leur dernière goutte de lait. A l'instant même, la jatte qu'ils ont charitablement vidée s'empht d'un lait onctueux qui jamais ne tarira.

D'autres sont récompensés d'une même œuvre de commisération par un croc merveilleux, où le gibier vient de lui-rnéine se prendre pour les enrichir.

Une pieuse femme aveugle de naissance dit à sainte Brigitte : « Ouvre mes yeux à la lumière. Je voudrais voir le monde que je ne connais pas. » Sa prière est exaucée. Le spectacle des scènes de la vie se dévoile à ses regards.

Et elle s'écrie : « Assez, assez! Ferme mes paupières. Plus [séparée du monde, je suis plus près de Dieu. » I Un jeune religieux irlandais, étudiant dans un cloître de Bretagne, fut chargé de prendre soin des abeilles qui faisaient la richesse de sa communauté. Quand vint le jour où il devait retourner dans son pays, les gentilles petites bêtes ne voulaient plus le quitter. Trois fois, il les ramena ^à leurs cellules ; trois fois, elles le suivirent sur la plage où }l allait s'embarquer. A la fin, Tabbé lui permit de les con- (server. L'Irlande alors n'avait point d'abeilles. Celles de Bretagne y arrivèrent par ce miracle et s'y propagèrent.

Un autre saint gloriGé par une naïve tradition, saint 'Kiewin, se retirait quelquefois dans la solitude, et y restait de longs jours, immobile, silencieux, les bras levés vers le ciel, Tâme plongée dans une profonde extase. Les oiseaux voltigeaient tranquillement autour de lui, et quelque, ^ois venaient se reposer sur ses épaules. On dit qu'en une ïnalinée de printemps, une fauvette vint lui mettre dans la inaain les brins d'herbe qu'elle préparait pour son nid. Le ^aint ne voulut point la troubler dans son œuvre materifielle. Il resta immobile jusqu'à ce que le nid fut fait, et les œufs pondus, et la petite couvée ouvrant ses ailes, prenant son essor et gazouillant dans l'air.

L'histoire dit que l'Irlande fut convertie au christianisme vers le milieu du cinquième siècle. Mais la légende populaire remonte bien au delà de cette date.

Sous le règne deConnari, dont la tradition a, d'âge en âge, célébré les vertus, il y avait un athlète irlandais nommé Kearnach, qui, de contrée, en contrée, allait à l'aventure pour faire voir sa force et gagner le prix de la lutte en différentes arènes. Il se trouvait à Jérusalem au temps où le Christ y fut arrêté. Ilassistaà toutes les scènes de la passion, et raconta au bon roi Connari de quelle

façon les Juifs avaient torturé Tinnocente victime douce i comme un agneau.

— Ah ! les monstres ! s'écria \e roi en tirant son épée et en la brandissant avec fureur, que n*ètais-je là pour défendre le juste et châtier ses bourreaux I

La légende ajoute que la naissance du Messie fut prédite à l'Irlande par un druide, et que saint Pierre et saint Paul vinrent eux-mêmes dans cette île annoncer la nouvelle loi.

Une se contente point, le pieux peuple irlandais, de fixer sa conversion à un aussi lointain et si haut enseignement, il songe aux hommes d'une autre race qui, à une époque fabuleuse, occupaient les champs de la verte Erin, et il veut leur donner la grâce du christianisme.

Une légende rapporte qu'un jour, saint Patrice se promenant dans la campagne avec ses discipiles, découvrit une pierre tumulaire de plusieurs pieds de largeur et de trente pieds de longueur. Il la frappa du bout de son bâton en faisant le signe de la croix. Le sépulcre s'ouvrit. Le géant qui y était enfermé se leva de toute sa hauteur, et, s'inclinant devant saint Patrice : à

— Je te rends grâces, lui dit-il,tu me délivres de mes , douleurs. M'est-il permis de te suivre? '

— Non, répondit le saint. Ton temps est fini. Mais | crois au Dieu du ciel, reçois le baptême et repose en paix.

Le saint, alors, prononça le Pater et le Credo, Mot à mot le géant répétait cette prière et cette profession de foi. Puis, au nom de la Trinité, il fut plongé trois fois dans l'eau. Il rentra ensuite dans sa tombe et s'y endormit tranquillement.

Depuis le jour où la tradition populaire nous représente ce miracle symbolique, ce géant païen apaisé par le baptême, quatorze siècles se sont écoulés, et l'Irlande n'a

cessé de vénéreic cet enfant du peuple, cet esclave, ce fervent Patrice, qui fut son premier missionnaire pontifical, son premier évêque, son premier saint.

Dans le désordre des temps, dans la turbulence des différents schismes, dans l'ardeur des guerres de religion qui ont bouleversé les autres régions de l'Europe, l'Irlande, la vraie Irlande est restée catholique. Près d'elle s*^est élevé l'austère presbytéranisme d'Ecosse, l'ambitieux et impérieux protestantisme d'Angleterre, et lès Irlandais n'ont pas été ébranlés .dans leur foi par les progrès de ces protestantismes, ni séduits par ses promesses, ni effrayés par ses menaces, ni subjugués par ses cruautés. Leur christianisme, au contraire, leur est devenu plus cher et plus sacré par tout ce qu'ils ont souffert pour lui, par la confiscation de leurs biens, par le sang de leurs martyrs. Le christianisme est enraciné dans leur cœur avec le sentiment de leur nationalité. Le protestantisme ne représente à leurs yeux que le dogme de l'étranger, le sacrilège de l'iconoclaste, la cupidité du sassenagh, c'est-à-dire de l'Anglais, la loi de l'oppressiou.

Hélas ! une longue cruelle oppression !

Je ne prétends pas , ma chère Stina, savoir l'histoire, quoique Je l'aie étudiée sous la direction de notre illustre professeur Geiier. Mais sans crainte de me tromper, j'ose affirmer qu'en aucun temps , qu'en aucune région , on ne trouverait un peuple outragé, persécuté, ruiné, comme le peuple irlandais l'a été par les Anglais. Non, les Juifs n'ont pas été condamnés à une telle servitude par les Pharaons, ni les Ilotes à un tel abaissement par les Spartiates. Les chrétiens n'ont point élé si décimés par les empereurs païens , ni les Indiens du nouveau-monde si longtemps torturés par les Espagnols.

A une autre extrémité de l'Europe, il y a une autre

contrée qui est restée comme Tlrlande fidèle à son culte catholique, qui a été, comme l'Irlande, dilapidée et lacérée par ses conquérants. Mais une partie des provinces de la noble Pologne appartiennent à. la Prusse, qui parla prudence de son administration, s'efforce de se les assimiler ; d'autres à T Autriche, qui n'est point cruelle ; le reste à la Russie, dont le pouvoir autocratique n'a point été , quoi qu'on en dise, si âpre, si avide, et si désastreux dans les plaines de la Vistule que le règne constitutionnel de la libérale Angleterre sur le sol de l'Irlande.

Pitié pour le vaillant royaume de Sobieski, si fatalement assujetti depuis le siècle dernier à trois gouvernements étrangers ! mais pitié encore plus pour l'Irlande envaliie depuis sept siècles par un maître impitoyable!

Je n'essayerai point, chère sœur, de te raconter dans de longs détails cette lamentable chronique. Tu seras assez émue si je t'en fais connaître les principales phases, et je n'exagère aucun des faits que je me propose de te citer. Je les prends dans des récits dont les Anglais eux-mêmes ne peuvent nier l'exactitude.

En l'année H70, au beau mois de mai qui réjouit les contrées du Nord, l'invasion de la verte Erin s'accomplit par la perfidie et la violence. Quelques centaines d'aventuriers rassemblés en Angleterre, stimulés et guidés par un traître, traversent le canal Saint-Georges et débarquent sur la côte de Wexford. Ces hommes, que l'infâme Dermot conduisait dans son propre pays par un désir de vengeance et d'ambition , étaient de la race de ces vigoureux Normands qui, environ un siècle auparavant, subjuguaient, l'Angleterre.

Avec leur nature belliqueuse, leurs armes d'acier, leurs longues lances, leurs forts chevaux bardés de fer, ils ne pouvaient se laisser intimider par les Irlandais qui s'avan-

çaient à leur rencontre, avec de petits boucliers en bois, et de petits javelots, galopant, les cheveux au vent sur de petits poneys.

La lutte s*engage. Les Irlandais sont battus, les Anglais prennent Wexford et y font leur premier butin. L*année suivante, une autre cohorte, commandée par Strongbow, un homme sans honneur et sans foi , mais intrépide, conquiert et saccage Dublin. Puis vient le roi d'Angleterre, Henri 11, qui assujettit plusieurs petits princes et s'empare d'une longue étendue de terrain sur la côte méridionale de l'Irlande.

Là s'élève le fameux Pale, c'est-à-dire la palissade protégeant les districts soumis au pouvoir des envahisseurs. Là est la cité anglaise avec sa constitution nationale, et autour d'elle les villes, les villages, qu'elle ne veut point associer à ses institutions, qu'elle condamne comme des gîtes d* outlaws. Là est le mobile campement du soldat enivré d'un premier succès, et rêvant nn nouveau pillage; là, le foyer du capitaine enrichi par la conquête d^un domaine et aspirant à l'agrandir. Là est le repaire du léopard, et autour de ce repaire la victime, la proie, l'Irlande.

Cependant, l'innocente viclime n'est pas encore vaincue.

Sous le règne des successeurs de Henri 11, à travers les diverses péripéties de l'Angleterre, la lutte continue.

Ah ! la longue lutte, si ambitieuse et implacable d'un côté, si noble et si désastreuse de l'autre !

Quelquefois , les Irlandais , par un de leurs vigoureux clans, culbutent la milice anglaise en rase campagne et l'obligent à se resserrer dans ses retranchements.

Le plus souvent, par l'habileté de sa tactique, par la supériorité de ses armes, par les renforts qu'elle reçoit de la terre britannique, cette milice remporte la victoirCf

élargit son terrain. Alors le sang, les flammes, les rapines, les saccages attestent retendue de son triomphe, et les seigneuries dont elle s'empare sont à jamais enlevées à leurs légitimes possesseurs. Elles sont dévolues à ses chefs par les décrets des rois d'Angleterre.

Puis, voici venir une révolution qui creuse un nouvel, un irrémédiable abîme entre les deux races ennemies, entre la noble race indigène qui ne songe qu'à défendre son culte et son foyer, et la cruelle race étrangère qui veut tout lui enlever.

Voici venir le règne de Henri VIII , cet homme infâme, ce tyran monstrueux, qui pendant trente-sept ans asservit à ses caprices, à ses désordres, à ses crimes, l'Angleterre tremblante.

L'orgueil et la débauche avaient éteint en lui tout sentiment d'humanité. Comme l'a dit un historien, il n'épargna pas une femme dans sa brutale passion, et pas un homme dans sa colère.

Le pape, dont il avait ardemment défendu la cause, à la première hostile manifestation de Luther, le pape n'ayant point voulu accéder à une de ses indignes requêtes , il devint aussitôt l'ennemi acharné de la papauté. Il s'était proclamé le champion du dogme catholique. Il se fit protestant et ses sujets furent obligés sous peine de mort d'adopter son protestantisme. Malheur à ceux qui ne se déclaraient pas immédiatement convertis î malheur à ceux qui, tout en se soumettant à ses décrets avec une louable promptitude, se permettaient de discuter quelques points de sa liturgie !

Le geôlier et le bourreau étaient les missionnaires de ce royal chef d'une nouvelle Ëghse. La même charrette funèbre conduisait en même temps à Téchafaud les catho-

liques trop opiniâtres et les réformés trop raisonneurs. Les uns étaient brûlés ; les autres pendus et écartelés.

En propageant ainsi sa doctrine, il croyait devoir naturellement se récompenser de ses efforts. Il pillait les sanctuaires et confisquait à son profit les propriétés des monastères.

Dans Tardeur de son prosélytisme, dans la plénitude de son autocratie, il voulut aussi convertir Tlrlande, et rirlande fut cruellement punie de sa résistance. Une armée Tenvahit ; ses champs furent dévastés, ses temples détruits ; ses communautés religieuses dépouillées de leurs biens , ses plus vénérables prêtres , ses plus nobles défenseurs persécutés et torturés.

