‹ Les voyages de Nils à la recherche de l'idéalChapitre 7 sur 11 · MICK · texte numérisé non relu

MICK

Une des curiosités delà royale cité de Dublin est lejaunting car, l'ancien drochki irlandais, la primitive voiture de place, aussi rustique que la bondkaerra suédoise, et plus dure encore ; une caisse clouée sur deux roues ; le long de cette caisse, deux bancs latéraux où, de chaque côté, deux personnes peuvent s'asseoir dos à dos ; sur un siège étroit touchant au brancard, un cocher vêtu comme un des bohémiens de Callot; au brancard, un petit cheval maigre attelé avec des brins de corde et de courroies ; au véhicule, pas un ressort, ni un rideau en cuir ou en simple toile, ni une capote. On s'a>soitlà sur une planche inflexible, et par le vent et la poussière, par le soleil, ou la pluie et la neige, on s'en va cahoté, ballotté sur le rude pavé, dans le sable fangeux, dans Fornière.

Hais pour la minime somme de douze sols, le jaunt; ing-car emporte deux personnes d'une des extrémités à l'autre de la ville, et ces petits chevaux, aiguillonnés tantôt pa le coup de fouet, tantôt par une admonestation ou un amical discours de leurs maîtres, trottinent assez lestement, et ces cochers sont très-amusants, un peu rusés et complimenteurs, un peu vantards malgré leurs chétifs équipages, mais d'une complaisance extrême, et faisant avecune joyeuse loquacité l'office de cicérone partout où ils conduisent l'étranger.

Parmi ceux qui s'en vont dès le matin cherchant leur aubaine dans les différentes rues de Dublin, dans la Sackville-street, aux alentours de l'hôtel Gresham, j'en vois un

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qui, de prime abord, me séduit par sa bonne figure. Je monte dans sa voiture et la garde tout le jour.

Le lendemain, comme je sortais, le voilà qui vient en riant au-devant de moi.

— J'ai rêvé, cette nuit, me dit-il, qu'une fée me versait du whisky dans une coupe d'argent.

— C'est là un heureux rêve.

— - Il est réalisé puisque je rencontre Votre Honneur.

— Sans doute, vous êtes content d'avoir fait du bien hier au pauvre Mick, et vous voudrez bien lui être favorable encore aujourd'hui.

— Où dois-je conduire Votre Honneur? à l'église Saint- Patrice, au parc de Kingstown ? Me voilà tout joyeux à vos ordres. Et mon Pouk î il a l'air fier aussi de se mettre en route pour votre service. Une bonne bête, si douce et si vive ! Je l'appelle Pouk à cause de notre fameux Pouk, le courrier magique qui galope dans l'air et traverse en une nuit tout un grand comté d'Irlande.

Mick a de l'imagination, et il est convaincu qu'il possède un excellent cheval. Mick est chaussé et habillé à tout hasard très-piteusement. Mais quand il relève le nœud de sa cravate, boutonne, par ses deux derniers boutons de cuivre, sa vieille redingote, rajuste d'un coup de main son chapeau défoncé, il se regarde comme un élégant qui pourrait très-bien conduire le carrosse du vice-roi. Mick n'a pas la prétention d' être lettré. Il ne sait ni lire ni écrire, Hais il sait par cœur les plus beaux contes de fées, les plus candides légendes et des histoires d'abbayes et des chroniques de famille, ce qui fait voir comme on peut être instruit sans avoir fréquenté les écoles et pris ses grades à l'Université. Mick est pauvre, il le dit hautement, et il ne fait son métier de cocher que |pour porter la meilleure

part de ce qu'il gagne à sa femme et à ses enfants qui occupent une cabane dans le Connaught.

Chaque année, il va les revoir, puis il retourne à son jaunting car, et il ne se plaint pas de son sort. Les petites misères de chaque jour n'atteignent point son fond de bonne humeur qui est une de ses qualités irlandaises, et quelques petits hasards propices suffisent pour lui faire oubUer ses fatigues. Une bonne rencontre le réjouit; une gratification de quelques deniers lui parait un trésor. Que si, à cela, on ajoute un verre de whisky, le voilà qui ne demande qu'à entonner VEileen Arooriy ou quelque autre chant national.

Mick est catholique. Mais il a une haine que les gêné* reuK enseignements du catholicisme ne peuvent lui enlever. Il hait les Anglais et s'en glorifie. Si on essaye de lui représenter qu'un tel sentiment n'est point chrétien et que la loi de Dieu le condamne :

— Non, s'écrie-t-il, ce n'est pas possible. Dieu ne peut protéger l'Angleterre, et tant que Paddy sera Paddy, il devra détester John Bull.

Obligé, pour gagner sa vie, de parler la langue de ses ennemis, Hick la parle avec un tel accent irlandais ou, pour me servir de l'expression locale, avec un tel brogtiej et en altérant tant de syllabes, que souvent on ne parvient pas sans peine à le comprendre.

Tel qu*il est, ce brave Hick, il me plait. Il m'apparaît comme un type intéressant de Paddy, c'est-à-dire du pauvre fidèle Irlandais. J'ai pris l'habitude de monter dans sa voilure chaque jour, et je croirais commettre une injustice si je cédais aux offres d'un autre cocher. Enfin l'idée m'est venue de le prendre avec moi pour faire une excursion audelà de Dublin, dans l'intérieur de l'île.

Tu aurais ri, ma chère Stina, si lu avais entendu le discours quil m*a adressé après ma proposition.

— Ah 1 s'est-il écrié avec une figure radieuse, en faisant triomphalement claquer son fouet, ah! voilà ce qui prouve que votre honneur ne ressemble point à la plupart des voyageurs qni viennent visiter notre Irlande. Il y en a qui entrent dans ces mail coach inventés par les Anglais. Ils y sont comme dans une boite, encaqués comme des harengs. 11 y en a qui vont se placer dans ces wagons où le cheval, cet auxiliaire providentiel de Thomme, est remplacé par une machine diabolique dont on ne peut sans frémir regarder les tourbillons de fumée et entendre les gémissements. Ceux là, il est vrai, vont vite, mais sans rien voir, vite à leur but, et vite à leur catastrophe. Au moment où Ton s*y attend le moins, voilà une roue qui se brise, et le train qui roule dans un abîme, ou la chaudière qui éclate, et tout est broyé, pilé, brûlé.

Pour faire un agréable voyage, parlez-moi d'une voiture comme celle-ci. Là, vous avez Tentière hberté de vos mouvements. Là, vous pouvez vous asseoir à droite et à gauche sans être gêné par un voisin. Sans péril aucun et sans fatigue, vous vous en allez ainsi doucement dun lieu à Taulre, contemplant à votre aise le paysage, vous arrêtant où bon vous semble, disposant à votre gré du cheval et du cocher. Quel parfait arrangement? Si Notre-Seigneur descendait en ce monde pour parcourir l'Irlande, je suis sûr qu'il ne prendrait pas une autre voiture que le jaunting-car.

— Et sans doute, dis-je à Mick, il voudrait avoir la vôtre avec votre Pouk.

— Vous plaisantez, réplique- t-il tranquillement, mais attendez que nous ayons voyagé quelque peu ensemble^

à travers champs. Dix shillings par jour, et Mick et Pouk a vos ordres. Vous verrez, vous verrez.

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