CHAPITRE V
pour se joindre à elle et prendre pari à sa victoire. Son palais solitaire de l'Avenlin s'ouvrit à ces pieuses réunions * où l'on voyait se presser Albina, la mère de Marcella, Léa, Paula, Blesilla, Eustochium avec Asella, Principia, Sophronie, Félicité, Marcelline, peut-être la sœur de saint Ambroise qui demeurait alors à Rome ^ Ces dernières étaient vierges, elles s'unissaient aux saintes veuves pour former l'aimable société qui recueillait des lèvres de notre saint l'exposé des mystères du christianisme, l'explication de la parole révélée. Leurs intelligences délicates, tendres fleurs épanouies au soleil de la vérité, s'ouvraient avec bonheur aux grandes leçons de Jérôme ; elles se dégageaient peu à peu des ténèbres qu'un reste de paganisme pouvait encore laisser sur leurs esprits. Les temps avaient changé, on n'était plus auK jours où Cymodocée, païenne encore à dix-huit ans, écoutait avec un religieux étonnemenl et une sainte terreur Eudore substituant son grand Dieu à la place des vaines fictions d'Homère '\
Les entretiens où venaient ainsi s'asseoir ces illustres Romaines furent bientôt la plus douce distraction de notre Dalmate, et l'on serait étonné, si ses lettres n'en faisaient pas foi, des trésors d'affection amassés dans son âme pour le bien de ces nobles amitiés. C'est que Jérôme était de la race de ceux en qui l'Évangile n'est diminué ni par le défaut de vuci, ni par les passions et l'inclémence du cœur; il avait la main droite sur le Lion deJuda, et la gauche sur YAcjneau immolé avant tous les siècles*. L'Écriture sainte était le sujet habituel des con-
' Ep. XLVIII, iul Dcsidcvium, td., p. 5(i2.
' Le Nain de Tii.i.emom, Sainf Jérôme, ail. XXV.
^ Lfs Martijrs, chant I.
^ Lacordaire, Frédéric 0::anam, VI.
versations; Marcella surtout y prenait tant de goût que jamais elle ne rencontra Jérôme sans lui adresser quelque question'. Elle n'acceptait pas toujours les réponses, et se réservait souvent le droit de répliquer, non par esprit de contradiction, mais pour entendre la solution des difficultés qui s'étaient offertes à son esprit. « Tout ce que « j'ai appris par une longue élude, dit saint Jérôme, lout « ce que je me suis approprié par une méditation assi- « due, elle a voulu tout savoir, tout apprendre. »
L'histoire de notre littérature n'a-t-elle pas conservé le souvenir de réunions semblables, où des femmes donnaient aussi l'élan à la conversation, dans des cercles que fréquentaient les hommes les plus distingués de l'époque? 11 appartenait à nos aimables causeuses, françaises avant tout, de prendre plaisir au bel esprit de Voiture, de s'égayer aux anecdotes risquées de Tallemant des Réaux, lui, le caricaturier du xvir siècle, comme l'appelle M. Cousin % ou bien encore de s'amuser à tresser avec Montausier la Guirlande de Julie: les Romaines ont plus de dignité dans leurs manières, elles sont plus graves et se croiraient compromises à ces joutes d'esprit ; il leur faut des entretiens plus sérieux, elles font de la théologie, s'occupent de commentaires et parlent herméneutique sacrée ^ A l'hôtel de Rambouillet, après le français, l'italien et l'espagnol avaient leur tour, enlisait les compositions écloses au pays des Médicis, ou dans la patrie d'Anne d'Autriche. Au palais du mont Avenlin on étudiait le grec, on travaillait avec une ardeur à nulle autre seconde, à se rendre maître des secrets de la langue hébraïque K Le succès couronna si bien ces efforts, que
* Ep. XCVI, ad Principiam, t. IV, p. 781.
* La Société française au xvir siècle, t. I, ch. vi, p. 27:2. " Ep. XXXIV, XXXV, XXXVI, etc..
* Ep. Hieron. ad Paiilam, 1. II, p. 708.