CHAPITRE I
nombreux serviteurs*, de grands revenus, une table splendide-, une habitation spacieuse. Comment expliquer aulrcinent l'estime dont jouissait la famille de Jérôme, dans un pays où la considération se mesurait à la fortune'? Comment aurait-il pu subvenir aux frais de ses longs voyages, acheter au poids de l'or les livres rares et précieux dont il voulait enrichir sa bibliothèque^; enfin dépenser des sommes considérables pour donner l'hospitalité aux moines qui accouraient en foule à Bethléem admirer ses vertus et sa science?
Il ne nous a point dit le nom de sa mère : il dut la perdre jeune , sans quoi cette radieuse image se fût présentée, même au milieu de ses graves études, à l'esprit de Jérôme, semblable à ces blanches étoiles dont la douce clarté se détache sur l'azur du ciel dans les ténèbres de la nuit. 11 nous eût parlé d'elle, il eût fait vivre dans ses écrits le souvenir de celle qui veilla sur son berceau, ce souvenir qui, après avoir embaumé la vie de l'homme ici-bas, s'attache à son cœur comme un dernier parfum pour l'accompagner jusqu'au tombeau.
Ses lettres nous apprennent qu'il avait une sœur, un frère nommé Paulinianus, une tante appelée Castorina : il a voulu taire le nom de sa sœur, ce nom dont il eût désiré, par ses larmes, laver la flétrissure. Nous aurons d'ailleurs occasion de revenir sur ces trois personnes que les liens du sang lui rendaient si chères.
Les jeunes années de Jérôme se passèrent dans la maison paternelle, au milieu des joies de la famille et des soins vigilants qui furent prodigués à sa première édu-
' Apol. ndv. Ruf.Jib. I, p. 383, t. IV, rars H.
» Ep. XVIll, ad Eustochium. Id., p. 42.
3 Ep. VII, ;ul Cliromat. 7c?., p. 14.
* Ep. XVIU, ad Eustoch. Ib., p. 42.
cation. Bonosus fut le compagnon de son enfance; les liens de la plus étroite amitié les unirent au berceau ; celte intimité faisait, suivant la charmante expression d'Horace S que l'un n'était que le dimidium animœ de l'autre. Elle ne se démentit point pendant le reste de leur existence, et, s'ils se séparèrent sur le chemin de la vie, ce fut pour suivre chacun le sentier de la retraite, pleins d'espérance de se retrouver un jour dans un monde meilleur. Enfants, ils ne se quittèrent pas, tout était commun entre eux, ils grandirent ensemble jusqu'à la fleur de l'âge; le sein des mômes nourrices les allaita, ils se sentirent porter dans les bras des mêmes serviteurs chargés de ce soin, et, après des études faites à Rome, ils s'en allèrent encore ensemble sur les bords du Rhin, où ils partagèrent le même toit, la même nourriture au milieu de nations à demi barbares ^
11 demeura toujours fidèle à la mémoire de son jeune âge, et, plus tard, vieillard usé par l'étude et retiré du monde, le souvenir de sa première enfance venait encore, comme un gai refrain, réjouir son cœur, adoucir les amertumes qu'on ne lui épargnait point jusque dans sa grotte de Bethléem. Athlète blanchi par les années, il lui fallut redescendre dans l'arène pour combattre ses amis d'autrefois : c'est alors qu'oubliant Rutin et sa propre apologie, il échappait avec bonheur à la triste réalité, pour se rappeler ces jours où, tout petit, il courait çà et là dans les chambres des serviteurs de la maison paternelle \ 11 repassait dans son âme les joies naïves de ces temps heureux, ses plaisirs innocents, ses courses avec Bonosus, et surtout ces jeux qui le retinrent
* Horace, liv. I, Ode 3, v. 8.
* Ep. I, ad Rufinum. Id,, p. 3.
3 Apol. adv. Ruf., lib. I. Id., p. 383.