A TRAVERS CHAMPS
Il a raison, ce brave Mick. Par un beau temps, en pleine campagne, son jauting-car, d*où le regard s'étend librement à tous les points de l'horizon, est un vrai bijou, et Pouk, dont j'accusais l'indolence dans les rues de Dublin, me parait à présent trop impétueux..
Le fait est qu'on se sent captivé par cette terre d'Irlande et qu'on s'affligerait de la parcourir trop rapidement. Quel beau pays ! des vallées si riantes ! des eaux si limpides ! des montagnes gigantesques où mugit le torrent, où bondit la cascade ! des lacs pareils à d'immenses coupes de cristal ! des îles solitaires si fraîches et si charmantes qu'on voudrait y passer sa vie; çà et là, les anses, les baies, les rades creusées par les flots de l'Océan, et de tout côté la divine ceinture de cet Océan. Quel beau pays!
« Première fleur de la terre, première perle des mers, » a dit son poète Th. Moore.
A chaque instant, cette verte Erin surprend les regards par une nouvelle image attrayante ou grandiose. A chaque pas je l'admire, et je ne puis tenter de la dépeindre. Il faudrait des volumes entiers pour décrire seulement quelques-uns de se3 plus notables tableaux : la baie de Bantry où deux fois les Français débarquèrent pour secourir les Irlandais ; les scènes alpestres de Glengarif; les champs de céréales de Tipperary ; les lacs de Glendalough près
desquels s*éleTaient autrefois sept églises ; les lacs de Killarney, qu'on appelle, en irlandais, lacs de la science, parce qu'il y avait jadis sur leurs bords plusieurs écoles religieuses : la romantique vallée d'Avoca si gracieusement chantée par Th. Moore ; la grotte d'Antrim, pareille à une cathédrale dont les voûtes s'arrondissent sur une eau profonde, et la chaussée des Géants, une des merveilles de cette fie des merveilles.
' On dit que cette longue rude jetée qui s'avance dans la mer fut construite par un des Titans de Tlrlande pour rejoindre à Staffa un des Titans de TÉcosse qu'il voulait anéantir. Les guides qui conduisent l'étranger à travers ce dédale de bassins aquatiques, de pyramides, de pilastres et d'avenues savent bien que tout cela a été creusé, édifié, ahgné par les géants. Ces vastes murailles de basalt^e étaient leurs remparts ; celte enceinte de rocs , leur théâtre; cette autre, leur salle de bal; cette rangée de colonnettes rondes, c'était leur jeu d'orgues, des orgues de plus de cent pieds de hauteur, à présent pétrifiées^ mais qui jadis résonnaient au souffle du vent, sous la main des bardes, avec les chants ossianiques.
Les géants ont disparu. La structure prodigieuse est restée. Les vagues de la mer ne peuvent la rompre; les ouragans ne peuvent l'ébranler.
Ainsi, d'une des extrémités à l'autre de l'Irlande, partout la poésie de la nature, hélas! et partout aussi la poésie des ruines; les ruines des couvents, des chapelles, des églises de cette île des saints ; les ruines des châteaux et des forteresses de cette verte Erin où jadis on comptait sept rois et un grand nombre de seigneurs.
Ce qui reste de ces anciens édifices atteste le pouvoir et l'intelligence de ceux qui les ont construits. Il y a çà et là des tours et des bastions qui étonnent les regards par
l'épaisseur de leurs murailles ; çà et là des portiques de monastères, des colonnes, des arceaux, des cathédrales dont on ne peul se lasser d'admirer la grâce et la majesté. Dans les districts occupés principalement par les protestants qui se glorifient de leur esprit utilitaire, on ne se fait nul scrupule de prendre des matériaux dans ces ruines pour bâtir un temple, un presbytère, un workhouse.