A la fin du douzième siècle, on disait à un prélat irlandais :

— Vous avez dans votre pays un clergé exemplaire. Vous avez un grand nombre de saints et pas un martyr.

— C'est vrai, répondit le prélat. Notre peuple a toujours respecté ses religieux et ses prédicateurs. Mais les Anglais sont entrés dans notre île. Par eux nous aurons nos armées de martyrs.

Cette douloureuse prophétie a été terriblement justifiée.

Après le règne d'Edouard VI, le débile héritier de Henri VIII, et le règne éphémère de Marie la Catholique, voici le long règne d'Elisabeth, cette grande reine, disent les Anglais, cette reine virginale, cette bonne Bess.

Cette grande reine, qui avait de telles faiblesses de vanité que, dans sa vieillesse, il fallait, pour lui plaire, chanter en vers emphatiques, la grâce de sa démarche pénible, l'incarnat de ses joues affaiseées, la fraîcheur de ses lèvres flétries, l'éclat de ses yeux éteints ; cette reine virginale, qui étonna ie monde par les privilèges qu'elle accorda à ses favoris; cette bonne Bess, qui ne put par-

donner à son cher d'Essex et fit tomber sur l'échafaud la tête de Marie Stuart!

L'Irlande se souvient de ce règne qui dura près d*un demi-siècle.

Llrlande, armée pour défendre son sol et sa religion, fut maîtrisée comme elle ne Tavait jamais été, et ceux contre qui elle combattait pour une sainte cause, bravement, loyalement, commirent des atrocités dont on ne pourrait trouver d'exemple que dans les temps les plus barbares.

Les soldats anglais s'en allaient comme des bêtes fauves à travers les villages sans défense, laissant partout sur leur passage une longue traînée de sang. Ni la douceur et l'innocence, ni l'âge, ni le sexe ne pouvaient les attendrir. Ils égorgeaient les femmes et les vieillards, les enfants sur le sein de leur mère, les prêtres à l'autel. Quelquefois, pour abréger leur tâche de bourreau, ils enfermaient plusieurs familles dans un château, puis mettaient le feu à l'édifice et riaient d'entendre les gémissements de leurs victimes. Pour les dignitaires du clergé catholique, ils avaient des raffinements particuliers de cruauté.

Lorsqu'ils s'emparaient d'un prélat ou d'un prédicateur distingué, ils commençaient par lui plonger les jambes dans deux tubes remplis de chaux vive. Pendant que le malheureux subissait cette première torture, les zélés protestants l'invitaient à indiquer le refuge de ses complices et à reconnaître l'évangélique vérité du protestantisme. L'exhortation devait durer jusqu'à ce qu'il eût les jambes brûlées. Le fidèle catholique ne voulait point trahir ses frères ni renier sa croyance. Alors, il ne méritait plus aucune grâce, et il était condamné au dernier supplice. Quelquefois on le lapidait « Quelquefois on le pendai d'une

façon si ingénieuse, que la corde qui lui serrait le col ne lui enlevait point la vie.

Pour expier son opiniâtreté et ses erreurs, il ne devait point mourir si vite. On lui lacérait les membres; on lui arrachait les entrailles et on les faisait brûler sous ses yeux. Puis, enfin, on Tachevait.

Tel était le procédé des envoyés de la bonne Bess pour convertir les Irlandais au protestantisme.

Pendant les quarante-quatre années de régne de cette bomie fille de Henri Ylll, quarante fois, de côté et d*autre, le peuple d'Irlande se souleva. Quarante fois il fut vaincu par la puissance démesurée de ses ennemis et réduit au dernier degré de la misère humaine par leur fureur.

Les Anglais, après la bataille, ravageaient les champs de blé et les pâturages, enlevaient les bestiaux et incendiaient ce qu'ils ne pouvaii nt emporter. La moisson ne devait plus jaunir, ni l'herbe reverdir, là où, comme le cheval d'Attila, ils avaient passé.

En ces temps effroyables, tl y avait à Dublin, parmi les fonctionnaires britanniques, un écrivain qui s'est fait un nom illustre, un poêle : Edmond Spenser. Hélas! cet homme qui, dans ses vers, a souvent exprimé de tendres sentiments et dépeint de gracieuses scènes, cet homme qui composa les galantes strophes du Calendrier du berger et de la Reine des Fées, indiquait à Elisabeth le moyen d'en finir avec l'obstination des Irlandais. « Qu'on les prive, disait-il, de toute culture, qu'on leur enlève tout aliment. Ils en viendront à se dévorer Tun l'autre. »

Elisabeth avait une autre idée moins féroce, il faut le dire. Elle songeait tout simplement à expulser du sol de l'Irlande les inflexibles cathoHques et à les remplacer par des légions de protestants.

Mais un jour vint où, dans les districts de l'île rebelle, on

IÇg LES VOYAGES DE NILS.

n*entendait plus aucun cri de guerre, on ne voyait plus aucun signe de soulèvement. La victoire de TÂngleterre était complète ; la pauvre Erin était totalement domptée.

Un des acteurs de ce long drame, sir G. Carew, décrivit pompeusement le triomphe de la Grande-Bretagne, dans un livre qu'il intitula : Hibemia pacata.

Elisabeth fit frapper une médaille qui d'un côté représentait sa glorieuse figure, et de l'autre ces deux mots solennels : Hibemiapacata (l'Irlande pacifiée).

L'Irlande pacifiée !

En moins d'un qn et demi , dit le poète Spenser qui voulait si bien tout exterminer, les habitants de la province de Munster, Tune des plus fertiles de l'Irlande, sont tombés dans un état de désolation qui attendrirait des cœurs de pierre. On les voit sortir de l'ombre des bois, du fond des vallées, se traînant sur leurs mains, ne pouvant se soutenir sur leurs jambes. Leur figure est cadavéreuse et leur voix sépulcrale. Ils s'en vont cherchant des carcasses d'animaux, bien contents quand ils en trouvent ; car, quelquefois, ils ont été réduits à déterrer, pour s'en repaître, les cadavres humains. Ils se réjouissent aussi, les malheureux, quand ils découvrent un peu de cresson ou quelque bande de trèfle.

L'Irlande était pacifiée.

« Cette riche terre, dit un écrivain du temps, cette terre bénite si féconde et si peuplée est maintenant déserte et dévastée. On n'y voit plus de bestiaux dans les pâturages, ni de blé dans les sillons, ni d'oiseaux dans les nids. D'une des extrémités à l'autre de la province de Munster, et de Waterford à Limerick, sur un espace de cent vingt milles, on ne rencontre pas un homme, pas une femme, pas un enfant, et il n'y a plus dans ce pays d'autres animaux que les loups, les renards et les moutons.

LES VOYAGES DE MILS. 19d

L'Irlande était paciGée.

u De tout côté, disait son gouverneur, lord Grey, on n'y voit que des cendres et des cadavres. »

 la fin de sa vie, la célèbre Elisabeth songéait-elle à cette pacilicalion, quand elle effrayait ses courtisans par les désordres de son esprit, quand elle n*osait se mettre au lit, à cause des fantômes qui la poursuivaient, quand il lui semblait dans ses angoisses morales qu'elle succombait à la pression d*un collier de fer?

Par la puissance de leur vitalité, les provinces irlandaises pourtant se relevèrent, et à Tavénement au trône de Jacques 1«% elles avaient un espoir. Elles pensaient que le fils de Marie Stuart, immolée dans sa foi catholique, aurait au moins par un sentiment filial, quelques ménagements pour les catholiques, et dans celte idée de cœur, de nouveau, elles se trompaient.

Cet impérieux souverain, parfois si emporté et souvent si craintif, ce docte théologien qui discutait si gravement les questions religieuses, et voyait d'un œil si indulgent les vices et les extravagances de ses favoris, ce vaniteux pédant que ces courtisans appelaient le Salomon de TAngle. terre, et que Sully appelait le plus sage des fols, ce fantasque, ce vacillant Jacques P' n'avait ni assez d'âme pour être attendri par la mémoire de sa mère, ni assez de rectitude et d'élévalion d'esprit pour comprendre ses vrais devoirs envers la pauvre Irlande.

Dès les premiers jours de son règne, il déclara qu'il était, comme Elisabeth, tout dévoué au dogme du protestantisme. Gomme elle il persécuta les catholiques', et comme elle aussi, mais non point par les mêmes moyens, il voulut avoir le bénéfice des spoliations. Il n'envahit point par la force des armes les propriétés qu'il convoitait. 11 suscita à ceux qui les possédaient des chicanes de pro«

cureur, il les prit par les plus honteuses trahisons. La mort l'arrêta au moment où il combinait d'autres projets de confiscation.

La religieuse, la patiente Erin voulait espérer encore. Le successeur de Jacques I^'^ épousait une princesse de France catholique et s'engageait, en contractant ce mariage, à protéger le catholicisme. Un comité nommé par les principales familles de la malheureuse île, si cruellement opprimée et dilapidée, lui adressa une pétition dans laquelle il le suppliait humblement de vouloir bien soutenir les catholiques irlandais contre les violences de l'autorité protestante, contre les arrêts arbitraires des tribunaux, contre les exactions militaires. En même temps, le comité lui offrait une somme de 120,000 livres sterling, la guinée du riche, le denier du pauvre, Tobole de la veuve.

Charles reçut avec une royale bonne grâce ces trois millions de francs, fit les plus belles promesses, et les viola impudemment.

 la généreuse population qui invoquait avec une si touchante confiance son appui, il imposa successivement trois gouverneurs hostiles, rapaces, impitoyables : Straf* ford, qui continua sans miséricorde le système de procédure et de confiscation mis en pratique sous le règne précédent; Borlase, un fanatique puritain, etParson, qui s'écriait d'un ton superbe que si on le laissait faire, en moins d'un an, on ne verrait plus un catholique sur le sol irlandais.

A la fin, VHibernia pacata se révolta contre ces régimes d'iniquité. Ses gentilshommes et ses paysans se réunirent pour reprendre ce qui leur avait été ignominieusement enlevé, ou tout au moins pour garder ce qui leur restait encore sur le sol de leurs aïeux. La plupart de ces

LES VOYAGES DE NILS. 'iOi

Justes insurgés ne semblaient guère, par la nature de leur équipement, en état de résister aux troupes régulières de l'Angleterre. Mais ils avaient un énergique sentiment de patriotisme et de religion^ et ils étaient conduits par des chefs vaillants.

Dès leur première rencontre avec leurs adversaires, ils remportèrent la victoire : deux fois de suite, ils eurent le même succès, et de batailles en batailles, ils en vinrent à reconquérir la plupart des domaines qui leur avaient été enlevés, et les principales villes occupées par les Anglais. Ils ne purent s'emparer de Dublin, mais ils étaient maîtres de la plus grande partie du pays.

Ce rapide triomphe ne dénatura point leurs prétentions. Sur leurs bannières était écrite cette devise : Pro Deo, Rege et Patria.

Ils demandaient à garder librement leur culte, à être régis par des lois équitables, et ils voulaient rester fidèles au roi.

Ils avaient un tel sentiment de fidélité que lorsque Charles P', qui s'élait montré si cruel envers eux, invoqua leur secours dans sa lutte contre le parlement britannique, et contre TÉcosse, ils étaient prêts à le servir. Ils Tauraient peut-être sauvé, si ce malheureux roi avait été de prime abord plus franc dans ses négociations avec eux, et plus résolu dans ses projets.

Les généreux Irlandais n'ayant pu le délivrer de ses ennemis voulaient le venger. Mais sur l'échafaud de la débile victime, s'élevait le sinistre pouvoir de Cromwell, Thomme de fer, le rude soldat, le fm diplomate qui, entre deux royautés, établit un gouvernement répubHcain plus absolu que celui des royautés ; Cromwell le démocrate, Cromwell l'ambitieux, la tête et le bras de cette horde effroyable et grotesque de puritains qui éblouissaient par leurs momeries^

agitaient par leurs prédications et terrifiaient par leurs me* naces une foule imbéciie, qui, dans la folie de leurs rêves, prétendaient régénérer la terre et y instituer le règne des saints.

