CHAPITRE I
farce où l'on reconnaît la verve qui inspira les vers Fescennins et les Atellanes : la plaisanterie nous semble assaisonnée d'un assez gros sel , mais notre gaîté est trop façonnière, dirait Montaigne, il ne faut point en appeler à notre politesse française pour juger de l'urbanité que les Romains déployaient dans l'art de faire rire.
Saint Jérôme donne à celte facétie le nom grotesque de Testament de Grunnius Corocotta Porcellus * : elle n'est pas sans intérêt pour l'histoire de la jurisprudence romaine, où les testaments jouaient un si grand rôle. Tous
* Marcus Grunnius Corocotta Porcellus testamentuin fecit, quod quoniam manu mea scribere non potui, scribenduni dictavi. Magirus cocus dixit : Yeni hue, eversor demi, soliversor fugitive Porcelle, ego liodie tibi vitam adimo. — Corocotta Porcellus dixit : Si qua feci, si qua peccavi, si qua vascula pedibus meis confregi, rogo, domine cocc, veniam pclo, roganti concède. — Magirus cocus dixit : Transi, puer, affcr milii de cnlina cultrum ut hune porcellum faciam cruentuni. — Porcellus compreliendilur famulis, ductus sub die XVI kal. lucerninas, ubi abundant eginae, Clybanato et Piperato coss., et ut vidit se moriturum esse, horœ spatium petiit, cocum rogavit ut lestamentura facere posset. Inclamavit ad se suos parentes, ut de cibariis suis aliquid dimitteret eis, qui ait : Patri meo Verrino Lardino do, lego dari glaudis niodios XXX, et matri mcœ Velurrinœ Scrofa; do, dari laconlcaî siliginis modios XL, et sorori mcœ Quirinœ, in cujus volum interesse non potui, do, lego dari hordii modios XXX. Et de meis visccribus dabo donabo sutoribus setas, rixatoribus capitinas, surdis auriculas, causidicis et verbosis linguam, bubulariis intestina, esiciariis femora, mulieribus lumbulos, pueris vesicam, puellis caudam, cynaedis musculos, cursoribus et venatoribus talos, latronibus unguias, et nec nominando coco do, lego atque dimitto popam et pistillum, qucE mecum detuleram a querccto usque ad haram, liget sibi collum de reste. Voie mihi iieri monumentum ex litteris aurcis scriptum. M. Grunnius Corocotta Porcellus vixit annos D CCCCXGIX. Quod si semis vixisset mille annos implêsset. Optim amatores mei, vel consules viiœ, rogo vos, ut corpori meo benefaciatis, benè condiatis, de bonis condimentis nuclei, piperis et mellis, ut nomen meum in sempiternum nominetur. Mei domini et consobrini mei, qui huic meo testaniento interfuistis, jubete signari.
LvcAMcvs, signavit. Tergillls, sign.
NuPTiALicus, sign. Celsanus, sign.
Lardio, sign. Offellicus, sign. Cymatos, sign. (B. Brisso.ml's, De formulis et solemnibus populi romani verhis, lib. VU, 756. Parisiis, apud Lib. Nivelliuni, 1583.)
2f3f LES VOYAGES DE SAINT JÉRÔME.
les écrivains latins en parlent; Horace * et Juvénal ont poursuivi, l'un de sa fine ironie, l'autre de sa mordante hyperbole, les escroqueurs de testaments; Tacite et Pline, unis par les liens d'une étroite amitié, disent qu'ils étaient placés sur la même ligne par ceux qui ne les oubliaient pas dans leurs dernières volontés ; enfin, dans son Histoire des Césars, Suétone raconte les menées de Caligula pour se faire inscrire parmi les légataires des riches citoyens, après quoi il leur envoyait des confitures empoisonnées pour hâter l'ouverture des testaments^ Ainsi c'était une manie , un travers qui n'avait point échappé aux regards clairvoyants de la malicieuse enfance ; cet âge est sans pitié, dit le bon La Fontaine, et il tournait en ridicule, avec un charmant enthousiasme qui emportait Jérôme lui-même, et légataires, et testaments, et testateurs. La pièce qui remplissait si bien les fins, peu charitables, il est vrai, de la jeunesse romaine, n'est pas indigne d'arrêter un moment l'attention de la philologie ; elle peut s'y exercer sur certaines expressions, certains termes qu'on ne retrouve pas ailleurs, tandis que les noms et qualités des légataires, la valeur et la nature des legs offriraient aux érudits l'occasion d'intéressantes recherches.
Ces joyeuses distractions n'empêchaient point Jérôme de se livrer, sous la direction de ce célèbre Donatus, à l'étude de la grammaire, vaste science dont l'objet embrassait la connaissance raisonnée et approfondie des deux littératures. La grammaire avait suivi la fortune de la Grèce vaincue % elle avait accompagné à Rome les chefs-d'œuvre d'Homère, de Sophocle, de Démoslhène :
* Horace, liv. II, satire V, v. 57. Pline, Ép., liv. VII, 20.
* Suétone, Douxe Césars, ch. it, 38.
' Horace, liv II, Ép. I, v. 157: —Suétone, de Illust. gram., ch. ii.