‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 127 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

diesses, qui font peur aux La Harpe, se trouve dans le génie de l'auteur, et aussi dans le mot de Varron : Limjua in molu est. Si quelquefois la phrase est un peu négligée, le mot impropre, la période embarrassée, n'oublions pas que le plus souvent Jérôme éprouvait les embarras que madame de Sévigné signalait ainsi : « Je « n'ai jamais autant d'esprit quand je dicte que lorsque « j'écris moi-même. »

On peut faire à notre saint un reproche plus sérieux ; nous sommes d'autant plus à l'aise en le lui adressant, qu'il s'est maintes fois reconnu coupable. Il s'agit des formes déclamatoires, du fatras de mauvaise rhétorique, des arguties de sophistes, dont il n'a jamais su se débarrasser entièrement. Ses lettres en sont à peu près dégagées; mais dans ses discussions, dans ses ouvrages de polémique, il lui arrive de s'oublier : alors il s'abandonne à des déclamations qui font pâlir les exercices de Suétone et les controverses de Sénèque.

Gomme pièce de conviction à l'appui de notre plainte, nous ne voulons citer qu'un seul exemple et nous traduirons ses propres paroles. 11 discutait et voulait prouver qu'un mariage contracté avant le baptême ne constituait pas la bigamie*. « J'étais à Rome, écrit-il; un « personnage fort éloquent me posa un argument cornu, « comme on les appelle, pour me mettre à l'étroit quel- « que parti que je prisse. — Prendre femme, est-ce un « péché ou non?— Simple, et ne sachant pas me garer « d'une embûche, je répondis : Ce n'est pas un péché. « Il continua sa tactique. — Le baptême efface-t-il les « bonnes œuvres ou les mauvaises? — Je répondis avec « la même candeur : Les mauvaises.-— Je ne me croyais

' Ep. LXXXII, ad Oceanura, p. 647.

« pas en danger; loul à coup les ailes s'élendirenl de yà, « delà, el je vis apparaître le corps d'armée jusque-là <^ dans l'ombre. Mon adversaire me dit : Si ce n'est pas « un péché de prendre femme, et si le baptême efface « les péchés, il nous laisse ce qu'il n'efface point? — « Aussitôt, comme si j'avais été frappé par un athlète « des plus robustes, je sentis un nuage s'étendre sur mes « yeux. Je me rappelai de suite l'argument de Chry- « sippe : Si tu mens et si lu confesses vraiment ton men- « songe, ton aveu est encore un mensonge. Revenant « à moi-même, je retournai sa proposition contre mon « homme. Répondez-moi, s'il vous plaît, lui dis-je; le « baptême renouvelle-t-il l'homme, oui ou non? — Il eut « bien de la peine à dire : Oui.— J'avançai pas à pas : le u renouvelle-l-il tout entier ou en partie? — Tout entier, « répondit-il. — Il ne reste donc rien du vieil homme « après le baptême? — Il secoua la tête. — Je repris « aussitôt mon argument : Si le baptême renouvelle <( l'homme, tout entier, s'il ne reste en lui rien de l'an- « cien, comment imputer à l'homme nouveau ce qu'il y c avait dans le vieil homme? — Mon subtil personnage « garda d'abord le silence, puis il lit comme Pison, et ne « sachant parler, il ne sut pas se taire. La sueur ruisse- « lait de son front, la pâleur couvrait ses joues, ses « lèvres tremblaient, sa langue adhérait à son palais, la i< salive lui manquait, tout en lui se contractait par la « crainte plus que par l'âge. Il éclata enfin : N'avez-vous « pas lu dans l'Apôtre qu'il faut ordonner prêtres ceux u qui n'ont eu qu'une femme? Il parle de la chose et non « du temps où elle s'est accomplie. — Il m'avait attaqué « par des arguments, je le voyais recourir aux questions « insidieuses, je lui renvoyai ses traits : L'Apôtre ordon- « nait-il des chrétiens ou des catéchumènes? — Il ne

