‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 13 sur 236 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

triomphales, il compte les anneaux de la longue chaîne des peuples vaincus en Europe, en Asie, en Afrique ; ces peuples ont à leur tôle des hommes comme Annibal, Jugurtha, Milhridate, mais ils sont conduits, domptés et enchaînés par des Scipion, desMelellus, des Marius, des Sylla, des César et des Pompée. La gloire de ceux-ci est souillée de sang, leurs proscriptions ont rempli Rome de deuil et de tristesse, et ils conduisent à l'agonie de la liberté romaine; Octave lui porte le dernier coup, et, sous le nom d'Auguste, il inaugure ce despotisme impérial qui fut pour Rome le signal de bien des hontes et de beaucoup de malheurs. Mais si les regards de Jérôme sont attristés par ce lugubre spectacle, il s'empresse de les détourner vers ces gloires de l'intelligence, gloires plus pures et moins chèrement achetées, pour livrer avec bonheur son âme au commerce de ces illustres morts, orateurs, poêles, historiens, philosophes, dont les chefs-d'œuvre éclairent l'intelligence en charmant l'oreille par les grâces enchanteresses d'un style qui ne sait point vieillir.

Rome exerçait sur les provinces une sorte de fascination à laquelle on ne résistait guère, et chacun se sentait attiré vers la ville éternelle par un charme que nul ne songeait à briser; la curiosité animait les plus tièdes, la renommée sollicitait les moins impatients; des quatre vents du ciel on voyait des pèlerins accourir vers Rome, et quand une fois ils l'avaient habitée, ils ne pouvaient plus s'en détacher, et ils demeuraient là séduits, enchaînés par l'éloquente magie de la gloire et de la grandeur. Un historien latin, né à Aniioche et d'une humeur un peu cosmopolite, Ammien Marcellin, appelait Rome le boulevard du monde et la reine de l'univers ' : un des

' Amm. Marcki,., liv. XIV, diap. vi.

derniers poètes qui trouvèrent encore quelques accords harmonieux pour la consoler dans ses douleurs, un Gaulois, Numalianus, la quittait en pleurant, et souhaitait de mourir en baisant le seuil de ces portes qu'il allait franchir pour toujours ^

Notre jeune Dalmate arrivait à Rome en 363 : il n'y venait pas seulement comme ce romanesque habitant de Gadès, pour voir un grand homme et s'en aller tôt après, ayant trouvé dans Rome autre chose à admirer que Romeelle-raême^ D'ailleurs, le temps des grands hommes était passé; la lyre d'Horace était muette sous les frais bocages de Tibur : l'ombre de Virgile errait triste et silencieuse autour de ce Capitole dont les barbares menaçaient l'immobile fondement : Tite-Live n'eût entendu parler que de défaites, et Tacite, pour son pinceau, n'eût trouvé que des infamies à flétrir.

Mais au mili-eu de toutes ces ruines, parmi tant de grandeurs déchues, Jérôme vit s'élever une nouvelle puissance qui menaçait de faire oublier l'ancienne, ou plutôt, elle allait faire mieux en empruntant le glorieux ■passé de la ville éternelle pour lui donner une nouvelle vie et l'environner d'une nouvelle splendeur. La Papauté apparaissait grande, majestueuse, forte, comme si, fondée sous Romulus, mille ans déjà l'avaient affermie sur le rocher du Capitole. C'était une magnifique statue x\ue Von élevait enfin sur le piédestal dressé par la Providence qui avait convoqué pour celle œuvre toutes les nations de la terre. Déjà les pontifes avaient le prestige des empereurs, et la magnificence extérieure dont ils paraissaient entourés, remplissait les païens de crainte et d'admiration. Quelques-uns même, sensibles seule-

* Numatia:<us, Ilinerarium, v. 43 à 53.