Dans les cantons catholiques, personne n'oserait toucher à ces vénérables monuments. Le lierre les enveloppe dans son vert réseau ; la clématite y suspend ses blanches corolles; le chêne, jusqu'à leur sommité, élève ses branches de gui comme au temps des druides, et, à l'angle de leurs corniches, l'hirondelle fait son nid. L'homme en ses fatales passions a Jeté là le deuil de la mort. L'éternelle nature répand ses germes de vie sur ces façades lézardées, dans ces enceintes désertes, le soleil les colore et le temps leur donne une beauté solennelle.
Chacune de ces œuvres* est illustrée par des noms, par des faits, par des légendes qui, de génération en génération, se transmettent au foyer du fidèle Irlandais.
Dans ce château, jadis vivaient des seigneurs aimés et respectés. Âla cime de ces tours flottait l'étendard de la libre Erin ; par ces poternes, les hardis cavaliers s'élançaient contre les hordes d'Elisabeth ou deCromwell.
Dans ces abbayes, l'enfant trouvait une école, le pauvre un refuge, le malade un soulagement. Dans ces églises, les saints faisaient des miracles.
En évoquant ces souvenirs d'un autre âge, la plupart des paysans irlandais peuvent songer qu'en cet autre âge, leurs familles possédaient la terre dont ils ne sont plus aujourd'hui que les humbles fermiers, et il en est dont le cœur doit être douloureusement ému par ces réminiscences.
2o0 LES VOYAGES DE NILS.
Dans le comté de Tipperary, dit mistress Hall, un descendant en ligne directe de lord Roche faisait Toffice de piqueur dans une maison de parvenu. 11 mangeait avec les autres domestiques, mais, par fierté, ne vpulait point recevoir de gages.
(( Nous avons vu, dit le mêtne écrivain dans son excellent livre, nous avons vu Théritier légitime d'une grande maison labourant la terre. Il interrompit son travail pour causer avec nous, et du doigt il indiquait les immenses domaines qui avaient appartenu à son aïeul.
a Un soir, un Anglais qui avait pris possession d*un bien confisqué, aperçut un vieillard assis au pied d*un chêne, la tête baissée, les yeux pleins de larmes.
« — Qui êles-vous, lui dit l'Anglais, et pourquoi semblez-vous si affligé?
(( — Je suis, répondit le vieillard, un Mac-Carthy, maître autrefois de ce château, de ces collines, de ces vallons, maintenant proscrit par l'Angleterre. Demain, Je m'embarque pour l'Espagne. Avant de partir, j'ai voulu revoir ces lieux où je suis né, ces arbres que j'ai plantés. »
Si améres que soient ces réminiscences, l'Irlande n'en peut distraire son esprit.
« Que notre Ërin, dit Th. Moore, se souvienne du temps passé, du temps où des êtres indignes ne l'avaient pas encore trahie, du temps où ses rois écrasaient les pirates étrangers. »
L'Irlande se souvient. Ses chanteurs ambulants lui redisent ses vieilles traditions; ses monuments religieux et chevaleresques lui rappellent ses gloires nationales. Une de ses légendes raconte que le vaillant O'Donoghue, enseveli dans l'un des lacs de Kiilarney, revient à certaines époques régulièrement visiter le château où s'écoula sa noble vie. Il entre dans les grandes salles où jadis les harpes des
bardes résonnaient à de joyeux banquets. Il parcourt les préaux où ses guerriers s*exerçaient aux combats. Il monte sur les remparts et contemple la beauté des collines, les (leurs des prairies qui entourent les admirables bassins de Killarney, puis gravement redescend au fond des eaux.
L'Irlande ainsi contemple son passé et rentre dans son deuil. Ceux qui prétendent que, sous le régime actuel, elle n*a plus à se plaindre ne connaissent pas son véritable état ou ne sont pas de bonne foi. Les concessions qui lui ont été faites ne suffisent pas pour réparer les désastres de plusieurs siècles, et ses lois nouvelles n'ont point l'efficacité que les preneurs de TAngleterre leur attribuent. A la vérité, les catholiques ne sont plus exclus des fonctions publiques: mais ils n'ont pas les mêmes privilèges que les protestants et n'arrivent pas aux premiers emplois. Les jeunes catholiques qui désirent se livrer à de hautes études ne sont plus obligés de s'expatrier. Mais ils n'ont point dans leur pays tant d'écoles que les protestants, quoiqu'ils soient beaucoup plus nombreux. Les prêtres catholiques ne sont plus proscrits. Ils peuvent librement célébrer les offices religieux et librement aussi construire des églises. Mais la suprématie de l'Église anglicane reste imposée à l'Irlande comme par le passé, et l'on ne peut, sans une pénible surprise, observer celte vieille iniquité.