Lugubre, hideuse apparition! une des plus étranges scènes de Thistoire! Dans cette horde qui, pendant plus de dix années, régit souverainement la Grande-Bretagne, ii y avait des êtres immondes, des idiots, des visionnaires, et quelques fanatiques qui ne doutaient pas de leur mission.

On ne sait si Gromwell croyait réellement à la sienne, mais ii eut l'air d'y faire croire.

L'Irlande catholique excitait la fureur des nouveaux saints. Pour les apaiser, il fallait à tout prix anéantir ce qu'ils appelaient le repaire de Terreur, l'horrible Babylone, l'antre du papisme.

Cromwell fut chargé d'accomplir cette tâche. Cromwell partit après avoir, selon son expression mystique, cherché le Seigneur.

11 partit, le rigide démocrate, avec un faste royal, dans une voiture à six chevaux, escortée de ses gardes, et précédée par des trompettes et des timbaliers. Il s'embarqua avec 4,000 hommes de cavalerie et 8,000 fantassins choisis parmi les meilleures troupes de vétérans.

Pour subvenir aux dépenses de ces expéditions, le parlement britannique livrait les terres des catholiques à des spéculateurs qui lui donnaient de l'argent, en sorte que rirlande payait elle-même les frais de la guerre qui lui était faite, par les biens qui lui étaient enlevés.

Quelques jours après son débarquement à Dublin, Cromwell assiège la ville de Drogheda, défendue par une vaillante légion. Il s'en empare après trois impétueux assauts, et pour inaugurer d'une façon mémorable son en-

trée en campagne, il ordonne que la garnison soit égorgée, officiers et soldats sans exception. Une des compaignies de cette garnison, voyant au dernier combat son colonel frappé d'une balle, avait rendu les armes, en demandant grâce. Elle ne fut pas épargnée plus que les autres, ^algré la promesse que Gromwell lui avait faite. Quelques centaines de soldats et de familles de la cité s'étaient réfugiés dans le clocher d'une église. Cromwell y fil mettre ^ le feu. Ses ordres effroyables furent exécutés par ses vétérans avec une ardeur forcenée. Deux mille hommes périrent en quelques jours dans cette boucherie. Pendant une ^semaine on vit ruisseler des flots de sang le long des rues de Drogheda.

» Cromwell raconta lui-même ces carnages dans une ^ngue lettre qu'il adressait au parlement. Â la fin de son ;récit, il disait, Thorrible blasphémateur : « Je désire que tous les cœurs honnêtes remercient Dieu de cet événement. A Dieu seul en appartient la gloire. »

Il s'empara ensuite de Wexford et y ordonna les mêmes Massacres. Là trois cents femmes éperdues, tremblantes, s'étaient réunies sur la place publique, autour d'une croix, dans l'espoir qu'un signe de rédemption fléchirait leurs bourreaux. Elles furent sans merci assommées ou égorgées.

Et, de nouveau, le pieux général écrivit au parlement; ^et, de nouveau, il disait qu'en se réjouissant du succès des armées républicaines, il fallait en rendre grâces à Dieu.

Cette guerre, commencée en 1641, se prolongea jusqu'en 1652. Pendant ces onze années, combien de champs ravagés, combien de moissons détruites ! L'Irlande était épuisée non-seulement par les combats, mais par la famine , et la peste.

« En 1652, dit un écrivain de cette époque, on pouvait

voyager tout un jour en diverses provinces sans rencontrer une créature vivante, pas un homme, pas un animal domestique, pas un oiseau. Quand nos soldats apercevaient dans le jour un petit tourbillon de fumée ou dans la soirée la lueur d'une lampe, ils en parlaient comme d'une chose extraordinaire. Quand ils entraient dans une cabane, il^ n'y trouvaient que des femmes, des enfants, des valétudinaires. J*ai vu quelques-uns de ces malheureux arracher d'un étang une carcasse et en dévorer la chair corrompue avec avidité. »

La victorieuse Angleterre ne perdait point son temps à s'apitoyer sur les calamités du peuple vaincu. Elle avait, une autre occupation meilleure. Elle avait un compte à régler avec cette vaillante île qu'elle appelait l'île rebelle, avec cette Irlande catholique qui s'obstinait à rejeter la doctrine du protestantisme, cette Irlande royaliste qui ne voulait pas applaudir à la constitution de la république, cette Irlande où le duc d'Ormond, le dévoué confident de Charles I«', où les O'Neil, ces chevaleresques et admirables j soldats, armaient les cités et les campagnes contre la plèbe \ des têtes-rondes, des puritains, des indépendants, contre les arrêts dogmatiques et démocratiques du parlement dej la Grande-Bretagne.

Pour les Anglais, l'Irlande devait être non pas un royaume conquis, mais confisqué.

Dans leurs diverses spoliations, Henri VIII, Elisabeth J Jacques l^' n'avaient pas tout pris. De vastes domaines appartenaient encore à des familles marquées d'un signe particulier de réprobation pour s'être associées aux derniers soulèvements.

Une partie de ces domaines fut assignée par le parlement britannique aux corporations de Londres qui lui avaient prêté de l'argent ; une autre aux soldats de Cromwell et de

>es deux gendres, Ireton et Fleetwood, qui après lui avaient continué cette longue lutte de onze ans.

Les vertueux puritains prétendaient faire un acte de justice religieuse en s'emparant de ces propriétés. « La terre, disaient-ils, çst au Seigneur. Nous sommes les élus du Seigneur, donc la terre doit nous être livrée. » I A la fin de la guerre, vingt-sept mille Irlandais, dépos- ^sédés de leur patrimoine, voyant leur pays vaincu et n'osant conserver Fespoir de relever son étendard , s'en al-

lèrent chercher un refuge en d'autres contrées. C'est le

, commencement de cette émigration qui a donné à l'Europe et à l'Amérique tant de vaillants soldats et de robustes

^ouvriers.

^ Un grand nombre d'autres déshérités ne pouvaient se résoudre à quitter leur chère Erin. L'Angleterre les re-

'^légua au milieu des sauvages montagnes de la province de Connaught.

Ainsi, au moyen âge, les juifs étaient confinés dans leur Ghetto ; ainsi de nos jours, les Indiens sont refoulés jus-

, qu'aux extrémités du nord par la république des États-

fUnis.

Mais les juifs pouvaient sortir de leurs quartiers, et

\ l'Indien peut errer bien loin du campement de sa peu-

^ plade. L'Angleterre ne laissait pas aux anciens possesseurs du sol de rirlande une telle liberté. Le Connaught, où elle

. les déportait, est bordé d'un côté par la mer, de l'autre

"^par le Shannon. Une colonie militaire, élabUe près de

\ la plage, leur interdisait les communications avec la mer ;

i une autre rangée, le long de la rivière, les séparait du reste de l'Irlande.

Ils devaient donc être là enfermés, surveillés comme des lépreux ou des pestiférés. Avant de quitter la maison

^ où ils étaient nés, les champs où ils récoltaient leurs blés,

les prairies où paissaient leurs bestiaux, ils devaien! déclarer qu'ils renonçaient pour eux et leurs héritiers à ces biens de leurs pères. 11 y en "avait qui abandonnaient ainsi une riche propriété pour Taride coin de terre qui leur était assigné dans la région de leur exil. J'en ai connu plusieurs, dit un de leurs chroniqueurs, qui dans les districts d'Ulster et de Munster jouissaient d*un revenu de mille livres sterling , et qui allaient dans le Gonnaught cultiver un terrain qui pouvait à peine suffire à leurs besoins. D'autres n'avaient pas même cette misérable compensation.

Bon gré mal gré, tous devaient pourtant obéir à l'arrêt du parlement et par un acte formel abandonner leur héri^ tage. Les justiciers de l'Angleterre voulaient régler nettement cette belle affaire et ne pas laisser un prétexte à d'importunes réclamations. Quand les proscrits avaient accompli cette formalité, ils devaient partir, et être à jour fixe, sous peine de mort, rendus au lieu de leur destinanation. Le 1®' mars 1654! ô jour lamentable! 6 noblei Erin! Passé ce délai, quiconque rencontrait en dehors' du Gonnaught un des exilés, homme, femme, enfant, avait le droit de le tuer. <

Terribles étaient les cruautés d'Elisabeth, plus terribles^ encore furent celles de Gromwell. ]

Dans toutes les provinces de la pauvre île subjuguée après sa longue guerre, le nom de Gromwell s'est transmis d'unci génération à l'autre avec un sentiment d'horreur. « Que la colère de Gromwell tombe sur loi ! » C'est pour l'Irlandais la plus affreuse malédiction.

Dans les derniers temps de sa vie, Gromwell fut, comme Élisabethy tourmenté par de sinistres visions. Lui , qui avait tant tué, il craignait d'être tué. Sous ses habits, constamment il portait une armure et dans ses poches des

LES VOYAGES DE NILS. 2u7

pistolets. Le matin, personne ne savait ce qu'il ferait dans là journée. S'il accordait une audience, il surveillait avec attention les regards et les mouvements de la personne qui la lui avait demandée. S'il sortait, ses chevaux devaient être lancés au galop ; une nombreuse escorte raccompagnait. Quelquefois, dans le cours de son trajet, il changeait brusquement de direction, et jamais ne revenait par le même chemin. A la fin de ses longues heures de travail, de combinaisons politiques, ou de commandement, il ne trouvait point le repos de l'humble bourgeois à son foyer. Ce puissant dictateur, qui gouvernait trois royaumes, ne pouvait gouverner sa maison . Souvent sa femme le fatiguait par l'étroitesse de ses idées et ses gendres par leurs exi-

gences.

Son fils aîné hantait les cabarets, les maisons de jeu, avec les cavaUers, au grand scandale des têtes-rondes. Une de ses filles s'amouracha d'unhistrion. Uneautre, pour laquelle il avait une prédilection particulière , déplorait l'infortune des Sluarts et maudissait leurs ennemis.

Ce chef d'un nouveau peuple, ce prophète d'un autre Israël, qui si dévotement cherchait le Seigneur, avait près de lui quatre bouffons pour le distraire dans ses sombres réflexions. Ce soldat, résolu et hardi sur le champ de bataille, avait peur dans la plénitude de son pouvoir. Le soir, surtout, il avait peur. Il inspectait lui-même les sentinelles. Quelquefois il allait sous un déguisement rôder autour des corps de garde, écouler ce que disaient les soldats. Rarement il couchait deux nuits de suite dans le même lit, dans les palais dont il était le maître. Le vaste édifice de Saint-James ! il y trouvait à chaque pas les traces de plusieurs souverainetés légitimes. Le château de Hampton-Court ! il y avait vu mourir sa fille aimée. Les grandes salles de White-Hall ! devant la fenêtre d'une de

css salles, il avait fait dresser réchafaud de Charles P'. Le souvenir des gouvernements légitimes troublait l'usurpateur; Tombre des rois épouvantait le régicide. Les martyrs de l'Irlande, les spectres sanglants de Drogheda et de Wexford n*apparaissaient-ils pas aussi à ses regards? La nuit, il ne pouvait dormir. Ses douloureuses insomnies, ses fiévreuses anxiétés abrégèrent sa vie. 11 aspirait à poser sur sa tête la couronne royale. Des fonctionnaires serviles la lui offrirent, et il n'osa la prendre. Elle fut mise sur la figure en cire qui le représentait à ses funérailles. Sa destinée était finie. Sa fortune ne fut pas de longue durée. Sur une des médeilles frappées en l'honneur de ce fameux Olivier Cromwell, on voyait deux petits oliviers, image de ses deux fils, protégé par un grand olivier. Le grand olivier étant mort, les deux petits ont bientôt .disparu. Toute celte famille si redoutée et si courtisée s'est éteinte obscurément. On dit qu'il existe à Londres deux de ses descendants réduits à l'état d'artisan.

Quand on apprit la rentrée triomphale de Charles II en Angleterre, les Irlandais en eurent une grande Joie. Ils avaient si vaillamment défendu la royauté contre la répubUque, et cette répubhqueles avait si horriblement traités ! Pour eux, enfin, le jour de la justice était venu. Le jeune roi connaissait leur loyauté, s'affligeait de leur deuil et allait leur tendre une mainsecourable.