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« voulut pas répondre. Je répétai la môme question une « seconde, une troisième fois. Vous l'eussiez pris pour <i Niobé que sa douleur fit changer en pierre. »

Avez-vous par un beau jour d'été parcouru la campagne? Les oiseaux chantent, les agneaux paissent, le berger repose à l'ombre. Que soudain le tonnerre grondant au loin fasse retentir les échos, la nature se trouble, tout se tait insensiblemeni, les troupeaux et le berger cherchent leur salut dans la fuite. Ainsi l'on allait voir se disperser peu à peu la société de saint. lérôme, et le silence ne devait pas tarder à régner dans le palais de l'Avenlin. La mort frappa les premiers coups qui vinrent jeter des vides dans les rangs, et l'envie se pressera d'achever l'oeuvre de désolation. Un jour Jérôme expliquait à Marcella le psaume lxxii, quand on vint leur annoncer la mort de leur amie sainte Léa*. Marcella en fut profondément affligée, elle regrettait surtout de n'avoir pu lui rendre les derniers devoirs, car ils apprirent en même temps que les restes de cette chère défunte avaient été transportés immédiatement à Ostie. Rentré chez lui, Jérôme écrivit à Marcella une lettre où il la consolait en faisant l'éloge de sainte Léa ^ : il racontait la piété, l'humilité, la mortification de leur amie, la montrait heureuse au ciel, et il mettait mieux ce bonheur en lumière par le contraste du triste sort réservé à Prélextatus% que la mort venait aussi de frapper au milieu des honneurs.

Peu de jours après avoir ainsi célébré la chasteté dans le veuvage, notre saint voulut présenter à la société du

' Ep. XX, ad Marcellam, id., p. 51.

* Idem.

Ce Piétextatiis,ami de Symmaque, fut préfet de Rome sous Valentinien II, au dire d'Ammieii Maicelliii. Il mourut préfet du prétoire sous Théodost-, et consul désigné pour l'année suivante. (Voir ci-dessus, p. I9.i

mont Aventin le panégyrique de la virginité dans la personne d'Asella*. Elle descendait encore d'une grande famille, peut-être comptait-elle parmi ses ancêtres ce Vinius Asella qui recevait d'Horace avec une charmante lettre, la mission de porter à Auguste les œuvres du poëte favori ^ A dix ans, la petite Asella fut offerte à Dieu par ses parents : deux ans plus tard, nouvelle Agnès, elle accepta de grand cœur et ratifia de son plein gré cette consécration qui la condamnait au silence et à la retraite. On la vit renoncer au monde, quitter ses vêlements somptueux, vendre ses bijoux, s'enfermer dans une cellule, livrée à la prière et à la mortification; mais l'austérité de sa vie ne put jamais altérer la douceur de son caractère, l'aimable enjouement de son esprit. Marcella reçut encore cette lettre sous la condition expresse, toutefois, de ne la montrer qu'aux jeunes vierges ses compagnes pour les édifier, et de se garder bien de la communiquer à celle qui en était l'objet.

Au nombre des matrones qu'attiraient les vertus de -Térôme et la renommée de sa science, nous avons nommé Paula. C'était une amie de Marcella, issue comme elle d'une des plus anciennes familles de Rome; elle descendait d'Agamemnon ' par son père Rogatus; Toxotius, son mari, appartenait à la famille Julia, dont l'origine remontait àEnée. Paula pouvait donc se glorifier du plus noble sang de la Grèce et de Rome: demeurée veuve avec cinq enfants, elle prit Marcella pour guide et pour modèle dans ce nouveau genre de vie qu'elle voulait mener désormais jusqu'à la fin de ses jours. Eustochium partageait avec sa mère l'affection et l'intimité de Marcella,

^ Ep. XXI, ad Marcellam, id., p. 52.

* Horace, Epit.,liv. I, XUI.

' Ep. LXXXVI, ad Eustoch., t. IV, p. 670.

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