Les protestants ne forment guère qu'un huitième de la population irlandaise. Mais ils ont là une légion de prélats, de doyens, de pasteurs tous magnifiquement dotés et rentes par les catholiques.
« Voilà, dit Th. Moore, dans un de ses poèmes humoristiques, voilà ce qui fait voir la magnanimité des saints de l'Église anglicane. Bien qu'ils abhorrent le catholicisme, ils ne font nulle difficulté de recevoir son argent, et con-
sentent même à cheminer vers le ciel aux dépens des catholiques. »
Vingt-deux évêchés, deux mille quatre cent cinquante presbytères : telle est, en Irlande, Torganisation de TÉglise anglicane pour sept à huit cent mille âmes.
Il y a tel évêque qui, en faisant dans son diocèse le dénombrement de ses coreligionnaires, n'en compte que quelques centaines. 11 y a tel pasteur qui, le dimanche, quand il monte en chaire dans son beau temple construit à grands frais, n*a pas d'autres auditeurs que sa femme et son sacristain. Tous les autres habitants de sa paroisse sont réunis dans la chapelle catholique.
Évêques et prédicateurs n*en ont pas moins un joli traitement. Leur revenu se compose du produit des terres enlevées, selon les termes des anciens décrets, aux rebelles papistes, et des produits des dîmes payées par les pauvres descendants de ces mêmes papistes.
On évalue, terme moyen, le revenu des pasteurs de campagne à 200 livres sterling (5,000 fr.), et celui des évêques à 10,000 livres (250,000 fr.)
Il y a des sièges épiscopaux qui, en ces temps de spéculations pécuniaires, peuvent être considérés comme les plus sûrs éléments d'une grande fortune. Le Black book en cite plusieurs exemples. Un tuteur de lord Westmoreland, investi de l'évêché de Choger, arrivant en Irlande sans un shilling, ramassa là, dans l'espace de huit ans, près de sept millions. Trois autres évêques ont légué à leurs héritiers plus de quinze millions.
Un simple recteur, ayant la joie de réunir sous sa houlette pastorale deux villages, en recevait annuellement une somme de 30,000 fr.; un de ses fils régissait à peu près dans les mêmes conditions deux autres églises.
A côté de ces heureux dignitaires, est l'humble prêtre
catholique qui ne songe point comme eux à thésauriser et n'a point comme eux de doux loisirs. Ses paroissiens sont nombreux et sans cesse ont recours à lui. 11 est à la fois leur guide reUgieux et temporel. C'est lui qui va s'asseoir à leur chevet quand ils sont malades, qui reçoit leurs confidences et les assiste dans leurs difficultés.
Le plus petit fonctionnaire anglais se croit en droit de regarder avec un souverain mépris les paysans irlandais. Le prêtre catholique, au contraire, les traite, en toute occasion, avec une affectueuse douceur et une sollicitude paternelle. Aussi est-il vénéré et béni!
Cruelle est la loi qui les oblige à payer un tribut annuel aux ministres d'une secte qui, après les avoir si longtemps et si horriblement persécutés, est encore à présent leur ardente ennemie. Ils n*acquittent qu*en gémissant cet inique impôt. Hais à leur prêtre aimé, ils voudraient tout donner. S'ils n*ont point d'argent, ils lui offrent des œufs, du lait, des écheveaux de fil. C'est la dime volontaire, dîme de la foi des temps primitifs. Le bon pasteur ne la demande point. Il la reçoit avec gratitude, et n'en garde que ce qui lui est rigoureusement nécessaire. Le surplus, il l'emploie à faire des aumônes.