Hélas ! la pauvre Irlande était destinée à subir en tout temps, sous tous les régimes, la félonie et la cruauté de TAngleterre, sous le règne des Plantagenets et des Lancastre, des Tudors et des Stuarts, sous le règne de la maison de Brunswick, sous le gouvernement démocratique et Tautorité monarchique, sous l'administration des wighs et des tories.

Par le plus simple sentiment d'équité, les Irlandais de-

vaient naturellement croire que le descendant rejeté par les diverses sectes du proleslantisrae aurait une bienveih lanle pensée pour les catholiques, que le fils de Charles l^^ •se souviendrait des soldats fidèles qui, jusqu'à la dernière extrémité, avaient combattu pour soutenir le trône de son père. Us devaient croire que le galant cavalier vaincu à Worcester et chassé par Cromwell s'empresserait de témoigner sa sympathie aux nobles et chevaleresques familles vaincues aussi et écrasées par la main de fer du même Cromwell. Ils devaient croire que le prince désolé, ruiné, proscrit par la république et ramené sur son trône par l'armée de Monk, serait heureux de consoler les autres victimes de la république.

Mais s'il est des âmes qui s'épurent et s'élèvent dans le malheur, il en est d'autres qui passent par cette école de l'adversité, sans en retirer aucun salutaire enseignement. Charles II, jeté tout jeune par la mort de son père, par les bouleversements de son royaume, dans cette grande école, ne s y instruisit point.

Il n'y développa point les facultés intellecluelles dont il était doué, et il en sortit avec une légèreté de caractère que l'âge ne réforma point, avec des goûts de dissipation et de sensualitéqu'il ne put réprimer. Sa sensualité le rendit égoïste. Son égoïsme le rendit ingrat.

A son arrivée en Angleterre, il fut accueilli avec des transports de joie par une population qui n'avait plus aucune confiance dans le régime républicain, et ne voulait plus croire qu'aux bienfaits delà royauté.

Les opiniâtres indépendants, les vieux parlementaires se retiraient en silence à l'écart, n'osant essayer de lutter contre ce mouvement national ; les saints cherchaient en vain le Seigneur, et les régicides .tremblaient au souvenir de la sentence qu'ils avaient signée.

2t0 LES VOYAGES DE NILS.

— Où sont donc mes ennemis? s'écriait l'heureux Cliarles l! en débarquant à Douvres, au milieu d'une foule enthousiaste.

Il ne voyait autour de lui pas un visage hostile. Pas un cri ne s'éleva contre le retour du proscrit. Pas une voix ne protesta contre sa souveraineté. Toutes lesprérogalives de. la monarchie furent reconstituées pour lui, et, sans discussion aucune, il fut investi d'un grand pouvoir.

De ce pouvoir presque absolu, il ne sut pas sagement user.

Avec une physionomie un peu dure, il avait des qualités séduisantes, une gaieté naturelle, beaucoup d'esprit et de grâce, et dans son cercle intime une aimable familiarité. Mais toute occupation sérieuse lui était difficile Les affaires 1 ennuyaient. Un bal ou un concert lui faisaient aisément oublier une grave négociation, et plus d'une fois ses ministres, appelés prés de lui à résoudre quelques questions urgentes, l'attendirent des heures entières, tandis qu'il se délectait à écouter les doux propos de lady Castlemain, à admirer les beaux yeux de la duchesse de Portsmouth, la vivacité de MoUDavies, la gentilleshc de Nell Gw7nne. Le fait est qu'il désirait jouir gaiement, pleinement, de sa royale existence et s'affranchir autant que possible de tout ce qui pouvait la troubler.

Les réclamations des Irlandais devaient naturellement l'émouvoir. Mais elles étaient si non)breuses et si compliquées ! Elles effrayaient son indolence. Puis il y avait autour de lui des gens qui plaidaient ardemment contre l'Irlande, les uns par unintérêt pécuniaire, d'autres par une haine invétérée. Charles II céda sans grande résistance à leurs perfides insinuations, à leurs subtils raisonnements^ à leurs fanatiques remontrances.

Les confiscations décidées par le gouvernement révolu-

tionnaire furent confirmées par un décret de la monarchie. Les soldats de la république entrèrent en possession des terres qu'ils avaient enlevées aux légions royalistes. L'Irlande fut encore une fois sacrifiée au protestantisme. Charles II faisait traîner au gibet de Tyburn les ossements de Cromwell et maintenait en Irlande la pesanteur du glaive de ce Cromwell, le vœ victis de ce Brennus, les monstrueux décrets qui dévastaient les plus innocents foyers et ruinaient les plus nobles familles.

Plus tard, il se sentit honteux du mal qu'il avait fait et ne sut pas le réprimer. Pour apaiser les reproches de sa conscience, pour le corroborer dans ses rigueurs envers l'Irlande, les zélés protestants attribuaient à cette malheureuse île de sinistres projets. Ils disaient qu'elle allait se révolter, qu'elle voulait s'affranchir de la domination de TAngleterre et s'allier à la cour de Rome. Enfin, un effronté coquin, chassé de divers établissements où il avait cherché un refuge, et cherchant un nouveau moyen d'existence, l'infâme Dates annonça qu'il avait découvert un complot organisé par les Irlandais pour égorger les protestants et les principaux dignitaires de l'État et le roi.

A cette nouvelle un cri de terrreur s'éleva dans toute la bénigne Angleterre. Des poursuites furent aussitôt ordonnées, et une quantité d'innocents arrêtés, jetés en prison, quelques-uns condamnés, par une sorte de frénésie, au dernier supplice. Ainsi mourut le vénérable archevêque d'Armagh. Ses juges ne voulurent point écouter sa justification. Ils ne lui permirent pas même de faire comparaître de braves gens dont il désirait invoquer le témoignage.

Dates avait révélé l'horrible conspiration papiste. Dates ne pouvait se tromper, et il s'applaudissait de sa fructueuse

invention. Un beau logement lui fut assigné à White-Hall, avec une pension annuelle de mille livres sterl. (25,000 fr.). Sa fortune et sa gloire ne furent pourtant pas de (longue durée. Déjàplusieurs fois dans sa vie, il avait été convaincu de parjure. Un sévère examen, malheureusement trop tardif, fit découvrir sa nouvelle fourberie. Il fut attaché au pilori, fouetté sur la place publique par le bourreau, et condamné à un emprisonnement perpétuel.

La pauvre Irlande, victime de tant d'inimitiés, ne songeait pas à se venger. Elle espérait encore, non plus, il est vrai, en Charles II, qui l'avait si cruellement trompée, mais en son frère. Celui-ci enfin était résolument, ouvertement catholique. Dès son avènement au trône, il annonçait rintention formelle de relever les autels renversés par les protestants et de défendre ses coreligionnaires. En effet, il commença par faire célébrer en grande pompe la messe dans sa chapelle de Saint- James, et il confia le gouvernement de rirlande au comte de Tyrconnel, un zélé catholique, qui, dans son enfance, se trouvait à Drogheda quand cette ville fut inondée de sang par les soldats de Cromwell, et qui, dès cette époque, avait pris en horreur tout ce qui tenait au protesfantisme.

Alors les Irlandais crurent voir poindre Taurore d'une nouvelle ère. Ils n'étaient plus internés dans le Connaught comme des coupables, rejetés à l'écart comme des parias. Ils pouvaient voyager sans crainte d'être arrêtés ou injuriés. Les fonctions publiques ne leur étaient plus interdites. Tyrconnel leur donnait des emplois dans l'armée, dans l'administration et la magistrature. Les lois iniques auxquelles ils étaient depuis si longtemps assujettis allaient être successivement abolies, et ils pensaient aussi que leurs biens leur seraient rendus.

Vain espoir ! courte illusion î Protestants ou catholiques,

les Stuarls devaient leurêtre également funestes. Jacques IF, en proclamant ta liberté de conscience, souleva contre lui les épiscopaux, les presbytériens, les anabaptistes, qui exigeaient impérieusement pour eux celle liberté, mais ne pouvaient, à aucun prix, l'accorder aux exécrables papistes.

Tous ces sectaires se réunirent pour éloigner d'eux au plus vite un prince qui osait permettre aux prêtres catholiques d'ouvrir des églises, de prêcher et de confesser. Son gendre, Guillaume d'Orange, le voyant Kvré à de telles erreurs, ne se fit nul scrupule de lui enlever son trône.

En 1685, Jacques II succédait à son frère, et en 1688 il était banni de son royaume ; il s'en allait sur la terre étrangère, chassé par son gendre, abandonné par ses filles, n'ayant pas même dans sa famille une Cordelia comme le roi Lear.

La généreuse Irlande fut cette Cordelia. Quand l'Angleterre le bannissait, l'Irlande s'armait pour le défendre. Quand une escadre française l'amena dans la petite baie de Kinsale, les habitants des environs coururent joyeusement au-devant de lui. A Cork, et dans les autres villes, il reçut les mêmes témoignages de respect et de dévouement. A Dublin, les magistrats et les prélats s'avancèrent solennellement à sa rencontre. Des dignitaires de la capitale se rangèrent à ses côtés, tenant un dais sur sa tête. De belles jeunes filles vêtues de robes blanches le précédaient, jetant des fleurs sur son chemin 11 fut conduit ainsi dans le château, au milieu des vivats d'une population qui le nommait son roi.

Avec l'armée que la France lui avait confiée, avec celle que Tyrconnel assemblait, il aurait pu rester roi, s'il avait eu moins de présomption et plus de courage.

A la bataille de la Boyiie, il voulut diriger lui-même ses généraux et leur donna des ordres funestes.

En même temps qu*il engageait cette lutte décisive malgré l'avis de plusieurs braves officiers, il faisait préparera Waterford un navire pour le reconduire sur la terre de de France, en cas de besoin ; et tandis que ses légions irlandaises s'avançaient intrépidement contre les troupes anglaises, commandées par Schomberg et Guillaume, il observait la sanglante mêlée du haut d'une colline où nulle balle ne pouvait Talteindre, au milieu de plusieurs régiments français dont il se faisait un solide rempart.

Un moment vint où la fortune lui tendait ouvertement la main, il n'avait qu'à lancer sur les rives de la Boyne ces soldats français, si désireux de prendre part à un grand combat, et sa victoire était assurée. Il n'osa prendre cette décision.

Téméraire la veille du conflit, il fut lâche à la dernière heure. Quand il vit fléchir les étendards irlandais si vaillamment défendus, il s'enfuit à Dublin, puis à Waterford, où l'attendait le bâtiment qui devait le conduire à son final exil.

Il s'en allait comme Rodrigue loin de la plaine teinte de sang, comme Rodrigue, qui s'écriait :

Ayer era rey de Espana Hoy- no lo soy de una villa.

Ayer villas y castillos, Hoy ninguna poscia.

ïl en coûta cher aux Irlandais pour s'être dévoués à ce roi débile. Au commencement de leur campagne, Guillaume, qui ne se sentait point encore trés-affermi sur son trône et désirait les apaiser, leur fit d'avantageuses propositions. Ils les refusèrent; après la misérable conduite de

Jacques II, ses demandes d'argent à Dublin et sa fuite sur le continent, ils ne se crurent pas encore déliés de ses serments envers lui, et ils voulaient, jusqu'à la dernière extrémité, combattre contre l'Angleterre.

Hors d!état de résister sur tous les points à l'armée qui venait de gagner la bataille de la Boyne, et qui chaque jour s'accroissait de nouveaux renforts, les valeureux soldats irlandais concentrèrent leurs forces dans l'enceinte d'Athlone et de Limerick, deux villes fortifiées, par lesquelles ils dominaient le cours du Shannon et les grandes plaines arrosées par cette magnifique rivière.

Là, ils firent des prodiges de courage. Les Anglais désiraient ardemment s'emparer de ces forteresses ; le général Douglas s'avança avec plusieurs brigades d'infanterie et d'artillerie vers les remparts d'Athlone, où il n'y avait que trois régiments commandés par un vieux, mais rude capitaine qui, du temps de Cromweli, faisait déjà une mortelle guerre aux protestants.

