CHAPITRE IV
(( Auguste, celle de la Syrie et de l'Egypte, c'est-à-dire « le récit des guerres de Séleucus, d'Antiochus et des » Ptolémées. Si, parfois, il nous arrive d'évoquer des sou- " venirs de littérature profane, de ces études que nous " avons délaissées, nous ne céderons pas à notre goût, " mais à une nécessité grave : nous prouverons par là " que les événements prédits longtemps à l'avance par " les prophètes se retrouvent accomplis dans les annales '• des Grecs, des Latins et des autres peuples*. •>
A ces aveux, nous reconnaissons l'ermite de Chalcis ; en présence de l'antiquité païenne, il craint toujours de céder à un entraînement coupable, et cependant la force des choses, une nécessité grave, il l'avoue lui-même, le ramènent sans cesse vers les auteurs profanes. Telle est encore aujourd'hui leur importance, car ils représentent les temps passés, leurs ouvrages sont les monuments des générations qui nous ont précédés, et il est aussi difficile de rompre avec eux qu'il nous est impossible de renier nos ancêtres, bien qu'il aient été livrés à la plus grossière idolâtrie.
Au milieu de ces études qui remplissaient si bien sa vie, Jérôme fut témoin du triomphe de son maître. Il avait admiré les merveilles de sagesse et de prudence opérées par Grégoire dans l'administration de sa petite Eglise : il bénit, le premier, le jour où tant de vertu, tant de science reçurent enfin leur récompense, lorsque le savant et pieux évêque fut appelé à briller sur un théâtre plus digne de son éloquence et de son génie. Vainqueur de ses ennemis, maître de l'Orient et de l'Occident, Théodose ne se montra pas ingrat envers le Dieu qui tient entre ses mains la fortune des rois et les destinées des empires ; il prit à cœur de veiller aux intérêts de l'Eglise,
' Comment, in Daniel, Prologrts, t. 111, p. 1074.
el crut donner la meilleure preuve de son zèle, en élevant le pasteur d'Anaslasie au siège archiépiscopal de Conslanlinople\ L'installalion du nouveau patriarche se fit au milieu de toutes les péripéties d'un drame ; saint Jérôme unit sa voix aux cris de la foule enthousiaste, pour acclamer le pontife qui reprenait enfin possession de Sainte-Sophie, au nom du catholicisme triomphant; les Ariens frémissaient de rage, les fidèles tressaillaient d'allégresse, ravis de voir un nouveau Constantin environner l'Eglise des respectueuses faveurs de son autorité impériale.
En quittant son humble bercail pour devenir primat de l'Orient, Grégoire ne changea rien à ses relations avec Jérôme; leur intimité n'en demeura pas moins étroite. Le maître et le disciple continuèrent à mettre en commun les forces de leur intelligence, pour écarter plus sûrement les obstacles qui ne cessent d'encombrer ici-bas la voie si étroite de là vérité. Un jour, ils s'étaient réunis pour leurs travaux accoutumés, noire saint était tout entier à un entretien qui unissait pour lui l'avantage d'une leçon aux agréments d'une causerie, lorsque des amis reçus à partager cette familiarité et formant une petite académie théologique, demandèrent à Jérôme de vouloir bien leur expliquer la vision racontée parle prophète Isaïe au chapitre VI ^ Jérôme ne savait pas faire mystère de ses connaissances, et en cela, demander, c'était recevoir, car il se montrait toujours disposé à communiquer aux autres la science qu'il avait achetée au prix du labeur le plus opiniâtre ; une lampe allumée peut-elle empêcher sa lumière de rayonner dans l'enceinte qui la renferme? Il se rendit à leurs désirs, mais en ce moment ses yeux lui
' Le Nain de Tillemont, saint Jérôme, art. XIX. * De Seraphivi., t. III, p. 515.
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causaient encore de vives douleurs', il ne pouvait travailler que de la langue el des oreilles, c'est pourquoi il n'écrivit pas lui-même, et fut obligé de dicter son petit traité de Seraphim. On range à tout hasard celle improvisation parmi les lettres de saint Jérôme au pape Damase; il se contenla pour le moment d'avoir fait plaisir à ses amis, sa composition n'avait ni la précision, ni l'élégance qu'il aurait voulu lui donner : <• Un ouvrage « que l'on ne travaille pas, que l'on ne polit pas de sa « plume, garde toujours quelque chose d'inculte, et « pour peu qu'il ait alors une certaine étendue, il ne « tarde pas à devenir fastidieux. » Jérôme serra cet essai dans ses cartons, selon le conseil d'Horace, jusqu'au jour où il put y mettre la dernière main, pour en donner lecture au pape Damase.
Comme Isaïe eut la vision qui fournit le sujet de ce traité sous le règne d'Osias, notre saint entre naturellement en matière par quelques remarques historiques sur ce monarque, frappé de la lèpre au moment où il avait la sacrilège audace d'usurper les redoutables fonctions du sacerdoce. Osias était contemporain d'Amulius chez les Latins, d'Agamestor, quinzième du nom, à Athènes ; Isaïe fut ainsi transporté en esprit aux pieds de Jéhovah, à l'époque où Romulus jetait les fondements de la ville éternelle. Après ce petit rapprochement', Jérôme va droit au cœur de la question, et se demande ce que sont, ce que peuvent être les séraphins qui, dans la vision du prophète, se tenaient en présence de Dieu, chantant à sa gloire les paroles de l'immortel trisagion. On avait imaginé différentes hypothèses sur la nature de ces deux ôtres mystérieux ; saint Jérôme s'arrête sur-
' Ep. Hicron. ad Damasum, t. UI, p, 625. * De Seraphim, id., p. 518.
