CHAPITRE V
l'Éternel. La muse qui chanlail ainsi ne s'élait pas inspirée sur les bords de la fontaine de Gastalie , sous les voluptueux ombrages de Paphos, elle avait quitté le Parnasse pour habiter les sommets du Carmel et du Sinai : elle portait au front un rayon de cette flamme qui couronnait Moïse, au cœur une étincelle de ce feu divin allumé aux lampes mystérieuses que saint Jean voyait brûler sans se consumer devant le trône de l'Agneau. Cette muse avait maintenant un temple, des autels, etelle semblait avoir choisi Jérôme pour grand prêtre en lui confiant le précieux dépôt de ses chefs-d'œuvre. Chacun s'empressait donc d'accourir à celui que l'on trouvait toujours disposé à faire avec largesse l'aumône des trésors remis entre ses mains. Déposant leur orgueil, les fières patriciennes vinrent aussi grossir la foule. D'abord Jérôme les évita ; longtemps il refusa de soutenir ces âmes qui sollicitaient son appui, longtemps il repoussa ces intelligences qui soupiraient après la lumière : enfin, il fallut céder aux démarches multipliées pour vaincre ses résistances, mais tout en se laissant fléchir, il apporta la réserve la plus scrupuleuse dans le choix des personnes qu'il recevait. Parmi les dames romaines admises à ses entretiens, il n'en accueillit aucune qui ne ressemblât au portrait que nous lui empruntons : il ne se laissa jamais fléchir que ' « par celle qu'il voyait péni- « tente et mortifiée, négligée dans son extérieur, aveu- « glée par les larmes ; celle qui passait les nuits à im- « plorer la miséricorde de Dieu et que le soleil surpre- « nail souvent en prières ; celle qui avait pour chants <( les psaumes, pour entretien l'Évangile, pour plaisir la c continence, pour existence la mortification. »
' Ep. XXVIII, ad Asellam., t. IV, p. 66.
De loules ces matrones qui recherchaient la société et la conversation de Jérôme, Marcella fut la première à triompher de ses refus '.Elle était demeurée veuve après sept mois de mariage. La noblesse de son rang, la grâce de ses manières, sa douceur, sa jeunesse et sa beauté gagnèrent le cœur de Céréalis ^; il avait été préfet de Home en 353 * , consul en 358, il demanda la main de Marcella, quoiqu'il fût déjà bien avancé en âge, lui promettant imc immense fortune, qu'il voulait lui donner, disait-il, non comme à son épouse, mais comme à sa fille \ (( Si je désirais me marier, et non me vouer à une éter- « nelle chasteté, répondit la jeune veuve, je chercherais « un mari et non un héritage. — On voit, observa Cé- « réalis, des vieillards vivre longtemps et des jeunes « gens mourir tôt. — C'est vrai, reprit en souriant Maru cella, un jeune homme peut mourir tôt, mais un vieil- « lard ne peut vivre longtemps. » Albina, sa mère, eût été très-heureuse de ce mariage, il assurait à sa maison un puissant appui ; Marcella n'y voulut pas consentir, et Céréalis éconduit servit d'exemple pour la débarrasser des autres prétendants. Elle se voua donc à la retraite ; décidée à offrir à Dieu les soucis du veuvage puisqu'elle n'avait pu lui consacrer sa virginité; elle vécut avec tant de réserve et de retenue, qu'en face de sa sainteté, la calomnie sentit tomber ses traits, et la médisance laissa languir ses paroles envenimées \
Une fois que Marcella eut vaincu par son industrie la timidité de Jérôme % d'autres dames se hâlèrenl d'accourir
' Ep. XCVI, ad Principiam, id., p. 781.
- Idem, p. 778.
^ Amm. Marc, lib. XIV, cap. ii.
■' Ep. XCVI, ad Principiam, loc. cit.
* Idem, p. 779.
" Mrm,p. 781.