Douglas fit tonner ses canons, ouvrit à diverses reprises une brèche, tenta plusieurs assauts et fut forcé de se retirer. Guillaume entreprit, avec une armée de 2,000hom- . mes, le siège de Limerick, et y échoua aussi complètement. Ses soldats se vengèrent de leur défaite en saccageant et incendiant les villages par où ils passaient.

L'année suivante (1691), les Anglais, commandés par Ginckle, un habile général, et par Marlborough, le fameux Marlborough, eurent une autre vengeance. Ils remportèrent plusieurs victoires éclatantes. La redoutable citadelle d'Athlone fut prise, et tout le district qu'elle protégeait fut reconquis. Restait l'inébranlable cité de Limerick, le dernier soutien de l'audacieuse insurrection, le dernier refuge des royales légions.

Ginckle recommença au mois d'avril le siège ;de cette

ville avec une armée nombreuse. Deux mois après, malgré ses ingénieuses manœuvres et ses formidables batteries, il désespérait de la vaincre. Pour en finir, il lui offrit uiie glorieuse capitulation.

Cette capitulation accordait aux troupes de la garnison tous les honneurs de la guerre, à leur sortie de la ville, avec la faculté de se rendre où ils voudraient aux frais du gouvernement britannique. Elle rendait aux catholiques le libre exercice de leur culte, Tenlière jouissance de leurs biens, et leur promettait qu'un parlement serait prochainement convoqué à Dublin pour leur donner, par des lois formelles, de nouvelles garanties.

Il y avait alors dans les murs de Limerick environ quinze mille hommes qui pouvaient continuer longtemps encore la guerre. Ils y renoncèrent par un sentiment de religion et de patriotisme, pour assurer à la communauté catholique la faveur inespérée qui lui était offerte.

Ginckie, qui admirait leur courage, désirait les faire entrer au service de l'Angleterre. Mais ils ne pouvaient pas se résoudre à s'allier à ce pays, et Saarsfield, leur héroïque général, parlait pour la France Là s'élevait, près de Jacques II, sous la protection de Louis XIV, un étendard d'Irlandais. Là, ils pouvaient encore défendre leur cause nationale.

Malgré les offres et les instances de Ginckie, ilss'embarquèrent pour iS France, et, en diverses occasions, se signalèrent par leur valeur. Deux ans après, leur noble, leur cher Saarsfield tombait frappé d*une balle à la bataille de Lauden. « Ah! dit-il en voyant le sang jaillir de sa poitrine, si tout mon sang coulait au moins pour Tlrlande ! )>

L'Irlande, à laquelle il pensait ainsi à sa dernière heure, était dans le deuil et la désolation ; ses villes et ses villages ruinés par la guerre ; les promesses du traité de Limerick

abolies par un parlement compose exclusivement de protestants, et le roi obligé par ces mêmes protestants d'ordonner de nouvelles confiscations.

Divisées entre elles parleurs dogmes particuliers, et souvent très-hostiles l'une à l'autre, les diverses sectes d'Angleterre et d'Ecosse s'unissaient avec ardeur pour persécuter le catholicisme et s'enrichir de ses dépouilles. A la fin du dix-septième siècle, elles devaient être contentes de leurs exploits. La surface de l'Irlande représente environ douze millions d'acres. Par les arrêts les plus cyniques, onze millions six cent mille acres avaient été successivement enlevés à leurs légitimes possesseurs, à la race indigène, à la population catholique, et livrés à la rapacité du protestantisme.

Tu t'imagines peut-être, ma chère Stina, que les larrons, après cette capture, n'ayant plus rien à craindre de leurs victimes et plus rien à leur prendre, vont au moins les laisser vivre en paix?

Non pas, non pas. A leurs yeux, l'Irlande est toujours la sauvage, la rebelle Irlande. Ils ne lui donnent pas d'autre dénomination. L'Irlande s'obstine à conserver le culte pour lequel elle a déjà répandu tant de larmes et tant de sang; l'Irlande refuse d'admettre le dogme de ses bourreaux. Quelle ingratitude !

Bon gré mal gré, pourtant, il faut qu'elle rende hommage à la suprême vertu de l'Église anglicane, qu'elle connaisse la vraie lumière, qu'elle se convertisse ou qu'elle meure. Elle ne peut plus se révolter. On armera contre elle les féroces légions. On lui fera un réseau de lois où elle sera étroitement serrée, où de plus en plus elle s'affaiblira et où périra son calholicisme.

Tel est le doux espoir de la religieuse Angleterre. Je vais, chère sœur, te citer quelques-unes de ces lois si

étranges qu on ne comprend pas comment elles ont pu être promulguées et exécutées. En premier lieu, les lois sur la propriété :

Si le fils aîné d'une famille catholique se déclare protestant, aussitôt tout ce qui appartient à ses parents lui est juridiquement dévolu. Us ne peuvent plus sans son consentement distraire une parcelle de leurs biens. Us n'en sont que les usufruitiers.

Si une femme catholique devient protestante, son mari doit lui faire une pension, et lui abandonner complètement la direction de ses enfants.

Nul catholique ne peut posséder une propriété immobilière, et il ne peut être fermier qu'à la condition que son bail n'excédera pas une durée de vingt et un ans , et que le prix de son fermage représentera au moins les deux tiers du produit de son terrain.

Si, par UH mariage ou une disposition testamentaire, ou quelque marché, un catholique devient propriétaire d'une maison ou d*un champ, le protestant a le droit de lui enlever le domaine sans lui donner la moindre indemnité.

Si un fermier catholique a, par son labeur et son industrie, augmenté d*un tiers le revenu de la terre qu'il cultive, le protestant a le droit de le déposséder de cette terre et de s'y installer.

Le protestant peut aussi enlever à un catholique, en lui donnant seulement cinq guinées, le plus bel étalon, la plus magnifique jument, attendu qu'il n'est pas permis au catholique d'avoir un cheval estimé plus de cinq guinées ; et, s'il essaye de dérober un de ces animaux à l'investigation des protestants, il est passible d'un emprisonnement de trois mois et d'une amende.

Qu'en dis-tu, ma chère Stina? Tout cela n'esl-il pas bien imaginé pour effrayer et fatiguer le catholique, pour le

ruiner ou le jeter dans le protestantisme? Tout cela ne suffit pas cependant pour rassurer le gouvernement britannique. Voici les arrêts qu*il applique à l'éducation :

Sentence de bannissement pour tout catholique qui établit une école, même une innocente école de sciences ou de littérature. Condamnation à mort de ce banni s'il rentre en Irlande.

Confiscation des biens de tout enfant qui reçoit Tinslruction d'un catholique publiquement ou en particulier.

Pareille confiscation pour le jeune catholique qui va faire ses études en pays étranger, et pour l'Irlandais catholique qui contribuerait aux frais de ce voyage et de cet enseignement.

Peine de mort pour les prêtres qui marient un catholique avec une protestante.

Exil perpétuel des évêques ou des supérieurs ecclésiastiques qui peuvent conférer les ordres religieux. S'ils reparaissent sur la côte d'Irlande, ils seront pendus et écar télés.

Je m'arrête dans l'analyse de ce code sans pareil. Pendant un siècle , il fut maintenu. « Pendant un siècle, dit Th. Moore, l'Irlande n'a point d'histoire. On ne peut que constater son affaissement et pleurer sur elle en silence. »

Telle était pourtant la miraculeuse vitalité du religieux peuple irlandais qu'il devait se relever dans sa profonde misère, dans sa cruelle compression, dans les chaînes qui lui étaient imposées par ces faiseurs de lois, qu'un célèbre orateur, Ed. Burke, a lui-même signalés comme le plus atroce instrument qui ait jamais été inventé pour opprimer, ruiner et dégrader une nation.

L'Angleterre était forcée de reconnaître cette étonnante ténacité, et l'on voit la peur qu'elle en avait aux concessions qu'elle fait, à chaque événement inattendu qui peut

seconder les vœux et ravWer les espérances de l'indomptable race irlandaise.

En i 745, Charles-Edouard débarque sur la côte d'Ecosse, et à la tête d'une troupe de highlanders oblige les troupes britanniques à se retirer devant lui à Peslom. L'Angleterre craint qu'il ne soulève l'Irlande. Aussitôt elle s'adoucit envers les catholiques. Ils obtiennent la permission d'ouvrir leurs chapelles le jour de Saint-Patrice, et leurs prêtres détenus en prison reçoivent leur liberté. Mais après la bataille de Culloden, qui anéantit les espérances du jeune prétendant et celles de son parti , lord Ghesterfield qui, dans ses fonctions de vice-roi, se montrait plus humain que ses prédécesseurs envers les catholiques , fut immédiatement rappelé.

Pendant la guerre de Sept ans, les Anglais craignaient une invasion de la France. Alors ils n'insultent plus la population de l'Irlande comme autrefois. Us ne l'appellent plus l'odieuse race, mais la respectable nation. C'est ainsi que l'orateur de la chambre des communes la désigne dans un discours solennel.

En 1776, les États-Unis proclament leur indépendance. Par une justice providentielle , là , comme à Lauden et à Fonlenoy, l'Angleterre voit se lever contre elle les Irlandais qu'elle a bannis de leurs foyers. Ces exilés sont des soldats. Ces soldats la châtient sur la terre étrangère, des cruautés qu'elle a commises dans leur pays.

Cette fois encore l'Angleterre a peur et elle se remet à corriger quelques articles de son code féroce. Elle accorde aux catholiques d'Irlande le droit d'avoir des baux illimités et le droit d'acquérir des propriétés immobilières.

Puis, soudain éclate la révohition française. Les Irlandais s'émeuvent à ces cris de liberté qui si loin résonnent, et ils se réunissent pour demander leur affranchissement.

L'Angleterre voit le péril, et, dans sa crainte, se résigne à supprimer encore quelques-uns de ses arrêts. Le barreau est ouvert aux catholiques ; les catholiques peuvent aussi être admis dans les jurys et participer aux élections. Les mariages mixtes sont autorisés, et les pères de famille peuvent faire élever leurs enfants où ils voudront, comme ils voudront.

Mais les Irlandais ne se contentent plus de ces allégements tardifs et incomplets. Ils réclament l'indépendance de leur nationalité. Fatigués des cauteleuses tergiversations de r Angleterre, ils se décident à conquérir par la force ce qu'ils ne peuvent obtenir par des requêtes pacifiques. Ils prennent les armes. Ils invoquent l'appui de la France, et la France leur envoyé quinze mille hommes commandés par le général Hoche. C'était une autre invincible Armada, qui, comme celle d'Espagne sous le règne de Philippe 11, effrayait l'Angleterre, et qui fut de même dispersée par les ouragans.

Deux ans après, la France équipait encore deux escadres pour soutenir l'Irlande. La première fut arrêtée et détruite après un combat acharné par une flotte anglaise. L'autre atteignit la baie de Killala, et y débarqua 1,500 hommes sous les ordres du général Humbert. En arrivant sur le sol irlandais, cette petite troupe comptait y trouver de nombreux auxiliaires. Mais déjà l'Angleterre , parla rapidité de son action, par la puissance de ses armes, avait brisé le redoutable faisceau de Tunion. Le général Humbert s'avança pourtant dans l'intérieur du pays, culbuta une légion britannique qui s'opposait à son passage, et entra triomphalement dans la ville de Castlebar. De là, il continua sa marche par les landes du Connaught. Il allait, l'intrépide général, tout droit vers Dublin. Sur sa route, il fut arrêté par une barrière. Quelle barrière! une armée de

trente mille hommes, commandée par le vice-roi , lord Cornwallis.

Humbert n'avait plus que onze cents soldats. Malgré cette effrayante infériorité de nombre, un contre trente, il n'hésita pas à engager le combat, et le soutint si vaillamment que son formidable adversaire s'estima heureux de lui accorder une honorable capitulation.

Les Irlandais étaient encore une fois vaincus, et Tlngleterre allait se venger des craintes qu'elle avait éprouvées et des efforts qu'elle avait faits pour réprimer l'insurrection. On dit qu'elle y employa des millions de livres sterling et plus de cent mille hommes. Par cet argent et par cette armée , elle voulait avoir une pleine et entière satisfaction. L'Ile entière fut mise en état de siège; la loi martiale proclamée; la juridiction ordinaire remplacée par des tribunaux où quelques officiers imberbes rendaient leurs arrêts et les faisaient exécuter en un instant. Trois des principaux chefs de l'union furent arrêtés presque en même temps : lord Edouard Fitzgerald et les deux frères Sheareses, deux hommes également distingués par le talent et le caractère. Lord Fitzgerald mourut de ^es blessures en prison. Les deux Sheareses furent ignominieusement pendus.