loul à réfuter celle d'Origène, qui voulait voir dans ces séraphins le Fils et le Saint-Esprit, les deux adorables personnes de la sainte Trinité. Notre docteur repousse cette opinion avec les égards dus au brillant génie qui l'avait proposée , et il ajoute cette parole mémorable ' : « Il vaut mieux dire la vérité simplement, qu'enseigner « l'erreur dans des phrases éloquentes. » Pour lui, il regarde ces séraphins comme des assistants au trône de Dieu, en présence de qui ils demeurent toujours dans l'attitude de la plus profonde adoration : leur nom signifie le feu sacré qui les consume, et ils occupent le premier rang parmi les esprits célestes. Jérôme poursuit l'explication du texte. Pour la donner complète dans le sens mystique et dans le sens littéral , il interroge l'hébreu, il consulte la version des Septante, comparant encore celles d'Aquila, de Symmaque et de ïhéodotion, et rapprochant les autres passages dont l'analogie pourrait jeter quelque lumière sur celui qui l'occupe. Il fournit ainsi sa carrière : en répondant aux vœux de ses amis, il vient de faire un essai de ses forces, il a touché de main de maître l'art de commenter la sainte Ecriture. Ce genre d'études résume les écrits et les prédications de l'antiquité chrétienne : les Pères n'invoquaient pas d'autres muses inspiratrices, le souffle de l'Esprit-Sainl semblait seul les emporter à travers les pages sacrées; par une méditation assidue des paroles de la sagesse infinie, l'âme de ces saints docteurs ressemblait à un vase trop plein qui déborde au plus léger choc, et ils donnaient un libre cours à leur science, à leur piété, à leur imagination.
Le temps s'écoulait à ces travaux sérieux, à ces joutes
' M., p. 516* « Multo siquidem raelius est vera rustice quam falsa diserte proferre. »
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iulellecluellcs où Jérôme laissait déjà deviner la profondeur de son génie et la variété de ses connaissances. Il préludait à ces intéressantes causeries qui devaient lui préparer les plus douces amitiés, en réunissant plus tard autour de lui l'élite de la société romaine. De son côté, Grégoire trouvait à ces entretiens des distractions agréables aux embarras de son ministère, souvent traversé par les intrigues des Ariens, qui, malgré la douceur du pontife, se résignaient diflicilement à lui pardonner le triomphe de l'orthodoxie. Aux attaques des hérétiques se venaient joindre des difficultés plus graves, des résistances plus douloureuses : tous les catholiques ne s'accordaient pas à reconnaître le choix que Théodose avait fait de Grégoire pour l'élever à la dignité de patriarche*. Un étranger, nommé Maxime le Cynique, s'insinua dans la conhance du prélat, et en abusa pour le supplanter : c'était un philosophe, de nom du moins, qui, sous les apparences du christianisme, conservait une âme toute païenne et un secret attachement aux maximes de Diogène, dont il partage, du reste, le surnom. Séduits par les artifices de ce traître, les évoques d'Egypte le nommèrent in petto à la place de Grégoire-. Jérôme eut ainsi la douleur de voir se renouveler à Gonstantinople les scènes de troubles et de discordes qui avaient désolé l'Eglise d'Antioche.
Dans cet état de choses si déplorable. Théodose convoqua, en 381, un concile auquel il appela tous les évéques d'Orient, afin de les amener à donner leur assentiment solennel et définitif à l'élection de Grégoire. Ce fut une occasion favorable pour saint Jérôme de voir,
' Le Nain be TillemOnt, Smiit Grégoire de Nasianze. * Idem. — D. Ceili.ieb, llist. des aut. ceci. Saint Grégoire de iVaj., t. Vil, ih; I, art. I, p. 22.
d'inlerroger, de connaître ces vénérables pasteurs, dont plusieurs portaient le titre de confesseurs, et présentaient les glorieux stigmates des souffrances qu'ils avaient endurées pour la foi de Nicée, sous le règne des empereurs attachés à l'arianisme. Parmi ces évêques, il vit et rencontra plus souvent saint Grégoire de Nysse ; il comptait parmi les orateurs que la foi vint enlever aux écoles, pour les mettre au rang des plus illustres défenseurs de l'Eglise. Gomme saint Basile, son frère, il avait voulu commencer par se livrer aux éludes littéraires, et il se montra, dans sa jeunesse, tour à tour épris des charmes de la rhétorique et des grâces plus sévères de la sainte Ecriture'. Après avoir ainsi longtemps hésité entre Platon et l'Evangile, il fixa enfin son choix : ses préférences furent pour la science religieuse, et il se donna tout entier aux éludes théologiques. Il se plaça à coté de son frère dans l'histoire de l'Eglise; mais dans les annales de l'éloquence, la gloire de saint Basile fil pâlir le mérite de saint Grégoire. En effet, l'évêque de Nysse n'a pas la parole brillante de l'archevêque de Césarée; il ne sait pas, comme lui, tout embellir par son imaginalion; d'un autre côté, il ne connaît pas les grâces poétiques de saint Grégoire de Nazianze, il n'a point Irouvé le secret de cette émotion qui faisait la force du patriarche de Constanlinople. Saint Grégoire de Nysse est plus subtil, il raisonne plus froidement des choses; il est entre les Pères un de ceux qui ont le plus accordé à la peinture des mœurs, et l'on trouve dans ses écrits des tableaux, des portraits, des caractères qui rappellent Théophrasle, et font songer à La Bruyère. Saint Grégoire de Nysse eut bientôt sa place aux réunions de saint Grégoire de Nazianze et de saint Jérôme, et il leur donna
' ViLLEMAi.N, T«!;(Cau de l'éloquence, Saint Gycgoh'c de Nysse.