CHAPITRE V
« exemplaire devra-t-on prendre, il y a aulanl d'édilions « que de volumes' ? »
Jérôme voulut donner le change à celle critique maladroite, et faire diversion au travail ingrat qui l'occupait, c'est pourquoi il se décida à tenter une excursion dans les régions moins fréquentées par lui de la théologie. Il résolut de dicter quelque chose sur le Saint-Esprit-; l'expression garr ire dont W sesert trsl bien modeste, mais la matière était fort épineuse à traiter, même pour un disciple de saint Grégoire le Théologien. Il ne tarda pas à se trouver en présence d'obstacles imprévus, de difficuUés sans cesse renaissantes ; se ravisant tout à coup, il préféra suivre le conseil de Damase et traJuire le livre de Didyme sur ce sujet, aimant mieux « n'être « que l'interprète d'un autre, que d'aller à l'exemple de « certains, pâle corneille, se parer de plumes emprun- K tées. » Le sénat des Pharisiens, c'esl-à-dire le parti qui n'approuve que ce qu'il loue, comme dit encore Horace, et qui avait déjà élevé la voix contre notre saint, se récria de nouveau, et le contraignit à suspendre pour un temps la marche de ce travail.
Le cercle de ses occupations allait ainsi s'élargissanl de jour en jour, et cependant Jérôme trouvait encore du temps à ménager pour la lecture. Il savait les préceptes de Cicéron, de Quinlilien et de Pline à ce sujet, il élait heureux de mettre en pratique les leçons qui avaient élevé clsoutenu ces grands maîtres à la hauteur de leurs succès. La lecture ne nous fournit pas seulement la semence qui doit germer, croître et produire une moisson abon-
' C'est l'argument si bien développé par Dossuet dans ['Histoire des variations, pour établir la nécessité d'un pouvoir qui maintienne l'unité du dogme cl de l'interprélalion des saintes Écritures.
» Prœfat. Hierouymi in lib. Didymi de Spiritu Sancto, t. IV, p. 494.
dante pour les lettres: comme une rosée bienfaisante, elle rafraîchit encore l'intelligence desséchée au feu de l'inspiration, elle récrée l'esprit épuisé par le travail d'une heureuse fécondité. Jérôme ne pouvait se lasser d'en faire l'expérience, car Damase ne cessait de le presser d'écrire, pour être le premier à cueillir et à savourer les fruits de ces lectures. Charmante union, qui de ces deux esprits n'en formait plus qu'un! délicieuse intimité où l'âme du simple prêtre devenait la moitié de celle du souverain pontife !
Damase s'était empressé de lire et de transcrire, comme il le dit lui-même % tout ce que Jérôme avait composé au désert : il prit ensuite les ouvrages de Lactance que son secrétaire lui avait donnés, parce que ses carions étaient vides et qu'il n'avait rien écrit depuis quelque temps. Ces livres n'offraient pas au pape le même intérêt que ceux de son cher fils ; il ne tarda pas à s'en dégoûter, et s'empressa d'envoyer un messager à Jérôme, non pour le réveiller parce qu'il s'oubliait à lire, mais pour lui reprocher de ne plus songer à écrire.
Brutus en agissait ainsi à l'endroit de Cicéron ^ : Semper me ad aliquid scrihendum impellis, disait l'Orateur romain flatté de ces attentions délicates, et enchanté d'y correspondre ; Jérôme était encore plus heureux des instances du souverain pontife % il promit de dérober à la nuit quelques heures pour repondre à ce qu'il plairait à Damase de lui demander. Le lendemain même, le pape charmé de cette bonne volonté, lui dépêcha le même
' Dumams ad Hivron., t. Il, p. 561. — " Nullas te jani epislolas habeic dixisli, exceplis liis quas aliquando in cremo dictaveras, quosque tota aviditale legi alque descripsi.
* Cicéron, Orator, cap. m.
' Uieron. ad Damasum, t. Il, p. 662.