Partout les gibets et les commissions militaires en permanence. Dans les villes, on était terrifié comme en France au temps de Robespierre. Le gouvernement britannique encourageait la délation par des récompenses pécuniaires, et la moindre dénonciation suffisait pour faire emprisonner les plus innocents citoyens.

Dans la campagne erraient des bandes de soldats, fanatiques, rapaces, sanguinaires, dont rien ne réprimait ni les brutales habitudes, ni les honteux désirs, ni les cruautés. Sous le prétexte de chercher des coupables, ils en-

traient dans les nmaisons, les pillaient, et gaiement après leur dilapidation, les incendiaient.

Pour avoir Thonneur de découvrir vraiment des coupables, ils prenaient à tout hasard un paysan , le pendaient de façon à lui laisser encore la liberté de respirer, ou rattachaient à un arbre, ou le flagellaient jusqu'à ce que le malheureux, vaincu par la souffrance, balbutiât toutes les déclarations «xigées par ses bourreaux. Dans leur stupide rage de protestantisme, ces soldats regardaient Tirlandais comme une sorte d*animal qui ne méritait aucun ménagement. Si, chemin faisant, ils en rencontraient un à la portée de leurs fusils, ils tiraient sur lui comme sur un renard ou un corbeau, et s'applaudissaient de leur adresse en le voyant tomber. Un de leurs amusements favoris était de garrotter le pauvre Irlandais sans défense, . de lui couper les cheveux , de lui appliquer sur la tête une coiffe de poix bouillante et d'entendre ses cris de douleur quand ils retiraient cette calotte qui lui lacérait le crâne.

Les sauvages Indiens de TAmèrique du Nord ne sont pas si cruels. Ils scalpent leurs prisonniers sans les faire lan-

guir.

En lisant ce récit, tu pourrais t'imaginer, ma chère Slina, que dans Teffervescence d*un sentiment hostile, je compose un plaidoyer contre l'Angleterre. Non. Ces faits horribles que je te cite sont attestés par l'histoire, et, au lieu de les développer, je les abrège.

Enfin, après tous ses désastres, l'Irlande avait encore, comme l'Angleterre, une chambre des lords et une chambre des communes, très-faibles, il est vrai, très-soumises ^x ordres du vice-roi. Si faibles qu'elles fussent pourtant, elles tenaient à l'Irlande, elles représentaient ses diverses provinces, et on pensait qu'un jour peut-être, elles pour-

raient se montrer plus hardies et faire de meilleures lois.

L'Angleterre résolut de les supprimer. Lord Gastlereagh le renégat, lord Castlereagh l'Irlandais, qui avait commencé sa carrière politique par siéger dans un parlement irlandais, entreprit d'enlever à ses compatriotes ce dernier signe d'indépendance nationale. La tâche n'était pourtant pas si facile qu'on aurait pu se le figurer, en songeant à l'affaissement du pays et à la soumission habituelle de ses représentants.

L'Irlande voulait garder cette ancienne institution. Les catholiques, par un sentiment de patriotisme, défendaient ces deux chambres, exclusivement composées de protestants, et les membres de ces deux chambres ne paraissaient nullement disposés à signer leur abdication. Lord Gastlereagh les vit en particulier, interrogea leurs secrets désirs, scruta leur vanité ou leur ambition, et par des titres ou des emplois, par des dons pécuniaires, par la plus honteuse corruption, obtint ce qu'il souhaitait. A la majorité de quarante-trois voix, la loi proposée par l'Angleterre fut acceptée.

Ainsi s'accomplit l'acte d'iniquité commencé dès le douzième siècle.

L'Irlande, envahie sous le règne de Henri II par une bande d'aventuriers, lacérée par d'autres hordes rapaces sous les règnes suivants, dévastée, torturée, ensanglantée par tous les souverains anglais dès le commencement du protestantisme, l'Irlande, victime perpétuelle de la violence et de la cupidité, devait être encore, dans ce siècle, la victime de la fourberie.

L'acte d'union proposé par un infâme trafic lui enlève son dernier vestige de gouvernement national. Sa législation a cessé d'exister ; Dublin n'est plus une capitale, et Tile entière, l'île des géants, l'île des saints, la fertile

LES VOÏA'GÊS DE NILS. 225

Erin, qui jadis formait cinq royaumes, est annexée comme une province à TAngleterre.

Vingt ans après la promulgation de î acte d'adhésion, lord Castlereagh, comblé de biens et de distinctions honorifiques, prêt à partir pour représenter «de nouveau la puissance britannique à un important congrès , et poursuivi dans l'éclat de sa fortune par de sinistres fantômes, se coupait la gorge en un accès de désespoir. Des cris de joie retentirent dans les rues de Londres quand on apprit ce suicide; les cloches d'une église carillonnèrent ce jour-là comme pour un jour de fête, et le jury acquitta ceux qui avaient pris part à cette outrageante manifestation.

Tandis qu'il était ainsi flétri sur sa terre d'adoption, le traître Irlandais, le rusé promoteur du traité d'union, le glorieux diplomate si riche et si décoré, le religieux peuple d'Irlande saluait avec enthousiasme un jeune avocat de Dublin, Daniel O'Gonnell, ce Daniel qui se jeta volontairement dans la fosse aux lions du protestantisme, ce nouveau Machabée qui, par la parole, combattit pour son peuple opprimé, comme les Machabées de la Bible par l'épée.

Impétueux à la fois et mesuré, il présidait, dit-on, à l'orage et suivait son chemin dans le tourbillon. A son début dans la vie publique, il avait été l'ardent adversaire du bill qui unissait par la ruse et la vénalité l'Irlande à l'Angleterre. Il devint le chef d'une autre union, d'une union catholique qui effraya le gouvernement britannique. Point de levées d'armes, point de mouvements beUiqueux, pas le moindre prétexte à des mesures de répression violentes, mais des meetings prodigieux, des assemblées de cent mille hommes que Daniel haranguait, et dont il susci* tait, apaisait et dirigeait à son gré les manifestations.

Véritable représentant du type irlandais, par ses formes

extérieures comme par ses qualités d'esprit, par sa haute taille musculaire et sa verve intarissable, par sa mâle physionomie et sa vive causticité, 0*C!onnell représentait encore par la décadence de sa famille, le malheur des catholiques d'Irlande. Ses ancêtres étaient des princes; son père était fermier d'un des domaines de TUniversité de Dublin, et il avait dix enfants.

Un de ces vaillants prêtres qui, en dépit de leur proscription, persistaient à accomplir leur religieux apostolat^ s'intéressa au jeune Daniel et fut son premier instituteur. Puis, Daniel alla continuer ses études en France, dans les collèges de Douai et de Saint-Omer. L'Irlande de saint Patrice et de saint Colomban avait donné de religieux prédicateurs à la France déchirée par les factions. La France, à son tour, donnait de religieux professeurs à Tlrlande opprimée par le protestantisme.

A son retour dans son pays, Daniel entra au barreau de Dublin, et étonna les vieux jurisconsultes par l'éclat de ses débuts. S'il eût voulu seulement devenir riche, il le serait aisément devenu par le succès de ses plaidoiries. Mais il avait une autre ambition, et au risque d'y périr, il entreprit une tâche audacieuse. Il se fit le défenseur de son pays vaincu, le champion de son Église outragée, l'avocat de sa nation devant la puissance de ses persécuteurs et devant les tribunaux du monde.

De là sa gloire impérissable.

Ses biographes disent que ses aïeux exerçaient, jadis, un grand pouvoir, et possédaient de vastes domaines. Les guerres et les confiscations les avaient ruinés. De la rustique maison de son père, dernier débris d'une énorme fortune, O'Connell s'éleva bien plus haut que ses ancêtres. Son pouvoir était dans son intelligence, son domaine dans le dévouement de ceux qu'il fascinait par sa parole.

et entraînait dans ses combats. Jamais homme ne toucha si profondément que lui le cœur d'un peuple, et jamais homme ne fut comme lui aimé et \ènéré, obéi et idolâtré par tout un peuple.

Merveilleuse magie d'un vrai sentiment de religion et de patriotisme î par l'éloquente expression de ces sentiments, le fils du fermier de l'Université de Dublin devint le maître de l'Irlande, et nul maître ne compta comme lui soudainement un si grand nombre de prosélytes, et nul roi n'aurait pu, d'un mot, comme lui, armer des milliers d'hommes, et nul conquérant, après une éclatante victoire, n'eût comme lui, après une de ses populaires harangues, tant d'ovations triomphales.

Ah ! comme les bons Irlandais se précipitaient autour de lui dans ses voyages, à travers les provinces !

Les garçons descendaient des montagnes avec des amas de brasneens pour fêter son apparition par des feux de joie. Les jeunes filles cueillaient les fleurs des champs pour les jeter sur son passage ! les femmes le montraient à leurs enfants; les hommes l'écoutaient tantôt avec un religieux recueillement, tantôt avec des cris d'enthousiasme, car, il savait tour à tour les attendrir et les exalter. Il était leur parole vivante, leur consolateur, leur soutien.

Malgré l'énergie et la persistance de ses efforts, il ne put reconstituer Findépendance de l'Irlande par la rupture du bill de l'union, mais il obtint celte fameuse loi qu'on appela la loi d'émancipation des catholiques.

Ce fut WeUington, président du ministère, qui la fit voter par le parlement, et sanctionner, non sans peine, par Georges IV. En prenant cette détermination, il n'agissait point, je le dis à regret, par un sentiment de justice, et bien qu'il apparthit à l'Irlande par sa famille et sa nais-

sance, il ne se réjouissait point de rompre une des chaînes de l'Irlande. Il cédait à l'empire des circonstances. L'association catholique formée par O'Connell était devenue si nombreuse, si ferme et si forte ! Le prudent général, le méthodique ministre n'osait la braver, et craignait en lui résistant de faire éclater une guerre civile.

Ainsi, au mois d'avril 1829, l'émancipation des catholiques fut prononcée. Leur culte n'était plus proscrit, et les fonctions publiques ne leur étaient plus interdites. Quelques mois après la promulgation de cette loi d'affranchissement, 0*Gonnell était élu député du comté de Glare. Cette année, sa nomination fut annulée par une misérable subtilité. Mais bientôt il était réélu avec des transports d'enthousiasme par toute la population de cette province de Clare. Pas un candidat protestant, pas un protégé de l'administration n'osa entrer en concurrence avec lui.

Cette fois, on ne trouvait plus aucun prétexte pour Técarter du parlement, et la protestante Angleterre frémit en apprenant qu'il allait siéger dans le palais de Westminster, dans l'assemblée de ses législateurs, ce descendant de la race qu'elle avait si longtemps condamnée à la servitude, ce papiste, ce tribun d'un peuple maudit, cet O'Connell qu'elle abhorrait. 11 entra dans la chambre des communes et y fit entrer ses deux fds, et y renversa tout un ministère.

Désolé pourtant de ne pouvoir faire abroger le bill d'Union, épuisé par de longues luttes, il partit, cet ardent athlète du catholicisme irlandais, pour aller chercher le repos dans la catholique cité de Rome.

Par les lamentations qui retentirent de toutes parts en son fidèle pays d'Irlande, j'apprends qu'il est mort.

En arrivant ici, j'espérais entendre une de ses émouvantes harangues, et, de tout cœur, j'aurais applaudi à un

de ses triomphes. C'est un grand regret pour moi de ne ravoir pas vu.

L'Angleterre se vante à présent de la libéralité de sa loi d'émancipation qui lui fut arrachée par la puissante action d'O'Gonnell et dit que l'Irlande n'a rien déplus à demander. Je le voudrais, mais j'en doute et je vais voir.

Dublin.

