CHAPITRE V
avait déjà séduit deux folles, comme les appelle Jérôme*. Prisca et Maximilla; Marcella connaissait le vrai sens de ces textes, elle savait aussi trop bien à quoi s'en tenir sur l'incarnation prétendue du Saint-Esprit en la personne de Monlan ; cependant, comme c'était une bonne occasion de faire parler Jérôme, elle lui demanda son avis avec quelques détails sur les différents points du montanisme. La réponse vint aussi prompte, aussi nelle (ju'à l'ordinaire'^; c'est un parallèle entre la doctrine chrétienne et les rêveries du sectaire. L'Eglise reconnaît trois personnes dans la Trinité; Monlan, comme Sabellius, n'admettait qu'une personne; l'Eglise bénit les secondes noces, Montan les regarde comme des adultères ; l'Eglise, selon la tradition apostolique et la croyance générale, ordonne un carême par année, Monlan prescrit à ses disciples trois jeiines de quarante jours ; l'Eglise considère les évoques comme les successeurs des Apôtres, Monlan leur donne le troisième rang dans sahiérarcliie; enfin l'Eglise se montre pleine de miséricorde pour le pécbeur, Montan, sans être ni plus juste, ni plus saint, n'a point de peines assez graves pour les fautes les plus légères.
Ces conversations théologiques et ces entretiens d'Écrilure sainte amenaient ainsi Jérôme au palais de l'Avenlin ; mais quelquefois il se voyait retenu dans son humble demeure au milieu d'un petit cercle d'amis attentifs à écouter ses enseignements; au nombre des plus fidèles comptaient Pammachius, Océanus, Domnion, Gaudentius, et tous ceux qui, par amour de la science ou de la vérité, venaient lui demander lumière et conseil. 11 était bien heureux de les recevoir, même il eût préféré leur
' Ep. XXVll, ad MarcclL, l. lY, pars 11, p. Oi. Idem.
consacrer tous ses loisirs* : « Si les hommes, dit-il, m'in- « terrogeaient sur l'Ecriture, je ne répondrais pas aux « femmes. » Il confesse encore ailleurs qu'il tressaillait de joie lorsqu'il rencontrait dans Babylone Daniel , Ananias, Azarias et Misaëj, désignant par ces noms symboliques ceux qu'il avait remarqués pour leur zèle à s'instruire dans les sciences sacrées ^
Jérôme retirait lui-même de grands avantages d'un commerce assidu avec ce qu'il y avait à Rome de plus illustre et de plus distingué ; il gagna surtout à ces longues conversations de donner, pour ainsi dire , le dernier poli à sa connaissance de la langue latine. Il n'est pas étonnant qu'un séjour prolongé sur une terre étrangère eût enlevé à son langage quelque chose de sa pureté; de plus, il se plaignait à Marcella de s'être rouillé à l'étude de l'hébreu, au point de faire entendre en parlant une sorte de sifflement qui n'avait rien de latin*. Par la fréquentation d'une société choisie, il retrouva bientôt ce qu'il avait perdu : sa diction devint plus soignée, il acquit cette perfection de style dont il avait puisé le sentiment et le goût dans l'élude des auteurs anciens; il mérita non-seulement d'être placé à la tête des Pères de l'Église d'Occident, mais encore de comp ter parmi les derniers écrivains latins. Selon la judicieuse observation de M. Villemain, il ne faut pas se montrer trop sévère à l'endroit de quelques tournures ou de certaines expressions qu'il serait difficile de légitimer par des exemples précédents : l'excuse de ces har-
* Ep. Hieronymi ad Principiaui, in psalm. xliv, t. II, p. G81.
Idem, p. 682.
M Nos, ut scis Hebrœorum leetione detenti, in lalina lingua rubiginem « obduximus, in tantum ut loquentibus quoque nobis stridor quidam non *< latinus interstrepat. » (T. 11, p. 616.)