CHAPITRE V
Comme jadis Oza, Helvidius porta une main sacrilège sur l'arche d'alliance, il soutint qu'après la naissance du (ils de Dieu, sa mère avait eu de saint Joseph d'autres enfants, appelés dans l'Évangile les frères du Seigneur. Saint Épiphane avait déjà réfuté cette hérésie, dont les partisans portaient en Orient le nom d'Antidicomarianites *. Helvidius ne faisait donc que réchauffer une vieille erreur, rajeunir sous de tristes haillons un sujet plus triste encore, car, au dire de saint Jérôme, le style du livre était déplorable % « surtout aux yeux d'un chrétien « qui regarde comme un solécisme et môme un barba- « risme, de commettre ou de raconter une infamie. »
Notre saint trouva d'abord que réfuter ce malheureux, c'était en vérité lui faire beaucoup trop d'honneur; il ne l'avait jamais vu et ne pouvait dire s'il était blanc ou noir; ne valait-il pas mieux le laisser mourir dans son obscurité, que de dissiper ces ténèbres, fût-ce aux éclairs de la vérité^? Cependant, sur les instances réitérées des chrétiens de Rome, il se décida à frapper cet arbre stérile pour le jeter aux flammes avec son feuillage inutile. « Je laisse de côté, observe-t-il au début, les pièges de la « dialectique, les arguments d'Aristote; je ne veux pas « faire assaut d'éloquence. » Jérôme engage une sorte de dialogue où, se mettant à la place d'IIelvidius, il expose d'abord l'hérésie, puis il prend la parole, et se donne carrière pour réfuter, en son propre nom, les raisons sur lesquelles il vient d'appuyer la cause de l'erreur. C'était une affaire de mots, toute la discussion porte sur certaines expressions : peu versé dans l'art de la grammaire
' s. Epiphancs, Hœrcsiœ, LXXVUI, liv. III, ch. vi, p. 7. * Adv. Uelvid., loc. cit., p. FiO. — « Apud chiislianos solœcismus est niagnus et vitium turpe quld vel narrare, \el facere. » ^ Idem, p. 130.
2iG LES VOYAGES DE SAINT JÉRÔME.
et dans la connaissance de sa langue, Helvidius interprétait à sa guise: antequam^ , donec^, primogenitiis^, /"m^re^'', il voulait en étendre le sens jusqu'à leur faire signifier son hérésie. Puis, cherchant dans la tradition quelques soutiens à ses erreurs, il invoquait le témoignage de Tertullien et de Victorin, évêque de Pétau\ « .le n'ai rien à dire de Tertullien, répond saint Jérôme, il « n'appartient pas à l'Eglise. Victorin, comme les évan- « gélisles, a parlé des frères du Seigneur, non des fils « de Marie, frères, ainsi que nous l'avons démontré, par « alliance, et non par nature. » Il appuie ensuite son sentiment sur les écrits et l'autorité de saint Ignace, de saint Polycarpe, de saint Irénée, de saint Justin.
Les derniers traits de saint Jérôme achèvent Helvidius; l'hérétique avait voulu, en comparant la virginité au mariage , montrer son savoir et faire preuve d'éloquence'^ : « Nous avons vu danser un chameau, » dit saint Jérôme, rappelant un vieux proverbe. Gomme l'hérétique mettait en question la honte qu'il y avait pour un Dieu à naître d'une vierge : « Ajoutez, si vous le vou- « lez, s'écrie le généreux alhlèle, emporté par un des « plus beaux mouvements de son éloquence passionnée, « ajoutez toutes les autres misères attachées à la na- « turc humaine, les ennuis de neuf mois de grossesse, « l'enfantement, du sang, des langes. Représentez-vous « encore le nouveau-né enveloppé des membranes accou- « lumées. N'oubliez pas la crèche, les vagissements, la « circoncision le huitième jour, le temps de la purifica-
' Adversus Ifelv.fidem, p. 13].
* Idem, p. 133.
' Idem. p. 13.').
* Idem, p. 136.
" Idem, p. 141.
* Idem. « Ri.«imus in te proveibiiim : Camelum vidimiis sallantem. »