Si tu as lu, ma chère Stina, ce que je t'ai raconté des calamités de l'Irlande, et si, par la puissance d'une baguette magique, je pouvais t'enlever à notre foyer suédois et te transporter tout à coup devant la capitale de cette île infortunée, lu croirais que je t'ai fait un récit fabuleux, ou que les bonnes fées dont on parle tant en ce pays d'Irlande y ont récemment opéré des prodiges.

Mais tu ne veux pas, timide colombe, t'éloigner des rameaux qui abritent ton nid, et je voyage pour toi, et à travers le vaste espace qui nous sépare, j'essaye de t'associer par la pensée à mes impressions.

Il faut te dire d'abord que Dublin est dans une situation diarmante, au centre de la côle orientale de l'Irlande, au bord d'une vaste baie que l'on compare à celle de Naples. D'un côté de cette baie, s'étendent de vertes prairies ; de l'autre, s'élèvent les forêts de chênes et de sapins sur les cimes escarpées du Wicklow. D'une des grottes de ces montagnes descendent les flots de la Liffey qui divisent DubUn en deux moitiés, et sur le cours de cette rivière, on a devant soi un spectacle des plus imposants ; de longues rues magnifiquement bâties; des édifices pubUcs d'une structure à la fois grandiose et artistique; la banque, le

collège de la Trinité, le palais des quatre cours, la douane, la poste et au delà de ces colonnades, de ces péristyles, de ces lignes d'architecture superbe, les fleurs des jardins, les arbres des vastes parcs, puis les sables argentés de la plage, puis Timmense Océan.

A certaines heures, surtout le soir, par un beau clair de lune qui répand ses rayons sur ces diverses perspectives et les harmonise en sa douce lumière, c'est un tableau qu'on ne se lasse point de contempler et dont on garde une profonde impression.

Un des caractères distincts de cette capitale irlandaise, c'est la largeur de ses quartiers. « Nulle ville, dit un écrivain anglais, ne respire si bien le grand air. Nulle ville n'a de tels poumons : un parc de quinze cents arpents et des squares comme on n'en voit en aucune autre métropole, o

Ce parc et ces squares sont décorés de divers monuments. Je voudrais y voir graver sur le bronze et le marbre les noms des Irlandais qui se sont signalés par leur patriotisme; le nom du valeureux et chevaleresque O'Neil, de Saarsfield, le héros de Limerick, de Swift, le célèbre écrivain qui plaida si vivement la cause de son pays, aussi le nom de lord Fitzgerald et de Robert Emmet.

Mais il n'est pas permis à Tlrlande de rendre ce public hommage à ceux qui l'ont défendue dans cette longue lutte contre l'Angleterre, et voilà une colonne au-dessus de laquelle s'élève la statue de Nelson, et plus loin un obélisque consacré à Wellington, et dans d'autres quartiers une statue de Georges II, je ne sais pourquoi, et une statue de Guillaume 111, sans doute pour rappeler aux Irlandais le régime des lois pénales enfanté par la révolution de 1688. Il faudrait y joindre la statue de lord Castlereagh, qui fit voter le bill de TUnion.

Hélas! les pauvres Irlandais n'ont pas besoin de ces

LES VOYAGES DE iMLS. 251

monuments pour se rappeler les temps néfastes de leur histoire. Ils en subissent encore chaque jour les conséquences dans les provinces et à Dublin.

Magnifique est la rade de cette ville. Magnifique aussi l'aspect de ses grands édifices, et il est juste de dire que depuis un certain nombre d'années, son administration a été graduellement améliorée. Mais dans chacun de ses quartiers, on peut voir les plaies qui lui ont été faites. Elles ne sont point fermées. Le seront-elles jamais?

Ses parcs et ses squares ne sont si larges que parce que ses terrains ont peu de valeur. Le gigantesque bâtiment occupé autrefois par la douane est aujourd'hui à peu près inutile. Le bill de l'Union a supprimé les tarifs irlandais, et pour régler les impôts du commerce de Dublin, dit un excellent écrivain anglais, M. Hall, le fisc n'a pas besoin d'un palais. Un cottage lui suffirait.

La Sackville-street, une très-longue et très-belle rue, était autrefois fort animée. Les pairs et les députés d'Irlande se plaisaient à y résider. L'Irlande a été dépossédée de son ancienne institution parlementaire. Les délégués de ses différents comtés doivent se rendre à Londres. Ils n'ont pas les mêmes privilèges que ceux d'Angleterre et ne constituent par leur nombre qu'un sixième de la représentation de l'empire britannique. C'est l'un des durs résultats du bill d'Union.

Dans cette même Sackville-street, de côté et d'autre, apparaissent d'autres stigmates des calamités de l'Irlande : des noms nobiliaires sur des enseignes de marchands ou d'artisans, des noms de riches gentilshommes, de valeureux chefs de clans, fidèles à leur culte, dévoués à leur pays, vaincus dans de nobles luttes, ruinés par de honteux décrets de confiscation.

triste image de la déchéance des familles dans la

déchéance d'une nation ! Les ancêtres gouvernaient des provinces, commandaient des armées. Les petits-fils vendent dans les rues du coton ou des cigares.

J'ai une autre image des catastrophes de l'Irlande dans le quartier le plus élevé de Dublin^ qu'on appelle le quartier des Libertés, en raison des immunités particulières qui lui furent accordées au moyen âge. Il y avait là jadis une population considérable de rentiers et de négociants. Il y avait des magasins brillants, des fabriques d'étoffes de soie et de laines renommées dans tout le pays, et de belles maisons avec des arceaux ciselés, des colonnes de marbre et des balcons dorés, comme dans les romans de chevalerie. Lea longues guerres , les cruels édits de proscription ou de confiscation, dépeuplèrent ces résidences aristocratiques, anéantirent ces établissements de commerce et d'industrie. Le quartier des Libertés, abandonné de ses riches habitants, devint le refuge de la population la plus misérable et la plus abjecte.

Horrible à présent est l'aspect de ces lieux; des maisons en ruine, des escaliers rompus, des murs lézardés, des toits qui s'écroulent ; çà et là des flaques d'eau putride,, des tavernes d*où s'exhale une nauséabonde odeur ; des ruelles sombres, dont on n'ose sonder les profondeurs ; de toutes parts des amas d'immondices, et, au milieu de ce& ruines et de ces saletés, une population d'artisans de bas étage : briquetiers, fripiers, balayeurs, souvent sans ouvrage, et une légion, de mendiants, hommes, femmes, enfants, entassés pêle-mêle dans leurs misères. Un jour oit en a compté cent huit, gisant ensemble dans une salle dévastée, et, dans une salle voisine,^ douze autres succombaient à une fièvre typhoïde.

Quelquefois une partie de cette peuplade lamentable se soulève dans son affaissement et se met en marche, et s^a-

chemine vers les palais de la cilé. Étrange, sinistre apparition! A voir ces malheureux avec leurs membres décharnés et leurs yeux hagards, on dirait des spectres sortant de leurs tombeaux. Les enfants les regardent avec effroi, et plus d'un marchand ferme sa boutique à leur approche, puis la pohce arrive qui, au nom de la loi, les repousse vers leur gîte.

La charité catholique les apaise par ses exhortations el les soulage par ses aumônes.

Ce n'est pas là sa seule tâche. Il y a bien d'autres pauvres dans les rues de Dublin. 11 y en a de vieux et de jeunes. 11 y en a qui excitent la pitié par leur maigreur et leurs haillons ; d'autres par leurs infirmités. On ne peut guère résister à leur demande, quoiqu'elle se renouvelle à chaque pas. Mais ils se contentent de la plus petite monnaie ; ils se partagent honnêtement ce que Ton donne à lun d'eux pour plusieurs, et ils ne ressemblent point aux pauvres que j'ai vus en d'autres villes. Ils ont un esprit caustique parfois amusant, et dans leurs requêtes des expressions poétiques souvent étonnantes. En voici quelques-unes recueillies çà et là :

— Que la joie vous accompagne sur votre chemin! Sans doute, vous me mettrez la joie au cœur avant de vous éloigner. Regardez, noble dame, un aveugle qui ne peut regarder si votre beauté est douce comme votre voix. — Secourez une malheureuse mère qui ne peut .vous montrer à ses enfants. Tous ses enfants sont morts, et son mari est sur mer. — Que le ciel bénisse Votre Honneur ! Si vous ne m'assistez pas, il n'y a plus que Dieu qui puisse me secourir. — Puissent vos deux bons yeux ne rien voir qui les afflige !

Comment résister à un pauvre être souffreteux qui vous

parle de vos deux bons yeux, et qui sera satisfait si on lui donne seulement un derai-penny?

C'est en anglais que ces mendiants de Dublyi adressent ainsi aux passants leurs prières ou leurs remerciments. S'ils s'exprimaient dans leur dialecte national, le plus souvent ils ne seraient pas compris.

Quel dommage que cette noble langue irlandaise tombe en désuétude ! Ceux qui la connaissent se plaisent à louer ses accents harmonieux, ses termes imagés, son caractère poétique. C'est là Tun des plus purs vestiges de Timmense rameau celtique, par conséquent Tun des plus anciens idiomes de TEurope. U existe un manuscrit irlandais qui, selon l'opinion des philologues, daterait d'un millier d'années avant la naissance du Christ, et un alphabet irlandais qui, selon un autre antiquaire, remonterait jusqu'au temps des fîls de Japhet.

Sous la rude pression de l'Angleterre, cette vénérable langue a été en grande partie écrasée. Dès le moyen âge, l'usage en était proscrit par les lois anglaises, et lorsque la reine Elisabeth fonda le collège de la Trinité, à Dublin, il fut bien décidé que dans cet établissement irlandais on ne ferait pas la moindre leçon en irlandais.

Cet héritage de la forte race des Celtes subsiste encore dans le comté de Munster et surtout dans le Connaught, qui fut le refuge des exilés de Cromwell. Dans d'autres provinces, il est à peu près inconnu. On ne publie ni un Uvre, ni un journal irlandais. Actes officiels et transactions particulières , harangues politiques , débats judiciaires, tout, jusqu'aux ballades populaires que des chanteurs ambulants colportent dans les rues, tout est fait de plus en plus en anglais.

A son Panthéon littéraire l'Angleterre adjoint les écrivains irlandais, et il en est un bon nombre qui n'ont pas

peu contribué à la propagation et à la glorification de la langue de Shakespeare et de Macaulay.

Ici est né Jonathan Swift, le célèbre humoriste ; Goldsmith, dont le monde entier connaît les délicates œuvres ; Sheridan, l'habile auteur dramatique, l'ardent orateur; Ed. Burke, le grand Burke du parlement britannique, au temps de la guerre d'Amérique et de la révolution française. Ici, plusieurs femmes qui, par leurs œuvres, ont conquis Testime et la sympathie d'une multitude de lecteurs : miss Edgeworth, lady Morgan, mistress Hall, qui a décrit en un magnifique livre sa chère Irlande; mistress Jameson, à qui nous devons de charmantes scènes de voyage et d*ingénieuses dissertations sur Tart et la poésie ; ici, Graltan, Curan, O'Connelf, ces brillants avocats; ici, Lever, le spirituel romancier; Griffîn et Garleton, qui ont si bien dépeint les mœurs du paysan irlandais.

A DubUn aussi est né Wellington, le triomphant général de Waterloo, et, dans cette même ville de Dublin, Thomas Moore, le délicieux poêle.

« Te rappelles-tu, chère Stina, comme je te réjouissais en t'apportant d'Upsal une nouvelle œuvre de lui ! comme nous nous en allions, avec ces trésors, dans notre retraite favorite, au bord du lac Silian, à l'extrémité de notre jardin ! Nous nous figurions alors que nous étions dans la petite île enchantée qu'il désire

Oli, had we some bright little isle of our own...

et là, nous nous délections à lire ses vers.

Qui pourrait dire combien de cœurs il a émus, et combien de douces rêveries il a produites par ses compositions idéales : les Amours des anges, Lalla Rookh, et par ses poésies lyriques ?

Mais le succès qui doit le plus le réjouir est celui de ses mélodies. Elles sont pour l'Irlande moderne ce que furent les chants des bardes pour Tlrlande des anciens temps. Elles sont entrées aussi dans les salons de Taristocratie anglaise. Elles sont lues partout et personne ne peut les lire sans éprouver un sentiment de sympathie pour celte noble Erin, dont le poète décrit avec enthousiasme la beauté et déplore avec une douloureuse tendresse les souffrances.