» Ep. L, ad Paulinum. Opéra Hier., t. IV, pars II, p. 568.

ment à cet éclat apparent qui paraissait révéler un bonheur sans nuages, osaient jeter un regard de convoitise sur la chaire de Pierre, et Vellius Prélextatus, qui mourut consul désigné, disait au pape Damase : « Faites- « moi évéque de Rome et sur l'heure je serai chré- « tien*. »

Jérôme accourut se serrer contre cette chaire dont il devait être un des défenseurs les plus ardents, au milieu des luttes que les hérétiques suscitaient déjà dans l'Église. Pour se préparer à ces combats, pour se rendre digne d'une mission qu'il ne soupçonnait certes pas alors, il venait à la source de la science en Occident se livrer entièrement à l'élude des lettres grecques et latines, de l'éloquence profane et de la philosophie païenne '\ Il avait pour réussir une intelligence élevée,

* Ep. XXXVIII, ad Pani. adv. Joan. Hierosol. Id., p. 210. — Muratori, Ann. d'Italia, ann. 366, ind. IX. On nous saura peut-être gré de rapporter ici la fastueuse inscription composée en l'honneur de ce Prélextatus qui fut avec Symmaque un des derniers Romains :

AGORII.

VETTIO AGORIO. PR.ïTEXTATO V. C.

l'OTlFICI VESTAE. fiUAESTORI.

PONTIFICI SOU. CANDIDATO.

QL'INDECIM VIRO. PRAETORl URBANO,

AUGL'RI. CORRECTORI TUS-

TAUROBOLIATO. CIAE ET UMBRIAE.

CURIALI. COSSULARI.

>E0C0R0. LUSITAMAE.

HIEROFANTAE. PROCONSL'U.

PATRI SACRORUM. ACHAIAE.

PRAEFEC.TO URBI.

PREFEC. PRAET. II.

ITALIAE ET ILLYRICI

CONSULI.

DESIGNATO.

A latere sinistro ; Dedicala kal. feb. D. N.

Fl. Valentiniano^Aug. 111 et Eutropio, Coss. Romae. — Grdtercs, p. 1102, 2.

* OzANAM, Études germaniques, t. II, p, 390; des Écoles romaines.

une imagination vive el forte, une âme avide de savoir et d'apprendre, et par-dessus tout, le travail opiniâtre, ce labor i?nprahus donl le succès vient toujours, au dire du poêle, couronner les généreux efforts.

Le nouvel élève de Cicéron et de Quintilien se mil immédiatement à suivre les leçons du célèbre Donatus, qui enseignait la grammaire à la foule avide de l'entendre. H fut un temps où tous ceux qui se dévouaient à la noble profession d'instruire el d'éclairer les autres, avaient chacun ses disciples, petite cour obéissante et soumise à la parole du maître; l'empereur Adrien, ami des savants et protecteur des beaux-arts, voulant distribuer à tout le monde les bienfaits de la science, ouvrit à Rome des écoles publi(jues donl les professeurs étaient payés aux frais de l'État. Il fit même construire l'Athénée*, vaste édifice destiné à ces fins el qui dépendait du Capilole, rapprochant ainsi les muses de ce sanctuaire où le Dieu de la guère semblait avoir seul le droit de monter pour immortaliser ses triomphes.

Jérôme se mêla donc à la jeunesse romaine qui fréquentait ces écoles, tantôt sérieux, attentif, suspendu comme les autres aux lèvres du savant maître, tantôt emporté par cette folle ivresse qui s'emparait de celte joyeuse assistance. Car souvent, si nous en croyons le saint docteur, il arrivait au turbulent auditoire de se laisser aller à celle pétulante gaîté commune aux jeunes gens de tous les temps et de tous les pays; alors, pour se préparer aux doctes enseignements du professeur et pour charmer les heures d'attente, on chantait en riant aux éclats une petite pièce burlesque^ qui tournait en ridicule un des principaux travers de l'époque. C'est une

' AuRKLius Victor; de Cœsaribus, 14.

* Comment, in Isai., lib. XII, chap. xl, v. 2G.

Page 1