Par ces suaves et mélancoliques mélodies, il a fait un acte réel de patriotisme ; par là, il a efficacement servi en différents lieux la cause de son pays. Aussi son pays l'aime et l'honore. 11 n'y a pas un enfant à Dublin qui ne puisse indiquer à l'étranger une maison dont le rez-dechaussée est occupé par une boutique de mercerie. C'est la maison où est né Th. Moore.

Non loin de là fut la demeure d'un de ses amis qui n a pas vécu longtemps, qui n'a laissé qu'un discours et quelques lettres, mais un discours sublime et des lettres qui pénétrent jusqu'au fond de l'âme. Je veux parler de Robert Emmet.

Un écrivain français, d'un esprit élevé, la dépeint en ces termes dans une monographie charmante : <i La figure agréable et distinguée, les cheveux bruns, le teint uni et pâle, les sourcils arqués, et, sous un voile de longs cils, deux grands yeux noirs qui ont une remarquable expression de fierté, de pénétration et de douceur. Le nez est aquilin; la bouche un peu dédaigneuse. La force et la finesse, l'énergie et la tendresse se révèlent dans cette physionomie ardente et triste. »

Au premier abord pourtant, grâce à sa simplicité, à son absence absolue d'affectation, rien n'attirait en lui vivement l'attention. La modestie de son caractère, unie à une sorte

de réserve habituelle, voilait son âme dans les circonstances ordinaires de la vie. Mais venait-on à traiter devant lui un sujet qui Tintéressât, il devenait un tout autre homme. « Si Ton me demandait, dit M. Th. Moore, de désigner parmi ceux que j'ai connus celui qui m'a paru combiner au plus haut degré les dons intellectuels et Télévation morale, je n'hésiterais pas à nommer Robert Emmel. Il ne s'abandonna jamais aux folies et aux légèretés de la j€funesse, bien qu'il démontrât plus tard combien il était capable de la plus ardente passion. Sa moralité était pure ; ses principes très sévères. Le goût des sciences, où il avait obtenu de brillants succès, semblait occuper toutes ses pensées; il y joignait l'enthousiasme pour la liberté de l'Irlande. »

A l'université de Saint-Columbo, il s'était signalé entre tous ses condisciples par son ardeur pour le travail, par la sagesse de sa conduite et le caractère sérieux de son intelligence.

A son entrée dans la société historique de Dublin, dés rage de dix-huit ans, il se fit remarquer par ses facultés . oratoires. « Son éloquence, dit Graltan, qui s'y connaissait, était vraiment surprenante. » « Il captivait , dit Th. Moore, l'attention et la sympathie de son auditoire. Je ne me rappelle pas avoir entendu une parole plus pure et plus élevée. »

Tout jeune, Robert Emmet ouvrit son cœur à un sentiment qu'il devait garderjusqu'à sa dernière heure. Il aima Sarah Curran, la fille de l'illustre avocat. Sans trop de présomption, il aurait pu demander à l'épouser. Mais avant de s'abandonner aux paisibles joies de la vie domestique, il se croyait astreint à un grand devoir. Il appartenait à l'une de ces généreuses familles protestantes qui s'alliaient aux catholiques pour défendre l'Irlande contre lesrigueurs de

rAngleterre. Son frère aine, Thomas, doué aussi d*un grand talent d^orateur, avait été Tun des chefs de Tinsurrection de 1798. Arrêté par la police anglaise, détenu pendant quatre ans au fort Saint-Georges, puis déporté, il expiait dans l'exil Finsuccés de sa courageuse entreprise. Robert avait le même sentiment national, et ne craignait point de s'exposer aux mêmes dangers.

Il organisa un nouveau complot pour affranchir son pays de la domination britannique, et employa toute sa fortune qui était considérable, à des achats d*armes et de munitions. Quand ses préparatifs furent achevés, diverses circonstances déjouèrent ses combinaisons. Les conjurés de plusieurs districts ne le rejoignirent point au jour indiqué; ceux qu'il réunit sous son drapeau n'étaient point suffisamment disciplinés, et il neputprendre par surprise, comme il l'avait espéré, le château de Dublin. L'alarme était donnée. Des régiments de cavalerie et d'infanterie marchèrent contre lui, culbutèrent, dispersèrent sa petite troupe. En deux heures, malgré les elTorts de Robert pour recommencer le combat, tout était fini. Le soir, il se retira avec quelques-uns de ses compagnons dans une maison isolée hors de la ville. Près de là stationnaient plusieurs des bateaux préparés pour l'insurrection. Il pouvait aisément s'embarquer et se réfugier en pays étranger. Ses amis le conjuraient de partir avant que la police découvrît sa retraite. 11 répondit qu'un devoir de cœur l'obligeait à retourner à Dublin.

En dépit de leurs affectueuses instances, il y retourna et fut bientôt arrêté. Il avait résolument affronté ces pé' rils pour revoir celle qu'il aimait. Il la revit en prison. Un matin qu'il était assis pensif près de la fenêtre de sa cellule, tout à coup il entend sa porte s'ouvrir. Use retourne. Sur le seuil de cette porte apparaît Sarah , sa fidèle Sarah,

debout, pâle, immobile. Il la prit dans ses bras, et la serra sur son cœur, sans pouvoir d*abord proférer unmot. Puis, il la pria de lui conserver un affectueux souvenir. Elle Técoutait et le regardait en silence. Elle souffrait tellement qu'elle n'avait pas la force de parler. Par un sentiment de pitié, Robert se fit un devoir d'abréger lui-même cette cruelle entrevue. Il reconduisit la tendre jeune fille près du geôlier qui l'attendait. Comme il lui disait adieu, elle arrêta sur lui un long regard, puis s'éloigna.

C'en était fait. Ils étaient à jamais séparés, ces deux êtres d'élite unis l'un à l'autre par un doux aveu, par un chaste amour, par le complet accord de leurs nobles sentiments.

Robert comparut devant une commission spéciale, présidée par un lord qui ne rendait que des sentences de mort et qu'on appelait le juge pendeur (the hanging judge). Le jeune patriote refusant l'appui de l'avocat qui voulait le défendre, prit lui-même la parole, et d'une voix ferme, vibrante, prononça un discours qui retentit encore à travers l'Irlande. Il ne songeait point à se disculper de son complot, encore moins à demander grâce. Hais il dit les raisons qui l'avaient déterminé à lever l'étendard de la révolte contre le gouvernement anglais. Il flagella d'un fouet sanglant l'iniquité, l'hypocrisie, la tyrannie de ce gouvernement ; il fit trembler au dard de sa parole ses juges et ses accusateurs ; il ébranla, dit un témoin auriculaire, jusqu'aux murs du tribunal, par l'énergie et l'éclat de son éloquence.

Plusieurs fois interrompu dans ses superbes élans par le président, il s'arrêtait une minute, puis continuait sa harangue avec une nouvelle intrépidité, etill'acheva par cette touchante péroraison :

c Je marche à mon froid et muet tombeau. Le flambeau

de ma vie est presque éteint. Pour me vouer à la cause de mon pays, je me suis séparé de tout ce qui m était cher dans la vie, de Fidole de mou âme. 11 ne me reste plus qu'à recevoir ma récompense. Ma course est terminée. La tombe s'ouvre pour me recevoir, et je vais disparaître dans son sein. En quittant le monde, je n'ai plus qu'une demande à lui faire : la charité de son silence. Que nul homme n'écrive mon épitaphe, car nul homme, connaissant aujourd'hui mes motifs, n'oserait les défendre. Qu'on ne souffre pas que l'ignorance et les préjugés les accusent ! Qu'ils reposent dans la paix et l'obscurité ; que ma mémoire soit laissée dans l'oubli ; que ma tombe reste sans inscriptionjusqu'àceque d'autres temps et d'autres hommes puissent rendre justice à mon caractère. Quand mon pays aura repris son rang parmi les nations de la. terre, alors, mais seulement alors, que mon épitaphe soit faite. J'ai fini. »

Séance tenante, il fut condamné à être le lendemain pendu et décapité. Il salua la cour, puis se retira. Gomme on redoutait une insurrection populaire, à minuit on le chargea de chaînes, et on le transporta dans une prison plus aisée à défendre que celle où il avait d'abord été enfermé.

Là, il s'endormit d'un profond sommeil.

Le lendemain, aux premières heures de l'aube , il se leva, s'agenouilla et pria, puis il demanda une tasse de lait et écrivit deux lettres : l'une à son frère exilé en Amérique, Tautre au frère de Sarah. Il n'avait plus d'autres liens de cœur. Son père était mort depuis plus d'un an, et sa mère venait de mourir dans sa douleur conjugale, dans ses angoisses maternelles.

A une heure de l'après-midi, il s'assit dans la charrette qui devait le conduire au lieu du supplice, précédé et suivi

d*une légion de soldats à pied et à cheval. 11 passa calme et digne au milieu d'une foule de gens de toutes les classes de la société réunis de toutes parts pour le voir, et consternés. Il monta tranquillement les marchesdeTéchafaud, prononça quelques paroles chrétiennes d*amour, de charité, puis ôta lui-même sa cravate pour amoindrir la tâche du bourreau.

Un instant après, il avait cessé de vivre. Mais son nom vivra perpétuellement dans son pays dlrlande.

Et Sarah ! la pauvre Sarah s'absorba dans le souvenir de Robert, dans le deuil de son amour. Journellement ses amis s'efforçaient de la détourner de ses regrets. Elle les remerciait de leur affectueuse intention; elle souriait à leurs tentatives et quelquefois se soumettait docilement à leurs volontés. Mais rien ne pouvait plus Tégayer, ni l'intéresser.

Un soir, on la détermina à se rendre à un bal. Elle y apparut triste et pâle comme lOphélie de Eamlet. Tandis que l'orchestre donnait le signal de la danse, elle se retira à l'écart et se mit à murmurer d'une voix plaintive un des chants qu'elle chantait autrefois avec Robert.

— Beaucoup de gens, dit Washington Irving, ne veu lent pas croire au broken heart. Moi, j'y crois. J'en pourrais citer plusieurs preuves, et le sort de Sarah Curran en est un manifeste exemple.

Plusieurs avantageuses propositions lui furent adressées Elle les éloigna toutes avec la même morne résolution.

Un homme distingué, qui éprouvait pour elle un profond attachement, ne se laissa point décourager par ces refus. Il renouvela sa demande, il pria, insista ; il exprima d'une façon si touchante son respect et son dévouement que Sarah se laissa fléchir et consentit à l'épouser, lui disant pourtant à quel souvenir ineffaçable elle était liée.

Il l'emmena en Sicile, espérant la distraire de ses som*

bres pensées, en l'éloignant des lieux où elle avait souffert le martyre de son amour.

Elle le suivit avec un sentiment de reconnaissance. Elle lui rendait grâces de sa bonté, et par une douce condescendance, elle tâchait de se rattacher à la vie. Mais elle était comme une faible fleur atteinte à la racine, que nulle main attentive et nul rayon de soleil ne peuvent raviver. En dépit de tous les tendres soins qui lui étaient prodigués sous le beau ciel italien, sous les rameaux de myrtes et les fleurs d'orangers, Sarah s'alanguit, s'affaissa peu à peu, puis mourut.

C'est pour elle que Th. Moore a écrit ces vers :

Elle est loin de la plage où son héros repose. Autour d'elle soupire im cercle d'amoureux ; Mais nul accent d'amour, nul regard, nulle chose Ne peut la détourner de son deuil douloureux.

Elle chante les chants du foyer domestique ; Sa voix est douce et tendre en ses regrets amers. Elle songe à celui dont l'âme poétique S'exaltait à ces chants si simples, ou si fiers.

Pour elle, avec bonheur, pour eHe, il voulait vivre; Pour son pays vaincu, noblement il est mort.

A sa perte longtemps elle ne peut survivre.

Et longtemps son pays déplorera son sort.

Faites-lui son tombeau sur les bords de la lande Où s'incline le soir la clarté du soleil.

Comme un lointain rayon de son île d'Irlande Cette clarté luira sur elle en son cercueil

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